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L'âge séculier livre de Chrales TaylorUn contexte nouveau pour la vie spirituelle et religieuse

Selon le philosophe et historien, Charles Taylor

Dans son livre : « L’âge séculier » (1), Charles Taylor (2) s’interroge sur le phénomène de la sécularisation. Il analyse l’origine et les étapes du processus. Il parvient ainsi à en préciser la nature et les contours. « Tout ce livre est une tentative pour étudier le destin, dans l’Occident moderne, de la foi religieuse au sens fort » (p 876).

Charles Taylor est un philosophe canadien, dont la réflexion croise de nombreuses disciplines : l’anthropologie, la sociologie, la politique et l’histoire. Cette réflexion nous permet de mieux situer notre questionnement existentiel dans le monde d’aujourd’hui. A cet égard, quelques uns de ses livres comme : « Sources of the self. The making of modern identity » (1989) ou « A secular age » (2007) récompensé par le prix Templeton, sont des références majeures. Traduit de l’anglais et publié en 2011, cet ouvrage : « L’âge séculier », en 1300 pages, nous apporte un ensemble de ressources pour comprendre l’évolution des mentalités depuis le XVIè siècle dans la civilisation de l’Atlantique Nord, principalement en Grande-Bretagne, en France et aux Etats-Unis.

L’approche de Charles Taylor nous est présentée en ces termes : « Il est d’usage de dire que nous, modernes occidentaux, appartenons à un âge séculier. Comment est-on passé d’un temps, encore proche où il était inconcevable de ne pas croire en Dieu à l’époque actuelle où la foi n’est plus qu’une option parmi d’autres ?… En révélant les impensés du récit classique de la victoire des Lumières qui fait du « désenchantement du monde », la seule clé de l’énigme, Charles Taylor entreprend une enquête philosophique et historique monumentale qui renoue des liens entre l’humanisme et l’aspiration à la transcendance. « Loin d’être une « soustraction » de la religion, la sécularisation est un processus de redéfinition de la croyance qui a vu se multiplier les options spirituelles. Si plus aucune n’est en mesure de s’imposer, les impasses du « matérialisme » et les promesses déçues de la modernité continuent d’éveiller un besoin de sens ».

A partir de trois chapitres de cet ouvrage : « les récits de la sécularisation » (p 73-914), nous chercherons à mieux comprendre les conditions dans lesquelles la foi se vit aujourd’hui.

De l’ancien régime à l’âge de la sécularisation

Le point de départ est le modèle de l’« ancien régime ». « Ce modèle entrelace l’Eglise et l’Etat et nous situe dans un monde hiérarchique approuvé par Dieu. L’autorité est liée au divin ». C’est un monde essentiellement rural. Des rites collectifs ponctuent la vie sociale et religieuse dans la collectivité de base que sont la paroisse et le village. C’est « un monde enchanté » caractérisé par une forte distinction entre le sacré et le profane. « Certains lieux (comme les églises), certains agents (comme les prêtres), certains temps (les fêtes), certaines actions (dire la messe) manifestent ce qui est divin et saint. Par opposition, d’autres lieux, personnes, temps et actions comptent comme profanes. Dieu se trouve dans les différents lieux du sacré. La société politique peut être intimement connectée à ces derniers » (p 764).

La religion populaire, « religion magique », non officielle a été supplantée par une autre pratique là où la Réforme s’est imposée. Et, à partir du XVIIIè siècle, elle est contestée par les élites urbaines. Une nouvelle conception du monde apparaît et supplante la précédente. « La présence de Dieu ne réside plus dans le sacré parce que cette catégorie disparaît dans un monde désenchanté… Mais Il n’en est pas moins présent par son intention créatrice… Le divin est présent dans la mesure où nous construisons une société qui suit le destin divin… Cet ordre diffère de ceux qui l’ont précédé parce qu’il part des individus, ne les conçoit pas fixés à priori dans un ordre hiérarchique ». Ces individus sont appelés à s’associer. « C’est une société structurée pour l’avantage mutuel où chacun respecte le droit des autres (p 765-766). « Dieu est présent parce que c’est autour de son dessein que la société s’organise ».

Cependant, la trajectoire est différente dans les pays anglophones, à dominante protestante, où cet ordre nouveau s’installe sans difficultés majeures et les sociétés catholiques européennes où la sortie de l’ancien régime est généralement très conflictuelle en raison de l’attachement de l’Eglise à ce modèle. La construction d’une nouvelle culture, d’une nouvelle identité, requiert, de la part des croyants, ce que Charles Taylor appelle une « mobilisation ». Celle-ci prend des formes différentes selon les sociétés.

Au XVIIIè et au XIXè siècles, ces mouvements prennent une grande ampleur, témoignant  ainsi de la vitalité d’une motivation spécifiquement religieuse. Dans les pays anglophones, le mouvement méthodiste en est un bel exemple. Beaucoup de gens se convertissent, découvrent une foi vivante et forment de petites communautés où cette foi est vécue dans l’entraide mutuelle. Plus généralement, dans la mouvance du « protestantisme non conformiste », la culture évangélique porte un nouveau genre de vie empreint d’une responsabilité qui s’étend à une participation citoyenne. Les communautés qui apparaissent se regroupent en différentes dénominations reconnues comme des églises valables, dans un registre de séparation entre l’Eglise et l’Etat.

Cela donne une configuration différente de celle qui prévaut dans certains pays catholiques « où le sacré social est défini et célébré par l’Eglise » (p 778). Cependant, dans les pays où l’Eglise catholique cherche à reconquérir le terrain perdu pendant la période révolutionnaire et ses suites, on observe également d’autres formes de mobilisation : associations à caractère social ou politique dans un contexte qui requiert, en contre partie, un relâchement du contrôle du clergé, mais aussi des formes nouvelles ou renouvelées de spiritualité avec un fort attrait émotionnel et des « festivités » entendues dans un sens très large (fêtes et pèlerinages).

Cette analyse fait ressortir qu’on ne peut pas considérer le processus de sécularisation comme un mouvement en progression continu au cours des derniers siècles. Charles Taylor met en évidence un renouveau religieux dans ce qu’il appelle « un âge de la mobilisation ». « Si l’on considère mon idéal-type de mobilisation pour déterminer à quelle période il a connu son apogée, on peut situer les limites de l’âge de la mobilisation entre 1800 et 1950 (peut-être plus exactement 1960). Si l’on examine cette période, l’on voit partout des formes religieuses qui souffrent déclin et perte et qui correspondent aux formes « ancien régime », et presque partout l’on voit également de nouvelles formes qui se développent et qui s’adaptent à l’époque. Certaines ont recruté et mobilisé des gens à une échelle impressionnante… Certains chercheurs parlent en effet d’un « deuxième âge confessionnel » (le premier correspondant bien sûr au XVIè siècle), parce que les églises réussirent à organiser la vie d’un nombre important de leurs membres et devinrent l’objet d’une loyauté intense… Les formes correspondantes tressaient ensemble quatre fils : spiritualité, discipline, identité politique et une image de l’ordre de la civilisation… Ces Eglises, soigneusement organisées, méfiantes à l’égard de l’extérieur, avec leurs codes très puritains, leurs liens avec l’identité politique et leurs prétentions sur l’ordre civilisé étaient parfaitement en place pour une chute précipitée à l’époque suivante » (p 805-806), celle que l’auteur qualifie d’« âge de l’authenticité » dans un terme qui fait effectivement écho.

L’âge de l’authenticité

De fait, historiens et sociologues s’accordent pour reconnaître un tournant majeur dans la vie sociale et culturelle des pays occidentaux durant les années 60 (3). « Notre civilisation nord-atlantique a subi une révolution culturelle lors des dernières décennies », écrit Charles Taylor. « Il s’agit d’une révolution individualisante, ce qui peut sembler étrange puisque notre âge moderne était déjà, à certains égards, fondé sur une forme d’individualisme. Mais cet individualisme s’est désormais déplacé sur un axe nouveau sans abandonner les anciens pour autant. En plus de l’individualisme moral/spirituel et instrumental, se répand désormais un individualisme « expressif ». Bien sûr, ce n’est pas absolument nouveau. L’« expressivisme » est une invention de la période romantique à la fin du XVIIIè siècle. Les élites intellectuelles et artistiques recherchent une manière authentique de vivre et de s’exprimer tout au long du XIXè siècle. Ce qui est nouveau, c’est que ce type d’orientation de soi semble être devenu un phénomène de masse… » (p 807-808).

Ainsi, une nouvelle conception de la vie émerge : « Chacun de nous a une manière propre de réaliser son humanité. Il est important de trouver sa voie et de vivre en accord avec elle, au lieu de se soumettre au conformisme avec un modèle imposé de l’extérieur par la société, par la génération précédente, par l’autorité religieuse ou politique » (p 811). Cette évolution des mentalités s’inscrit dans des transformations sociales et économiques considérables et notamment dans une élévation du niveau de vie et une révolution de la consommation qui permet une expression de la personnalité dans des formes variées en ouvrant un éventail de choix. En même temps, cette expression qui s’exerce le plus souvent sur un mode individuel, peut aussi basculer sur une action commune, sur des moments de fusion collective et d’effervescence. Dans ces moments, un sentiment profond, commun, une émotion sont partagées. « Nous sommes tous touchés par quelque chose de plus grand, profondément émouvant ou admirable ». « Culture de la consommation, expressivisme et espaces de mise en scène mutuelle s’articulent dans notre monde pour produire leur propre forme de synergie » (p 823).

Ce nouvel individualisme influe également sur l’imaginaire social. Puisqu’on accorde beaucoup d’importance à l’expression de soi, cela implique que l’on doit respecter l’expression des autres. « Le péché qui n’est pas toléré est l’intolérance ». Plus généralement, « les idéaux d’équité, de respect mutuel de la liberté de chacun, sont plus forts que jamais parmi les jeunes d’aujourd’hui » (p 826).

Par ailleurs, le développement de l’individualisme expressiviste s’est accompagné d’une révolution dans les mœurs sexuelles. Cet aspect a été particulièrement visible à travers les conflits qui se sont développés à son sujet et le porte à faux entre les comportements nouveaux et une éthique sexuelle chrétienne le plus souvent indexée sur l’héritage du passé.

  Comment ce changement culturel s’articule-t-il avec la vie des églises ? De fait, la rétrospective évocatrice que trace Charles Taylor met en évidence une transformation considérable dans les rapports entre les croyants et les églises. Si dans l’ancien régime, les fidèles sont soumis à une église, elle-même liée au pouvoir politique, dans l’étape ultérieure, il y a un pas vers l’individualisation dans la mesure où les gens peuvent choisir leur église. Aujourd’hui, dans la perspective expressiviste, l’individualisation se poursuit et s’affirme. « La vie ou la pratique religieuse auxquelles je prend part, ne doivent pas seulement relever d’un choix, mais doivent me parler, doivent avoir du sens par rapport à mon développement spirituel tel que je le conçois. Cela nous entraîne plus loin ». Dans le passé, le choix d’une église s’effectuait en fonction d’un ordre de croyances. « Mais si l’accent se déplace vers mon cheminement spirituel, aux pensées qui me viennent dans les langages les plus subtils qui font sens pour moi, alors le maintien dans tel ou tel cadre devient de plus en plus délicat… Dans le nouveau régime expressiviste, notre lien au sacré n’est pas tenu de s’inscrire dans un cadre particulier plus large, Eglise ou Etat » (p 830-831) (4).

Ce mouvement vers une recherche d’authenticité dans notre manière de croire et d’exprimer notre foi a des antécédents. Ainsi au XVIIIè siècle, « une réaction à la religion froide et mesurée de l’identité isolée a consisté à mettre l’accent sur les émotions, les sentiments, une foi vivante qui vous émeut. C’est ce qu’ont fait, par exemple, le piétisme et le méthodisme ». (p 834). Par la suite, sur un autre registre, à l’époque romantique, « il semble que la raison desséchée ne puisse atteindre les vérités ultimes. Il faut un langage plus subtil capable de révéler ce qui est supérieur ou divin, mais ce langage pour être puissant doit résonner avec l’auteur et le lecteur » (p 834).        Aujourd’hui, à une époque où les cadres sociaux se sont affaiblis, « pour bien des gens, s’écarter de leur propre chemin pour se conformer à une autorité extérieure n’est tout simplement pas une forme de vie spirituelle compréhensible » (p 835). « Dans les mots d’un orateur d’un festival New Age, l’injonction est : « N’accepte que  ce qui sonne juste pour ton propre moi intérieur » (p 836).

Et face à cette situation, l’attitude des églises traditionnelles a été et est encore bien souvent en porte à faux. « L’attachement à un code rigide, tout comme le sentiment d’être un groupe assiégé de fidèles, une posture dont les deux derniers siècles illustrent le caractère défensif, rend leur langage quasiment impossible » (p 843).

Aujourd’hui, différentes formes religieuses, dont beaucoup d’entre elles sont héritées du passé, se côtoient donc dans notre société. Cependant, les réactions des milieux traditionnels et les conflits qui en résultent, témoignent elles aussi du progrès des attitudes nouvelles.

La religion aujourd’hui

En regard de la décomposition des formes religieuses traditionnelles, Charles Taylor met en évidence des émergences positives. « Quelle est la vie spirituelle qui émerge de cette révolution expressiviste avec son éthique spirituelle transfigurée ? (p 863). L’auteur répond à cette question dans un chapitre sur « la religion aujourd’hui », à partir de l’immense culture qui est la sienne. Dans l’ensemble de ce livre, il propose des interprétations qui légitiment une attitude de foi. Nous nous bornerons à signaler quelques pistes concernant des chemins de foi dans cette nouvelle culture.

Peut-être, peut-on d’abord rappeler que chercher à vivre authentiquement la foi dans tout son être, ne date pas d’aujourd’hui. C’est la religion du cœur développée au XVIIIè siècle par le piétisme et par le méthodisme.

L’auteur nous donne un autre exemple : celui de « l’humanisme dévot » au XVIIè siècle. «Les ancêtres spirituels des personnes qui mènent aujourd’hui une recherche spirituelle appartiennent à ce courant que l’Abbé Henri Brémond avait qualifié d’« humanisme dévot » dans son ouvrage majeur sur le XVIIè siècle français… Pour les humanistes dévots, le but principal était de cultiver en soi l’amour de Dieu, pour employer le terme de l’une de leurs figures fondatrice à l’époque : Saint François de Sales. Cela voulait dire qu’ils étaient prêts à se fier aux premières impulsions de cet amour en eux ; ils souhaitaient cultiver un germe qui pouvait être identifié ».

Un précédent était l’attention portée, un siècle plus tôt, par Ignace de Loyola aux intuitions spirituelles. En convalescence après une blessure, il avait remarqué que différentes lectures ne provoquaient pas toutes le même effet. Certaines lui laissaient, après coup, un sentiment de sécheresse, d’autres, un sentiment de satisfaction et même de joie. « Ce fut le fondement d’une forme essentielle de perception  dans ses « Exercices spirituels ». Cela indiquait la voie à suivre. Il baptisa le sentiment intérieur de joie : « consolation » et son contraire : « désolation »… Les critiques de cet humanisme dévot contestaient fortement que l’on put se fier à ses propres intuitions… Comment des hommes déchus pourraient faire cette hypothèse ? Ces prétendues intuitions étaient source de tromperies sans fin. Il fallait exploiter quelque chose d’externe, une autorité qui dépasse son propre sens de la direction où Dieu peut être trouvé… » (p 870-871). « Aujourd’hui, il y a encore un conflit entre deux types de sensibilité religieuse qui sous tendent respectivement les nouvelles formes de quête spirituelle d’un côté et la soumission à une autorité contraignante de l’autre » (p 873).

Si la participation à une culture de l’expressivité et de l’authenticité a amené beaucoup de gens à s’éloigner de la foi chrétienne ou à prendre une distance vis à vis des églises, est-ce là une fatalité ? L’auteur répond négativement. Nous vivons désormais dans une société très diversifiée quant aux options religieuses et aux parcours de foi. Cependant la recherche spirituelle ne s’est pas assoupie. Au contraire, on peut noter une profonde insatisfaction par rapport à une vie qui serait entièrement enfermée dans un ordre immanent. « Le sentiment est qu’une telle vie est vide, plate dépourvue de but supérieur… Comme je l’indiquais précédemment, nous pouvons emprunter comme slogan le titre d’une chanson de la chanteuse américaine Peggy Lee : « Est-ce là tout ? La vie doit être davantage que nos définitions actuelles de la réussite sociale et individuelle… ». « C’est une quête personnelle qui peut facilement se traduire dans ce langage de l’authenticité : j’essaie de trouver ma voie, de me trouver » (p 864). Dans ce contexte, l’accent est mis sur « l’unité, l’intégrité, le tout, l’individualité » et le langage invoque souvent « l’harmonie, l’équilibre, le flux, l’intégration, l’unité de l’être, le centre » (p 865). L’expérience est privilégiée. Déjà, au début du XXè siècle, le philosophe et psychologue américain William James avait écrit un livre sur l’expérience religieuse (« The varieties of religious experience »). Comme l’a écrit un sociologue américain, W C Roof, le mode de vie fondamental est donc la quête (« search ») (5). Ce type de quête est souvent baptisé spiritualité par ceux qui y sont engagés, par opposition à religion. L’opposition reflète le rejet de la « religion institutionnelle », « c’est à dire l’autorité revendiquée par les églises qui considèrent comme leur devoir d’orienter la quête ou de la maintenir dans certaines limites précises, et  avant tout, de dicter un certain type de conduite » (p 866). Si, au contraire, les églises respectent ces parcours et dialoguent avec ceux qui les effectuent, alors, d’expérience en expérience, certains itinéraires peuvent déboucher sur une foi chrétienne. C’est là une réalité familière dans des milieux d’accueil comme Taizé. Charles Taylor évoque différentes voies d’accès vers une pratique et un engagement religieux plus profond. Ce n’est pas tant une pratique ecclésiale ordinaire que des formes considérées jusque là comme annexes : « la méditation, une œuvre charitable, un groupe d’étude, un pèlerinage, une forme particulière de prière et bien d’autres choses de cet ordre » (p 879).

Nous sommes en présence d’un nouveau paysage religieux, mobile et très divers. Dans ce paysage, il y a un espace pour les gens qui se disent spirituels, mais non religieux. A titre d’exemple, l’auteur se réfère à une recherche de Mikhaïl Epstein qui analyse la situation actuelle en Russie. « Elevés sous un régime athée, beaucoup de gens ont réagi contre leur ancienne éducation et ils ont acquis d’une manière ou d’une autre, un sentiment de Dieu ». Cette religion, dite « minimale », « est une spiritualité vécue dans un cercle immédiat auprès de sa famille et de ses amis plutôt qu’au sein d’une église. Elle cherche à honorer « l’image et la ressemblance de Dieu » dans les personnes qui partagent nos vies… Parce que cette religion est née hors des structures confessionnelles, elle a sa propre forme d’universalisme, une forme d’œcuménisme spontané et irréfléchi, où la coexistence de formes plurielles de spiritualité et de culte est prise pour acquise. Même lorsque des gens qui partent de ce type de spiritualité finissent par rejoindre une église, comme beaucoup le font, ils conservent quelque chose de la conception première » (p 912).

En commentant cette réalité, Charles Taylor voit une analogie avec la situation occidentale. « Le fait d’être spirituel, mais pas religieux, est un phénomène occidental qui présente une certaine affinité avec « la religion minimale » d’Epstein en Russie. Cela désigne d’habitude une vie religieuse qui maintient une certaine distance avec les disciplines et l’autorité des églises… Dans les deux cas, un sentiment œcuménique diffus se répand, et même ceux qui adoptent par la suite une forme de vie confessionnelle et deviennent donc « religieux », conservent quelque chose de cette liberté première par rapport aux églises. Ce qui est également important à l’Est comme à l’Ouest, est un sentiment constant de l’importance qu’il y a à suivre  son propre chemin » (p 912).

Au total, Charles Taylor s’interroge sur l’avenir de la foi dans la civilisation occidentale. Il a mis en évidence une révolution individualisante (6), un mouvement puissant qui conduit à des formes plus personnelles, plus engagées de dévotion et de pratique religieuse. « La spiritualité de la quête que nous voyons aujourd’hui, peut être comprise comme la forme que prend ce mouvement dans un âge de l’authenticité…  C’est la forme du pèlerin en recherche (7) qui tente de distinguer et de suivre son chemin propre » (p 908).

Pour répondre à ces besoins nouveaux, un courant d’Eglise émergente  apparaît (8).

Cependant, en regard, il y a aussi bien des manques. On peut, par exemple, s’inquiéter de la perte de contact avec le langage religieux, et aussi du non renouvellement de ce langage. En comparant l’évolution aux Etats-Unis et en Europe, l’auteur s’interroge : « Pourquoi les européens n’ont-ils pas été plus inventifs dans la création de formes nouvelles… La réponse ne se trouve peut-être que dans des facteurs de long terme. L’ombre persistante de la forme ancien régime en Europe pourrait être l’un d’eux. L’hégémonie des églises nationales (ou transnationales établies nationalement) continue à influencer les conceptions des gens même plusieurs siècles après avoir cessé d’exercer leur contrôle… C’est peut-être déterminant pour l’impact d’une éthique de l’authenticité sur les deux continents. Alors que cette nouvelle valeur peut facilement être associée à des modes religieux d’expression aux Etats-Unis… en Europe, les églises et la religion véhiculent encore une image de soumission et de conformité aux yeux de bien des gens… » (p 902-903).

C’est dire combien les églises sont appelées à s’interroger et à se remettre en cause, car si leur fréquentation décline, elles offrent aussi des lieux de ressource pour nourrir une foi chrétienne. Ainsi, la réflexion de Charles Taylor nous est précieuse : « L’avenir de la religion nord-atlantique dépend pour partie des résultats combinés d’un ensemble de quêtes spirituelles, et pour une autre, des relations hostiles, indifférentes ou (on l’espère) symbiotiques, qui se développeront entre ces recherches et les autorités religieuses traditionnelles, entre  ce que R Wuthnov appelle les résidents et les chercheurs » (p 908).

Chemins de foi aux marges des cadres institutionnels

La prochaine rencontre de Témoins, le 26 novembre 2016, a pour thème : « Chemins de foi aux marges des cadres institutionnels ».

Est-ce là un thème mineur qui concernerait principalement des  groupes minoritaires plus ou moins marginaux ? Ou bien est-ce un thème majeur en lien avec un phénomène important ? Certes, la visibilité de ce phénomène est moindre que celle du fonctionnement des églises qui, tout en déclinant, disposent encore de ressources humaines et matérielles notables. Pourtant, l’ensemble de la recherche confirme l’existence de ce phénomène comme une réalité non négligeable, comme un mouvement qui se développe et porte un avenir.

La lecture du livre : « L’âge séculier » vient éclairer cette perspective. En effet, elle nous permet de percevoir un nouveau contexte culturel, un âge de l’expressivité et de l’authenticité qui engendrent de nouvelles sensibilités et suscitent de nouveaux comportements. Cette attitude se traduit notamment en une quête spirituelle qui rompt avec un conformisme religieux issu du passé. Cette recherche se manifeste dans des itinéraires personnels, des parcours de foi. Ces parcours échappent au contrôle social exercé par les cadres institutionnels. Mais la distance avec ces cadres peut varier. Cette société fluide est propice aux échanges et aux emprunts. En étudiant « les parcours de foi aux marges des cadres institutionnels », nous voici donc au cœur  d’un nouveau paysage religieux et spirituel.

Jean Hassenforder

Mise en perspective : « Spiritualité postmoderne et culture de l’individualisme. Une transformation des mentalités. Selon Dominika Motak »

« Le paysage religieux européen et la tendance à l’individualisation des sociétés. Questions pour les églises » : http://www.temoins.com/le-paysage-religieux-europeen-et-la-tendance-a-lindividualisation-de-societes-questions-pour-les-eglises/

  • Publié en 1999, le livre de Danièle Hervieu-Léger: « Le pèlerin et le converti » reste toujours aussi pertinent pour nous permettre de comprendre la scène religieuse contemporaine : Hervieu-Lé Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement. Flammarion, 1999 (actuellement en poche). Voir : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises. Propos recueillis auprès de Danièle Hervieu-Léger » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises/

Voir aussi : « le paradoxe de la scène religieuse occidentale. Une conférence de Danièle Hervieu-Léger, le 5 février 2014 » : http://www.temoins.com/le-paradoxe-de-la-scene-religieuse-occidentale-une-conference-de-daniele-hervieu-leger-le-5-fevrier-2014/