‘Le nouveau pouvoir des évangéliques’ (1), c’est le titre d’un livre récemment publié par Sébastien Fath, historien et sociologue, appliqué à l’étude du protestantisme évangélique depuis le début du siècle et, à cet égard, une figure éclairante pour Témoins (2).
Ce livre, de près de 500 pages, envisage la mouvance évangélique à l’échelle mondiale tant dans son histoire que dans sa géographie. C’est une somme, une immense ressource. Si ce livre déploie tous les apports des sciences sociales, il est également écrit avec clarté et donc, accessible à tous ceux qui, de près ou de loin, se sentent concernés par une mouvance chrétienne engagée depuis plusieurs siècles dans une dynamique sans cesse renouvelée et, depuis le début du XXe siècle, dans une expansion quasiment spectaculaire. Nous voici appelés à une lecture approfondie de ce livre et à la réflexion concomitante. Ce texte n’est donc qu’une courte introduction à une étude approfondie.
Comment définir le courant évangélique ?
« Au fil des pages, on parlera d’ ‘évangélisme’, de ‘protestantisme évangélique’, ou des ‘évangéliques’. Quel que soit le nom utilisé, c’est du même objet de recherche dont il est question » (p 11). Sébastien Fath évoque une définition pendant longtemps souvent employée, celle de l’historien britannique David B Bebbington : quatre critères : la conversion, le biblicisme, le crucicentrisme, et l’activisme. Cependant, si « ces critères fonctionnent comme des guides, les transformer en cloisons identitaires serait les détourner et aboutir à la fabrique d’une ‘essence’ évangélique… La pente vers l’essentialisme de l’identité évangélique peut tendre à se transformer en capital institutionnel politiquement utilisable à des fins de mobilisation sociétale. Ce travers a été observé dans le contexte et l’histoire spécifique des Etats-Unis » (p 11). Par ailleurs, les quatre critères de Bebbington l’ont été dans son contexte historique, incluant par exemple l’insistance sur la croix comme critère essentiel, et sont donc aujourd’hui l’objet d‘une discussion (p 21). L’auteur en vient donc à présenter la fine analyse de l’historien du protestantisme : Emile-Guillaume Léonard. C’est une description en profondeur. En résumé nous reprenons ici une courte définition de Sébastien Fath : « Conversion à Jésus-Christ et foi personnelle, revendication d’orthodoxie biblique et d’orthopraxie, accent sur l’association de convertis, généralement prosélytes : ces trois éléments nous paraissent suffisants pour délimiter les contours partagés par toute la mouvance évangélique » (p 20). Celle-ci se manifeste sur un régime d’intensité. « Les évangéliques croient fort, le Dieu qu’ils présentifient est un Dieu puissant qui donne du sens à leur vie. Leur religion n’est pas cette ‘religion pour mémoire’ axée sur la lignée croyante et la tradition que la sociologue Danièle Hervieu-Léger a analysée avec brio, mais une ‘religion pour espoir’ axée sur le changement personnel, la guérison, l’horizon attendu du ‘Royaume de Dieu’ » (p 21). Sébastien Fath s’attache à caractériser les évangéliques en terme de mouvance et ce terme nous parait bien choisi, car, dans le temps comme dans l’espace, dans sa continuité comme dans ses surgissements et ses recompositions, le protestantisme évangélique est constamment en mouvement. « Ni essence, ni évanescence, la mouvance évangélique trace un premier sillage, depuis la matrice des réformes protestantes pour commencer à se diversifier au XVIIe siècle à partir du séparatisme puritain issu du calvinisme et du piétisme issu du luthérianisme. Elle explose ensuite en de multiples ramifications à partir du XVIIIe siècle suivant un processus qualifié de scissiparité par le sociologue Jean-Paul Willaime » (p 13). Et, on peut observer des hybridations. « Dans l’arborescence des familles protestantes, les hybridations, croisements avec l’évangélisme, sont légions et l’on retrouve bien souvent ces circulations au sein d‘un même parcours de vie… » (p 15).
La grande expansion
Au début du XXe siècle, s’ajoute un nouveau courant, le courant pentecôtiste qui va grandement contribuer à l’expansion de la mouvance évangélique dans tous les continents, une inspiration qui se déploie en vagues successives, notamment à partir des années 1950-1960, l’émergence charismatique « sur une base doctrinale plus souple, et dans une optique interconfessionnelle – avec des passerelles avec le catholicisme » (p 137). « Le protestantisme évangélique se prévaut désormais de 700 millions de fidèles, soit 28% du christianisme mondial et près de 9% de la population de la planète. En seulement un siècle, sa part a été schématiquement multipliée par quatre (p 118). Les chiffres sont impressionnants. Les évangéliques sont 220 millions en Asie, 210 millions en Afrique, 142 millions en Amérique latine. Ils sont 92 millions en Amérique du Nord et 24 millions en Europe (p 156). Si des pays comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont longtemps été des fontaines de l’évangélisme, on se dirige aujourd’hui vers un polycentrisme (3). Dans une Europe sécularisée, la mouvance évangélique progresse à l’encontre de la déchristianisation. En Espagne, par exemple, on compte 1,2 million d’évangéliques (p 174). Sébastien Fath retrace les étapes de la croissance continue de la mouvance évangélique en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Dans la seconde moitié du XXe siècle, « les Églises évangéliques de France ont vu leur nombre de fidèles multiplié par environ 7 » (p 318). A la fin du XXe siècle, on compte 400 000 croyants évangéliques. Aux 25 dernières années, la progression s’est poursuivie en s’enracinant dans les terroirs jusqu’à atteindre au minimum 1,6 % de la population, soit 1,1 million d’habitants (France et outre-mer). « Le périmètre démographique de l’évangélisme français se rapproche doucement des 2% de la population française » (p 349).
Cependant, ce livre met également en évidence une réalité trop peu connue : le dynamisme et l’importance numérique de la mouvance évangélique dans les pays de l’Afrique subsaharienne francophone. « S’appuyant sur des méga-Églises, mais surtout d’innombrables ‘Eglises portatives’, le pôle évangélique francophone africain rassemble 40 millions de fidèles en 2025. Il entretient des liens étroits avec l’anglophonie évangélique africaine : du Bénin au Ghana, du Nigéria au Cameroun, les circulations sont intenses. L’offre religieuse se ressemble d’une aire à l’autre, avec une approche qui déborde très largement des fonctions cultuelles et intègre généreusement l’action sociale, l’économie et l’éducation » (p 219). Sébastien Fath peut entonner un hymne célébrant le phénomène de l’émergence d’une mouvance évangélique en Afrique subsaharienne francophone : « Les quarante millions de croyants qui constituent la mouvance évangélique africaine francophone participent parfois jusqu’au sommet de l’état à la co-construction de leurs sociétés postcoloniales. Engagés dans les entreprises, le commerce international, la haute fonction publique, les médias… ils œuvrent à tous les niveaux pour hisser plus haut les couleurs d’une Afrique chrétienne francophone, non sans interroger et reconfigurer les relations plus anciennes tissées entre l’état et l’Église catholique. Ces convertis sont portés par une identité narrative focalisée sur le nouveau commencement selon ce verset biblique, souvent cité : ‘Si quelqu’un est en Christ, les choses anciennes sont passées, voici toutes choses sont devenues nouvelles’ (1 Cor 5.17) » (p206).
Histoire, géographie et sociologie d’un phénomène mondial émergent
Ce livre, ‘le nouveau pouvoir évangélique’ met en évidence un phénomène nouveau à l’échelle mondiale et le décrit de bout en bout en l’analysant en détail dans sa version française. Il commence par l’histoire, débouche sur la description du phénomène, continent par continent, puis en vient à une étude minutieuse de l’univers évangélique en France. « Né en Europe avant de s’exporter outre-Atlantique, ce protestantisme prosélyte fondé sur l’association volontaire, s’inscrit dans l’histoire globale d’un mouvement décentralisé, plurilocalisé et polymorphe, qui invite pour commencer l’enquête, à proposer un tour du monde de la planète évangélique (chapitres 1 à 3). Varier les jeux d’échelle permet ensuite un regard plus contemporain, francophone et post-colonial pour donner les clefs de compréhension du revivalisme évangélique qui a marqué l’espace francophone à l’époque contemporaine (chapitre 4 et 5). Partie d’une échelle globale, la focale finit par se resserrer sur un cas national, invitant à un bouquet final sur le paradoxe français ». Avec 1,1 million de fidèles et près de 3 000 lieux de culte, l’évangélisme est devenu aujourd’hui, en matière de poids démographique, la troisième religion de l’hexagone derrière le catholicisme et l’Islam » (chapitres 6 et 7).
Choses vues
Sébastien Fath aborde dans ce livre une histoire de temps long – les éclosions successives, variées et même contrastées depuis la Réforme – et une histoire du temps présent : le développement et la vie du protestantisme évangélique en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale. De par ses relations personnelles, il en connait toutes les manifestations. Et dans le dernier chapitre, il rapporte son expérience de la vie des évangéliques. Choses vues ! pourrait-on dire, car il déchiffre le sens de ce qu’il rapporte. Il nous décrit, par le menu, les bienfaits d’une pratique originale qu’il résume en ces termes : « Ce nouveau pouvoir insiste sur l’espoir, premier carburant des mobilisations pour le changement, qu’il soit personnel ou collectif. Il propose de voir pour croire. Son accent sur l’expérience alimente des conversions en phase avec ‘l’âge de l’authenticité’ (Charles Taylor). Sa possibilité migratoire et son écoute des terroirs lui donne un avantage compétitif dans un monde qui déracine les peuples. Autogestionnaire et rénumératoire, il nourrit confiance en soi et efficacité militante. Normatif et péremptoire, il donne du sens à l’existence et offre un répertoire de repères stables contre les ingénieurs du chaos. Ses sociabilités compensatoires fabriquent du lien durable et soignent les blessés de l’ère néolibérale. Doué pour promouvoir, il aime la technologie, les médias, la révolution Zuckerberg. Sa souplesse oscillatoire, loin des institutions rigides, facilite l’autocorrection, l’adaptation locale et la réinvention. » (p 457). Cependant, le tableau n’est pas sans ombres. L’auteur fait état de certaines dérives scandaleuses, d’abus d‘autorité, ‘psyché, argent, sexe’. Sur un autre plan, il y a bien aussi des déceptions et des départs. Sébastien Fath rapporte une recherche à ce sujet. « Si les raisons des départs sont diverses, les désaffiliés ressentent souvent le milieu comme étouffant en raison de normes strictes et d’une demande d’engagement trop intense, invoquant la ‘pression de devoir être toujours parfait’ (p 412).
Un regard en familiarité
On aura d’autant pu apprécier ce livre à Témoins que l’histoire de l’association, sans se confondre avec la mouvance évangélique est quasiment en symbiose avec celle-ci, tant par son histoire que par les relations qui s’y sont tissées. Si on reprend la définition de Sébastien Fath : « Conversion à Jésus-Christ et foi personnelle, revendication d’orthodoxie biblique et d’orthopraxie, accent sur l’association de convertis, généralement prosélyte : ces trois éléments nous paraissent suffisants pour délimiter les contours partagés par toute la mouvance évangélique », les deux groupes qui ont convergé pour former Témoins (4), le Comité d’action chrétienne (CAC) et le Sénevé, groupe de prière interconfessionnel, s’inscrivent dans cette orientation sans en adopter le vocabulaire tranché. Une différence majeure est leur choix de se situer dans une perspective interconfessionnelle, ce qui inclut l’humanisme chrétien et le refus des exclusions du Concile Vatican II. En même temps, la dynamique
Chrétienne de ces deux groupes se fonde sur une démarche personnelle, trouve inspiration dans la parole biblique, particulièrement le Nouveau Testament et se manifeste dans un style associatif jusque dans les rencontres de partage biblique et de prière. L’accent est sur la spontanéité et la fraternité dans l’Esprit en rejet, plus ou moins explicité d’une imposition et d’une rigidité hiérarchique. Comme l’indique son titre, toujours dans un registre interconfessionnel, Témoins va poursuivre une œuvre d’annonce évangélique qui, dans le même mouvement, s’appuie sur les sciences sociales pour mettre en évidence le déphasage de nombreuses Églises par rapport à la nouvelle culture. Ce sera également une recherche et une information concernant des initiatives innovantes permettant une expression de foi participative telles que les « fresh expressions » en Grande Bretagne et plus généralement les Églises émergentes (5). Il y a dans ce mouvement une proximité avec l’inspiration évangélique dans le désir de permettre une vie selon l’Évangile et une pratique participative, mais en même temps un rejet de certaines formes prospérant dans le champ évangélique, particulièrement aux États-Unis, comme une emprise dans la croyance, une étroitesse dans la compréhension, une violence dans l’exclusion ou une démission dans la responsabilité humaine. Ces failles sont bien mises en évidence par le pasteur Brian McLaren dans des articles publiés sur ce site (6). Aujourd’hui, elles apparaissent au grand jour dans le ‘nationalisme chrétien’ ou le ‘sionisme chrétien’. Au reste, en regard, il y a bien une révolte des consciences. La proportion des évangéliques blancs dans la population américaine a baissé de 23% en 2006 à 13% en 2023 » (p 167). Cependant, une question se pose. Dans sa définition de la mouvance évangélique, l’auteur met en vedette ‘l’orthodoxie biblique’. Mais, de fait, celle-ci peut se traduire par des interprétations très différentes dont les effets seront également très différents. On juge l’arbre à ses fruits. C’est également pour cette raison que cette grande mouvance peut également comporter des tiraillements, voir des distanciations, comme le courant « post-evangelical “(post-évangélique).
Si, dans le titre du livre, le mot ‘pouvoir’ peut éveiller des inquiétudes, Sébastien Fath s’en explique et les dissipe (p 115). Par la couverture du champ immense de la mouvance évangélique, dans son histoire, dans son extension géographique et dans sa réalité pratique, le livre de Sébastien Fath est un trésor pour tous ceux qui se sentent concernés par cette mouvance. On peut donc lui prédire un avenir de best-seller.
Jean Hassenforder
- Sébastien Fath. Le nouveau pouvoir des évangéliques. Grasset, 2026. 498 pages. On ne se laissera pas arrêter par une couverture où on peut ressentir un clinquant triomphaliste
- La révolution des megachurches. Une recherche de Sébastien Fath : https://www.temoins.com/la-revolution-des-l-megachurches-r-une-recherche-de-sebastien-fath/
Les protestants évangéliques français : https://www.temoins.com/les-protestants-evangeliques-francais/
- Le christianisme. Une religion à l’échelle mondiale : https://www.temoins.com/le-christianisme-une-religion-a-lechelle-mondiale/
- La genèse de Témoins : communauté chrétienne interconfessionnelle 1973-1986 : https://www.temoins.com/la-genese-de-temoins-communaute-chretienne-interconfessionnelle-1973-1986-redaction-en-1996/
- Des outres neuves pour le vin nouveau. Interview de Gabriel Monet. Auteur de « l’Église émergente. Être et faire Église en post chrétienté » : https://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/
- La Grande migration spirituelle : https://www.temoins.com/la-grande-migration-spirituelle/
Une théologie pour l’Église émergente. Qu’est-ce qu’une « orthodoxie généreuse » ?: https://www.temoins.com/une-theologie-pour-leglise-emergente-quest-ce-quune-qorthodoxie-genereuseaampqu/