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L’Eglise en postchrétienté d’après Stuart Murray

« Etre et faire Eglise en postchrétienté » (1) nous appelle Gabriel Monet dans la publication de sa thèse sur l’Eglise émergente. Et, sur le site de Témoins, depuis le début des années 2000, nous cherchons à comprendre les transformations sociales et culturelles en cours, et, en regard, à rechercher la pertinence des pratiques d’Eglise. Ainsi,  en 2003,  nous avons accueilli Stuart Murray (2), et, en 2004, présenté un de ses livres majeurs : « Post-Christendom. Church and mission in a strange new world » (3). Stuart Murray s’y montre historien et sociologue. C’est aussi un théologien qui envisage l’avenir de l’Eglise.

Lorsqu’on consulte la biographie de Stuart Murray, on découvre un itinéraire à la fois constant et diversifié. Dans une mouvance anabaptiste, c’est un missionnaire, au sens moderne du mot, qui, au fil des années, œuvre pour l’implantation de nouvelles églises, particulièrement en milieu urbain. Et, dans cette perspective, il cherche à comprendre et à faire comprendre notre culture et notre société. Il nous appelle au discernement. Grâce aux Editions mennonites, cette expérience et ce savoir sont aujourd’hui accessibles en langue française, dans un recueil : « Quand l’Eglise n’est plus au centre du village » (4). Ce recueil rassemble des conférences de Stuart Murray lors d’une retraite de la Pastorale mennonite romande du 17 au 19 octobre 2013. « Ce théologien et implanteur d’Eglises, fondateur du réseau anabaptiste en Grande-Bretagne et en Irlande dans les années 1990, a partagé sa vision de l’Eglise dans un contexte occidental de postchrétienté ». Ces conférences ont été traduites, puis rédigées et présentées par un pasteur, Michel Ummel. Il en résulte un livre particulièrement accessible  qui communique la pensée de Stuart Murray à un vaste public : « Après avoir expliqué le passage de la chrétienté à la postchrétienté, il a redéfini les missions et les tâches de l’Eglise dans ce contexte. Il a montré les possibilités considérables d’action de l’Eglise, les possibilités d’implantation d’Eglise et a imaginé différents scénarios  pour l’Europe à l’heure de la postchrétienté ». Quelques notations permettront de mettre en évidence l’importance de ce livre et d’appeler à sa lecture.

 

De la chrétienté à la postchrétienté

Stuart Murray nous rappelle l’histoire et les caractéristiques d’une « civilisation façonnée par l’histoire, la langue, les symboles et les rythmes du christianisme »  et marquée par un arrangement politique dans lequel l’Eglise et l’Etat se soutenaient l’un l’autre de façon souvent tumultueuse » (p 15). Ce système a régné en Europe pendant des siècles. Aujourd’hui, cette ère se termine. « La notion de société chrétienne se termine. Imposer le christianisme n’a pas fonctionné. L’alliance entre le pouvoir, la richesse et le statut est aujourd’hui une pierre d’achoppement. L’Eglise est considérée instinctivement comme une institution obsolète et oppressive » (p  16). Nous entrons donc dans une culture nouvelle. « Une tentative de définition de la postchrétienté peut être formulée ainsi : c’est la culture qui émerge lorsque la foi chrétienne perd sa force de cohésion dans une société façonnée par l’histoire chrétienne et où décline l’influence des institutions qui exprimaient des convictions chrétiennes » (p 17). Cette transformation se manifeste par un certain nombre de changements. « Les Eglises passent du centre aux marges. Les chrétiens sont devenus minoritaires… Les chrétiens, outre leurs privilèges, perdent de leur importance dans un contexte de pluralité.  On évolue du contrôle social vers le témoignage. C’est le passage du statu quo vers la mission. On passe de l’institution au mouvement. » (p 18). Comment réagir dans cette transition ? Certains refusent le changement et se replient dans l’imaginaire du passé. Stuart Murray met en évidence la complexité de la situation et il appelle au discernement. « Il faut recourir à une approche qui soit provisoire, exploratoire et flexible, dans un environnement changeant… Il faut rechercher dans une approche « capable de discerner dans le contenu culturel ce qu’il faut adopter et adapter du passé, une approche qui passe par une réflexion théologique patiente et prudente » ( p 22).

 

Participer à la Mission de Dieu, « Missio Dei »

En chrétienté, l’Eglise régnait sans partage. La mission était tournée vers l’extérieur. Elle se conjuguait souvent avec une imposition politique ou culturelle. Aujourd’hui elle passe au premier plan. « Elle va de partout à partout ». « On assiste à un renouveau théologique radical en redécouvrant le Dieu missionnaire qui, par amour, tend les bras à toute la création » (p 29). Dans sa thèse sur l’Eglise émergente, Gabriel Monet nous appelait à entrer dans la vision de la mission de Dieu à laquelle participe « une Eglise missionnelle » (1). C’est aussi la perspective que Stuart Murray met ici en évidence. « La « Missio Dei », la Mission de Dieu, c’est la compréhension de la mission à l’époque de l’Eglise primitive. La mission est une action divine. C’est la manière d’agir de la Trinité. L’Eglise est prise dans ce flux de la mission. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jean 20.21). L’Eglise n’est donc pas « l’expéditeur », mais « l’envoyée ». L’expéditeur, c’est Dieu » (p 30). « La mission de Dieu est cosmique et universelle. Elle inclut « la restauration de toutes choses » (Actes 3.21). C’est le grand dessein de Dieu, le rêve de Dieu, la « grande histoire » de la Bible » (p 31).

Les barrières et les prétentions institutionnelles tombent. Nous voici dans une dynamique ouverte. « La vision de Dieu avance dans l’Eglise, en dépit de l’Eglise, au delà de l’Eglise et vers l’EgliseLa portée de la mission est très large : l’évangélisation, le soin de la création, le travail pour la justice, l’implantation d’Eglises, le renouveau culturel, l’activisme politique, l’éducation, la guérison des esprits et des corps… La mission n’est pas seulement liée à l’Eglise. Dieu est déjà à l’œuvre dans tous les contextes et la mission du chrétien est de participer à la mission de Dieu. Le chrétien n’apporte pas Dieu avec lui, même s’il a quelque chose de frais à apporter dans toute situation. Il doit discerner ce que Dieu fait et ce que Dieu l’appelle à faire dans un tel contexte. Il doit aussi repérer comment Dieu est à l’œuvre par d’autres peut-être d’une manière surprenante. La tâche de l’Eglise est d’équiper et de soutenir ses membres à participer à la mission de Dieu » (p 33). Si l’on envisage la pratique courante et les représentations qui l’inspirent dans nombre d’Eglises, cette vision nous paraît libératrice et révolutionnaire.

Stuart Murray perçoit l’importance du changement. « Il faut reconnaître qu’il s’agit là d’un changement de paradigme » (p 33).

Et, dans le chapitre suivant, il nous invite à  nous interroger en écoutant les personnes qui ont quitté les Eglises (p 47-49) (5). D’une manière ou d’une autre, leurs aspirations ne rejoignent-elles pas la vision nouvelle de l’Eglise exprimée dans les termes de la « Missio Dei » ?

 

Implanter de nouvelles Eglises

Depuis des années, depuis le début de sa vie active,  Stuart Murray est engagé dans un travail pour l’implantation d’Eglises nouvelles.  Pourquoi et comment implanter des Eglises après la chrétienté ? Un chapitre du livre traite de cette question.

L’implantation d’Eglises prend tout son sens dans ce temps de changement culturel. Il existe donc de nombreuses raisons pour implanter des Eglises aujourd’hui. Il n’est pas surprenant que l’implantation d’Eglises soit de nouveau d’actualité ou que le langage de l’Eglise missionnelle ou de l’Eglise émergente soit utilisé (6). Il faut toutefois souligner que seuls certains types d’implantation d’Eglise vont réussir. Une partie des implantations d’Eglise réalisées au cours des dernières années n’a  pas été vraiment utile » (p 54).  « Le contexte de la postchrétienté exige à la fois le renouveau et l’implantation » (p 58). Mais Stuart Murray énonce toutes les bonnes raisons qui justifient l’implantation de nouvelles Eglises. Cette activité permet une expérimentation, une recherche, un dialogue, l’approche de milieux nouveaux.

Fondateur du « Réseau anabaptiste » en Grande-Bretagne, Stuart Murray s’inspire de l’exemple de la création de nouvelles Eglises par les anabaptistes au XVIè siècle, communautés croyantes à l’encontre des pesanteurs institutionnelles de la chrétienté. Stuart Murray nous rapporte également son expérience personnelle de l’implantation d’Eglises dans le cadre de « Urban expression ». « Urban expression » est une agence missionnaire active dans les villes en Grande-Bretagne qui recrute, équipe et envoie des équipes de pionniers dans des quartiers pauvres économiquement et pauvres en Eglises, pour y vivre une foi chrétienne de manière créative et pertinente » ( p 63). Ici, plutôt que de recourir à une grande équipe où une « Eglise-mère » exerce un contrôle, l’équipe a plus de liberté et d’incitation à être créative » (p 65) (7).

Si des sociologues nous aident à comprendre une réalité sociale en pleine évolution (8), celle-ci est certes complexe. Stuart Murray est prudent dans ses analyses. Il reste qu’on peut constater une transformation majeure qui s’opère dans le long terme, ainsi le passage de la chrétienté à la post chrétienté. Et, en regard, se pose la vision théologique de la Missio Dei, de la Mission de Dieu. Lorsque Stuart Murray porte attention aux observations des gens qui ont quitté les Eglises, il accorde de l’importance à une expression d’expérience. Cette expérience peut trouver réponse dans une nouvelle manière de reconnaître l’œuvre de Dieu et d’envisager le rôle des Eglises.

En traduisant les conférences de Stuart Murray, en les recueillant  dans un livre, les Editions mennonites ont fait œuvre utile. En effet, cet ouvrage est particulièrement bien présenté, tant en ce qui concerne son organisation qu’à travers les introductions de Michel Ummel. Ainsi, ce livre est un outil qui peut contribuer à modifier les représentations et à les rendre plus pertinentes. C’est dire qu’il mérite une large diffusion bien au delà d’un public prédéterminé.

Jean Hassenforder

(1) Gabriel Monet. « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en Postchétienté. LIT Verlag, 2014

« Des outres neuves pour du vin nouveau. Interview de Gabriel Monet, auteur de « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté » : http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/

(2) « Eglise en devenir. Compte-rendu par Françoise Rontard de la rencontre avec Gabriel Monet (novembre 2003) » : http://www.temoins.com/eglise-en-devenir/

(3) « Faire Eglise en postchrétienté. Le livre de Stuart Murray : Post-Christendom. Church and mission in a strange new world  (2004) » : http://www.temoins.com/faire-eglise-en-post-chretiente/

(4) Stuart Murray. Quand l’Eglise n’est plus au centre du village. Editions mennonites, 2018 Le livre est disponible pour un achat en ligne sur le site des Editions mennonites

(5) « Chrysalide. La métamorphose de la foi. Une ressource pour des chrétiens en recherche ». Mise en perspective d’un livre d’Alan Jamieson à partir de l’expérience de chrétiens ayant quitté les Eglises (Empreinte, 2014) : http://www.temoins.com/chrysalide-les-metamorphoses-de-la-foi-une-ressource-pour-des-chretiens-en-recherche/

(6) Les « Fresh expressions » britanniques s’inscrivent dans ce courant de l’Eglise émergente et se développent rapidement, expression d’initiative et d’innovation, à la fois autonomes et en lien avec des Eglises comme l’Eglise anglicane et l’Eglise méthodiste. « Les Fresh expressions en Grande-Bretagne : point de vie d’un pionnier. Propos de Michael Moynagh » : http://www.temoins.com/les-fresh-expressions-en-grande-bretagne-point-de-vue-dun-pionnier-propos-de-michael-moynagh-recueillis-par-pippa-soundy-en-reponse-aux-questions-dalain-gubert-et-de-je/

(7) « Urban expression. An interview with Stuart Murray Williams » : https://themennonite.org/urban-expression-interview-stuart-murray-williams/

(8) « Le Christianisme en Europe. Quelles perspectives ? » : « Europe, The exceptional case » par la sociologue Grace Davie : http://www.temoins.com/le-christianisme-en-europe-quelles-perspectives/

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