Randy Woodley, pour une théologie de la shalom, de l’harmonie et de la guérison

Comment, inspiré par une culture autochtone, un disciple américain de Jésus, Randy Woodley critique les déviations du christianisme occidental et propose une spiritualité et une théologie de la shalom, de l’harmonie et de la guérison.

Une diversité de regards nous éclaire. Certains regards peuvent nous surprendre au départ, mais nous en comprenons ensuite la portée. C’est ainsi qu’on peut se demander pourquoi rendre compte ici du livre de Randy Woodley, ‘How Western Christianity got it wrong’ (1). Voici un titre fort critique qu’on peut traduire en ces termes : ‘Pourquoi le christianisme occidental a mal tourné’. Certes, on peut juger cette assertion excessive, car ce christianisme occidental a bien nourri des vies saintes, mais l’auteur ne s’exprime pas à la légère. Son rejet s’est progressivement développé à partir d’un vécu dans une culture autochtone et il se fonde sur une érudition acquise dans une tâche d’enseignement théologique. Cependant, dans la présentation de son livre, nous mettrons plutôt l’accent sur la manière dont, à la suite de Jésus, il entend son appel et exprime une vision théologique en phase avec la culture autochtone, à l’aune de la création et proclamant la ‘shalom’, l’harmonie, la réconciliation et la guérison. Ce livre comporte d’ailleurs un sous-titre significatif, ‘Replacing the God of fear with a spirituality of healin’ (Remplacer un Dieu de peur par une spiritualité de guérison).

Ce livre se présente ainsi : « Dans : ‘How the Western Christianity got it wrong’, Randy Woodley, d’un héritage américain mixte blanc et autochtone, retrace en Jésus comment un homme brun de Nazareth qui n’a jamais perdu sa connexion avec la communauté globale de la création est devenu une affiche pour la construction d’un empire et la destruction de l’environnement. Woodley expose les idées qui ont empoisonné la source du christianisme, comment l’Église chrétienne a gagné un monopole concernant le péché et le salut, et comment les violentes théories d’expiation ont remplacé le message de guérison que Jésus a vécu. En s’inspirant de la sagesse autochtone qui florissait sur l’Ile de la tortue (appellation de l’Amérique du Nord) bien avant l’arrivée des missionnaires, Woodley révèle ce à quoi ressemble le message libérateur de Jésus quand il échappe à un cadre impérial. Il décrit des communautés où la création est famille et pas marchandise. Où la guérison vient à travers une relation et non pas une transaction. Où le Créateur parle à travers de nombreuses voix et accueille tous ceux qui marchent dans l’amour. C’est la voie de Jésus comme elle a été conçue – non un système de contrôle, mais un chemin de plénitude » (page de couverture).

Nous fûmes encouragés dans le choix de ce livre par les mentions favorables de deux auteurs appréciés à Témoins : Richard Rohr (2) et Brian McLaren (3). Richard Rohr écrit que ce livre apporte « une vision de la guérison dont nous avons grand besoin ». L’éloge de Brian McLaren est conséquent : « Ce livre va au cœur de ce qui a mal tourné dans le christianisme occidental et ensuite va au cœur de ce dont on a besoin ». Dans son livre ‘Life after Doom’, Brian McLaren avait consacré un chapitre sur ‘Comment lire la Bible selon la culture des peuples premiers’ (4). Et de même Pierre LeBel a écrit un texte, ‘Lire la Bible sur l’Ile de la Tortue’ (5). C’est dire combien l’apport de Randy Woodley sur ce thème vient nous éclairer. Cette réflexion intervient à une époque où le monde a désespérément besoin d’une spiritualité écologique, là où le regard autochtone apporte une contribution précieuse. À Témoins, Pierre LeBel nous a ouvert la voie dans un article de fond, ‘La théologie autochtone et l’avenir du christianisme’ (6). Cette présentation du livre de Randy Woodley s’inscrit dans ce sillage.

 

Randy Woodley : un itinéraire de foi en phase avec la culture autochtone et une compétence diversifiée dans la connaissance du christianisme occidental

Qui est Randy Woodley ? La note de couverture le présente en ces termes : « Le révérend docteur Randy Woodley est un activiste, chercheur, auteur, enseignant et gardien de sagesse, d’origine américaine mixte blanche et autochtone qui s’exprime sur la justice, la foi, la terre, et les réalités autochtones. Il est l’auteur de nombreux livres : dont ‘Becoming rooted’ et ‘Journey to Eloheh’. Lui et sa femme Edith co-soutiennent le Centre autochtone Elohey et la Ferme et Semences Elohey dans la région de Portland (Oregon) ».

Randy Woodley se présente ainsi : « D’abord, je suis une personne qui fait le pont. Je suis activiste, agriculteur, chercheur, enseignant et descendant Cherokee, reconnu par le groupe keetoowah. J’ai vécu à la fois dans le monde occidental et dans le monde de l’Amérique autochtone, la plupart de ma vie. Et je suis capable de voir le christianisme occidental à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. J’ai vu les deux côtés : d’une part, l’indicible horreur du christianisme occidental opprimant les autochtones américains à travers le génocide, le vol, le viol et la duplicité, incluant des missions paternalistes et coloniales, d’autre part, la manière dont il a changé quelques individus en des personnes fantastiquement aimantes et des organisations dédiées à servir les gens les plus marginalisés. Les deux côtés peuvent être vrais et ils le sont.

Deuxièmement, je puis voir le monde à la fois dans le quotidien et avec un esprit de chercheur. Je viens des gens d’en bas. Mes parents ont travaillé pauvres, cols bleus toute leur vie. Ils n’étaient pas capables de m’aider à trouver une éducation, ni même ne m’ont encouragé à le faire. Ni mes parents, ni leurs grandes familles ne faisaient confiance aux gens bien éduqués.

En dépit des réticences familiales, envers l’éducation, et le fait qu’il y avait chez moi une inclination naturelle à toujours vivre comme des gens d’en bas, j’ai, quelque peu à contre cœur, atteint le sommet de la réussite académique. J’ai gagné un doctorat (Ph D) et enseigné pendant plusieurs décennies ». Il a pris sa retraite comme professeur émérite. Son domaine était officiellement foi et culture.

Troisièmement, Randy Woodley est reconnu comme un expert en religion, particulièrement pour le christianisme et la culture, et, à ce titre, auteur de nombreux articles.

Enfin, Randy Woodly a approché le christianisme occidental selon de nombreuses perspectives théologiques. Ordonné pasteur, il a eu une expérience pastorale. Il a été en relation avec des confessions très diverses. (p 22-25)

 

Jésus au cœur

La foi de Randy Woodley se fonde sur la personne de Jésus. Il nous raconte comment très jeune il s’est engagé à suivre Jésus. « Mon voyage a commencé quand j’avais dix ans à un camp d’une semaine dans le Michigan. Sous la direction d’un objibwe (appellation d’un peuple autochtone), surnommé Creampuff, j’ai appris à pagayer un canoé. Il m’a amené, dans la prière, à découvrir l’Esprit-homme (Spirit-man) Jésus. J’ai ensuite passé mes années d’adolescence à m’éloigner de mon engagement. À 19 ans, j’ai fait le vœu de suivre Jésus toute ma vie, quel que soit la direction du voyage. Je n’ai jamais quitté mon engagement. Le Créateur a toujours été là pour moi à travers les joies et les rires comme à travers beaucoup de circonstances traumatiques » (p 14).

Immédiatement, après sa conversion en 1975, Randy s’est mis à « lire la Bible, tout particulièrement Luc et les Actes. Je ne pouvais pas comprendre alors pourquoi ce que j’expérimentais dans l’Église était si différent et paraissait si distant de ce que je ressentais dans l’Écriture. C’est là qu’a commencé mon questionnement sur la formation du christianisme occidental » (p 14). Son livre va nous rapporter l’évolution de sa recherche à ce sujet, mais il nous informe aussi sur sa manière de croire. « Les histoires de Jésus parlent à chaque génération sur ce que signifie être un être humain véritable… Un homme choisissant de passer sa vie avec les plus marginalisés et exclus, faisant amitié avec des gens communs, s’écartant de la renommée, mettant en cause l’establishment religieux, se sacrifiant lui-même pour son message et promettant d’être avec ceux qui le suivent » (p 167). Pour Randy Woodley, l’essentiel apparait à travers la vie de Jésus. Il n’entre pas dans le questionnement incessant du christianisme occidental sur la nature de Jésus. « Nous pouvons voir que l’Occident est obsédé par des discussions ontologique sur Jésus. Le mot ontologie signifie l’étude de la nature de l’être – de ce qui est réel. Quand les chrétiens occidentaux parlent au sujet de Jésus, ils tendent à se concentrer sur des questions ontologiques… Les autochtones tendent à poser des questions très différentes – au sujet de Jésus et au sujet des prophètes – qui se centrent moins sur l’ontologie et davantage sur les histoires au sujet des prophètes et sur ce qu’ils ont fait. Cela mène à des genres de vie très différents ».

 

En Christ

Randy Woodley nous explique ensuite combien il a été éclairé par le livre de Richard Rohr : « The universal Christ ». Telle que Richard Rohr décrit l’incarnation, elle s’inscrit dans une dimension cosmique.

Cette conception de l’incarnation de Dieu dans la création rejoint la vision des peuples autochtones. « Lorsque le prêtre français Teilhard de Chardin écrivit en premier sur le Christ cosmique, il a donné des mots à ce que les communautés autochtones ont su pendant des millénaires, à savoir que le sacré imprègne toute chose » (p 176). Randy évoque la vision de Richard Rohr en ces termes : « Rohr nous pousse à voir la première incarnation en Genèse au moment où Dieu se joint à toute la création physique. Christ n’est pas seulement Dieu devenant Jésus, mais la présence divine imprégnant tout… » (p 172). « Jésus était bien plus que juste un sage enseignant ; Il était l’incarnation de Dieu dans le monde Quand Jean écrit que la Parole est devenue ‘chair’, il pointe la présence de Dieu en toutes choses vivantes, des humains aux montagnes et aux moineaux. Toute chose visible manifeste le divin… » (p 173).

 

Un chemin de foi

Pour toutes les raisons qu’il énonce dans ce livre, Randy Woodley s’est éloigné du christianisme occidental. « Je ne suis plus un chrétien. Il y a des années, j’ai décidé qu’il était bien plus juste pour moi de suivre Jésus sans subir l’enfermement culturel du christianisme occidental. Après tout, Dieu est Esprit, aussi ceux qui l’adorent doivent l’adorer ‘en Esprit et en Vérité’ (Jean 4.34). Cette vie dans l’Esprit correspond très bien à mes pratiques autochtones et à ma manière d’être… » (p 25).

Et voici comment Randy exprime sa foi. « La vraie bonne nouvelle de Jésus est à la fois profondément simple et profondément interpellante. On ne la trouve pas dans les débats théologiques sur l’ontologie ou dans des arguments confessionnels sur la pureté de la doctrine. Plutôt, elle se déploie dans son radical message d’amour, son engagement indéfectible pour la justice et son choix de marcher avec ceux qui ont été repoussés aux marges de la société. Jésus pointe vers le Créateur qui porte compassion et miséricorde, et non jugement et exclusion ». Après avoir rappelé des épreuves passées, Randy poursuit : « Quelle est la vraie bonne nouvelle. C’est que ce chemin de Dieu est un chemin à Dieu. En servant, je découvre l’appartenance. Dans la vulnérabilité, je trouve de la force. En embrassant mon identité complexe comme étant à la fois descendant blanc et keetoowah, un disciple de Jésus, un bâtisseur de pont, je trouve une plénitude qu’aucune catégorisation religieuse ne peut contenir. Mais ce n’est pas tout ce que je suis, ni tout ce que vous êtes. En marchant sur la bonne route, la route de Dieu, nous sommes davantage que la somme de nos parts, nous sommes l’humanité appelée à aimer la terre et toutes ses créatures. Nous faisons face au défi de démêler le message libérateur de Jésus d’un système qui le corrompt et de découvrir ce qui peut se trouver en avant. L’attachement au pouvoir du christianisme occidental a créé des théologies qui rationalisent l’avidité, la violence et la colonisation – l’exact apposé de l’exemple de Jésus. Le processus de la récupération requiert de l’honnêteté à reconnaître les dommages causés en redécouvrant le Créateur qui guérit à travers de nombreux chemins, parle à travers de nombreuses voix et accueille tous ceux qui marchent dans l’amour » (p 185-187).

 

Aux prises avec un christianisme occidental totalitaire et violent

La manière dont on perçoit une situation dépend de la condition dans laquelle on se trouve dans l’espace et dans le temps. Ainsi le phénomène colonial n’est globalement pas perçu de la même façon par les colonisateurs et par les colonisés (7). Les prises de conscience varient dans le temps. C’est très visible en ce qui concerne la condition féminine. La perception du christianisme occidental est éminemment différente selon les modes d’appartenance. Certains mettront l’accent sur les bienfaits des œuvres de charité. D’autre seront sensibles au contrôle exercé par l’institution. Si le livre de Randy Woodley est consacré à une étude historique des idées qui ont écarté le christianisme occidental de l’enseignement de Jésus, cette perspective est issue de son vécu de la maltraitance subie par les autochtones en Amérique. On juge l’arbre à ses fruits. À cet égard, le jugement de Randy Woodley est très sévère.

Randy voit ‘un abus prémédité et continuel’ dans le rôle du christianisme occidental dans le développement de la civilisation correspondante. « Considérant les croisades, l’inquisition, les guerres de religion européennes, le génocide des autochtones américains, la mise en esclavage des africains, la doctrine de la découverte (l’attribution et l’ouverture à une conquête ravageuse des continents païens), le privilège des blancs, etc… Malheureusement, les bons exemples – et il y en a quelques-uns, ne contrebalancent pas la terreur du mauvais. La domination et l’oppression courent à travers le christianisme occidental… Du cri de ralliement des croisades ‘Dieu le veut’ aux bulles papales autorisant la saisie des terres ‘découvertes’, les pouvoirs chrétiens ont construit des justifications théologiques de leurs brutalités. Le projet colonial a été à la fois une guerre économique et spirituelle, un mandat divin pour ‘civiliser’ qui a justifié l’esclavage et le génocide » (p 15-16).

Randy Woodley a été confronté aux méfaits de cet impérialisme religieux dans son propre pays. « Il y a une manière insidieuse de lier le concept de ‘salut’ à celui de ‘civilisation’ rendant le génocide culturel en prérequis d’acceptation spirituelle. La théologie a été systématiquement manipulée pour sanctifier la conquête tout en permettant à ses concepteurs de vivre tranquillement, convaincus de leur mandat divin et de leur propre justice. Il n’y a pas besoin de regarde plus loin que les pensionnats où la formule ‘tuer l’indien, sauver l’homme’ représentait une conviction théologique. À des endroits comme la Carlisle école indienne en Pennsylvanie où la grand-mère de mon épouse fut forcée de résider, les enfants avaient leurs cheveux coupés, leur langue interdite, leurs cérémonies criminalisées tandis qu’ils étaient physiquement, mentalement, culturellement et sexuellement abusés par leurs éducateurs chrétiens – tout cela au nom du salut » (p 17).

 

Aux origines théologiques et philosophiques des malversations du christianisme occidental

Qu’est-ce qui a pu tant écarter le christianisme occidental de l’enseignement originel de Jésus et de l’Église primitive ? C’est la question majeure auquel le livre de Randy Woodley veut répondre. Il cherche à mettre en évidence la racine des déviations. Comment des idées étrangères se sont introduites et ont influencé les théologies. « Le but de ce livre n’est pas la critique de ce qui nous parait évident, c’est plutôt d’aller plus en profondeur, en descendant à la racine des ‘comment’ et des ‘pourquoi’ le christianisme occidental est devenu ce qu’il est aujourd’hui : une religion irreconnaissable au Dieu qu’elle revendique servir. Nous avons besoin d’une compréhension plus profonde du problème pour qu’un changement puisse advenir, c’est pouvoir retirer les blocages de notre chemin » (p 8).

C’est dans cette perspective que se déroulent la plupart des chapitres : « Comment le dualisme platonicien a tout ruiné ; comment les gens ont cessé de lire la Bible en termes d’histoires porteuses de sens ; comment l’Église a été submergée par la doctrine ; comment le christianisme occidental a gagné un monopole du péché et du salut ; comment l’enfer est né ; comment les théories de l’expiation font faillite ; comment les théologies du destin nous ont trompé » (p VII). Randy Woodley identifie des processus qui débouchent sur l’exclusion et la violence. C’est bien ce que nous dénonçons également à Témoins. On pourra y lire, entre autres, un témoignage de Brian McLaren (8) et les vastes ouvertures de Richard Rohr (9). Sous la plume d’un philosophe orthodoxe, Christos Yannaras, nous présentons une analyse historique de la dérive théologique initiée par Augustin d’Hippone, ‘inventeur’ du péché originel (10).

 

Comment le dualisme platonicien a déformé le message chrétien

Parmi les causes de déviation, Randy Woodley distingue une influence qui remonte loin, jusqu’à la philosophie grecque : Platon et Aristote, son disciple. « Le philosophe Platon a séparé la réalité en deux parties, en privilégiant l’éthéré (le monde invisible, métaphysique) sur le matériel (visible, physique). En faisant cela, il a créé une hiérarchie de la réalité… Cette nouvelle réalité de Platon s’est répandue à travers le monde occidental et est devenue une part dynamique de la vision du monde du christianisme occidental. Le dualisme platonicien a infiltré les esprits occidentaux » (p 18). L’auteur note le contraste avec la vision autochtone : « Dans la vision du monde autochtone, la réalité est envisagée comme un tout. Le monde physique et le monde invisible sont égaux, ce qui crée une vision holistique de la réalité » (p 18). « Ce que Platon a initié, c’est une hiérarchie de la réalité. Le privilège accordé par Platon au monde éthéré (immatériel, abstrait) à l’encontre du monde matériel a créé un dualisme duquel nous n’avons jamais été délivré. L’élève de Platon, Aristote a continué avec une vue hiérarchique de la réalité. Ainsi, sa race lui est apparu comme supérieure. Les autres groupes étaient inférieurs et pouvaient être réduits en esclavage » (p 41-42). Cette théorie d’un esclavage légitimé naturellement a traversé le temps et elle a été reprise au XVIe siècle par un théologien espagnol pour asservir les peuples d’Amérique.

Le dualisme platonicien a créé une division, une séparation dans beaucoup de domaines. Il a considérablement affecté le christianisme occidental. « À travers des lunettes religieuses binaires, les gens lisent la Bible et considèrent d’autres aspects de la vie avec rudesse : vrai ou faux, Dieu ou le diable, le paradis ou l’enfer, moral ou immoral, péché ou sainteté, sauvé ou perdu, civilisé ou primitif… » (p 43). En plus, après avoir découpé la réalité en différentes parties, la vision du monde occidentale fait tout entrer en catégories. En fonction de la division platonicienne, nos pensées et nos théologies sont devenues désincarnées. Le christianisme occidental, qui a succombé aussi à la notion que les hommes doivent dominer la nature (anthropocentrisme), n’a plus eu besoin de croire que Dieu était au travail dans le monde ; Dieu étant au travail dans l’Église, c’était la seule chose qui comptait. Cette théologie a nourri une attitude d’exclusion parmi les chrétiens occidentaux. Elle a engendré la division dans la réalité que nous appelons la division sacré-séculier. Selon cette division sacré-séculier, Dieu préfère l’Église au monde extérieur. Si vous avez besoin de trouver Dieu, vous devez le faire dans des bâtiments d’église, en suivant des doctrines correctes » (p 46). « Le dualisme platonicien a également contribué à la dégradation de l’environnement. Le manque d’approche holistique pour une durabilité écologique a causé un dommage indicible tant à nous qu’à nos relations non humaines. En pensant en catégories, les soutiens occidentaux du dualisme platoniciens ont contribué à la dégradation de notre environnement » (p 46). Ces critiques du dualisme platonicien rejoignent celles de la théologienne Ioanna Sahinidou dans son livre ‘Hope for the suffering ecosystem of our planet’ (11). Ioanna Sahinidou s’appuie sur « l’usage patristique de la périchorèse christologique en montrant comment en menant ensemble différentes entités comme Dieu et la nature, en l’unité comme l’unique personne de Christ, nous pouvons reconnaitre la périchorèse entre l’humain, le divin et la nature… ». Elle s’oppose à la pensée de Platon. « Platon définit la réalité dans les termes d’un dualisme… La hiérarchie de l’esprit sur le corps se reflète dans la hiérarchie du mâle sur la femelle, des hommes sur les animaux, et la hiérarchie de classe des gouvernants sur les travailleurs. La science nouvelle nous aide à réaliser notre nature d’être cosmique interrelié et à faire partie d’un ensemble ».

 

Un processus de guérison et de restauration de la création dans une vision de shalom et d’harmonie

Randy Woodley évoque les jeunes années de Jésus dans un environnement rural en familiarité avec les merveilles de la nature. « Ce fut de Nazareth que Jésus a développé sa connexion avec la terre et la communauté entière de la création et qu’il s’est lancé dans un chemin qui a démontré sa relation avec la création à travers son ministère » (p 189). Il se représente Jésus comme un jeune autochtone à la peau brune pouvant imaginer son genre de vie dans la nature. « Ces garçons apprennent le langage de la création, de la manière dont d’autres enfants apprennent à lire. J’imagine que Jésus a porté dans son ministère cette même écoute profonde, ce même émerveillement pour la toile intriquée qui connecte toutes choses vivantes. Il n’a jamais perdu son œil d’enfant pour voir le sacré dans l’ordinaire – la manière dont un moineau tombe, la manière dont les lys grandissent, la manière dont les semences se transforment dans la terre sombre » (p 190). « Les Évangiles contiennent beaucoup d’histoires où Jésus fait référence à la nature et à la création dans ses paraboles et dans ses enseignements. La familiarité de Jésus avec la communauté entière de la création lui est venue naturellement » (p 191). Cependant, c’est tout le comportement de Jésus qui manifeste sa relation avec la nature. « Les miracles d’alimentation de Jésus commençaient toujours par une action de grâce pour les éléments de la création qui soutiennent la vie humaine. Quand il a calmé l’orage et marché sur les eaux, il révélait l’intention d’harmonie entre les humains et la création qui a toujours existé. Les retraites constantes de Jésus dans les montagnes, les déserts et les bords de lac pour la prière nous rappellent que la création elle-même est un sanctuaire où la communion avec le Créateur advient le plus naturellement » (p 191). Randy voit là « la révélation que Jésus est venu pour restaurer l’harmonie entre, pas seulement les humains et Dieu, mais aussi entre les humains et la communauté entière de la création ».

Randy Woodley passe en revue les différentes manières de vivre la foi en Jésus dans les différentes confessions et les différents milieux tels qu’il a pu les rencontrer au cours de son parcours. « Le Jésus que j’en suis venu à connaitre au cours de mon parcours à travers tant de frontières culturelles est bien plus grand que ce qu’une seule tradition peut saisir. Cette compréhension informe mes paroles et mes écrits (p 194). C’est là qu’il évoque à nouveau sa présence dans le milieu autochtone. « Étudier les perspectives autochtones a été central dans ma vie. Il y a beaucoup de genres de peuples autochtones dans le monde, mais un point commun est qu’ils comprennent Jésus comme celui qui apporte un chemin d’harmonie et celui qui guérit et restaure la création. Dans les communautés autochtones américaines qui ont authentiquement intégré la foi chrétienne sans les contraintes coloniales, Jésus se connecte étroitement avec les valeurs traditionnelles de relation et de réciprocité. Je suis témoin, de première main, de combien le cadre tribal traditionnel peut embrasser Jésus sans abandonner la sagesse et les traditions ancestrales. Cet équilibre délicat est celui que le christianisme colonial ne permet pas (p 194).

À travers les Écritures, Randy Woodley affirme le caractère sacré de la création. Dans les histoires bibliques de la Genèse, Dieu répète que toute chose crée est ‘bonne’. Cela établit une relation claire, sacrée ente le Créateur, l’humanité et toute la création… L’auteur cite la parole de Jésus, ‘Ne jurez, ni par le Ciel parce que c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied’ (Mat 5.34-35). On sait combien les épitres de Paul sont instructives au sujet de la création. « En Romains 1, il pointe à la création comme un testament qui parle de la puissance éternelle de Dieu et de la nature divine… Randy Woodley se réfère au bibliste, professeur d’Ancien Testament, Walter Brueggemann. « Il capture la connexion entre les compréhensions hébraïque et autochtone de l’inclusion et de l’harmonie quand il écrit : « La vision centrale de l’histoire du monde dans la Bible est celle que la création est une, chaque créature en communauté avec quelque autre, vivant en harmonie et en sécurité pour la joie et le bien-être de toute autre créature. Cette vision défie la vision occidentale qui voit la création seulement comme une ressource pour être utilisée » (p 197).

Randy Woodley nous raconte ensuite une histoire Cherokee. « Cette histoire Cherokee, sur la manière dont à la fois la maladie et la médecine sont entrées dans le monde, nous apporte une riche perspective autochtone qui approfondit notre compréhension de la brisure de la création et de la guérison » (p 199). L’auteur compare le livre de la Genèse et le récit Cherokee. « En examinant les deux histoires, je remarque qu’elles commencent avec des relations harmonieuses. La tradition Cherokee décrit cela comme vivre ensemble en paix et amitié dans les délices du Créateur. Cette harmonie originelle se rompt à travers des actions humaines contre l’ordre naturel de la durabilité partagée ; dans l’histoire de la Genèse, les hommes font aussi mauvais usage de la création en mangeant l’arbre défendu. Dans l’histoire Cherokee, les gens tuent les animaux sans nécessité. L’histoire Cherokee désigne spécifiquement l’ingratitude comme le cœur du péché. Les humains ne remerciaient plus le Créateur pour la nourriture reçue, et ne remerciaient plus les animaux de leur donner leur vie. Cela résonne profondément avec l’Épitre aux Romains (1.21) où Paul identifie la chute de l’homme comme ne glorifiant plus Dieu et ne lui disant plus merci. Dans les deux histoires, la conséquence en est une forme d’exil de l’harmonie originelle. Dans la Genèse, les humains sont jetés hors d’Eden, tandis que dans l’histoire Cherokee, les hommes deviennent séparés de la communion avec les animaux et vulnérables aux maladies. Mais l’histoire Cherokee introduit quelque chose qui ne se trouve pas dans la Genèse, à savoir la décision des plantes d’apporter la guérison malgré le jugement des animaux. Le rôle de pacification des plantes s’offrant elles-mêmes pour la guérison, porte de puissants parallèles christologiques. Juste comme les plantes se tiennent entre les hommes et les animaux, offrant une restauration de l’harmonie à travers leur sacrifice, Jésus se tient entre l’humanité et toute la création offrant l’harmonie en sacrifiant son propre corps.

La résolution est que les humains devraient dire une prière de remerciement à tout animal qu’ils tuent et à toute plante qu’ils récoltent. Elle établit la gratitude comme une pratique spirituelle qui maintient l’harmonie. Jésus se tient entre l’humanité et toute la création offrant l’harmonie en sacrifiant son propre corps » (p 202). Peut-être plus significatif est la manière dont l’histoire Cherokee met en scène des animaux et des plantes avec un agencement moral et une voix. La création présente n’apparait pas seulement comme une ressource, mais comme un ensemble d’actifs participants, dans une communauté, une alliance… Ces connections révèlent un Jésus dont le but ne comprend pas seulement les âmes humaines, mais la restauration d’une relation juste à l’intérieur de l’ensemble de la communauté de la création » (p203).

Le message de Randy Woodley est bienvenu au moment où la prise de conscience écologique s’impose. À cet égard, l’encyclique Laudate Si a été un signal. Au nom des communautés autochtones, Randy Woodley vient nous dire que ‘toutes les terres sont sacrées’. Et il nous rappelle le psaume 24.11, ‘La terre et tout ce qui est en elle appartient au Seigneur’. Il nous rappelle aussi le jubilé biblique destiné à éviter une aliénation permanente de la terre. « Le témoignage biblique de la relation avec le Créateur s’étend bien au-delà des récits de la Genèse, se déployant à travers les psaumes, la littérature prophétique, les traditions de sagesse et les écrits du Nouveau Testament ». C’est la compréhension que la création elle-même participe à l’alliance, souffre des conséquences de la rupture et partagera son ultime restauration avec l’œuvre réconciliatrice du Christ » (p 208).

 

Les voies d’une évolution pour le christianisme occidental

Bien entendu, ce livre nous interpelle. De son point d’observation et de son lieu de vie, Randy Woodley nous apporte un éclairage précieux. Et nous pouvons lui dire d’emblée qu’une bonne partie de ses affirmations sont bien accueillies par une part notable de ce qu’il appelle le christianisme occidental, qui n’est pas aussi homogène qu’il peut lui paraitre. Dans ce chapitre, ‘How we recover from Western Christianity’, l’auteur nous présente d’abord « des communautés américaines autochtones qui intègrent la sagesse traditionnelle sans la domination coloniale ». « Les traditions autochtones offrent des modèles de guérison dont les sociétés modernes ont désespérément besoin ». Cependant, toute évolution requiert un état d’esprit et c’est bien un état d’esprit que Randy Woodley nous propose (p 225-226). L’auteur recense et décrit des mouvements de changement à l’intérieur du christianisme occidental comme les Églises de maison ou les nouvelles communautés monastiques. Il évoque des réseaux américains comme les ‘wild churches’, des communautés qui manifestent leur adoration et leurs pratiques spirituelles dans la nature (p 231).

‘How Western Christianity got it wrong’, voici un livre qui nous interpelle directement. Cependant, au départ, on doit dire qu’on ne doit pas confondre société occidentale et christianisme occidental. Ainsi les peuples barbares qui ont envahi l’Europe de l’Ouest au déclin de l’empire romain ont eu leurs propres responsabilités. L’impérialisme est également présent dans des sociétés non chrétiennes. De même, à l’intérieur du christianisme, on peut identifier des mouvements de résistance vis-à-vis des abus. II reste que du lieu où s’exprime l’auteur, sa perception du christianisme occidental est recevable et c’est bien toute une culture spirituelle qui en fait le procès. Au demeurant, cette culture spirituelle n’est pas seulement celle des autochtones américains, mais celle des autochtones dans le monde entier. Voici un débat mondial et dans un temps long. Mais voilà qu’aujourd’hui, dans l’angoisse soulevée par les ratés de la transition écologique, ce débat peut paraitre au grand jour. Randy Woodley nous apporte la vision d’un christianisme, qui, dans la conscience même des obstacles, vise à l’harmonie dans l’inspiration de Jésus.

Jean Hassenforder

 

  1. Randy Woodley.; How Western Christianity turned it wrong? Broadleaf books, 2026
  2. Richard Rohr et le centre pour l’action et la contemplation : https://www.temoins.com/richard-rohr-et-le-centre-pour-laction-et-la-contemplation/
  3. La vie après l’effondrement : https://www.temoins.com/la-vie-face-a-leffondrement/
  4. Comment lire la Bible selon la culture des peuples premiers : https://www.temoins.com/comment-lire-la-bible-selon-la-culture-des-peuples-premiers/
  5. Lire la Bible sur l’Ile de la Tortue : https://www.temoins.com/lire-la-bible-sur-lile-de-la-tortue/
  6. La théologie autochtone et l’avenir du christianisme : https://www.temoins.com/la-theologie-autochtone-et-lavenir-du-christianisme/
  7. Universaliser : https://vivreetesperer.com/universaliser/
  8. La grande migration spirituelle : https://www.temoins.com/la-grande-migration-spirituelle/
  9. La danse divine par Richard Rohr : https://www.temoins.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/
  10. Un regard neuf sur une dérive théologique aux lourdes conséquences : https://www.temoins.com/un-regard-neuf-sur-une-derive-theologique-aux-lourdes-consequences/
  11. En Dieu communion, une harmonie pour la terre : https://www.temoins.com/en-dieu-communion-une-harmonie-pour-la-terre/
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