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Prier, une philosophie Une vision unifiée, par Bertrand Vergely

Comment la prière est-elle perçue par nos contemporains ? Est-elle une activité à part pour une catégorie de gens pieux ? La prière est-elle un recours en dernier ressort ou peut-elle accompagner notre action ?  Prière et réflexion sont-elles des modes de penser complètement différents ? Si certains philosophes pensent que la philosophie et la prière sont des domaines complètement différents, en est-il vraiment ainsi ? Dans son livre : « Prier, une philosophie » (1),   Bertrand Vergely nous aide à répondre à ces questions en élargissant notre conception de la prière et de sa mise en œuvre. « Et, par exemple, dès le départ, il décrit la prière de trois façons : « La première réside dans le fait de demander. La seconde dans celui de remercier et de louer. Et, la troisième dans le fait de vivre en aimant, aimer consistant à vivre en désirant et donc en priant pour ce que l’on aime vivre. Quand ces trois éléments sont ensemble, la prière ne pose aucun problème. Heureuse, elle rend heureux » ( p 19).

Si aux yeux de certains, la prière et la philosophie sont deux domaines séparés, Bertrand Vergely met au contraire en évidence les interrelations. Ainsi met-il en exergue une pensée de Wittgenstein : « La prière est la pensée du sens de la vie ». « Quand on considère les relations entre philosophie et religion, celles-ci s’opposent. Si on envisage philosophie et religion de l’intérieur, il en va autrement. Au sommet, tout se rejoint » (p 15). Et, de même, Bertrand Vergely montre qu’il n’est pas bon, de séparer l’action et la prière. Il ouvre des portes par rapport au déficit engendré par un exercice de la pensée autosuffisant et coupé de la réalité existentielle. « La modernité, qui poursuit un idéal de rationalité et de laïcité, divise la réalité en deux, avec d’un côté, l’action, et, de l’autre, la prière. Les choses sont-elles aussi simples ? » (p 10). De fait, « il y a quelque chose que nous avons tous expérimenté, à savoir la présence. Devenir présent à ce que nous sommes éveillant la présence en nous, on fait advenir la présence de ce qui vit autour de nous » (p 11)… Mettons nous à vivre dans le présent, on rentre dans la présence. En restant dans la présence, on rencontre ce qui demeure stable à travers le changement et le multiple… Présence emmenant loin au delà de soi vers le supra-personnel, le supra-conscient comme le dit Nicolas Berdiaeff. « Nul ne sait ce que peut le corps » dit Spinoza. La présence est en relation avec une présence qui dépasse tout, la divine présence… (p 12). D’où l’erreur de penser que la condition humaine est fermée. Quand on prie en allant de toutes ses forces dans son être profond, ce qui semble impossible devient possible » (p 13).

Bertrand Vergely nous parle à la fois en philosophe et en chrétien de confession et de culture orthodoxe. Ce livre nous emmène loin : « Prier ? Prier les dieux, Prier Dieu ? ; Quand la prière humanise ; Quand la philosophie spiritualise ; Quand la prière divinise ». Il témoigne d’une immense culture. Certes, nous pouvons parfois nous sentir dépassé par le langage philosophique. Mais l’auteur recherche l’accessibilité, notamment en découpant le livre en de courts chapitres. Il n’est pas nécessaire de le lire en continu. Et, dans cette présentation, nous ne couvrirons pas l’ensemble de l’ouvrage ; nous nous centrerons sur une démarche de l’auteur qui rejoint quelques autres, celles de Jürgen Moltmann et de Richard Rohr.

 

Dons et requêtes de la vie

Dans son approche, à de nombreuses reprises, Bertrand Vergely appelle à la conscience de la vie dans tout ce qu’elle requiert et tout ce qu’elle entraine. C’est ainsi qu’on débouche sur une démarche spirituelle et sur la prière.

Et, pour cela, on doit aussi se démarquer d’un monde dominé par notre intellect prédateur et sa rationalité morbide ».

« Transformer son intelligence. Laisser passer le Vivant, l’Unique en soi. On y parvient par la métanoïa, la sur-intelligence. Quand on vit, il n’y a pas que nous qui vivons. Il y a la Vie qui se vit en nous et qui nous veut vivant. Il y a quelque chose à la base de l’existence. Un principe agissant, une force, un premier moteur, comme le dit Aristote, une lumière qui fait vivre. (p 220)… Quand nous rentrons en nous-mêmes afin de savoir qui nous sommes, ce n’est pas un moi bavard que nous découvrons, mais un moi profond porté par la Vie avec un grand V. d’où la justesse de Saint Augustin quand, parlant de Dieu, il a cette formule : « la vie de ma vie » (p 221).

Répondons-nous oui à la vie ? Vivons-nous vraiment ? Ou bien sommes-nous prisonniers de principes auxquels nous nous assujettissons ? La morale et la religion peuvent ainsi s’imposer comme un esclavage. Au contraire, « la morale et la religion sont en nous et non à l’extérieur… C’est ce que le Christ rappelle. L’enfant, qui est la vie même, est le modèle de la morale et de la religion. Ce que n’est pas le pharisien qui ne se laisse plus porter par la vie qui est en lui… » (p 236).

« La Vie. La Vie avec un grand V. Ce n’est pas un terme grandiloquent. Il y a en nous une présence faisant écho à ce que nous avons de plus sensible, d’où la justesse de parler de divine présence.

C’est « une conscience profonde à la base de l’étonnante capacité que nous avons de demeurer le même à travers le temps et que Jankélévitch appelle l’ipséité ». C’est « une conscience vivante avec laquelle rien n’est désincarné, ni impersonnel, le moi étant lié au monde comme le Je est lié au Tu et le Tu au Je pour reprendre l’idée majeure qui guide la pensée de Martin Buber (p 237).

« Chaque fois qu’un sujet se met à être le monde au lieu d’être en face de lui, apparaît une expérience lumineuse, étincelante, faisant tout exister et quelque chose de plus. Une liberté supérieure, divine » (p 238).

 

Dieu vivant 

On peut s’interroger sur les raisons de croire en Dieu en terme de réponse à une recherche de cause. « Quand la raison cherche à démontrer l’existence de Dieu par la raison banale, elle ne convainc personne… Quand une cause a été démontrée rationnellement, nul besoin d’y croire… » (p 225). La relation à Dieu est d’un autre ordre. Elle implique notre être profond. « Il faut exister pour comprendre quelque chose à l’existence de Dieu. Quand on est dans la raison  objective qui aborde le monde à distance, il est normal qu’il n’existe pas » (p 226)… Ainsi la foi implique et requiert une intensité de vie.

« Le monde occidental ne croit plus aujourd’hui que Dieu est la cause du monde. En revanche, quand Dieu est pensé comme sur-existence, il en va autrement. Il se pourrait que nous ne soyons qu’au début de la vie de Dieu et que son temps ne soit nullement passé. La preuve : quand on pense Dieu, on pense toujours celui-ci sur un mode théiste. Jamais ou presque sur un mode trinitaire. D’où deux approches de Dieu pour le moins radicalement différentes. Posons Dieu en termes théistes. Celui-ci est un principe abstrait sous la forme d’une entité dans un ciel vide. Il est comme la raison objective. Unique, mais à quel prix ! A part lui, table rase… Posons à l’inverse Dieu en termes trinitaires. Dieu n’est plus Dieu, mais Père, source ineffable de toute chose. Il n’est plus seul, mais Fils, c’est à dire passage du non manifesté au manifesté… Dans le visible et non dans l’invisible. Dans le théisme, on a affaire à un Dieu, froid, glacial même. Avec le Dieu trinitaire, on a affaire à une cascade de lumière, d’amour et de vie… (p 227-228).

Importance du passage. Des Hébreux au Christ, une continuité, un même souffle : diffuser la vie et non la mort, et, par ce geste, glorifier le Père, la source de vie, source ineffable. On est loin du Dieu qui ne fait qu’exister, du Dieu cause. Le Dieu qui cause le monde ne le transforme pas. Le Dieu qui sur-existe le transforme. Il fait vivre en appelant l’homme à la vie afin qu’il sur-existe en devenant comme lui hyper-vivant » (p 229).

 

Dieu vivant, communion d’amour, puissance de vie

En lisant le livre de Bertrand Vergely sur la prière, nous voyons de convergences avec le courant de la pensée théologique que nous avons découvert dans les ouvrages de Jürgen Moltmann, puis dans le livre de Richard Rohr : « The Divine Dance » (2) .

Dans les années 1980, Jürgen Moltmann a été le pionnier d’une nouvelle pensée trinitaire qui nous présente un Dieu relationnel, un Dieu communion. Dans son livre le plus récent : « The living God and the fullness of life » (3), il écrit : « la foi chrétienne a elle-même une structure trinitaire parce qu’elle est une expérience trinitaire avec Dieu »… « Nous vivons en communion avec Jésus, le Fils de Dieu et avec Dieu, le Père de Jésus-Christ, et avec Dieu, l’Esprit de vie… Ainsi, nous ne croyons pas seulement en Dieu. Nous vivons avec Dieu, c’est à dire dans son histoire trinitaire avec nous » (p 60-62).

De même,  Robert Rohr nous parle de la révolution trinitaire comme l’émergence d’un nouveau paradigme spirituel. Et, comme Moltmann, pour exprimer Dieu trinitaire, il emprunte aux Pères grecs, l’image de la « danse divine ». « Tout ce qui advient en Dieu, c’est un flux, une relation, une parfaite communion entre trois, le cercle d’une danse d’amour ». Bertrand Vergely est, lui aussi, émerveillé par le Dieu trinitaire, « cascade de lumière, d’amour et de vie ».

La pensée trinitaire donne toute sa place à la troisième composante divine, l’Esprit de Dieu, l’Esprit qui donne la vie.   « L’agir de l’Esprit de Dieu qui donne la vie est universel et on peut le reconnaître dans tout ce qui sert la vie » (p 8). Il y a unité dans « l’agir de Dieu dans la création,  le rédemption et la sanctification de toutes choses » (p 27). « L’expérience de l’Esprit, qui donne vie, qui est faite dans la foi du cœur et dans la communion de l’amour, conduit d’elle-même au delà des frontières de l’Eglise vers la redécouverte de ce même Esprit dans la nature, les plantes, les animaux et dans les écosystèmes de la terre » (p 28).

Richard Rohr nous parle également du Saint Esprit comme « la relation d’amour entre le Père et le Fils. C’est cette relation qui nous est gratuitement donnée. Ou mieux, nous sommes inclus dans cet amour » (p 196). L’univers est relationnel. Il est habité. « Il est parcouru par le flux de l’amour divin qui passe en nous » (p 56). C’est un flux de vie. Dieu est la force de vie qui anime toute chose et nous invite à reconnaître sa présence.

Cette reconnaissance de la vie divine rejoint celle à laquelle nous appelle Bertrand Vergely dans son livre : « Prier, une philosophie ».

« Il y a en nous une présence faisant écho à ce que nous avons de plus sensible et de plus profond, d’où la justesse de parler d’une divine présence ». « Laissons passer le vivant… Quand on vit, il n’y a pas que ce que nous vivons. Il y a la Vie qui se vit en nous et qui nous veut vivant » (p 237 et 220).

Jean Hassenforder

  1. Bertrand Vergely. Prier, une philosophie. Carnetsnord, 2017
  2. Richard Rohr. With Mike Morrell. The Divine Dance. The Trinity and your transformation. SPCK, 2016. Mise en perspective sur : http://www.vivreetesperer.com/?p=2758
  3. Jürgen Moltmann. The living God and the fullness of life. World Council of Churches, 2016 Mise en perspective sur ce blog : http://www.vivreetesperer.com/?p=2697 et http://www.vivreetesperer.com/?p=2413
  4. Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Une pneumatologie intégrale. Cerf, 1999

Une société si vivante. Une France en changement, selon Jean Viard

Une société si vivante ! Cette parole nous interroge et nous interpelle. De quoi s’agit-il ? De quoi parle-t-on ? Sommes-nous exempts de tout immobilisme pour nous dire : « Et bien, oui, cette société est bien la nôtre ». La vie n’est pas toujours facile, mais, c’est sûr, notre société est bien en mouvement. « Une société si vivante » (1), c’est le titre d’un livre que vient de publier Jean Viard, ce sociologue dont nous avons tant appris dans ses livres précédents et notamment : « Le moment est venu de penser à l’avenir » (2).

Car Jean Viard sait nous présenter la société française telle qu’elle apparait aujourd’hui dans toute sa nouveauté, les lignes de force qui la traversent et aussi les situations de crise, une nouvelle carte de France, des grandes métropoles à la France des anciennes provinces, des villages et des petites villes.

Ce regard nouveau, cette intelligence que Jean Viard sait nous communiquer, c’est le fruit de son immersion de longue date dans la société française : « Je cherche depuis plus de quarante ans à lier un travail d’observation du quotidien, du local et une pensée du global et des révolutions qui nous bouleversent. Mon travail est de tenter de mettre notre monde en récit et de le faire partager le plus largement possible ». Et, « comme le disait Alberto Giacometto : « Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant ». Je pourrais ajouter, en écrivant et en me nourrissant du quotidien que j’ai choisi » (p 237).

Ce livre-ci est différent des précédents. Non pas tant dans le fond. Nous retrouvons les grands thèmes que nous avons déjà rapportés pour les lecteurs de ce blog, en suivant une écriture construite (2) : « Une nouvelle géographie ; une nouvelle analyse de la société ; tensions, oppositions, blocages ; ouvrir un nouvel espace ; permettre la mobilité ; recréer du récit ». Il est différent dans la forme puisque l’auteur nous présente ici « une cinquantaine de petits portraits » de notre monde et de notre société. « Il forme un tout. Car ce monde est dynamique, réactif, changeant tellement vite que souvent on n’y comprend plus rien et qu’on se croit perdu. Mais y-a-t-il un fil, de nouveaux liens, de nouveaux horizons, des utopies possibles ? Cherchons » (p 12-13).

 

Quelques portraits

A travers ce livre, l’auteur nous permet de prendre conscience de l’ampleur du changement dans la société française et d’en comprendre les ressorts. Et il nous permet à la fois d’envisager les aspects positifs, d’identifier les ressorts et de chercher des remèdes. En voici quelques exemples.

 

La révolution du temps

Le temps a profondément changé. « En un siècle, nous avons allongé la vie de chacun de l’équivalent d’une génération. Vingt ans. Et, dans cette vie allongée, la part que nous consacrons au travail est passée de 40% à 10%. En outre, nous dormons deux à trois heures de moins par jour… Nous sommes donc entrés dans la civilisation « des vies complètes » dont parlait l’économiste Jean Fourastié » (p 24). « Nous sommes contemporains plus longtemps dans des familles de plus en plus « quatre générations » (p 15). En conséquence, notre manière d’envisager la vie change. « L’ancienne stabilité – CDI, mariage, propriété- se transforme en aventure, étape, discontinuité ». « La grande question est alors : qui choisit et qui subit ? » (p 25). Quelle va être notre attitude ? Comment allons-nous vivre le temps ?

 

Une mobilité croissante

Hier les Roms. Aujourd’hui les migrants. « Au delà du principe de l’accueil, marque indéniable d’une civilisation, la question est : Pourquoi cette angoisse de l’envahissement ? Partout semble populaire une demande de sociétés de plus en plus fermées… Ces peurs et ces refus viennent d’un monde qui s’unifie. Le global fait exploser le local… » (p 30). Et si avec Jean Viard, on regardait une perspective d’avenir ? « C’est le temps du monde qui est neuf. Pas la peur des hommes. Nous sommes entrés dans le temps de l’humanité réunifiée après des millénaires de dispersion… ». Il va nous falloir apprendre à lier « unité de l’humanité » et « diversité des cultures ». Immense travail. Il nous faut des frontières, et des passages, des principes d’humanisme et de droit et la conviction de l’apport positif des migrations. Seules les civilisations mortes ont peur des arrivants. Les autres les intègrent et s’enrichissent de leurs apports » (p 31).

 

Le sécateur et le lien social

 Jean Viard nous rapporte des faits d’observation qui témoignent de bouleversements dans notre vie quotidienne. Et puisqu’il vit dans le midi, il s’agit ici des vendanges. « Hier, les vendanges étaient la fête de la campagne. Tout le monde y allait : les femmes, que l’on voyait peu dans les champs, les chômeurs, les étudiants, des bataillons d’espagnols… A midi, on mangeait au bord des vignes… ». Aujourd’hui, « la cave vinicole ouvre à trois heures du matin. Il faut essayer d’être le premier pour ne pas attendre le déchargement. La vendange se fait avec une machine… Trois hommes. Bruit des moteurs, travail au phare… Le village est réveillé par les bennes qui remontent à vide… Vers huit heures, on fait un copieux déjeuner. La sieste sera longue et solitaire… » (p 42-43). Pour tous ceux qui ont connu la vie des campagnes autrefois, quelle perte d’humanité ! Ainsi, cette évolution de notre société a de bons et de mauvais côtés. L’important, c’est de comprendre. « Comment assurer la protection des hommes et réfléchir à la nouvelle solitude du travail ? Comment inventer de nouveaux lieux pour se blaguer et vivre le plaisir d’être ensemble ? ».

 

Bon Noël à chacun

 Noël, c’est bien une fête de la famille propice au bonheur. Comment est-elle vécue dans la société française d’aujourd’hui ? A la fois un grand changement dans la composition de la famille et une continuité dans le partage affectif. « En 2017, 60% des bébés sont nés hors mariage, contre 30% en 1990, 6% en 1968 » (p 10). C’est un bouleversement. Mais, pour Jean Viard, il s’inscrit dans une évolution plus large où la famille se recompose autrement. « Une famille mobile, recomposée… une famille aussi de quatre générations… » (p 73). Et de noter par ailleurs la force de ces liens familiaux. « Le repas du dimanche est redevenu un must, 70% des gens partent en vacances en famille, 20% des emplois sont trouvés grâce à ce réseau de solidarité quand Pôle emploi plafonne à 9% » (p 98). « Nous avons rebâti discrètement le plus solide maillon des sociétés, la famille… en engendrant par moyenne deux enfants par maman. Donc une société nataliste, dynamique. Mais avec des failles, des tristesses. Celle des solitaires, nombreux, des mamans seules. Des enfants qui ne verront pas leur papa à Noël. Des SDF, solitaires absolus qui ont perdu tous les liens : travail, logement, famille, amitié… Au bilan, nouveaux bonheurs privés, faiblesse des liens sociaux et des projets communs. « Fraternité », demandait-on en 1848. Pour 2048 aussi ! Bon Noël à chacun ! » (p 74).

 

Faire tête ensemble

Nous sommes tous embarqués dans une même mutation, une mutation mondiale, la révolution numérique.

« 3,81 milliards de cerveaux humains sont connectés par internet, soit 41% des cerveaux de l’humanité. 75% des terriens possèdent un téléphone portable. Bien sûr, les hommes se sont toujours reliés par des mots, des concepts qui, pour eux, font sens : Dieu, Révolution, Nation, Amour. Cette capacité à vivre et à mourir pour des mots pourrait même définir l’espèce humaine. Mais là, ce que nous avons inventé est encore plus fantastique – et dérangeant… Le savoir est à portée de la main de qui sait le trouver. Le mensonge aussi, bien sûr. La propagande. Mais retenons ici le positif et sa force à peine explorée. Nous sommes balbutiants comme aux prémices de l’écriture. Mais déjà tout s’accélère… Blablacar déplace chaque mois, en France, deux millions de passagers… Une immense révolution est en marche. Une révolution  dans le proche comme dans le lointain » (p 116-117). Cette révolution va inclure également un nouveau rapport avec la nature… « Notre idée de nature et notre agriculture, notre management de la planète devrait entrer peu à peu dans la civilisation numérique et collaboratrice… ». « Cette révolution numérique favorise aussi une classe créative » qui tire en avant nos sociétés. C’est elle qui restructure nos sociétés et nos entreprises… 61% de la richesse française sont ainsi produits dans les treize plus grandes cités. Mais il y a ceux qui sont loin, dans les quartiers, dans les villages, dans les Suds. Eux qui cherchent du sens et en sont privés. Eux aussi sont derrière l’écran, mais souvent sans les moyens de consommer, sans avoir assez étudié pour apprendre. La société collaborative produit ainsi ses néosédentaires qui souvent ont la haine. Il va falloir apprendre à faire tête ensemble – comme le disent les Créoles – sur cette toile qui se tend… comme on a appris, il y a un siècle, à bâtir l’école pour tous et l’éducation populaire. Il faut donner à chacun les clefs pour apprendre sur internet » (p 118-119).

Voici donc quelques unes des réflexions originales engagées par Jean Viard à partir de faits singuliers : données statistiques et observations personnelles. Nous apprenons ainsi à nous situer dans un monde nouveau. Car les anciennes grilles d’analyse qui sont à l’origine de l’opposition gauche-droite, classes et ordres s’épuisent aujourd’hui. La montée de l’individualisme, la part croissante de l’autonomie individuelle, nous appellent en regard à rechercher ce qui fait lien. « Il faut que nous retrouvions une direction, un chemin. Un sens à ce monde, un commun. Mais un commun du futur ». « La révolution est culturelle » (p 205). Dans les années 60, « On est sorti d’une société de groupe, de classe, pour devenir une société d’individus autonomes qui a favorisé la place nouvelle des femmes, de la nature, le tourisme, et la mondialisation aussi. Comme la mobilité des gens augmentait, il a fallu inventer des techniques pour se lier. C’est bien la rupture culturelle des années 60, qui a induit des besoins technologiques, lesquels ont à leur tour bousculé la société. C’est elle qui bouscule actuellement le travail et lie l’humanité en une grande communauté sur une terre si petite, perdue dans l’univers… » (p 206-207).

Ce nouveau livre de Jean Viard, comme les précédents, contribue à la vie citoyenne en clarifiant les enjeux (3). Il appelle le croyant à apporter sa part à la recherche de sens pour cette humanité  en devenir (4). Il peut aider chacun à comprendre ses situations de vie, c’est à dire à réduire les peurs et à développer une bienveillance constructive.

 

Jean Hassenforder

  1. Jean Viard. Une société si vivante. Editions de l’aube, 2018
  2. Jean Viard. Le moment est venu de penser à l’avenir. Editions de l’aube, 2016 : http://www.vivreetesperer.com/?p=2524 Et aussi : Jean Viard. Nouveau portrait de la France. La société des modes de vie. Editions de l’aube, 2011: http://www.vivreetesperer.com/?p=799
  3. La réflexion citoyenne requiert une compréhension de l’évolution de la société, une analyse des aspirations et des besoins. Ainsi, les livres de Jean Viard m’ont apporté un éclairage lors de la dernière campagne présidentielle. De la même manière, j’ai apprécié l’apport d’un livre de Thomas  Friedman, journaliste au New York Times sur les incidences du changement technologique accéléré à l’échelle mondiale : Thomas Friedman. Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain. Saint Simon, 2017. Mise en perspective sur ce blog : http://www.vivreetesperer.com/?p=2624 Et aussi, mise en perspective de la version originale : Thank you for being late : http://www.temoins.com/le-monde-en-tension/
  4. Notre engagement personnel dans la société s’inscrit dans une vision chrétienne dans l’esprit de « la nouvelle création » qui se prépare dans la mouvance de Christ ressuscité. C’est la théologie de l’espérance de Jürgen Moltmann. Dans cette perspective, « le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveau » (Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Empreinte, 2012 (p 100-101)

MLK 50 ans après : 10 morceaux indispensables selon le King

Martin Luther KingEn mémoire de James H. Cone (5 août 1936 – 28 avril 2018)

Pour accompagner la parution de notre édition d’avril 2018, à l’occasion des 50 ans de la mort de Martin Luther King, nous avons répertorié 10 chansons fondamentales dans l’histoire du rêve afro-américain, notamment évangélique, pour les droits civiques et la liberté politique portés par MLK. En se souvenant, grâce à l’article de Jean-Luc Gaudreau, indispensable en la matière ( « Chanson pour le King » http://artspiin.eklablog.com/chansons-pour-le-king-a141486686) et dans l’esprit des Inrocks « sans occulter certains classiques inébranlables, qui existent de fait comme balises, reliefs ou totems », que « l’entreprise est avant tout affective. »  Il s’agit de redécouvrir les contours et les ramifications de la spiritualité de Martin Luther King, en insistant  sur ses influences et descendances musicales, directes ou indirectes, dans une perspective de décloisonnement musical, sentimental… et spirituel, en mémoire de James H. Cone, le grand théologien noir américain décédé le 28 avril dernier (https://www.nytimes.com/2018/04/29/obituaries/james-cone-dead.html). In loving memory et mémoire éternelle :James H. Cone

« Les êtres humains sont nés pour vivre et non pour mourir, pour la liberté et non pour l’esclavage, créés les uns pour les autres et non contre les autres. Il faut par conséquent, faire tomber les barrières qui séparent les gens. Pour Malcom X et King, pour l’Amérique et le monde et pour tous ceux qui ont offert leur vie dans la lutte pour la justice, n’ayons qu’un seul but de lutte, cette communauté bien aimée qu’est l’humanité ». James H. Cone (5 août 1936 – 28 avril 2018).

DG

En Photos: Revisiting Martin Luther King’s 1963 Dream speech, Big Pictures, The Boston Globe

En français : https://www.museeprotestant.org/notice/martin-luther-king/ ; http://réformés.ch/recherche/contenu?keys=Martin%20Luther%20king

En Expo : https://vimeo.com/250646861http://www.mlk50.lasnes.fr

En Livres : « Martin Luther King, prophète », par Serge Molla, Éd. Laboratoire et Fides : https://www.laboretfides.com/fr_fr/index.php/martin-luther-king-prophete.html, « La force d’aimer », 17 sermons de MLK, aux Éditions Empreinte – Temps présent : http://www.editions-empreinte.com/9325-la-force-d-aimer-martin-luther-king.html  ; « Martin Luther King : l’idéal de la communauté bien-aimée », par Jean-Claude Girondin, Editions mennonites, 2018 : https://www.editions-mennonites.fr/2018/04/martin-luther-king-la-force-daimer-un-documentaire-avec-plusieurs-mennonites-comme-temoins/

En Vidéos : « 5’ pour comprendre l’héritage de Martin Luther King », par Frédéric Rognon, Jean-Marie Muller et Jean-Claude Girondin :https://campusprotestant.com/formats/martin-luther-king-50-ans-apres/ ; « Je suis Martin Luther King », par Michael Hamilton et John Barbisan : http://television.telerama.fr/tele/programmes-tv/je-suis-martin-luther-king,127044569.php

En musique* :

1. Louis Armstrong, Nobody knows https://youtu.be/SVKKRzemX_w

2. Louis Armstrong, What a wonderful word https://youtu.be/CWzrABouyeE

3. Nina Simone, I Wish I Knew How It Would Feel To Be Free https://youtu.be/-sEP0-8VAow

4. Bob Dylan, Blowin’ in the win https://youtu.be/IrNYBWRtMp8

5. Aretha Franklin, I say a Little Prayer, https://youtu.be/7Ifw8JhDBvs

6. James Brown, Get Up, Get in to it, Get involved https://youtu.be/SYrXdkKQTeE

7. Stevie Wonder, Happy Birthday, https://youtu.be/inS9gAgSENE

8. Bono, U2, In the Name of Love, https://youtu.be/LHcP4MWABGY

9. Will. I. Am, Yes We Can, Barak Obama Music Video, https://youtu.be/jjXyqcx-mYY

10. Rage against the machine, Wake up https://youtu.be/wauzrPn0cfg

* « …quelques chansons qui ont abordé la question en lien, soit directement avec l’homme et son parcours, soit avec les principales thématiques portées par cet apôtre de la non-violence (…) Le Blues fut et reste la bande son du désespoir, la matrice de toutes les musiques afro-américaines. L’esclavage, tragédie humaine effroyable, a finalement provoqué la naissance d’une multitude d’engagements artistiques qui ont porté le discours de Martin Luther King jusqu’à Washington.…Plus globalement, à travers les années, la sphère musicale a été nourrie avec des chansons inspirées par Martin Luther King ou lui rendant hommage… »

Source : Jean-Luc Gadreau : http://artspiin.eklablog.com/chansons-pour-le-king-a141486686

Martin Luther King, prix Nobel de la paix en 1964 : sur le site du prix Nobel.

Martin Luther King, homme de paix : recueil de textes et de documents sur sa vie et ses engagements. I Have A Dream… le célèbre discours de Martin Luther King en version multimédia, sur le site de l’université de Stanford. Institut Martin Luther King de recherches et d’éducation de l’Université de Stanford. Le site du centre Martin Luther King, créé en 1968 à Atlanta.

Elégie pour Martin Luther King, par Léopold Sédar SENGHOR

Saint-Merry, Daniel Duigou et le pape François

Pour une Eglise en phase avec un monde en gestation

Comment vivre et annoncer l’Evangile avec les aspirations et les questions des gens de notre époque ? Le repli sur des pratiques anachroniques n’éloigne-t-il pas de plus en plus de gens ? Dans des formes variées, ces questions se posent aux différentes églises. Depuis des années, elles sont l’objet de la recherche engagée à Témoins (1). Et, en regard, nous cherchons à mettre en évidence les expériences novatrices. Dans le contexte catholique, le Centre Pastoral Saint-Merry est une église innovante, au cœur de Paris, près du Centre Beaubourg. Et c’est dans la foulée du Concile Vatican II et de mai 1968, en 1977 que cette église, sous l’impulsion du cardinal Marty est devenu un lieu expérimental afin « d’inventer des modes nouveaux pour l’Eglise de demain » (p 13).

Aujourd’hui, la responsabilité ecclésiale de cette communauté est assumée par un prêtre ayant eu précédemment un itinéraire original de journaliste à la télévision et de psychanalyste, Daniel Duigou. Daniel Duigou vient d’écrire un livre qui mérite toute notre attention : « Lettre ouverte d’un curé au pape François » (2). Cette lettre n’est pas un geste isolé, mais, en quelque sorte, la poursuite d’un dialogue. En effet, en 2015, Jacques Gaillot et Daniel Duigou qui l’accompagnait, ont été reçu par le pape François à son invitation. Ce livre nous relate le dialogue chaleureux qui est advenu à cette occasion.

Cet ouvrage témoigne ainsi d’un mouvement significatif. La dynamique du Concile Vatican II, s’est, par la suite, heurtée à une réaction conservatrice. Or, depuis cinq ans, le pape François proclame une ouverture évangélique et rompt avec l’enfermement d’un système hiérarchique. Cependant, il rencontre de fortes oppositions tant au niveau des mentalités que des cadres hiérarchiques. Dans ce contexte, ce livre, tant à travers son auteur qu’à travers celui auquel il s’adresse, témoigne de la relation qui s’établit pour un témoignage évangélique, pour une Eglise en mouvement. Il retient donc tout naturellement l’attention de Témoins.

Il y a quelques années, nous avions déjà mis en évidence, sur ce site, le mouvement innovant du Centre pastoral Saint-Merry (3). Ce livre nous fait part de la dynamique actuelle, forte et originale, de cette communauté. Puisqu’elle est originale et innovante, elle attire beaucoup de gens. Elle est donc un lieu d’observation. A partir de ce lieu, Daniel Duigou peut donc mettre en évidence les interpellations, les questionnements, les aspirations auxquelles l’Eglise catholique se trouve confrontée. Ainsi peut-il abonder dans un désir de réforme en vue de remédier à un repli du système sur lui-même et à la régression correspondante.

 

Les priorités de Saint-Merry

Quarante ans après la création de Saint-Merry, Daniel Duigou fait le point. Il rappelle le choix initial : une expérience répondant « à la nécessité pour l’Eglise de s’ouvrir à la modernité et de faire rupture ». « Aujourd’hui… le pari est en partie réussi, même si la recherche est toujours à poursuivre. Il demeure un lieu unique de liberté pour l’expérimentation d’un  nouveau rapport entre l’église et le monde, prêtres et laïcs… ». En regard, on peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles cette expérimentation ne s’est pas étendue. Mais l’exemple est là en pleine vitalité. « Grâce à ces trois priorités : accueil et écoute inconditionnelle de l’homme et du monde, gouvernance démocratique, créativité et inventivité, prêtres et laïcs, hommes et femmes, paroisse et ville, croyants et incroyants, nous dialoguons à Saint-Merry à partir d’une confrontation au réel. Notre dynamique consiste à interpréter les signes de la promesse de Dieu à travers les évènements du monde et à ouvrir des chemins nouveaux de fraternité. Prêtres et laïcs dans un échange permanent, nous faisons Eglise, c’est à dire Assemblée pour dire Dieu dans l’actualité du monde. Chaque célébration est alors un événement, une chance extraordinaire pour cette communauté ! Et pour moi ! »

 

A l’écoute des aspirations

Saint-Merry est un carrefour, un lieu de rencontre. Ainsi Daniel Duigou peut y entendre les aspirations des gens d’aujourd’hui et, en particulier, de la jeunesse. Et il est à même d’exprimer en quoi l’Evangile est pour eux une réponse alors que l’institution actuelle constitue pour eux un obstacle. Ecouter l’autre, c’est le maitre mot de la Bible. C’est aussi celui de Saint-Merry… les luttes… les souffrances. Mais aussi écouter celles et ceux qui veulent vivre tout simplement de la modernité et de leur temps. Ecouter tous ceux qui sont heureux de vivre ou veulent le devenir malgré les épreuves qui sont les leurs, celles et ceux qui n’espèrent qu’une chose : aimer et être aimés… » (p 24-25). Et, dans le contexte de liberté offert par Saint-Merry, il y a bien une réponse pour cette recherche spirituelle. « Il suffit de réécrire le catéchisme avec des yeux d’adulte pour qu’ils retrouvent le goût de la recherche de sens, dans l’esprit même de la Bible, c’est à dire dans une exigence critique à la fois individuelle et collective. Pour qu’ils reçoivent le sens d’une vie spirituelle et le goût du questionnement de l’existence. Ils discernent alors une autre vision du christianisme, libérée d’une instance religieuse qui juge et pèse sur les consciences… Le christianisme redevient pour eux un élément vital dans leur projet de vie et leur désir d’accomplissement… »  (p 29).

« Mais,  globalement,  le message institutionnel de l’Eglise passe de plus en plus difficilement auprès des jeunes générations. Aujourd’hui, il semble ne plus rien dire au monde ou presque : c’est comme un divorce (p 37). Ainsi, « les jeunes » (et beaucoup d’autres), « n’acceptent plus le discours dominant qui persiste et qui distingue toujours dans l’Eglise le sacré du non-sacré, un discours qui justifie l’ensemble du système ecclésial et son fonctionnement… Ils conçoivent autrement les rapports humains dans la société, ceux entre l’être et le pouvoir, entre l’être et la vie. Régulièrement, la remise en cause du discours clérical est au centre de nos débats à Saint-Merry ; Ils constituent le principal point d’achoppement pour penser l’avenir » (p 51). Et Daniel Duigou voit bien la racine historique et théologique de ce hiatus. C’est la séparation entre le sacré et le non-sacré qui avait été aboli par le Christ et qui est progressivement réapparu dans l’Eglise, « le pouvoir dans l’Eglise redevenant le monopole du corps sacerdotal » (p 66-67). « Cher pape François, lorsque l’Eglise organise dans le rapport entre ses membres, cette séparation entre le sacré et le non-sacré, lorsqu’elle s’adresse au monde en maintenant l’interdit dans la trame de son discours, elle maintient dans les esprits un espace imaginaire qui infantilise l’homme, alimente une structure régressive, rend coupable le besoin de liberté et d’indépendance… Or, aujourd’hui, les hommes et les femmes ne supportent plus de ne pas être considérés comme des adultes à part entière » (p 67).

 

Pour une réforme de l’Eglise

Daniel Duigou rappelle la réorientation décisive introduite par le concile Vatican II. Mais si « une ouverture a été faite avec la notion de « sacerdoce commun » entre les baptisés, réunissant sur un même plan prêtres et non prêtres, l’axe organisationnel de l’Eglise est resté celui du sacerdoce des prêtres… La structure est celle de l’Ancien Testament. Le sacré, et donc le pouvoir, est exercé par un corps sacerdotal dans le cadre d’un culte » (p 71). Dans le cadre d’un monde en mutation rapide, l’archaïsme de cette structure apparaît au grand jour. Daniel Duigou appelle le pape François à engager l’Eglise dans un grand chantier « pour que la parole s’incarne dans le temps et qu’elle soit signe d’espérance dans ce siècle qui ne fait que commencer ». C’est un nouveau projet, c’est une nouvelle structure pour une Eglise qui se défasse de son cléricalisme par une participation des laïcs. Daniel Duigou expose cette ligne de transformation en trois points auxquels nous renvoyons. Et il conclut son adresse au pape François par un appel : « L’important est que l’Eglise se remette en marche. Comment ? De la même façon que pour Saint-Merry, il s’agit de revenir au temps de l’expérimentation en dehors de toute logique cléricale. Revenir à la praxis qui seule peut produire une parole vivante, comme au premier temps du christianisme, à la rencontre des plus pauvres. Autoriser au lieu d’interdire. Et faire confiance à l’Esprit qui souffle où il veut… » (p 82).

A une époque où une angoisse s’instaure face aux exigences et aux risques de la grande mutation en cours et engendre, chez certains un repli sur soi et un regard en arrière, ce réflexe conservateur prend souvent des formes religieuses qui se manifestent aujourd’hui dans différentes traditions (4). C’est une impasse. Dans une théologie de l’espérance, reconnaissons l’œuvre de Christ ressuscité et le mouvement de l’Esprit dans la créativité, la fraternité, la solidarité, tout ce qui unit, libère, et construit (5). Parmi d’autres, en des contextes variés, cette voix plaide pour un Evangile, communion d’amour et puissance de vie.

Jean Hassenforder

 

2018 après Jésus Christ – Une émission de télévision qui parle à tous

2018 après Jésus-Chirst2018 après Jésus-Christ : ce titre un peu énigmatique a été donné à une émission bimestrielle de télévision de Présence protestante. Comment le message de l’Évangile est-il reçu aujourd’hui dans un univers culturel qui a considérablement changé pendant 2000 ans ? Nous avons regardé et nous avons été conquis par cette émission originale à travers la mise en œuvre d’un dialogue cordial et authentique.

L’animatrice de cette émission, la théologienne Marion Muller-Colard a ainsi défini cette émission lors de ses débuts en 2017.
« l’Evangile est modelé de tout en tout par des rencontres insolites. Un dialogue incessant entre des sujets supposés savoir et des errants, un dialogue qui élargit sans cesse le sens et le désir de Dieu.
L’émission se propose de reconstituer, 2017 ans après Jésus-Christ, ces rencontres insolites qui jalonnent la Parole de Dieu qui n’a pas le sens des frontières. Partir à la recherche de la Samaritaine d’aujourd’hui, des Nicodème contemporains, des Zacchée, de ceux qui pêchent au bord du lac jusqu’à ce qu’un homme les hèle et les entraine dans une aventure qui déborde tout ce qu’ils comprenaient de la vie. C’est pourquoi notre choix se porte sur trois archétypes d’invités : un spécialiste de la Bible (pasteur, enseignant, prédicateur, etc), un candide (sans culture biblique), et enfin une personne dont la profession, la passion ou l’histoire de vie a un lien avec un thème fort qui se dégage du texte.
Avec ces trois invités qui entreront chacun dans le texte par une porte différente, nous voulons être témoins de la surprise, du décontenancement, des convictions, des doutes, de l’écoute, du déplacement. Fouiller ensemble, se délester de nos à priori, que nous soyons familiers du texte ou supposé lointain. Repartir en offrant une phrase qui éclôt à la fin du chemin, une invitation au téléspectateur à trouver pour lui-même comment résonne ce texte après avoir fait le chemin avec nous ».

Cette année, au début de 2018, Marion Muller-Colard s’exprime à nouveau (1).
« Mon expérience, depuis maintenant plus d’un an et après sept tournages, pourrait se résumer à cet extrait d’Evangile : « Il vous précède en Galilée »… Ma conviction que c’est le Christ qui est l’invitant me permet de clore le temps de la préparation, d’essayer de me rendre disponible à l’inattendu, de me replacer dans ma foi comme invitée parmi les autres. Sur chaque tournage, je refais l’expérience du surcroit de grâce que permet l’inattendu. Je suis émerveillé par ce constat. Jamais personne n’est resté indifférent à la saveur et à la profondeur du texte biblique. Parfois dès la première lecture, parfois après le temps de méditation personnelle creusée ensuite par l’échange avec les autres. Souvent l’invité non chrétien est celui qui s’avère le plus enthousiaste…. Pour moi, le principe de l’émission est au cœur du message de l’Evangile. Comme dans l’Evangile, ce sont souvent les ingénus, les distants, les non-connaisseurs qui révèlent au mieux la richesse de la rencontre. Ils tendent la main au téléspectateur qui se retrouvent dans cette distance, dans leurs questionnements, dans leur esprit critique, et, en même temps, ils témoignent que ce texte vient les saisir ».

Pourquoi cette émission nous paraît aussi attirante, une émission à ne pas manquer, une émission qu’on aime faire connaître à des amis ?
C’est sans doute d’abord parce que l’expérience présentée correspond à notre attente : Dans leurs cheminements, les participants éveillent la sympathie et l’expression de leur ressenti éveille en nous des échos.
Nous nous retrouvons dans la méthode. Ici, pas de pression doctrinaire, pas de schémas rebattus. On s’enrichit de la diversité des interprétations. On chemine, on discerne, on apprend à partir de cette diversité. Et donc, chacun peut trouver là ce qui lui correspond. Ce dispositif encourage l’authenticité telle que l’historien, Charles Taylor (2) en exprime la requête : « La vie ou la pratique religieuse auxquelles je prend part, doivent me parler, doivent avoir du sens par rapport à mon développement personnel tel que je le conçois ».
Cette découverte spirituelle ne se fait pas dans l’ascèse d’une règle imposée, mais dans un moment heureux dans le très beau cadre d’une nature méditerranéenne qui appelle l’émerveillement. C’est un moment heureux dans le temps d’une rencontre conviviale qui éveille la confiance. C’est un moment heureux parce que ce climat de bon accueil permet à chacun de se sentir reconnu. Cette bienveillance (3) ouvre le chemin. Dans cette ambiance de liberté et de fraternité, l’Esprit saint peut se mouvoir et inspirer chacun. Et on peut entrevoir son œuvre dans les intuitions qui jaillissent, les découvertes qui s’expriment. C’est particulièrement le cas chez ceux qui viennent sans aucun prérequis et qui nous comblent parfois par l’originalité de leur regard.
Et donc, la parole de Jésus peut à nouveau se révéler libératrice et ouvrir une relation.

Entre amis, ces émissions suscitent souvent un enthousiasme partagé. On se dit qu’elles pourraient être de remarquables outils pour des réunions de groupe où le parcours déjà engagé pourrait être un point de départ pour un nouveau partage. Et, sur le plan individuel un accès à plusieurs émissions peut entrainer un cheminement personnel, une familiarisation avec l’Evangile, une relation croyante qui se dessine. Aujourd’hui, on peut se procurer chaque émission au prix de 20 euros.
Merci à Marion Muller-Colard pour son animation qui veut témoigner de la présence du Christ dans ces rencontres. Il nous parle toujours à travers sa Parole

J H

(1) Sur le site de la Fédération protestante de France, Marion Muller-Colard présente : « 2018 après Jésus-Christ ». Prochaine émission : France 2 Présence protestante. 11 mars 2018 10h :
(2) Charles Taylor, auteur du livre : « L’Âge séculier (Seuil, 2011). Voir sur ce site : « L’âge de l’authenticité » : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/
(3) « Lytta Basset. Oser la bienveillance ». sur le blog : Vivre et espérer : http://www.vivreetesperer.com/?p=1842

Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ?

Mandela - GandhiAu cœur de l’histoire, le rôle et l’influence de certaines personnalités politiques ont été considérables pour le meilleur comme pour le pire.

On peut donc s’interroger à leur sujet. Entre autres, en quoi telle inspiration, telle vision ont pu exercer une influence décisive dans certains contextes et dans certaines circonstances ? Eric Vinson et Sophie Viguier-Vinson répondent à cette question dans un livre sur Mandela et Gandhi. Le sous-titre : « La sagesse peut-elle changer le monde ? » (1) éclaire le propos. En quoi un engagement spirituel peut-il exercer une influence dans le champ de l’action politique et de la transformation sociale ?

A cet égard, le choix de Mandela et Gandhi est particulièrement judicieux. Car ces deux hommes, aujourd’hui célèbres, ne sont pas sans rapport. En effet, si l’engagement de Gandhi est chronologiquement antérieur à celui de Mandela, il y a, entre eux, une forte interconnexion à travers un champ commun : l’Afrique australe, un adversaire semblable : l’impérialisme colonial occidental, des modes d’action comparables : le primat de la non violence, une inspiration chrétienne sur des registres variés. Voici deux personnalités qui ont marqué le XXè siècle dans des séquences historiques différentes. Les approcher dans leurs interrelations peut démultiplier l’intérêt déjà considérable qui leur est porté. Et cette étude comparée permet de mieux comprendre les enjeux communs.

C’est la vision que nous proposent les deux auteurs. « Gandhi, Mandela et l’Afrique du Sud, une triangulaire aux interactions déterminantes pour comprendre l’histoire particulière de ces hommes et de ces pays, mais aussi la pensée universelle de la dynamique qui les lie. Sur cette terre, en moins d’un siècle, sont en effet apparus les pires poisons de la modernité politique et leurs antidotes ». Là sont apparus camp de concentration,  génocide, racisme institutionnel. Mais, en regard, il y a eu « l’invention du « satyagraha » par Gandhi et sa mise en œuvre par des générations successives de militants, jusqu’à la victoire définitive sur ce régime inhumain, par une démarche de réconciliation démocratique guidée par Mandela. Il y a là comme « une scène primitive » du XXè siècle, un laboratoire à la fois tragique et fascinant où les crimes contre l’humanité de la colonisation ont préfiguré ceux du totalitarisme. Mais, « là où croit le péril croit aussi ce qui sauve » (Holderlin). Cet antidote émerge ainsi des chemins de Gandhi et de Mandela  comme de leur intersection sur le plan historique, théorique et pratique donnant aux droits de l’homme toute leur portée, qui confine au sacré » (p 239-240).

Si le monde est actuellement engagé dans une grande mutation, si aujourd’hui nous sommes confrontés à des défis majeurs, pour affronter cette situation, n’avons-nous pas besoin d’une vision qui nous permette de dépasser l’immédiateté et l’égocentrisme pour entrer dans une dimension supérieure. « Sans vision, le peuple meurt », déclare une parole biblique (Proverbes 29.18). Ainsi, personnellement, collectivement, pouvons-nous trouver une inspiration dans un registre spirituel et religieux. Et effectivement, au cours de l’histoire, des leaders ont trouvé force et discernement dans une telle inspiration. C’est bien la perspective mise en évidence par les auteurs de ce livre à partir de l’exemple de Mandela et de Gandhi. « Chacun, à leur façon, Gandhi et Mandela manifestent une certaine manière de vivre et de faire de la politique. Ils s’imposent comme des figures singulières, en ce qu’ils connectent le débat démocratique avec une autre dimension de l’existence à la fois personnelle, universelle et transcendante. Rarement mobilisé en politique, ce domaine peut être nommé « spiritualité » comme une certaine relation  à l’ultime (en général identifié avec le Divin)  qui s’enracine à la fois dans l’intériorité et l’interdépendance pour se traduire par une parole et une éthique spécifique » (p 249).

Eric et Sophie Vinson évoquent des figures historiques qui sont inscrites dans cette démarche et forment « une même famille, celle des démocrates spirituels, qui articulent démocratie et intériorité, intime et collectif, tradition et modernité. Ces hommes mobilisent le champ sémantique et pratique du spirituel » (p 250) et y trouvent une source d’influence et de rayonnement. Ainsi les auteurs citent des noms, qui, pour nombre d’entre nous sensibles à cette approche, sont déjà familiers. Outre Mandela et Gandhi, le Dalaï Lama, le pape François, Martin Luther King, Tolstoï, Dietrich Bonhoeffer, Vaclav Havel et Jean Jaures (2).

Par le choix des personnalités étudiées : Mandela et Gandhi, par la riche analyse de leur interaction, par l’approche originale et bienfaisante ainsi mise en évidence, ce livre appelle une large audience à laquelle participera le lectorat ce Témoins.

Jean Hassenforder

  • Eric Vinson, Sophie Viguier-Vinson. Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ? Albin Michel, 2018
  • Eric Vinson, Sophie Vigier-Vinson. Jaurès le prophète. Mystique et politique d’un combattant républicain. Albin Michel, 2014. Un livre qui permet de revisiter l’œuvre de Jaurès et d’y découvrir une profonde inspiration spirituelle.      « Si l’on néglige sa thèse sur la « Réalité du monde sensible », si on passe à côté de sa spiritualité- qui s’oppose au pouvoir temporel de l’Eglise catholique, mais reconnaît en l’homme la présence du divin-on ignore les principes mêmes qui ont guidé toute son action ».