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L’Eglise émergente en conversation avec Jürgen Moltmann. L’Eglise transformationnelle. Interview de Patrick Oden.

A la suite d’une rencontre sur la web, Patrick Oden répond ici à une  interview autour de la thèse de doctorat en théologie qu’il vient de  soutenir à l’université Fuller en Californie: “L’Eglise  transformationelle met en oeuvre de nouveaux modèles d’ecclésiologie  en phase avec la théologie holistique de Jürgen Moltmann”. Un horizon  pour notre réflexion sur l’Eglise émergente.

 

La recherche de Patrick Oden

          Partout, dans le mouvement de la mutation culturelle en cours, face aux séquelles d’un héritage et à la désuétude de pratiques traditionnelles, de nouvelles expressions chrétiennes se cherchent (1). Au fil des années, Témoins explore cette quête et c’est ainsi que nous avons rencontré Patrick Oden en découvrant sur le web sa communication : « Hope for the kingdom.
Jürgen Moltmann and the emerging church in conversation » (2) (Espérance pour le Royaume.

Jürgen Moltmann et l’Eglise émergente en conversation ». Cet article, particulièrement original, a attiré notre attention en mettant en correspondance les aspirations de l’Eglise émergente et la grande pensée théologique de Jürgen Moltmann (3).

         Patrick Oden (4), d’abord étudiant engagé dans de nouvelles pratiques d’église en Californie, puis chrétien en recherche à travers une activité d’écriture qui a abouti à la publication de deux livres, a effectué, au fil des années, un parcours théologique dans le cadre d’une faculté américaine réputée :

« Fuller theological seminary » (5). Et là, il vient de soutenir une thèse de doctorat, qui confirme l’intuition manifestée dans sa première communication. Cette thèse est intitulée : « The tranformative church substantiating new models of ecclesiality, with the holistic theology of Jürgen Moltmann » (« L’Eglise transformationnelle met en œuvre de nouveaux modèles d’ecclésiologie en phase avec la théologie holistique de  Jürgen Moltmann »).

          Dans la poursuite d’une démarche d’exploration et de découverte concernant l’œuvre de l’Esprit Saint telle qu’elle s’était déjà exprimée dans son premier livre :

« It’s a dance. Moving with the Holy Spirit » (6), l’auteur de cette thèse met en évidence les éclairages de Jürgen Moltmann, lui-même pionnier d’une théologie de l’Esprit dans son livre : « L’Esprit qui donne la vie » et, dans le même temps, en conversation avec les questionnements actuels, apportant des ouvertures nouvelles dans une théologie holistique.

Il y a là une approche qui va bien au delà des requêtes exprimées aux Etats-Unis. On se réjouit que l’originalité de cette démarche ait été reconnue non seulement par l’université, mais aussi par l’édition puisque cette thèse va être publiée par un éditeur américain réputé : « Fortress Press ».

         Nous remercions Patrick Oden, proche de notre pays par son épouse, Amy, qui y a résidé pendant plusieurs années, pour ses réponses à cette interview. Voilà une contribution qui nous permet de nous situer dans le précepte qui s’est répandu à travers les milieux qui oeuvrent pour le développement durable et qui vaut pour tous :

 « Penser global. Agir local » (7). Jürgen Moltmann nous invite à l’espérance : « La foi qu’un autre monde est possible rend les chrétiens durablement capables de se tourner vers l’avenir » (8).

J. H.

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L’Eglise émergente en conversation avec Jürgen Moltmann. L’Eglise transformationnelle.

Interview de Patrick Oden

 

 

1) Patrick Oden, nous nous sommes rencontrés sur le web à partir d’un texte que vous aviez mis en ligne : « Hope for the kingdom. Jürgen Moltmann and the emerging church in conversation » (Le Royaume de Dieu en espérance. Jürgen Moltmann et l’Église émergente en conversation). Dans quel contexte aviez-vous écrit ce texte ?

 

Entre mon Master et le début de mon doctorat, j’ai pris un long temps d’étude, d’écriture et de réflexion. L’église que je fréquentais quand j’ai commencé, à 18 ans (j’en ai 38 aujourd’hui) est réputée pour avoir été à l’avant-garde du mouvement de l’Église émergente ; elle a été à l’initiative de deux communautés qui avaient tous les éléments de ce que nous appelons maintenant « églises émergentes ». L’une d’elles a été décrite dans le livre d’Alan Hisch et Michael Frost : 

The Shaping of Things to come (Dessiner l’avenir). C’était dans les années 90. J’avais entrevu les promesses de ces églises, mais aussi les erreurs qu’elles faisaient. Je n’en avais pas du tout une conception idéaliste ! Quand l’Église émergente a gagné en popularité, au début des années 2000, ici aux États-Unis, c’était vraiment nouveau pour les gens ; moi j’en étais déjà revenu.

 

Pendant mon temps de lecture et d’écriture, entre 2003 et 2007, j’ai lu une grande partie de l’œuvre de Moltmann – tous ses textes majeurs et un certain nombre des textes mineurs. Au fur et à mesure de ma lecture, j’ai réalisé que son approche de la théologie ecclésiale était très similaire à ce que j’avais expérimenté et lu au sujet des églises émergentes. Pourtant, c’étaient des approches radicalement différentes et sans aucun lien ! Aussi ai-je commencé à examiner comment elles exprimaient un même thème, à partir d’approches et de contextes très différents, cependant. Cet article fut l’une de mes premières explorations. Je l’écrivis dans un cours suivi à l’Université Fuller sur la théologie de Moltmann et mon professeur me dit que ce pouvait être la base d’un travail de synthèse. Pour finir, ma dissertation a traité le sujet d’une manière un peu différente, mais elle a gardé le même objectif fondamental : essayer de montrer pourquoi Moltmann et les Églises émergentes ont beaucoup à s’apporter mutuellement car elles semblent avoir une compréhension similaire de l’Église, du monde et du travail de Dieu là-dedans.

 

2) Depuis lors, récemment, en avril 2013, à la faculté de théologie de l’Université Fuller, vous avez soutenu une thèse de doctorat (Ph.d) ayant pour titre : « The transformative church substantiating new models of ecclesiality with the holistic theology of Jürgen Moltmann » (« L’Église transformationnelle met en œuvre de nouveaux modèles d’ecclésiologie en phase avec la théologie holistique de Jürgen Moltmann) ». Votre travail a été apprécié. En bref, pouvez-nous nous communiquer en quelques lignes le thème majeur de cette thèse ?

 

J’ai passé mon Masters of Divinity (diplôme pastoral professionnel) en 2002, exercé mon ministère dans une église, pendant quelque temps puis vécu une période difficile car l’autorité dans cette église a traversé une période de troubles allant jusqu’au départ forcé du responsable principal. Les éléments politiques de la vie ecclésiale étaient très frustrants de même que le discours rhétorique sur l’engagement des fidèles alors que la réalité était une communauté très passive. J’ai pris du recul par rapport à la vie ecclésiale pour approfondir mes lectures et écrire davantage, explorant le contexte de l’Église et du travail de Dieu dans le monde. En 2008, j’ai commencé mon doctorat avec en tête l’Église émergente et l’œuvre de Moltmann. J’avais écrit un livre qui explorait leurs liens dans un style grand public (c’est une danse) et j’ai cherché à approfondir cette étude de manière plus rigoureuse ; j’avais écrit quelques articles sur ce thème : c’était l’opportunité de traiter cela de façon plus globale.

 

La structure fondamentale de ce travail est de faire entrer en conversation les écrits concernant l’Église émergente et les travaux de Moltmann. Je commence par un examen de l’état actuel des églises émergentes, spécialement telles qu’elles existent aux États-Unis. On peut les classer en quatre grandes catégories pour lesquelles je suggère le terme global d’Église transformative, afin de proposer un vocabulaire plus descriptif de leur théologie. Après tout, l’expression « émergente » ne dit pas grand-chose sur d’où cela émerge et vers quoi ! J’examine ensuite comment nous devrions comprendre la théologie d’une telle Église transformative, comment ces églises comprennent la théologie et comment elles élaborent leurs priorités et leurs thèmes. J’étudie alors brièvement l’approche moltmannienne de la théologie. C’est le premier chapitre.

 

Dans les chapitres suivants, j’examine chacun des textes majeurs de Moltmann, puis les thèmes de l’Église transformative qui sont proches des thèmes abordés par Moltmann. Par exemple, dans le chapitre 4, je regarde l’Esprit qui donne la vie chez Moltmann, et j’explore les thèmes en lien avec l’Église ; je traite alors de « La Transformation de l’espace séculier » qu’Eddie Gibbs et Ryan Bolger discernent dans les Églises émergentes. J’examine ensuite le thème de « l’Illumination », abordé dans un livre récent de Jon Huckins, Thin Places. Enfin je propose quelques pages qui intègrent ces différentes approches, montrant comment elles peuvent exprimer une voix tout ensemble académique et populaire, théologique et pratique.

 

3) Pour comprendre une œuvre, il est indispensable de connaître le cheminement à travers laquelle elle s’est construite. Patrick, pouvez-vous nous dire quel a été votre cheminement humain, spirituel et théologique durant ces deux dernières décennies ?

 

J’ai donné une seule réponse aux questions 3 et 4 qui se recoupent.

 

4) Pourquoi et comment avez-vous rencontré le courant de l’église émergente aux États-Unis ?

 

Quand j’avais environ 17 ans, j’ai commencé à fréquenter une église dont on dit souvent qu’elle a été précurseur de l’Église émergente : NewSong, alors en Californie, initiée par Dieter Zander. C’était une église tournée vers la Génération X (ceux qui sont nés en gros entre 1964 et 1976). J’avais des amis engagés dans ce que l’on appellerait aujourd’hui des églises émergentes, remontant à 1995. Pendant mon séminaire, j’ai fait des stages à NewSong avec, entre autres, pour objectif une approche créative de la vie ecclésiale, pour la rendre plus globale et plus dynamique. Tout en faisant partie de la grande Église, il y avait vraiment des éléments émergents dans les petits groupes que j’animais et le ministère que j’exerçais auprès des jeunes adultes. D’autre part, nous avons commencé une approche très créative du culte, élaborant des chemins de croix très sensoriels qui cherchaient à impliquer la personne toute entière dans sa progression à travers une église transformée.

 

Dans un domaine plus académique, j’ai suivi le cours d’Eddie Gibbs, au premier trimestre de séminaire, et j’ai été en lien avec Ryan Bolger pendant toutes mes études. C’est ainsi que personnellement et intellectuellement, j’ai commencé à vivre cette expérience et à approfondir ma formation en ce domaine, avant même que le terme Église émergente ne soit popularisé dans diverses publications.

 

5) Dans quel contexte êtes vous entré en contact avec la théologie de Jürgen Moltmann ?

 

D’abord au séminaire, dans le cadre de mon master. Le Professeur Veli-Matti Karkkainen donnait un cours sur l’Esprit Saint et c’est là que j’ai vraiment lu Moltmann pour la première fois. J’ai lu L’Église dans la force de l’Esprit et L’Esprit qui donne la vie. Après avoir passé mon master, j’ai dévoré tous les autres ouvrages majeurs sur mon temps libre et lors d’un cours que j’ai suivi comme étudiant libre en 2007. J’ai fait plus amplement connaissance avec sa théologie en mai 2011, lorsque je lui ai rendu visite chez lui, à Tübingen.

 

6) Dans votre cheminement spirituel et intellectuel, vous avez développé une conversation entre les préoccupations des églises émergentes et la pensée théologique de Jürgen Moltmann. Pourquoi et comment ?

 

Il est difficile de répondre à cette question parce que je l’ai fait de manière instinctive. J’avais rencontré ces deux réalités et toutes deux pointaient dans la même direction. Quelle direction ? C’est la question à laquelle je devais apporter une réponse plus complète. Je devais prendre en compte mes impressions peu précises et être capable de les communiquer à d’autres avec davantage de détails et de connexions parce que « Je pense qu’ils poursuivent les mêmes objectifs » n’était pas, en soi, très convaincant. On n’a rien à faire de mes opinions J

 

7) Votre thèse porte sur une « transformative Church », une Église « transformationnelle ». Pourquoi avoir choisi ce terme ? Qu’entendez vous par là ?

 

Aux États-Unis, les thèmes que nous trouvons dans l’Église émergente ont été abordés de plusieurs manières. A cela s’ajoute le fait que l’expression Église émergente a été tellement usée par les éditeurs et autres qu’elle a perdu du sens et que le sens qu’elle a gardé portait le poids de la théologie de certains participants. D’autres participants très influents se sont fatigués de répondre à des questions sur ces positions théologiques qu’ils ne partageaient pas et ont donc laissé tomber la terminologie « Église émergente ». Et pourtant ces différents mouvements partageaient une trajectoire continue. « L’Église émergente » avait donc un point de vue trop limité. D’autre part, le terme « émergent » n’est pas très descriptif. Il ne décrit pas une différence avec les approches antérieures, mais plutôt une trajectoire. Mais vers où ? J’ai en fait pris quelques semaines pour réfléchir à cela car c’était un élément clef de tout mon travail. Et j’ai décidé que « transformationnel » était à la fois descriptif et distinctif. Personne d’autre ne l’utilisait et il décrivait bien l’objectif fondamental des Églises émergentes, qui est d’être une présence transformante du Christ dans leur contexte particulier.

 

En anglais, ce terme a deux composantes : l’aspect « formation », qui implique une communauté en maturation et développement – une déclaration de sainteté en développement – et le préfixe « trans » qui veut dire que la formation s’étend vers l’extérieur et dans tout le contexte. Cela décrit exactement les éléments distinctifs que je percevais. C’étaient des gens qui ne voulaient pas d’une expérience passive de l’Église comme tant d’approches finissent par l’être. Ils voulaient une Église qui change la vie, orientant chacun(e) vers le Christ, en peuple messianique qui apporte le changement dans les contextes particuliers.

 

8) Le thème de la transformation occupe une place centrale dans votre thèse. Qu’entendez-vous par là ?

 

Nous sommes tous façonnés dans nos vies par diverses forces et influences. Beaucoup d’entre elles peuvent facilement servir à essayer de nous définir. Mais aucune voie ne conduit à la plénitude, excepté le Christ. Et donc comment, de personnes formées par ce monde, devenons-nous des personnes formées par l’Esprit. Par une active participation avec l’Esprit dans notre vie, dans laquelle par la grâce donnée par le Christ, nous devenons un peuple nouveau, manifestant une nouvelle manière de vivre notre vie toute entière. Et si nous devenons ce genre de personnes, je pense que nous commençons à changer notre contexte, que nous devenons une présence rayonnante du Christ dans, avec et pour notre environnement.

 

9) Vous vous inspirez de fils conducteurs (guidelines) qui nous sont proposés par Moltmann. A partir de là, dans une mise en relation entre les préoccupations de l’Église émergente et la pensée théologique de Jürgen Moltmann, vous traitez successivement de plusieurs thèmes dans trois perspectives : historique, anthropologique et trinitaire. Pouvez- vous nous expliquer votre approche et ce qui en résulte ?

 

Comme je l’ai dit, j’avais la vague intuition qu’ils avaient des idées similaires, mais ils venaient d’horizons tellement différents ! Comment pouvais-je rendre ce chevauchement d’idées et d’accents ? C’est une tâche gigantesque car Moltmann a beaucoup écrit et l’Église émergente aussi… dans des médias très variés. Quand j’ai lu Expériences de Théologie, j’y ai trouvé le résumé des approches de l’Écriture par Moltmann. Et j’ai réalisé qu’il n’y résumait pas seulement son approche de l’Écriture, mais tout le reste : son accent sur le combat de la vie contre la mort, la communauté et l’intégrité les uns envers les autres et envers le monde et, pour terminer, son triple accent qui met en valeur chacune des personnes de la Trinité. Moltmann donne un résumé très succinct de cette « méthode ». Le défi était de voir si cela collait avec les écrits et la pensée de l’Église émergente. Et cela marchait. J’ai ensuite réexaminé ce schéma et j’ai réalisé que les textes majeurs de Moltmann coïncidaient parfaitement avec ses différents points. Je ne sais pas si c’était intentionnel de la part de Moltmann, mais c’était ainsi. D’autre part, en y repensant, j’ai réalisé que l’on pouvait organiser ces huit points en trois approches théologiques distinctes. Dans sa préface à un livre de Joy McDougal, Moltmann indique qu’il commence chacun de ses livres en esquissant un diagramme de ses objectifs. J’ai fait la même chose et, avec ce diagramme, j’ai commencé à percevoir encore davantage la structure de ce schéma.

 

Fondamentalement, ces trois catégories sont une façon de parler de l’œuvre de Dieu dans le temps, de l’œuvre de Dieu avec nous et de l’expérience que Dieu a de cette œuvre. Cela devient une manière holistique de parler du sens de l’œuvre de Dieu – passée, présente et future – qui pénètre tout l’espace de notre vie et de notre cheminement.

 

10) Vous écrivez que l’Église transformationnelle est un lieu où les gens vivent en Église comme ils vivent dans le monde. Ils vivent en Christ au-delà des barrières qui séparent souvent les Églises du monde. Il n’y a pas deux univers séparés. N’y a-t-il pas là une ligne de partage entre les Églises émergentes et nombre d’Églises traditionnelles. Comment la pensée de Moltmann éclaire-t-elle cette question ?

 

La grande question en théologie de l’Église (ecclésiologie) est : où voyons-nous l’œuvre de Dieu ? Comment exprimons-nous la communauté et comment sommes-nous formés en communauté ? Pour une grande partie de la théologie traditionnelle de l’Église, l’Église est « la cité sur la colline », un lieu où les gens vont pour entendre parler de Dieu et retournent ensuite à leur vie quotidienne. Dans cette approche, l’Église est un peu comme le Temple, le lieu où l’on rencontre Dieu. Une idée analogue consiste à considérer l’Église elle-même comme le modèle de communauté pour le monde : dans l’Église, les personnes expriment ensemble la vie dans sa globalité. Les gens de l’extérieur voient cela et veulent en faire partie (idéalement). Il y a une séparation nette entre l’Église et le monde. C’est une approche séparatiste à des degrés divers. Cependant, Moltmann proteste contre une telle distinction. Plus qu’une protestation, sa théologie – spécialement sa théologie de l’Esprit – inspire et guide notre façon d’être, comme Jésus, incarnée dans, avec et au milieu de notre propre contexte. L’Église est dans le monde et le monde est dans l’Église, comme le dit Moltmann. Il n’y a pas moyen de séparer vraiment les deux sans faire de distinction artificielle. Bien trop souvent cela fait de l’Église un adversaire de ceux qui sont en dehors, plutôt que de participer au monde dans lequel elle vit, être un bon ‘prochain’ au plein sens scripturaire. La compréhension profonde qu’a Moltmann de l’Esprit et son ample perspective sur la vie et la mission de Jésus (comprenant sa vie entière et son enseignement aussi bien que la croix et la résurrection) offre un modèle et un encouragement à voir ce que peut et doit être un peuple transformé, une présence transformante de tout son environnement.

 

11) Quelles sont pour vous les caractéristiques de la pensée de Moltmann qui la rendent particulièrement pertinente pour les gens d’aujourd’hui ?

 

Grande question ! Moltmann a longtemps eu un intérêt pastoral à sa théologie. Il a été pasteur pendant quelques années après son Master of Divinity et c’est là qu’il rencontra le défi qu’il y a à présenter les questions bibliques et théologiques à des gens aux prises avec les problèmes très concrets de la vie réelle et qui, très souvent, n’étaient absolument pas concernés par les discussions théologiques académiques. Par exemple, une des questions-clefs de son approche de Dieu a été : « Où était Dieu pendant l’holocauste ? » Son expérience de la mort et de l’injustice pendant la seconde guerre mondiale a été exacerbée par le fait qu’il se battait pour l’Allemagne, avec la question cruciale de la culpabilité dans cette guerre. Comment peut-on appréhender Dieu dans cette terreur ? Son œuvre a traité ces questions et les questions apparues depuis – celles concernant l’environnement, par exemple, ou la pauvreté ou le racisme ou le sexisme. Certes, c’est un théologien systématique, mais il utilise cette approche pour s’emparer à la fois de la réalité présente en ce monde et de la façon dont cette réalité nous force à traiter la question de Dieu. En d’autres termes, il est très honnête par rapport aux défis actuels et cherche à les mettre sur la table en tant que questions pour la théologie.

 

12) Le caractère holistique de la pensée de Moltmann nous paraît correspondre à la mutation en cours dans notre culture. Vous mettez en valeur cette caractéristique. Pouvez-vous nous en dire l’originalité ?

 

C’est là que la façon dont Moltmann comprend l’œuvre de l’Esprit Saint apporte une note distinctive. Jusqu’aux trente dernières années, la théologie n’avait pas beaucoup à dire sur l’Esprit Saint. C’est en train de changer et Moltmann est l’un des contributeurs-clef à ce changement. Le sous-titre de l’édition allemande de son livre sur l’Esprit Saint est « Eine ganzheitliche Pneumatologie » ce qui veut dire « une pneumatologie holistique » (En anglais, le sous-titre donne « A Universal Affirmation » et la traduction française titre : L’Esprit qui donne la vie : une pneumatologie intégrale »). En fait, si nous avons une compréhension holistique de l’Esprit de Dieu infusant tous les secteurs de la vie et, si nous comprenons l’œuvre de Dieu comme pénétrant tous les contextes et domaines de la vie, nous ne pouvons avoir une image séparatiste ou autonomiste de l’Église. Tout comme avec les apôtres dans les Actes, l’Esprit travaille de multiples façons et, au lieu d’avoir une conception étroite de son œuvre, nous devrions plutôt chercher à voir où Il est déjà à l’œuvre, nous permettant de célébrer certains éléments des cultures et d’en critiquer d’autres.

 

13) Dans le contexte américain, comment envisagez-vous l’évolution des Églises ? Quel avenir pour le courant de l’Église émergente ?

 

C’est une grande question et pour répondre honnêtement, cet avenir est plein de mystère. Les États-Unis ont une expérience religieuse très différente de celle de la France et du reste de l’Europe, et elle est généralement beaucoup plus positive. L’Église y est donc encore très forte et influente. Cependant cette influence diminue énormément de génération en génération. Nous suivons vraiment la trace d’une grande partie de l’Europe. L’Amérique a une forte tradition de « Renouveaux », de « Réveils ». Je ne sais pas si l’Église émergente pourrait être en première ligne d’un tel réveil, mais elle peut y contribuer en posant de nouvelles questions et en proposant davantage de réponses créatives, en réévaluant la conversation théologique et le ministère. Sur bien des points on pourrait comparer l’Église émergente au mouvement monastique de l’Église primitive – non pas quelque-chose de destiné à tous, mais la proposition d’une voix différente et correctrice par rapport à la grande Église. Après qu’elle ait été déclarée « morte » il y a environ cinq ans, une nouvelle vague de livres et de communautés semble attirer l’attention.

 

14) Dans le contexte de la réflexion théologique américaine, quelle est la réception actuelle de la théologie de Jürgen Moltmann ?

 

Cela concerne presque exclusivement les théologiens et pasteurs formés intellectuellement. Très peu de gens n’ayant pas fréquenté les séminaires en ont entendu parler. Ce qui fait qu’il m’est difficile de parler aux gens du sujet de ma thèse. Il est très lu des théologiens et pasteurs, au-delà de toutes barrières idéologiques.

 

15) Votre thèse de doctorat va être publiée aux éditions Fortress Press. Vous avez précédemment écrit deux livres sur un mode personnel. Vous enseignez la théologie. Vous tenez un blog. Comment communiquez-vous ?

 

Mon cheminement vers le doctorat est parti de mes livres dont les deux premiers visaient plus particulièrement un lectorat populaire. J’adore écrire et explorer l’écriture, et j’essaie d’avancer dans ce domaine. Je pense que la meilleure théologie peut être adaptée à tout niveau de lecteurs. Si nous connaissons bien notre sujet et avons quelque don d’écriture, nous pouvons le communiquer aux gens simples de façon à ce qu’ils comprennent et, dans un autre contexte, nous pouvons communiquer avec les universitaires et les aider à approfondir leur pensée. Je souhaite être capable d’atteindre les deux auditoires – académique et populaire – et cela demande de la pratique.

 

16) Comment envisagez-vous le développement de l’Église transformationnelle au plan international ? Comme votre épouse, Amy, a vécu quelques années en France et que vous êtes maintenant en relation avec Témoins, comment percevez-vous la situation en France ?

 

En fait nous avons tous deux été très surpris d’entendre parler de votre travail car Amy n’était au courant d’aucune recherche du type Église émergente en France. Elle a vécu une expérience dans une paroisse réformée plus traditionnelle à Montauban. Cela dit, c’est une petite église engagée avec la communauté d’une façon qui laisse pointer quelque idéal du type Église émergente. Mon impression est que la France est plutôt une société post-chrétienne et que son histoire religieuse et la philosophie contemporaine laissent la plupart des gens, notamment les jeunes, indifférents à l’engagement religieux. Je crois pourtant qu’il existe une possibilité de renouveau, à la fois parce que les promesses de la laïcité n’ont pas vraiment satisfait les gens et que l’influence musulmane croissante va peut-être les pousser à explorer à nouveaux frais l’héritage chrétien. Je dois cependant confesser mon ignorance et je suis donc tout prêt à recevoir de vous et à apprendre ce que vous faites et ce qui fait écho dans votre contexte.

 

Au niveau international, j’ai entendu parler de petites communautés dans un grand nombre de pays d’Europe et en Australie. Je pense que cela rejoint assez bien ce que l’on a appelé les communautés de base en Amérique latine. Étant donné que les Églises émergentes au sens strict se trouvent d’abord dans les sociétés post-chrétiennes, même s’il existe des modèles similaires dans un contexte mondial, elles sont différentes des Églises émergentes.

 

Interview de Patrick Oden
Questions de Jean Hassenforder
Traduction par Edith Bernard

NOTES

(1)            Depuis plus de dix ans, le groupe de recherche de Témoins partage ses découvertes dans la rubrique : Recherche et innovation. Récemment : « Une autre manière de vivre, de penser et de croire… » ** Voir sur ce site **

(2)            Texte d’orientation, « Hope for the kingdom. Jürgen Moltmann and the emerging church in conversation », a inspiré la réalisation de cette thèse. Il a été immédiatement apprécié par les milieux pentecôtistes : communication en 2008 à la « Society of pentecostal studies », puis article dans le « Journal of Pentecostal Theology ». L’avant-titre est alors : « An emerging pneumatology » (« Une théologie émergente de l’Esprit »). Le texte, disponible sur le web, exprime les affinités et les correspondances entre les aspirations de l’Eglise émergente et la pensée de Jürgen Moltmann dans des termes très accessibles. On pourra consulter ce texte sur le blog de Patrick Oden ** Voir le Blog **

(3)            Pour connaître et apprécier la pensée théologique de Jürgen Moltmann, on pourra consulter la mise en perspective de l’autobiographie de Jürgen Moltmann : « A broad place » : « Une théologie pour notre temps » ** Voir sur ce site **  

         Par ailleurs, un blog : « L’Esprit qui donne la vie » se donne pour but de présenter la pensée théologique de Moltmann à l’intention du grand public francophone ** Voir ce blog ** 

(4)            Sur son blog, Patrick retrace son itinéraire. La thèse de Patrick Oden apparaît comme l’aboutissement de tout un processus : expérience de jeunesse dans des formes d’église émergente, études approfondies de théologie (Wheaton, Ba, 1997), (Fuller, Master in Divinity, 2002), puis une recherche méditative en communion avec la nature et un engagement dans une activité d’écriture, la publication de deux livres : « It’s a dance. Moving with the Holy Spirit » (Barclay Press, 2007) et « How long ? A trek through the wilderness » (Barclay Press, 2011). « It’s a dance. Moving with the Spirit » met en évidence l’œuvre de l’Esprit Saint à travers un récit expérientiel et dialogué. Sa publication a été remarquée et appréciée par des théologiens réputés, et, en particulier par Jürgen Moltmann : « J’ai lu le livre de Patrick Oden avec une admiration croissante. Ce nouveau style de théologie est accueilli avec surprise de chapitre en chapitre. C’est un livre inspiré par la créativité de l’Esprit ». A partir de 2008, à la faculté de théologie de Fuller, Patrick Oden s’engage dans le travail de doctorat qui, au printemps 2013, se termine par la soutenance appréciée de sa thèse : « The transformative church substantiating new models of ecclesiality with the holistic theology of Jürgen Moltmann ». Itinéraire autobiographique de Patrick Oden ** Voir le Blog ** 

Parcours académique ** Voir le Blog **
Blog de Patrick Oden : Ravens ** Voir le Blog ** 

(5)             Située en Californie, Fuller est une communauté universitaire, évangélique, multiconfessionnelle, internationale et multiethnique, qui, au fil des années, a grandi en influence à travers une approche de recherche ouverte. ** Voir la présentation sur Wikipedia **

(6)            Patrick Oden. It’s a dance. Moving with the Spirit. Barclay Press, 2007 (voir note 4). Ce livre a suscité un éloge de la part de nombreuses personnalités, entre autres : Jürgen Moltmann, Eddie Gibbs, Michaël Frost, Carole Spencer…

(7)             « Penser global. Agir local ». Sur Google, recherche avancée, on verra l’apparition et la diffusion de cette parole dans les milieux du développement durable. ** Voir sur Wikipedia **   

(8)            

Moltmann (Jürgen). De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte, 2012. (p. 110)

Emergence d’espaces conviviaux et aspirations contemporaines. Troisième lieu (« Third place ») et nouveaux modes de vie.

Entre la sphère privée et celle du travail, un sociologue américain de la vie urbaine a mis en valeur l’importance du rôle joué par « un troisième lieu » qui est un espace de rencontre où la vie sociale se manifeste sur un mode informel. Aujourd’hui, on note ainsi l’apparition de nouveaux espaces conviviaux dans certaines bibliothèques publiques ou des espaces communs pour fabriquer des choses (maker spaces).Les églises émergentes, qui se développent dans certains pays, s’inscrivent dan un état d’esprit de convivialité qui s’oppose à tout exclusivisme. Comment peut-on interpréter sociologiquement et théologiquement le désir actuel de convivialité ?Par delà ce qui se délite aujourd’hui dans la crise actuelle, économique, sociologique et culturelle, ne doit-on pas rechercher ce qui germe, ce qui commence à apparaître ? Si nous sommes confrontés à une décomposition, perdre de vue les recompositions et les renouvellements, c’est nous enfoncer sans recours.

 Parmi les signes positifs, figure une nouvelle manière d’envisager la vie sociale dans les différents espaces où elle se déploie. Ainsi, un nouveau concept est récemment apparu aux Etats-Unis : le troisième lieu (« third place ») qui peut également être énoncé en français sous le terme de tiers lieu ou troisième place. On pourrait également évoquer un troisième espace (« third space ») ou un troisième milieu. Ce nouveau regard a pour origine les travaux d’un sociologue américain, 

Ray Oldenburg (1), auteur d’un livre : « The great good place » (2)  qui a eu une grande influence. Entre la sphère de la vie privée et celle du travail, Ray Oldenburg met en évidence un  troisième lieu (« third place ») qui est un espace de rencontre où la vie sociale se manifeste sur un mode informel. On trouvera une excellente description de ce troisième milieu dans un article paru sur Wikipedia anglophone (3) : « Les troisièmes lieux sont des « ancres » de la vie en communauté. Ils facilitent et nourrissent une interaction plus créative. Toutes les sociétés ont eu des lieux de rencontre informelle. Ce qui est nouveau à notre époque moderne, c’est la volonté de mettre en œuvre de tels lieux comme une nécessité vitale pour répondre aux besoins sociaux ». 

Effectivement, dans le passé comme encore aujourd’hui, on peut rencontrer des espaces propices aux relations informelles dans des contextes variés en rapport avec les exigences de la vie quotidienne où des loisirs. Les cafés européens figurent parmi ces lieux. L’attention portée à cette fonction par Ray Oldenburg se situe d’ailleurs dans une conjoncture où les changements techniques, comme la domination exercée par l’automobile, ont contrecarré l’exercice des relations humaines. A la même époque, d’autres sociologues américains ont mis l’accent sur le déclin de la vie associative (4). Depuis les publications d’Oldenburg, on note tout particulièrement l’expansion spectaculaire d’internet. Désormais de nombreuses activités peuvent être accomplies à domicile. Mais le désir de relation n’en est pas moins amoindri et il s’exerce autrement, notamment à travers les réseaux sociaux en suscitant par ailleurs des rencontres collectives. On peut également remarquer qu’il se produit une « hybridation » selon laquelle des fonctions différentes peuvent se manifester dans le même environnement. Quoiqu’il en soit, l’inspiration de Ray Oldenburg concernant l’émergence de nouveaux espaces conviviaux en terme de « third place » ou de « third space » reste aujourd’hui une source active d’inspiration.

Quelles sont les caractéristiques de ce troisième « lieu » ?

On peut en citer huit (5) :

° Un lieu neutre : les participants n’ont aucune obligation d’être là. Ils sont absolument libres d’aller et venir ;

° Facilitation sociale : on n’y tient pas compte des statuts sociaux ;

° La conversation comme activité principale ;

° Accessibilité à tous : le « troisième lieu » est ouvert et facilement accessible à tous. Il pourvoit aux besoins de la vie sociale ;

° Habitués et nouveaux venus : si un noyau d’habitués donne le ton, c’est dans un  esprit d’accueil à des nouveaux venus ;

° Tolérance « low profile » : le « troisième lieu » accueille des gens différents ;

° Un mode de relation enjoué : pas d’agressivité. Une attitude empreinte d’humour ;

° Un genre de vie comparable à celui qu’on peut vivre chez soi (« A home away of home »).

 Ce concept de « troisième lieu » a été largement diffusé aux Etats-Unis. Il inspire maintenant des lieux très variés : cafés, centres communautaires, magasins, églises. Il est couramment employé dans les travaux sur la planification urbaine. Et, par ailleurs, il est aussi le fil conducteur des réalisations entreprises dans des institutions qui étaient prédisposées à recevoir cette inspiration. C’est le cas dans un certain nombre de bibliothèques publiques. De plus, celles-ci commencent à développer de nouveaux lieux de participation, comme des espaces communs pour la création et la fabrication d’objets très variés (« maker spaces »). La nouvelle conception des bibliothèques publiques inspirée par l’approche du troisième lieu (« third place library ») commence à se manifester également dans certains pays européens : Royaume-Uni, Pays-Bas, Scandinavie, et à s’y traduire dans la création de nouveaux établissements. En France, en 2010, le concept est mis en valeur dans un  article de Mathilde Servet publié par le Bulletin des Bibliothèques de France (6). Et, depuis, on constate sur le web qu’il attire l’attention de bibliothécaires novateurs (7).

 

La bibliothèque publique, troisième lieu. 

Cette innovation s’inscrit dans une évolution puisque la bibliothèque publique s’est toujours caractérisée par le souci d’offrir un environnement propice aux relations informelles. Des historiens ont mis l’accent sur cette originalité. Ainsi, un historien britannique, Alister Black, considère que la bibliothèque a toujours opéré comme un troisième lieu. « Au côté d’autres établissements de la vie de tous les jours, où l’on peut traîner et se détendre, à l’instar des cafés, librairies, tavernes, lunch clubs et centres communautaires, les bibliothèques ont historiquement témoigné des qualités essentielles propres au  troisième lieu. Elles représentent des endroits neutres, confortables, accessibles, qui favorisent l’interaction, la conversation (dans certains limites) et une ambiance enjouée. Elles sont fréquentées par des « habitués » et font fonction de second chez-soi, soulageant les individus du train-train quotidien, procurant réconfort et distraction ». Certes, on doit rappeler qu’en France, les bibliothèques publiques ont atteint leur maturité plus tardivement que dans d’autres pays. En France, « la bibliothèque, troisième lieu » est véritablement une nouvelle étape. On peut donc saluer les quelques innovations qui commencent à apparaître actuellement (Angoulême, Thionville).

 Mathilde Servet décrit ainsi les caractéristiques de la bibliothèque, « troisième lieu » :

° Un ancrage physique fort.

« A l’heure de la dématérialisation des supports et de l’avènement des bibliothèques numériques, les bibliothèques troisième lieu engagent un réel pari physique. Elles se veulent point d’ancrage de la collectivité… Le découpage spatial permet à plusieurs usages de cohabiter dans un même lieu… il se dégage de ces nouveaux établissements une ambiance stimulante et excitante ».

°   Une vocation sociale affirmée.

« La bibliothèque troisième lieu propose à ses usagers des formes de « vivre ensemble » multiples, un centre convivial propice au bien être. Elles opèrent comme un « espace facebook 3 D »… Elles contribuent à la restauration de l’identité communautaire, du « nous »… Elles permettent l’accès à un premier niveau de rencontres informelles… Le confort physique et humain incite au prolongement du séjour… Pivots de la vie de la collectivité, ces établissements remplissent une mission citoyenne… »

° Une nouvelle approche culturelle.

« En rupture avec une vision élitiste de la culture, la bibliothèque troisième lieu refuse d’être un lieu de prescription du savoir… Au contraire, elles célèbrent les dissonances culturelles, le voisinage des contenus, la diversité des supports culturels… Elle assume le fait que des formes de culture populaires ou commerciales soient représentées en son sein… ».

Bref, la bibliothèque, troisième lieu se situe dans le mouvement de la culture d’aujourd’hui. Elle n’hésite pas à intégrer les apports du dynamisme des centres commerciaux. « On s’interroge (parfois) sur la légitimité de ces nouveaux établissements et on pointe du doigt un consumérisme culturel. Mais on oublie trop souvent que ces établissements sont davantage fondés sur les besoins des usagers et, qu’en leur sein, la démocratisation culturelle a vraiment lieu… ».

 

Des espaces pour la fabrication  et la production.

 Dans une approche voisine, qui allie une dynamique participative et le développement d’un environnement, on assiste aujourd’hui à l’apparition de nouveaux espaces destinés à permettre la fabrication et la production d’objets de genres très différents, dans une ambiance coopérative. Ce sont les « maker spaces ». Comme pour la mise en évidence du « troisième lieu », du troisième espace, ce concept est né aux Etats-Unis et trouve un accueil privilégié au sein  des bibliothèques publiques (8). Il s’agit de promouvoir une co-création : « Offrir les outils qui permettent aux acteurs de produire leurs propres œuvres dans le domaine de l’art, de l’artisanat, de la technologie, de l’information. Ces lieux sont portés par un état d’esprit qui met l’accent sur la créativité et sur une dynamique d’apprentissage à travers une activité d’exploration (« learning by doing »).

Ces espaces :

° Suscitent le jeu et l’exploration ;

° Facilitent un apprentissage informel ;

° Développent un enseignement mutuel « (peer to peer learning ») ;

° Considèrent les gens en terme de partenaires ;

° Développent une culture de la création en opposition avec une culture de la consommation.        

Cette approche commence à être entendue en France. Ainsi un article, écrit par Mathilde Berchon et Véronique Routin et publié sur « internet actu » (9), nous apporte une description détaillée de ce mouvement. « Le mouvement makers est en plein essor… L’éclosion des techshops, des foires, des ateliers, qui sont pour beaucoup dans une logique de développement et d’essaimage du modèle, y participent pleinement… Mais surtout ces lieux s’implantent au cœur d’un écosystème qui favorise leur développement : écoles, musées, start-ups… » Les sous-titres qui balisent cet article nous en donnent l’esprit : « Faire société : des lieux et des enjeux. Reprendre confiance dans la capacité de créer. Transformer, partager : vers une culture open source de la fabrication numérique. Du maker space à la start up ». Ainsi les « maker spaces » témoignent à la fois d’un état d’esprit et de nouveaux modes de relation.

 

Le troisième lieu et les églises émergentes.

D’origine sociologique, la vision du troisième lieu, du troisième espace, nous permet de mieux analyser la réalité sociale, mais aussi de la transformer. Elle est mobilisatrice parce qu’elle porte des valeurs. Elle concerne aussi des contextes différents. Ainsi le troisième lieu est souvent associé à l’approche de l’église émergente. Si l’approche du troisième lieu sur le web francophone rejoint des bibliothèques novatrices, sur le web anglophone, elle s’inscrit dans des contextes divers et on peut établir également un lien entre « third place » et « emerging church ». L’église émergente manifeste ainsi qu’elle veut s’inscrire dans la vie de la société et qu’elle refuse de se cantonner dans une sphère sacralisée, séparée de l’existence quotidienne des gens d’aujourd’hui. Si l’on pense l’urbanisme en terme d’intérêt général, comment ne pas s’interroger sur l’usage des biens immobiliers détenus par les églises ?

Cependant, l’église émergente se caractérise souvent par une offre de tiers milieu, c’est à dire un espace propice aux relations informelles dans un  climat de convivialité, impliquant le respect de chacun dans son cheminement. Ainsi, comme les autres organismes qui s’inscrivent dans la vision du troisième lieu, elles vont développer un environnement correspondant, à même de favoriser l’accueil et le « vivre ensemble ». Ce sera « un espace communautaire dans un ethos semblable à celui du café indépendant avec l’intention explicite de promouvoir une communauté » (10). Ces dispositions témoignent d’une conception de l’église qui se construit dans un univers relationnel où chacun est apprécié et respecté dans son cheminement pouvant trouver ainsi dans un climat inspiré par l’amour, non seulement une aide éventuelle pour dépasser des difficultés, mais un éclairage où un nouveau sens de l’existence peut se révéler.

Une église émergente britannique, se présentant en terme de troisième lieu (11), se définit ainsi : « Nous sommes un groupe de gens engagés dans un voyage spirituel. Nous aspirons à vivre des valeurs comme l’inclusion (« inclusivity ») (au contraire de l’exclusion), l’ouverture, l’honnêteté, et l’amour ». Ici, la vie sociale se développe au delà d’un seul lieu dans des maisons et dans des cafés. Le site correspondant énumère les valeurs fondatrices de cette église : Christ, communauté, justice, service, voyage (« journey »), connection.

Un autre exemple nous est apporté par le témoignage de Philippa Soundy dans un interview mis récemment en ligne sur ce site (12).  Elle nous rapporte un projet mis en route actuellement dans une ville anglaise. L’idée est de connecter le bâtiment d’une ancienne église paroissiale en centre ville « en lieu communautaire, en lieu d’accueil où les chrétiens pourraient rencontrer des gens qui n’ont jamais franchi les portes d’une église. Le projet comprend un café et un lieu pour des évènements artistiques, des bureaux pour les associations d’entraide et de solidarité et un espace spirituel neutre et calme pour la prière et la réflexion. L’isolement est un énorme problème dans notre société et on a grand besoin de « tiers-espaces », des lieux en dehors de la maison et du travail où les gens puissent se rencontrer de façon informelle et nouer des liens. En tant que groupe, nous voulons apprendre à offrir l’hospitalité du Christ où chacun puisse se sentir accepté et aimé ».

Lorsque des églises se présentent en terme de troisième lieu, elles s’écartent d’une conception selon laquelle la communauté se vit dans une séparation tranchée avec le monde extérieur, l’évangélisation ayant pour fonction d’y faire rentrer des gens extérieurs pour ensuite les assimiler. Elles s’emploient au contraire à développer un climat convivial dans lequel les gens peuvent évoluer en étant respectés dans leur cheminement.

Pour comprendre l’orientation des églises émergentes, et tout particulièrement de celles qui se présentent en terme de troisième lieu, on se reportera au livre de 

Dwight Friesen : « The kingdom connected » (13). Cet ouvrage s’appuie sur le nouveau paradigme qui inspire notre compréhension de la société et de la culture nouvelle en train d’apparaître aujourd’hui. Dans les différents domaines de la pensée et de l’activité humaine, une vision globale, systémique, holistique s’impose de plus en plus, caractérisée par la puissance des interrelations. Ainsi, Dwight Friesen nous ouvre une vision nouvelle : « Au plus fort de la modernité, nous regardions aux individus, aux organisations et aux institutions isolées. Aujourd’hui, nous savons que nous nous sommes trompés. Nous voyons, avec une force poignante, que la division et la séparation ne sont pas la vérité la plus profonde de la vie. Au contraire, nous commençons à voir que, sous l’apparence de la division, il y a une connexion encore plus profonde qui ne peut être interrompue. Cette connexion profonde relie ensemble toute l’humanité et même toute la création au sein de son Créateur… Certains appellent cette réalité le « tissu de la vie ». Jésus nous le révèle comme le « Royaume de Dieu ».

Pour comprendre le positionnement actuel des églises, Dwight Friesen nous introduit dans une analyse éclairante sur les formes d’organisation. Il distingue ainsi deux grandes catégories : « bounded sets » et « centered sets » avant de traiter d’une catégorie nouvelle qui résulte de l’approche actuelle : « networked sets ».

Le premier ensemble : « bounded sets » est inspiré par un paradigme qui s’exprime en terme de limites et de barrières. Ainsi, par exemple, on définit avec soin les caractéristiques du chrétien. Puis, à partir de là, on établit une claire distinction entre « chrétien » et « non chrétien ». Il n’y a aucune place entre les deux. L’évangélisation consiste à faire entrer le maximum de gens dans la case chrétienne.Nous sommes ainsi dans un monde binaire où on se concentre essentiellement sur les frontières et le maintien de celles-ci ».

A l’opposé, il existe une autre conception de l’église caractérisée par le paradigme du mouvement vers le centre. La question principale est l’orientation vers le centre. On ne recherche pas l’uniformité. La distance importe peu. Il n’y a pas ici d’exclusion en terme de dedans et de dehors. En terme chrétien, ce qui compte ici, c’est le mouvement vers le Christ dans l’inspiration de l’Esprit Saint.

Dwight Friesen présente un troisième paradigme. Le paradigme en terme de réseau met l’accent sur la rencontre, une rencontre dans le respect d’autrui et un désir de partage. Le paradigme en terme de réseau « reconnaît que le Saint Esprit est la présence vivante qui anime toutes les relations et celui qui donne forme et contenu à nos rencontres en Christ ». Par l’œuvre de l’Esprit, nous vivons à l’image du Christ. Et, d’autre part, nous anticipons la rencontre du Christ dans les gens que nous rencontrons (Mat 25.34-10). Dieu n’est pas un but éloigné vers lequel nous allons. Dieu est la présence vivante avec  laquelle nous cheminons.

A travers cette analyse, on voit bien comment une église émergente peut se situer en terme de troisième lieu. Par ailleurs, sous des formes diverses,  ce désir d’ouverture se manifeste dans beaucoup d’églises.

 

Espaces conviviaux, désir de convivialité et inspiration chrétienne.

On assiste donc aujourd’hui à l’émergence d’espaces conviviaux en terme de « troisième lieu ». La réflexion correspondante ne comporte pas seulement le constat d’un besoin. Elle porte également une dynamique. Et cette dynamique trouve un écho dans certains contextes. L’émergence de ces nouveaux espaces s’inscrit dans une conjoncture. Cette conjoncture est fluctuante, car elle dépend pour une part du climat social. Ainsi la crise économique suscite insécurité et défiance. Mais les grandes tendances de fond dépassent le court terme. Et le désir de convivialité nous paraît être un  mouvement qui s’inscrit dans le long terme.

C’est ce que nous comprenons à la lecture du livre de  Jérémie Rifkin : « Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie » (14). L’empathie nous est présentée comme un germe qui se développe au cours de l’histoire au fur et à mesure que le contexte social devient plus favorable. Et, aujourd’hui, en près d’un  quart de siècle de sondages, on assiste à « une mutation de la conscience humaine qui n’a pas d’équivalent à une autre époque de l’humanité ». On assiste, entre autres, « au basculement rapide des valeurs, du matérialisme rationaliste à l’expression personnelle et à la recherche d’une qualité de vie ». S’il y a donc davantage d’attention portée à l’autre, le désir de convivialité participe à cette évolution. Et, en même temps, le progrès d’une conscience altruiste est indispensable à une époque où le monde est confronté à de grandes menaces. 

 Pour promouvoir une société plus sobre, plus écologique, on a besoin, en regard, de favoriser le développement d’une qualité de vie qui repose notamment sur des relations conviviales. C’est pourquoi des philosophes et des économistes français ont pu écrire un livre sur « la société conviviale à venir » (15). «  Si l’on veut donner corps à la résistance des mouvements de la société civile à l’échelle mondiale, qui veulent garder l’espoir dans l’avenir en proclamant qu’« un autre monde est possible », il faut formuler l’espérance dans un autre langage que celui de l’anticapitalisme… Dans cette voie, je fais le pari, comme le rappelle la citation d’Ivan Illich en exergue de ce livre, que « seul, dans sa fragilité, le verbe peut rassembler la foule des hommes pour que le déferlement de la violence se transforme en reconstruction conviviale » (p 9). Face aux démesures dominantes,  quelles stratégies de transition vers le bien vivre ? Telle est la question majeure posée par Patrick Viveret. Son analyse se termine par la réflexion suivante :

« Dès lors que nous n’avons plus la facilité de contourner la question humaine en la reportant du côté des choses : passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses, il nous faut bien affronter la question du gouvernement des hommes à l’échelle planétaire. C’est fondamentalement, et la question de la démocratie, et, au sens le plus radical du terme, la question de la qualité relationnelle interhumaine, j’ose le mot, de la qualité d’amour de l’humanité qui est en jeu dans la suite de sa propre aventure… Pour que progresse la qualité de conscience de l’humanité, il faut aussi que progresse sa qualité de confiance : un réseau pensant certes, mais aussi un réseau un peu plus… aimant ! » (p 40-41). Au total, les différents auteurs ayant participé à ce livre s’entendent pour souhaiter le développement d’une société plus conviviale : Cette vision se répand puisque tout récemment « Un manifeste convivialiste » vient d’être publié et diffusé.

 

Discerner et reconnaître l’œuvre de l’Esprit.

Ainsi, il y a bien aujourd’hui, sur des registres différents, un désir accru de convivialité (16)

 Et, en même temps, on peut constater l’apparition de pratiques innovantes qui répondent à cette aspiration.

Dans une perspective chrétienne, quel peut être notre regard sur cette évolution ?

Nous sommes d’abord appelés à discerner et à reconnaître l’œuvre de l’Esprit. Elle nous apparaît dans ce qui rapproche les hommes entre eux et suscite chez eux sympathie et communion. 

Jürgen Moltmann (17) exprime bien cette réalité : « L’essence de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration, et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font reconnaître l’accord « général ». « Au commencement était la création » (M Buber) (p 25). « Être vivant signifie exister en relation avec les autres. Vivre, c’est la communication dans la communion » (p 15).

        

Le développement d’espaces conviviaux comme les « bibliothèques troisième lieu » ou les « makers spaces », et bien d’autres, sous des formes moins construites, participent à un désir croissant de convivialité. Bien sûr, les formes sont imparfaites et dépendent de ceux qui les fréquentent ou les animent. C’est un appel pour ceux qui croient que le cœur du message de l’Evangile, c’est l’amour comme Jésus l’affirme et Paul le rappelle. Ce message va bien au delà de la seule convivialité, mais il l’irrigue. 

C’est cet esprit qui inspire l’approche des églises émergentes lorsqu’elles engendrent un climat fraternel. Le développement d’un milieu convivial, favorisant de bonnes relations informelles dans le respect de chacun s’inscrit dans cette approche qui peut se réaliser dans bien d’autres formes (18). La relation est première.

Les espaces conviviaux ne favorisent pas seulement les rapports humains, comme le web, ils sont un lieu d’expression. Les « maker spaces » se caractérisent par une manifestation de créativité. Cette activité humaine prend tout son sens lorsqu’on l’envisage comme une participation à l’œuvre de l’Esprit. Dans un monde troublé, où les perversions, les souffrances et les menaces sont avérées, sachons reconnaître ce qui va vers le bien. La conscience de l’œuvre de l’Esprit nous appelle à en témoigner. A l’horizon, par delà les pesanteurs apparentes, la Pentecôte est une figure chrétienne qui permet d’interpréter et d’éclairer les expressions nouvelles dans leur tréfonds.

Jean Hassenforder 

L’llustration, en tête d’article est une toile “Place d’histoire” de l’artiste coréen Yu Inhu, pour lequel nous publierons prochainement une galerie et une interview.

(1)            Professeur émérite au département de sociologie de l’Université de Pensacola en Floride, sociologue de la vie urbaine, Ray Oldenburg a développé le concept des espaces conviviaux comme « troisième lieu » dans le tissu urbain. Il a publié en ce sens deux livres influents : « The great good place » (1989) et « Celebrating the third place » (2000). ** Voir Sa biographie dans Wikipedia **

(2)            Publié initialement en 1989, le livre : « The great good place » a été plusieurs fois réédité : Oldenburg (Ray). The great good place. Cafes, coffee shops, boookstores, bars, hair salons and other hangouts at the heart of the community (paperback).

(3)            ** Voir Une bonne description et analyse de concept : « Third place » sur Wikipedia anglophone **

(4)            Putnam (Robert D). Bowling alone. The collapse and revival of American community. 2000

(5)            Cf Note (3)   

(6)           ** L’article de fond publié par Mathide Servet dans le bbf ** (2010 N°4) s’est révélé novateur et influent : « La bibliothèque, troisième lieu. Une nouvelle génération d’établissements culturels » 

(7)            La « bibliothèque troisième lieu » est présentée par des bibliothécaires français novateurs sur le web. ** Voir ainsi le blog : innovbibliotheques **. Innovations en bibliothèques municipales. 

(8)            Présentation des « maker spaces » sur le site du Library Journal : ThedigitalShift : « The makings of maker spaces » ** Voir ce site **.

(9)            Le mouvement portant le développement des « maker spaces » est présenté, dans toute sa dimension sociale, par Mathilde Bercher et Véronique Routin sur un blog du journal « Le Monde » : « internet actu » : « Refabriquer la société ». ** Voir ce blog **.

(10)      Steve Collins. Church as « third place » as church. ** Voir l’analyse **

(11)      Third space : ** Voir le site web d’une communauté chrétienne britannique **

(12)      ** Voir sur ce site ** : une interview de Philippa Soundy : « Comment des chrétiens de différentes confessions s’unissent pour créer un espace convivial au service de « l’Autre »

(13)      Friesen (Dwight). The kingdom connected. What the church can learn from facebook, the internet and other networks. Baker , 2001 (emersion). ** Présentation sur ce site **

(14)      Rifkin (Jérémie). Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libèrent, 2011. ** Mise en perspective sur ce site **

(15)     Caillé (Alain), Humbert (Marc), Latouche (Serge), Viveret( Patrick). De la convivialité. Dialogues sur la société conviviale à venir. La Découverte, 2011. Tout récemment, dans le même mouvement de pensée, un « Manifeste convivialiste » vient de paraître : Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance. Editions Le Bord de l’eau, juin 1023. Ce manifeste est présenté sur : Reporterre, ** Voir sur ce site de l’écologie ** . 

(16)  A cet égard, en France, on se heurte à des obstacles spécifiques en raison d’un climat de défiance qui s’est accru au cours des dernières années. Pour changer cette situation, une action à long terme est nécessaire. On se reportera au remarquable travail de Yann Algan : Algan (Yann), Cahuc (Pierre), Zylerberg (André). La fabrique de la défiance. Albin Michel, 2012.  ** Voir sur le blog : Vivre et espérer ** : « Promouvoir la confiance dans une société de défiance »   ** Voir aussi sur ce site ** : « Défiance ou confiance. Quel style de relation ? Quelle société ? » :  Dans le même contexte culturel, en rapport avec une histoire longue, on peut noter également, dans certains milieux, une prédisposition à des étroitesses de vue dans la conception de la laïcité. ** Voir sur ce site ** : « Les rapports entre la politique et le religieux » . ** Voir sur le blog : Vivre et espérer ** (juin 2013), une perspective sur la vie en société inspirée par la pensée théologique de Jürgen Moltmann : « Une vision de la liberté. Comment vivre ensemble entre êtres humains » :   

(17)      Vie et pensée de Jürgen Moltmann à travers son autobiographie : « A broad place ». ** Voir sur ce site ** : « Une théologie pour notre temps » Introduction à la pensée théologique de Jürgen Moltmann ** Voir sur le blog ** : « L’Esprit qui donne la vie » : Les  livres majeurs de Jürgen Moltmann  ont été publiés aux éditions du Cerf. Entre autres : Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988. Les citations mentionnées sont extraites de ce livre.

    (18)    Voir les livres de Michaël Moynagh, un des pionniers de l’Eglise émergente en Grande-Bretagne. ** Récemment sur ce site ** : « Nouvelle éthique sociale. Nouveau genre de vie. Questions pour les églises »  

Emergence d’une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse. En regard du livre de Frédéric Lenoir : « La guérison du monde ».

En regard du livre de Frédéric Lenoir : « La guérison du monde », présenté et mis en perspective dans un précédent article, à partir de données issues de différentes recherches,  cette analyse met en évidence le développement d’un nouveau courant culturel où les gens allient aspirations spirituelles et engagement dans des causes communes. En quoi, les églises classiques sont-elles interpellées par cette nouvelle culture. Comment envisager  en regard de nouvelles expressions de la foi chrétienne ?

 

Plusieurs lignes 

            En ouvrant ce livre, je savais la qualité de son auteur, mais je ne m’attendais pas à y trouver une synthèse aussi accomplie sur les caractéristiques de la crise actuelle et  les voies pour la dépasser. Dans cet espace de recherche sur le site de Témoins, je voudrais récapituler son apport sur une grande question : comment les mentalités évoluent-elles aujourd’hui dans le domaine de la sensibilité religieuse et spirituelle ?

            A plusieurs reprises dans ce livre, Frédéric Lenoir répond à notre questionnement. Il rappelle une donnée fondamentale : « La modernité occidentale a mis l’individu au centre de tout ». Et il distingue « trois grands moments dans la manière dont l’individu issu de la modernité se conçoit et agit par rapport au groupe » (p 285).

            Dans un premier temps, il évoque « l’individu émancipé ». Ce premier moment commence vers la fin du XVIIè siècle avec l’avènement du sujet autonome. Ce processus d’émancipation de l’individu par rapport aux communautés, aux traditions, à la religion, se généralise en Occident à partir du XVIII è siècle et prend la forme de plusieurs révolutions politiques » (p 285). Mais l’autonomie ainsi gagnée s’inscrivait dans de grands idéaux qui inspiraient les comportements. Ainsi « le processus d’émancipation s’inscrit dans un vaste mouvement de croyance au progrès… Malgré les déceptions, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la volonté de changer le monde galvanisait encore des millions d’individus… » (p 286).

            « Mais la révolution culturelle et des mœurs des années 60 a marqué un profond tournant. Elle a favorisé une accélération des libertés individuelles dans le cadre d’une société de consommation exacerbée » (p 286). A partir du milieu des années 70, les individus se sont en majorité centrés sur la satisfaction de leurs besoins. L’auteur cite l’essai de Gilles Lipovetsky : « l’ère du vide ». La centration sur soi engendre un malaise. « L’individualisme contemporain se réduit à un narcissisme ». Dans la phase de « l’individu narcissique », on observe la progression de l’égocentrisme, de l’indifférence aux autres et au monde.

            Cependant, depuis une quinzaine d’années, un nouveau tournant est apparu. C’est une troisième révolution individualiste : celle de «  l’individu global » (p 288). Dans son livre, l’auteur évoque de nombreuses initiatives qui témoignent d’un nouvel état d’esprit. Ces divers mouvements sont révélateurs d’un formidable besoin de sens : Besoin de donner un sens à la vie commune à travers un regain des grands idéaux collectifs ; besoin de redonner du sens à sa vie personnelle à travers un travail sur soi et un questionnement existentiel. Les deux quêtes apparaissent souvent liées » (p 289).

 

            Avec réalisme, Frédéric Lenoir constate que ce courant est encore minoritaire (p 289), mais il grandit.

            A plusieurs reprises sur ce site, nous avons évoqué ce changement de conjoncture à l’échelle internationale. Les enquêtes internationales sur les valeurs menées depuis plusieurs décennies par Ronald Inglehart sous le vocable de « World values survey » (1), ont mis en évidence une évolution plus ou moins rapide des mentalités selon les pays. Le changement s’opère à travers les nouvelles générations. Une tendance générale apparaît : un passage des valeurs « traditionnelles » aux valeurs « matérialistes » rationnelles, puis à celles de qualité de vie et d’expression personnelle impliquant ainsi le recul de « la rationalité instrumentale » (« instrumental rationality »). Parallèlement, dans les pays développés, si la pratique religieuse dans les églises décline, les aspirations spirituelles augmentent. Et, par exemple, de plus en plus de gens répondent positivement à la question : « Vous arrive-t-il de penser au sens et au but de la vie ?

            Une autre approche de recherche a mis en valeur, aux Etats-Unis, à la fin du XXè siècle, l’apparition d’un groupe nouveau dans un paysage où jusque là les enquêtes sociologiques mettaient en évidence deux grandes catégories : « les traditionnels » et les « modernes ». Paul Ray, le chercheur américain qui a mis en évidence l’émergence de cette nouvelle sous-culture, a désigné ceux qu’elle rassemble, en terme de« cultural creatives » (2). « Leurs styles de vie est différent, leur conception du monde est différente, leurs valeurs sont différentes ». Les « créatifs culturels » s’engagent pour l’écologie et le sauvetage de la planète, pour la qualité des relations, la paix et la justice sociale, mais ils s’impliquent dans le développement personnel, la spiritualité et des valeurs comme l’authenticité et l’expression du vécu. Ainsi ils sont tournés à la fois vers l’intérieur d’eux-mêmes (inner-directed) et engagés socialement. Ils font mentir le stéréotype répandu selon lequel il y aurait une opposition entre vie intérieure et activité sociale. Aux Etats-Unis, en 1996, la répartition s’établit ainsi : traditionnalistes : 29% ; modernes : 47% ; créatifs culturels : 24%. Cependant, la croissance de la sous-culture formée par les « créatifs culturels » se poursuit rapidement. En effet, une recherche réalisée en 2008 montre que les « créatifs culturels » sont aujourd’hui plus du tiers de la population américaine (34, 9%) (3).

Mais on constate, en même temps, une évolution analogue dans d’autres pays occidentaux. Une enquête réalisée en 2003 par le Club de Budapest a permis de mettre en évidence la présence de cette sous-culture en France (créatifs culturels : 17% ; altercréatifs 21%) (4).  Et aujourd’hui, des recherches plus récentes mettent en évidence l’existence de cette sous-culture en Europe occidentale et au Japon à des taux élevés entre 33% et 37%. Ce courant est donc en train de progresser et de se répandre rapidement.

            Dans son livre : « Une nouvelle conscience pour un monde en crise » (5),

Jérémie Rifkin met en évidence une évolution des mentalités qui favorise une extension du champ de l’empathie. Il s’appuie notamment sur les résultats des enquêtes que nous venons d’énoncer.

            Ces données mettent en évidence au plan international la progression d’une mentalité nouvelle qui correspond à l’observation de Frédéric Lenoir. Différents mouvements convergent  qui « témoignent d’un formidable besoin de sens : besoin de redonner du sens à sa vie personnelle à travers un  regain des grands idéaux collectifs, besoin de donner du sens à sa vie personnelle à travers un travail sur soi et un questionnement existentiel. Les deux quêtes apparaissent souvent intimement liées » (p 289). Si Frédéric Lenoir reste légitimement prudent en déclarant que l’individualisme narcissique et l’idéologie consumériste tiennent encore largement le haut du pavé en Occident », les données recueillies sur le plan international révèlent cependant la progression rapide d’une sensibilité nouvelle ».

           

            D’autres chercheurs mettent également en valeur ce changement Ainsi, le sociologue Raphaël Liogier vient de publier un livre :

 

 « Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale » (6) et il expose également sa thèse dans un article paru dans un dossier de Sciences Humaines sur « l’évolution des religions » (7). Raphaël Liogier traite du changement qui se manifeste aujourd’hui dans les représentations collectives, dans les « mythes » entendus comme une « histoire ayant pour but d’explorer les mystères du monde, ses origines, son sens, situer les relations entre les hommes et le divin ». A côté du « désir de survivre », du « désir de vivre » qui correspond au « désir de vivre mieux »… l’homme désire « être » ( ). En fonction de figures emblématiques, l’homme construit une image de soi. Le désir d’être est naturellement tendu par le désir d’être encore » qui aboutit au désir d’ « être toujours » qui se manifeste dans « le rapport typiquement humain à la mort et l’idée de la survie de l’âme »… ». Le seul moyen dont dispose l’homme pour exprimer ce désir fondamental est de se raconter ». Ces récits s’inscrivent dans « les grands mythes qui ne sont que les narrations fondamentales à l’intérieur desquelles chaque homme et chaque groupe humain peut raconter sa propre existence, se situer dans une histoire ».

            Dans un monde de plus en plus interconnecté, « les images, les narrations circulent à l’échelle planétaire ». Ainsi, selon Raphaël Liogier, nous vivons à une époque d’une « interdépendance mythique ». Des relations nouvelles s’établissent entre des registres de connaissance jusque là séparés. La « nouvelle scène mythique » inclut ainsi un rapport renouvelé entre le présent et le passé (« hypertradition ») et une entrée dans le champ religieux et spirituel de nouveaux domaines comme la science (« hyperscience ») ou la nature (« hypernature »). Ces interrelations nouvelles induisent des formes et des représentations qui se manifestent  dans des cultures religieuses différentes. Par exemple, une représentation de l’énergie est maintenant évoquée dans des contextes divers. Des  ressemblances s’introduisent si bien qu’ « on peut passer d’une mouvance à l’autre sans changer véritablement de croyances. Une culture nouvelle apparaît alliant « exigence morale de développement durable (le global) et le développement personnel (l’individuel ». C’est ce que Raphaël Liogier appelle « L’individuo-globalisme ».

«  Ce nouveau sol mythique est aujourd’hui quasiment généralisé, au point de s’imposer avec des intensités variables dans l’ensemble du champ religieux et d’infuser l’ensemble de la culture ». Selon le contexte social, culturel et religieux, cette nouvelle sensibilité induit des formes nouvelles. Dans les pays économiquement développés, ce peut être une sorte de « régime de vie spiritualiste à base de bien-être, de créativité et de connaissance de soi ». Dans des contextes de plus grande précarité  économique, « l’individuo-globalisme » est plus volontiers vécu dans l’effervescence collective » ce que l’auteur désigne sous le terme de charismatisme ». Enfin, « en contexte de fragilité identitaire, l’individuo-globalisme peut être l’objet de résistances qui aboutit à des formes de fondamentalisme ». L’approche de Raphaël Liogier s’appuie sur de nombreuses études de cas. Si certaines interprétations peuvent nous paraître parfois contestables, le mouvement d’ensemble qui apparaît ainsi, met en évidence une nouvelle sensibilité religieuse. Le concept d’ « individuo-globalisme » rejoint la mise en valeur par Frédéric Lenoir d’ « une nouvelle figure de l’individu global » en quête de sa « vérité intérieure, du développement de son potentiel personnel, et, en même temps relié au Cosmos et citoyen engagé du monde » (p 289).

 

            Les recherches entreprises dans plusieurs pays abondent dans une mise en évidence de l’évolution des mentalités.

            Ainsi, la nouvelle enquête sur les valeurs des européens effectuée en 2008, met en évidence l’installation d’un nouveau paysage religieux en France (8). Deux nouvelles questions introduites dans l’enquête font apparaître l’apparition d’une population qui « se définit plutôt par une sensibilité religieuse personnelle à distance des institutions traditionnelles ». Ainsi, 47% des français disent « avoir leur propre manière d’être en contact  avec le divin sans avoir besoin des églises ou des services religieux ». Cette attitude se rencontre à la fois dans un sous-groupe de catholiques, pratiquants irréguliers et non pratiquants, et dans un autre ensemble de personnes qui disent ne pas appartenir à une religion, ne se sentent pas religieuses et affirment pourtant avoir leur propre manière d’entrer en contact avec le divin. Une deuxième question mesure une « sensibilité à la spiritualité » identifiée à un « degré d’intérêt pour le sacré et le surnaturel ». 41% des français se disent très ou assez sensibles à la spiritualité et, là aussi, ils se répartissent dans un large éventail d’attitudes. Ces chiffres sont très élevés. En effet, si les deux ensembles ne sont pas exclusifs et se recoupent, les 47% de français qui disent avoir « leur propre manière d’être en contact avec le divin » sont plus nombreux que ceux qui se déclarent catholiques (42%) et quasiment à égalité avec ceux qui déclarent une appartenance religieuse (50%). Nous voici dans un nouveau contexte où s’imposent progressivement de nouveaux comportements exprimés par les sociologues, et notamment par Danièle Hervieu Léger  en terme d’ « autonomie croyante ». Il y a là aussi une relation entre l’individu et le global.

            En Grande- Bretagne, l’évolution va dans le même sens. Dans son livre :

 « Church for every context » (9), à partir de recherches sociologiques, Michaël Moynagh met en évidence une évolution profonde des mentalités qui se manifeste dans une transformation des comportements. Une nouvelle culture apparaît. « Les gens se préoccupent avant tout de la vie quotidienne, la famille, les amis, les aspirations personnelles. La spiritualité s’établit en rapport avec ces préoccupations. Un chercheur britannique, Paul Heelas, a montré un intérêt croissant dans la spiritualité du bien être (« well-being spirituality ». Les pratiques populaires associant le mental, le corps et l’esprit apparaissent comme une éthique en faveur de la vie bonne. La consommation elle-même est orientée par une recherche de sens et s’investit par exemple dans des cadeaux. « La vie immanente inclut le désir de faire le bien »… De plus en plus, les personnes vivent en relation avec d’autres. Les liens intergénérationnels se maintiennent et vont croissant. La technologie contribue de plus en plus à la sociabilité ». En décrivant cette nouvelle manière de vivre, ce nouveau tissu social, Michaël Moynagh n’hésite pas à désigner ce changement en terme d’ « un tournant éthique profond »

 

 Une situation nouvelle qui appelle un débat.

 

            Si on constate aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle sensibilité religieuse et spirituelle, celle-ci s’inscrit dans des changements profonds en cours maintenant depuis des décennies.

 Ainsi, dans son livre : « Le pèlerin et le converti», paru en 1999 (10), la sociologue Danièle  Hervieu-Léger décrit remarquablement les bouleversements en cours dans les mentalités. Elle montre le tournant intervenu à la fin des années 60 et au début des années 70. « L’idée d’une modernité « rationnellement désenchantée » définitivement étrangère à la religion est battue en brèche. On constate désormais une « proliférations des croyances dans des sociétés qui sont aussi, du fait de la rapidité du changement dans tous les domaines, des sociétés soumises à la tension d’une perpétuelle incertitude ». On enregistre « un vif intérêt pour les formes de religiosité associée à l’individualisme moderne ». On passe de « la religion perdue » à « la religion partout » (p 16-17). Ainsi, ce qui, dix ans plus tard, paraît en croissance, ce n’est pas l’effervescence religieuse, mais à partir de celle-ci, l’émergence d’une nouvelle configuration dans laquelle s’allient « un regain des grands idéaux collectifs et le besoin de donner un sens à sa vie personnelle à travers un travail sur soi et un questionnement existentiel », ou, en d’autres termes, « l’individu et le global ».

 

            Pendant des siècles, la religion s’est manifestée à travers des cadres qui, pour une part, s’imposaient aux individus. Aujourd’hui, on perçoit la montée des aspirations spirituelles dans un contexte de liberté. Il y a là une chance et une opportunité pour le christianisme lorsque, par delà des siècles d’une religion hiérarchisée, on en sait l’esprit et le dynamisme originel. Danièle Hervieu-Léger montre bien comment le christianisme est, dans son fondement, bien armé pour s’exprimer dans une affirmation de l’autonomie croyante, puisque, « d’une certaine façon, il a contribué à l’inventer. Cela vient d’abord du judaïsme, une religion qui pense la relation de l’homme à Dieu en terme d’alliance, puisque dans une alliance, par définition, il faut être partenaire. Le christianisme a donné à cette problématique de l’alliance les traits qui sont ceux aujourd’hui de la modernité, c’est à dire une radicale universalité puisque la bonne nouvelle est pour tous les hommes et une radicale individualisation puisque l’alliance implique la conversion du cœur de chacun » (11).

On relira également un des chapitre de son livre : « Le pèlerin et le converti » : « Les communautés sous le règne de l’individualisme religieux ». En effet, elle y traite du lien que l’individualisme religieux du genre mystique ou éthique a entretenu avec la modernité, dans le contexte chrétien, catholique ou protestant. Elle étudie les rapports entre l’individualisme religieux et l’individualisme moderne. Elle montre les formes diverses de la « validation du croire » et elle traite de la « désinstitutionnalisation » du religieux.

            On entendra également la voix d’un  théologien

Claude Geffré, dont la recherche a particulièrement porté sur le message du christianisme dans le contexte d’un  pluralisme religieux (12). « Si je parie pour le christianisme comme religion de l’avenir, c’est parce qu’il y a une réelle complicité entre le christianisme comme religion de l’Evangile et l’humain authentique…  Ce qui fait l’originalité du christianisme parmi les religions du monde, c’est le paradoxe de l’incarnation, l’avènement de Dieu dans l’homme, c’est l’inauguration la plus radicale d’une alliance, d’un pacte d’amitié entre Dieu et l’homme. « Plus Dieu est grand et plus les hommes sont grands ». Jésus dans sa réinterprétation de la religion d’Israël a mis fin à la violence du sacré…Si le christianisme est fidèle à la religion de Jésus, alors il est une religion d’avenir parce qu’il rejoint en tout être l’aspiration à se libérer de toute violence, y compris la violence du sacré ».

 

            Si on se reporte à l’analyse de la culture nouvelle en voie d’émergence dans les termes de la recherche concernant les créatifs culturels, on découvre qu’elle s’éloigne de la culture des « traditionnels » et de la culture des « modernes ». Dans quelle mesure les églises actuelles imprégnées par ces cultures, chacune différemment, sont-elles disposées à accueillir la culture nouvelle ? Dans quelle mesure évoluent-elles pour s’ouvrir aux caractéristiques de cette nouvelle culture : rejet des formes hiérarchiques et dimension participative, importance des rôles féminins, expression personnelle, dimension écologique et holistique, universalisme… ? Les obstacles ne résident pas seulement dans les pratiques institutionnelles, mais également dans les représentations théologiques. Manifestement, dans certains univers chrétiens, on constate, sous des formes différentes, un attachement au passé et un manque d’ouverture aux mentalités actuelles. Chacun pourra, dans son propre contexte, faire l’inventaire de ces résistances.

             En regard, il est important de mettre en évidence les évolutions et les changements en cours

Ainsi le courant de l’Eglise émergente, qui a donné lieu ici à de nombreuses études (13), nous paraît, entre autres et pour une part, une forme de réponse. Dès 2003, un article publié sur un site britannique (14), mettait en valeur une correspondance entre l’église émergente et la nouvelle culture. Beaucoup d’attention est portée à cette question par un pionnier de l’église émergente, Michaël Moynagh, dans son livre récent : « Church for every context ». Lors de la 

journée organisée par Témoins en novembre 2011 autour de la thèse en cours de Gabriel Monet (15), nous avions émis quelques propositions pour un accueil de la culture émergente par les églises (16). Bien sûr, cette culture est encore minoritaire. Si l’église émergente lui correspond, il est naturel qu’elle soit aussi minoritaire. Chaque culture requiert une réponse. Ainsi, on peut voir également que cette culture se répand rapidement. Les églises seraient bien avisées de tenir compte non seulement de la situation actuelle, mais de la prospective.

            Cependant de bons observateurs mettent en évidence combien la culture nouvelle commence à se diffuser, au delà des marges, dans certains univers chrétiens.  

Ainsi Harvey Cox, théologien et sociologue, depuis plusieurs décennies, observateur et acteur sur la scène américaine et plus largement à l’international, décrit un passage qui s’effectue d’un âge de la croyance doctrinale (« age of belief ») à un âge de l’Esprit (« age of the spirit ») (17). « Les gens religieux sont de plus intéressés aujourd’hui par les repères éthiques et les approches spirituelles que par les doctrines. On constate un éloignement grandissant vis à vis de la religion patriarcale et institutionnelle. Longtemps étouffée par les doctrines, les hiérarchies et la fusion désastreuse entre l’Eglise et l’empire romain, la foi, plutôt que la croyance, redevient la qualité qui définit le christianisme ». 

Et, Diana Butler Bass, dans une analyse historique, sociologique et théologique de l’évolution du christianisme aux Etats-Unis, jusque dans les changements de mentalité actuellement en cours, publie un livre : « Christianity after religion » (18) : « Le christianisme après la religion. La fin de l’Eglise et le commencement d’un nouvel éveil spirituel ». Elle inscrit le réveil spirituel (« spiritual awakening) qui se manifeste aujourd’hui dans la lignée des grands réveils américains, tout en montrant son originalité. En effet, cette montée de conscience spirituelle s’inscrit dans un contexte où s’allie dimension personnelle et dimension collective, le contexte que nous avons précédemment évoqué. Elle écrit ainsi : « Voici un nouveau réveil spirituel, en lien avec les autres réveils américains et faisant partie du réseau complexe du renouveau spirituel à travers le monde. Ce renouveau spirituel est en train de remodeler la plupart des religions en mettant l’accent sur des relations, des pratiques et des expériences qui mettent les gens en relation avec une conscience plus profonde d’eux-mêmes, avec leurs voisins, avec la communauté globale et avec Dieu. Cette spiritualité émergente suscite des forces nouvelles en faveur de l’égalité, de la communauté, de l’environnement, de la vie économique et d’une responsabilité mutuelle. Elle ouvre des voies pour de nouvelles formes de compassion vis-à-vis des humains et de la planète. Nous vivons à l’époque d’un grand tournant dans lequel nous avons une opportunité de « metanoia », d’avoir un regard nouveau et de créer un bien commun qui reflète la vision divine (« divine dream ») de réconciliation, paix, dignité et justice. Les chrétiens envisagent cela comme le « Royaume de Dieu » (« reign of God »). Les autres confessions utilisent d’autres termes. Cependant, nous cherchons tous à mettre en œuvre la Règle d’Or comme un chemin de compassion pour renouveler nos communautés et nous sauver du désespoir, de la déshumanisation et de la destruction » (p 259).

            La prise en compte de la culture émergente ne requiert pas seulement une nouvelle organisation de l’église, une nouvelle ecclésiologie. La nouvelle culture rompt avec la culture patriarcale qui a dominé pendant des siècles jusqu’à maintenant. Elle rompt aussi avec la culture de la puissance qui s’est installée depuis plusieurs siècles. La nouvelle culture universaliste, holistique, relationnelle, participative requiert des avancées théologiques profondes. A travers une recherche qui s’est développée au cours des dernières décennies, en phase avec les grandes questions soulevées par l’évolution contemporaine,

Jürgen Moltmann, reconnu comme un des plus grands théologiens de notre époque (19), nous offre des pistes de réflexion pour répondre aux interrogations nouvelles. Ainsi, récusant une opposition tranchée entre transcendance et immanence de Dieu, la pensée de Jürgen Moltmann permet de reconnaître l’œuvre de l’Esprit dans « le besoin  de donner un sens à sa vie personnelle à travers un travail sur soi et un  questionnement éthique ». A travers une théologie de la création qui récuse la domination de l’homme sur la nature, cette pensée éclaire le passage d’une conception du monde « mécaniste » à une conception du monde « organique ». En récusant une représentation de Dieu monolithique et impériale, à travers une théologie renouvelée d’un Dieu trinitaire, communion d’amour, cette pensée débouche sur une mise en valeur de la vie relationnelle : « Vivre, c’est la communication dans la communion ». Dans le mouvement d’une théologie de l’espérance fondée sur la promesse de Dieu et la dynamique de la résurrection du Christ, spiritualité personnelle et engagement dans le monde, vie intérieure et vie commune se rejoignent.

 

            L’humanité est engagée aujourd’hui dans une grande mutation. Différentes approches viennent éclairer ce phénomène. Le livre de Frédéric Lenoir s’inscrit avec originalité dans cette recherche. Remarquablement informé, mais aussi écrit avec un sens pédagogique et un art de l’exposition, il ne se contente pas de susciter la compréhension. Il ouvre également des pistes pour un engagement. Il éclaire ainsi notre recherche pour une vie chrétienne en phase avec les aspirations spirituelles du monde d’aujourd’hui. 

Jean Hassenforder

(1)              ** Voir le site de « World values survey » ** 

(2)               Ray Paul), Anderson (Sherry) L’émergence des créatifs culturels. Editions Yves Michel, 2001

(3)               Données sur la croissance de la mouvance des créatifs culturels sur : ** Voir sur Wikipédia **  

(4)               Association pour la biodiversité culturelle. Les créatifs culturels en France. Editions Yves Michel, 2007. **Voir la mise en perspective sur ce site ** « Les créatifs culturels. Un courant émergent dans la société française » :

(5)               Rifkin (Jérémie). Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libèrent, 2011. ** Voir sur ce site ** « Vers une civilisation de l’empathie. A propos du livre de Jérémie Rifkin. Apports, questionnement et enjeux » 

(6)               Liogier (Raphaël). Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? Armand Colin, 2012.

(7)               Liogier (Raphaël). La nouvelle religion du monde. Les grands dossiers de Sciences Humaines, N°19, janvier-février 2013, p 16-20. Les citations relèvent de cet article.

(8)               Bréchon (Pierre), Tchernia Jean-François) dir. La France à travers ses valeurs. Armand Colin, 2009. ** Voir sur ce site ** : « L’émergence d’un nouveau paysage religieux en France. Croire sans appartenir ».

(9)               Moynagh (Michaël). Church for every context. Introduction to theology and practice. SCM Press, 2012. ** Voir sur ce site ** « Nouvelle éthique sociale. Nouveau genre de vie. Questions pour les églises ».

(10)           Hervieu-Léger (Danièle). Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Flammarion, 1999 (aujourd’hui en livre de poche).

(11)           Citation empruntée à une interview de Danièle Hervieu-Léger ** Voir sur ce site ** : « L’autonomie croyante.  Questions pour les églises » 

(12)           Geffré (Claude). Le christianisme comme religion de l’Evangile. Cerf, 2012. Citation, p 62. « L’œuvre de Claude Geffré fait autorité en théologie des religions et plus particulièrement en théologie du pluralisme religieux. Dans le prolongement de ses recherches sur l’interreligieux et son évaluation positive du pluralisme religieux, l’auteur rassemble ici un certain nombre d’écrits antérieurs qui tendent à manifester l’originalité du christianisme comme religion de l’Evangile dans le concert des religions du monde ». (couverture)

(13)          ** Voir sur ce site ** : « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherches »

(14)           Article de Chris Vermeulen sur le site : emergingchurch. info. ** Voir sur ce site ** : « une nouvelle culture est à accueillir » : 

(15)           ** Voir sur ce site ** « Compte-rendu de la rencontre du 11 novembre 2011 » par Françoise Rontard.

(16)           « Une approche sociologique de l’Eglise émergente » par Jean Hassenforder ** Voir sur ce site ** 

(17)           Cox (Harvey. The future of faith. Harper one, 2009. Sur ce site, mise en perspective : « Quel horizon pour la foi chrétienne » ** Voir sur ce site ** 

(18)           Bass (Diana Butler).  Christianity after religion. The end of church and the birth of a new spiritual awakening. Harper One, 2012. ** Voir sur ce site ** : « La montée d’une nouvelle conscience spirituelle » 

(19)           La vie et l’œuvre de Jürgen Moltmann à travers son autobiographie : « The broad place » : « Une théologie pour notre temps » ** Voir  sur le blog **  Jürgen Moltmann est l’auteur de nombreux livres, souvent traduit en français aux éditions du Cerf. En vue de rendre accessible la pensée de Jürgen Moltmann  à un vaste public, un blog : « L’Esprit qui donne la vie » ** Voir le blog **:  Un livre récent : « L’avenir de Dieu pour l’humanité et pour la terre d’après Jürgen Moltmann : « Sun of righteousness, arise ! God’s future for humanity and the earth » ** Voir sur le blog ** 

Un monde en mutation. La guérison du monde, selon Frédéric Lenoir.

Dans ce livre : « La guérison du monde », Frédéric Lenoir analyse la crise actuelle du monde considéré comme un « organisme complexe et qui, plus est, atteint de nombreux maux ». Face à cette « crise systémique », il faut à la fois connaître la nature du mal et pointer les ressources dont nous disposons pour la surmonter. Le livre s’ordonne ainsi en deux grandes parties : « la fin d’un monde ; l’aube d’une renaissance ».

En regard de cette analyse, un deuxième article présentera ce nouveau courant à partir de données empruntées à différentes recherches. En quoi les églises sont-elles interpellées par cette nouvelle culture ? Comment envisager en regard de nouvelles expressions de la foi chrétienne ?  

La crise économique sème le trouble et l’inquiétude. Elle perturbe et endommage la vie de beaucoup de gens. Mais nous nous rendons compte qu’elle s’inscrit dans un désordre plus général : le bouleversement des équilibres naturels. Et, d’autre part, nous percevons combien la société et la culture changent rapidement. Nous sommes engagés dans une grande mutation. Pour avancer, nous avons besoin d’y voir plus clair, de comprendre l’évolution en cours, d’en percevoir les enjeux, et, pour cela, de faire appel à des personnalités qui puissent nous apporter une analyse et parfois davantage : une vision.

Dans cette recherche, le récent livre de Frédéric Lenoir : « La guérison du monde » (1) nous apporte un éclairage particulièrement utile qui rejoint et confirme d’autres contributions que nous avons précédemment mises en évidence et qui apporte aussi des éléments nouveaux venant prendre place dans le puzzle de notre questionnement. Bien écrit, pédagogique dans son déroulement et son exposition, remarquablement informé, ce livre intervient en complément d’autres analyses économiques ou sociologiques pour apporter un éclairage sur les voies nouvelles qui s’ouvrent à la conscience humaine dans l’évolution de la culture, de la spiritualité, de la religion. Ce livre, très accessible mais aussi très dense, ne se prête pas facilement à une présentation synthétique. En envisageant de mettre par la suite en perspective tel ou tel aspect de cette réflexion, nous voulons ici présenter l’économie générale de cet ouvrage pour en souligner l’importance et la fécondité.

Tout d’abord, quelle est l’intention de Frédéric Lenoir ? A juste raison, il voit dans la crise actuelle, « un symptôme de déséquilibres beaucoup plus profonds » (p 11). Et, en particulier, il fait allusion à la crise écologique qui est une donnée fondamentale. Nous avons besoin d’une vue d’ensemble. « Il convient de considérer le monde pour ce qu’il est : un organisme complexe et qui, plus est, atteint de nombreux maux. La crise que nous traversons est systémique. Elle « fait système » et il est impossible d’isoler les problèmes les uns des autres ou d’en ignorer les causes profondes et intriquées. Pour guérir le monde, il faut donc tout à la fois connaître la véritable nature de son mal et pointer les ressources dont nous disposons pour le surmonter… » (p 12).

La fin d’un monde.

Le livre s’ordonne ainsi en deux grandes parties : « La fin d’un monde ; l’aube d’une renaissance ».

La première partie propose un diagnostic de la maladie qui affecte notre monde : secteur par secteur, mais aussi de manière transversale en essayant de comprendre ce qui relie toutes les crises sectorielles entre elles » (p 12).

 L’auteur évoque ensuite les grandes transformations en cours et l’impact qu’elles ont sur les représentations et les comportements. Il inscrit la mutation actuelle  dans une histoire de longue durée qui lui permet d’en souligner l’originalité. « L’accélération du temps vécu et le rétrécissement de l’espace qui en résulte constituent deux paramètres, parmi d’autres, d’une mutation anthropologique et sociale, aussi importante à mes yeux  que le passage, il y a environ douze  mille ans, du paléolithique au néolithique, quand l’être humain a quitté un mode de vie nomade pour se sédentariser… » (p 13). C’est à partir de ce tournant que se sont constitués les cités, les royaumes, les civilisations. Mais les modèles sociaux  hérités de cette révolution du néolithique apparaissent aujourd’hui  comme destructeurs : « coupure de l’homme et de la nature, domination de l’homme sur la femme, absolutisation des cultures et des religions ».

Les trois premiers chapitres dressent un bilan de la situation actuelle en résultante des changements récents ou plus lointains : « Des bouleversements inédits ; un nouveau tournant axial de l’histoire humaine ; les symptômes d’un monde malade ». Dans un quatrième chapitre, Frédéric Lenoir nous invite à changer de logique : « La fuite en avant est impossible. Le retour en arrière est illusoire ». L’auteur en appelle à une « révolution de la conscience humaine » dont il perçoit actuellement les prémices. « Sans un changement de soi, aucun changement du monde ne sera possible. Sans une révolution de la conscience de chacun, aucune révolution globale n’est à espérer. La modernité a mis l’individu au centre de tout. 

C’est donc aujourd’hui sur lui, plus que sur les institutions et les superstructures, que repose l’enjeu de la guérison du monde. Comme Gandhi l’a si bien exprimé : « Soyez le changement que vous voulez dans le monde » (p 15).

L’aube d’une renaissance.

Comment susciter des transformations sensibles dans le monde d’aujourd’hui ? Frédéric Lenoir met d’abord en évidence des « voies et expériences de guérison ».

Voies et expériences de guérison.

« Le processus de guérison du monde a un caractère holistique prononcé. Il inclut la guérison de notre planète meurtrie, celle de notre humanité malade d’injustices de toutes sortes. Elle englobe aussi la guérison de notre être, de notre personne. C’est dans l’articulation entre ces trois guérisons que nous pourrons mieux saisir les perspectives écologiques, sociales et intimes de ce que certains auteurs appellent le « réenchantement du monde », ou plutôt, selon Frédéric Lenoir, le « réenchantement de notre relation au monde » (p 119).

L’auteur nous présente des expériences significatives au service de la terre (La « démocratie de la terre » de Vandana Shiva ; la « ferme de Sekem » d’Ibrahim Abouleish ou l’agroécologie de Pierre Rabbi…) et d’autres au service de l’humanité (monnaies complémentaires et alternatives ; commerce équitable/alter eco ; finance solidaire/Muhammed Yunus et Maria Nowak ; taxe Tobin ; vitalité de la société civile mondiale ;

>Patrick Viveret et les dialogues en humanité ; voie non violente de Nelson Mandela et de Desmond Tutu ; diplomatie de la paix de la communauté de Sant’Egidio).

Frédéric Lenoir esquisse ensuite une présentation des pratiques et des courants de pensée qui se décrivent en terme de développement personnel en caractérisant celui-ci comme une « dynamique de sens (sur le plan des significations de la vie) et une dynamique de l’existence (sur le plan de la mise en cohérence) ». En quelques pages particulièrement bien venues, il aborde les problèmes thérapeutiques. « Aujourd’hui, la médecine occidentale prend en charge les symptômes et s’interdit de remonter aux causes premières. « L’homme se guérit comme l’automobile se répare, mais l’homme n’est pas une machine… » (p 160). En regard, Frédéric Lenoir nous présente deux itinéraires exemplaires de médecins qui sont allés au delà de leur compétence scientifique classique pour adopter une approche holistique de la maladie et de la guérison : David Servan-Schreiber et Thierry Janssen. Il met en valeur un recours croissant aux médecines complémentaires et aux médecines orientales. « Trois aspects me semblent importants dans cette optique : un regard holistique posé sur la personne ; une participation de la personne à son propre processus de guérison ; une ouverture résolue au pluralisme culturel » (p 165).

Une redécouverte des valeurs universelles.

« Aucune communauté humaine n’est viable sans un solide consensus sur un certain nombre de valeurs partagées. C’est aussi vrai d’un couple, que d’un clan, d’un parti, d’une nation ou d’une civilisation… Comme son nom l’indique, une valeur exprime « ce qui vaut ». Les valeurs manifestent donc ce qui est essentiel et non négociables chez un individu ou un groupe d’individus » (p 170). Dans son unification actuelle, l’humanité a besoin de pouvoir s’appuyer sur des valeurs communes.  Et il nous faut d’autre part compenser les méfaits d’une « occidentalisation du monde dominée par une logique mécaniste et financière » (p 169). « Il s’agit donc de construire ensemble une civilisation globale fondée sur d’autres valeurs que la seule logique marchande. Une des tâches les plus importantes à mes yeux, pour donner un fondement solide à cette nouvelle civilisation planétaire, consiste donc à reformuler des valeurs universelles à travers un dialogue des cultures » ( p 169).

Dans un chapitre sur « la redécouverte des valeurs universelles », Frédéric Lenoir apporte une belle contribution à cette entreprise. Ainsi, se démarquant d’un relativisme assez répandu, l’auteur nous dit avoir pu « observer à travers les grandes civilisations humaines la permanence ou la rémanence de certaines valeurs fondamentales ». Il en relève six : « la vérité, la justice, le respect, la liberté, l’amour, et la beauté » et il nous décrit comment ces valeurs sont perçues et vécues dans les principales cultures du monde.

Ces passages, qui s’appuient sur la vaste culture de leur auteur, sont particulièrement riches de sens et apprennent beaucoup. Cependant, Frédéric Lenoir évite le piège de l’unanimisme. Il met également en évidence les différences entre les cultures. « Les valeurs ne sont pas formulées de la même façon selon les cultures et les différences sont tout aussi importantes à souligner que les convergences. La hiérarchie entre les valeurs n’est pas non plus la même dans les différentes aires de civilisation » (p 171). Ainsi « la problématique de la liberté est particulière, car elle est le principal vecteur de la modernité. Avec l’émergence en Europe, à partir du XVIIè siècle, du « sujet autonome », c’est toute une conception des libertés individuelles qui va submerger l’Occident et donner naissance aux droits de l’homme comme principes universels » ( p 191).

>Après avoir évoqué la conception traditionnelle de la liberté au sein des différentes cultures, l’auteur revient à l’affirmation massive de la liberté dans l’aire occidentale. C’est sous l’angle de l’autonomie du Sujet, de l’émancipation de l’individu à l’égard du groupe, du refus le l’arbitraire que s’est développée la thématique de la liberté en Occident » (p 201). Cette dynamique rencontre des oppositions ou des réserves dans d’autres aires culturelles qui attachent davantage d’importance au groupe, à la communauté, à la tradition. En analysant la « Déclaration universelle des droits de l’homme » rédigée en 1948 sous l’égide de l’Unesco, Frédéric Lenoir note qu’elle dépasse le cadre le la liberté pour mettre en avant d’autres valeurs comme la justice, le respect, la fraternité.

« Ce lien entre liberté, égalité et fraternité est capital, car la principale critique que l’on peut adresser à l’Occident moderne, c’est d’avoir oublié l’idéal de fraternité en se concentrant aussi exclusivement tantôt sur les questions d’égalité, tantôt sur les libertés individuelles ».   (p 226). « Ce n’est pas l’individualisme contemporain qui peut être posé en modèle de civilisation » (p 233). Et, dans une perspective plus large, « ce qui pourrait contribuer à débloquer l’opposition radicale entre tradition et modernité, c’est une compréhension plus large de la liberté incluant sa dimension holistique et spirituelle et une « rejonction » entre liberté et fraternité » (p 229). L’auteur esquisse une réflexion en ce domaine en mettant en valeur l’humanisme de la Renaissance qui était profondément enraciné dans une vision spirituelle. « Dans la vision humaniste de la Renaissance, l’individu ne peut s’exprimer pleinement en tant qu’homme, réaliser son potentiel personnel que s’il demeure relié au cosmos et aux êtres humains » (p 232). De fait, cette approche s’inscrit dans une conception du monde qui a été ébranlée par la suite. Aujourd’hui, face aux effets destructeurs d’une certaine approche idéologique, la question de la représentation du monde est à nouveau posée.

Réenchanter le monde

Frédéric Lenoir aborde cette question dans un chapitre intitulé : « Réenchantement du monde ». Ici, depuis longtemps, notre réflexion rejoint la sienne et nous pensons y revenir d’une manière plus approfondie. Ce thème nous paraît central, car avec l’auteur, nous pensons que « l’une des clés qui peut nous aider à entrevoir l’explication de la crise socio-anthropologique et écologique planétaire est la différence qui existe dans notre rapport au monde entre la conception « mécaniste » et la conception « organique » que nous en avons » (p 239).

Qu’est ce que la conception mécaniste et quelles en sont les conséquences ? « La vision mécaniste ne se contente pas de considérer toutes les réalités comme objectivables… Elle affirme que cette entreprise d’objectivation, autrement dit de quantification, cette mise en équation, est la seule voie permettant d’accéder aux significations de la réalité ».

Mais cette méthode, issue notamment de la pensée de René Descartes, « offre une vision philosophique bien réductrice du réel. L’univers devient un champ de forces et de mouvements relevant de la mécanique et l’être humain se réduit à l’individualisme utilitaire… » (p 240). La plupart des problèmes évoqués dans ce livre résultent d’une vision mécaniste du monde et de son application dans les différents champs de l’activité humaine. Ainsi, « la crise environnementale en est l’expression la plus frappante. On a oublié que la Terre est un organisme vivant, reposant sur des équilibres extrêmement subtils que l’on a violenté à des fins productivistes… Dans le domaine médical, l’attrait de plus en plus marqué pour les approches orientales et complémentaires n’illustre-t-il pas l’impasse d’un certain réductionnisme qui tend à réduire la personne malade à une machine corporelle déréglée avec ses pannes à réparer et ses pièces à changer… Et la crise religieuse planétaire que l’on observe n’est-elle pas elle-même le symptôme de l’essor du réductionnisme dans la compréhension du sacré, du rituel et du spirituel… » (p 240).

Face à la conception mécaniste, philosophie dominante en Occident depuis deux siècles, « il existe un grand courant philosophique transversal, des grecs aux romantiques en Occident, en passant par l’Inde, la Chine, le bouddhisme, le chamanisme, la mystique juive et musulmane qui offre un tout autre regard sur le réel » (p 241). Pour ce courant de pensée, auquel adhère Frédéric Lenoir, « la réalité n’est pas une machine, elle est essentiellement un organisme » (p 241). L’auteur décline les formes successives dans lesquelles le courant de pensée organique s’est manifesté.

Ainsi décrit-il la « sympathie universelle » selon laquelle « le monde qui nous entoure est pénétré en tous ses lieux par un principe de cohésion, de mouvement et de vie », conception répandue dans la sagesse de l’antiquité gréco-romaine, mais aussi dans d’autres sagesses : indiennes, chinoises, africaines, amérindiennes (p 240-243).            

Puis, face à la logique mécanique qui s’est développée en Occident, à la fin du XVIIIè siècle, un vaste courant

philosophique et artistique visant à renouer avec une conception organique de la nature : le Romantisme, est apparu. Dans cette mouvance, la « Naturphilosophie » est la science des romantiques allemands, une manifestation de l’alternative au scientisme. On y évoque « l’Ame du monde » (l’« anima mundi » des Anciens). C’est un concept qui permet de dépasser le dualisme cartésien entre objet et sujet, transcendance et immanence. « Il fait aussi écho, dans

un nouveau contexte, à la présence divine (Shekina) dans le judaïsme et aux énergies divines dans le christianisme… » (p 246). Dans la même approche, le « transcendantalisme » américain (H D Thoreau, R W Emerson, W Whitman) articule le plus souvent quête spirituelle, vision cosmique et humanisme. La  contre culture américaine des années 60 ira puiser dans ces ressources, ainsi que dans la culture de l’Orient.

Plus récemment, mais depuis plusieurs décennies, des transformations interviennent au cœur même de la science.

« La science et le regard philosophique qui l’accompagne ont été totalement bouleversé au cours du XXè siècle, rendant caduque la vision réductionniste et mécaniste du réel » (p 253). L’émergence, entre le dernier tiers du XIXè et le premier tiers du XXè siècle, des géométries non euclidiennes, des relativités restreintes et générales, de la mécanique quantique, de la thermodynamique du non-linéaire, des mathématiques non standard, etc, a conduit à un changement majeur touchant la plupart des grandes disciplines. Il a abouti à la déconstruction de l’appareil conceptuel de la science moderne hérité du paradigme mécaniste et réductionniste cartésien » (p 255). La révolution intervenue en physique à la suite de l’apparition et du développement de la mécanique quantique entraîne une révolution conceptuelle qui transforme notre conception du monde et se manifeste en termes philosophiques. Elle encourage la « trandisciplinarité ». Frédéric Lenoir expose comment les pensées ont cheminé et se sont rencontrées.

Se transformer soi-même pour changer le monde.

Cet ouvrage se conclut par un chapitre : ” Se transformer pour changer le monde. Cette affirmation est explicite et compréhensible. Frédéric Lenoir nous fait part de sa conviction en l’accompagnant d’une argumentation convaincante : « C’est quand la pensée, le cœur, les attitudes auront changés que le monde changera » (p 268). Et il dénonce « trois poisons » qui intoxiquent littéralement l’esprit humain.  “Ces poisons ne sont pas nés de la modernité ; Ils ont toujours été à l’origine des problèmes auxquels ont du faire face les sociétés humaines. Cependant, le contexte de l’hyper-modernité et de la globalisation les rend encore plus virulents, plus destructeurs. Bientôt peut-être annihilateurs. Ces trois poisons sont la convoitise, le découragement qui débouche sur l’indifférence passive, et la peur  (p 269). En réponse, trois sous-chapitres : De la convoitise à la sobriété heureuse ; du découragement à l’engagement ; de la peur à l’amour.

Puisque l’affirmation de l’individu est au cœur de la société moderne, on peut s’interroger sur la manière dont elle s’exerce. Frédéric Lenoir nous montre une évolution dans la manifestation de l’autonomie en distinguant trois phases successives : l’individu émancipé, l’individu narcissique et l’individu global. « Dans cette dernière phase, nous assistons depuis une quinzaine d’années à la naissance d’une troisième révolution individualiste ». Différents mouvements convergents qui témoignent d’« un formidable besoin de sens : besoin de redonner du sens à la vie commune à travers un regain des grands idéaux collectifs, besoin de donner du sens à sa vie personnelle à travers un travail sur soi et un questionnement existentiel. Les deux quêtes apparaissent souvent intimement liées » (p 289). Frédéric Lenoir appelle à un nécessaire rééquilibrage : « De l’extériorité à l’intériorité. Du cerveau gauche au cerveau droit. Du masculin au féminin ».

Frédéric Lenoir envisage la guérison du monde comme « un processus dans lequel il faut résolument s’engager pour inverser la pente actuelle qui nous conduit au désastre ». « Un chemin long et exigeant, mais réaliste. Il suffit de le savoir, de le vouloir et de se mettre en route, chacun à son niveau. Tel est l’objectif de ce livre : montrer qu’un autre état du monde est envisageable, que les logiques mortifères qui dominent encore ne sont pas inéluctables, qu’un chemin de guérison est possible » (p 306). 

 Ayant déjà suivi sur ce site certaines pistes évoquées par l’auteur, nous nous trouvons en familiarité de pensée avec lui et nous apprécions particulièrement les éclairages originaux qu’il nous apporte dans plusieurs chapitres comme « une redécouverte des valeurs universelles » ou « réenchanter le monde ». Remarquablement informé, bien écrit, très accessible, ce livre est en voie de mettre ces idées à la portée d’un grand public. Cette parution nous paraît un événement très positif.

 Jean Hassenforder

(1)       (1)   Lenoir (Frédéric). La guérison du monde. Fayard, 2012. Frédéric Lenoir, docteur en sciences sociales, philosophe et écrivain, auteur de nombreux livres, est directeur du «Monde des religions ».  ** On trouvera un aperçu de son parcours surWikipédia ** . 

« Les métamorphoses de Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale » ** Voir l’article **

      « Le Christ philosophe » * Voir l’article **

 

 

 

 

 La mise en perspective de  « la guérison du monde » assortie d’un commentaire est parue au départ sur le blog : « Vivre et espérer » ** Voir ce blog **

Dans une approche de dialogue, à partir de différentes recherches,  nous présenterons en regard, dans un prochain  article, le nouveau courant culturel où les gens allient aspirations spirituelles et engagement dans de grandes causes communes. En quoi les églises classiques sont-elles interpellées par cette nouvelle culture ? Comment envisager en regard de nouvelles expressions de la foi chrétienne ?

Nouvelle éthique sociale. Nouveau genre de vie. Questions pour les églises.

Dans son nouveau livre : « Church for every context », Michael Moynagh apporte des éclairages théologiques, sociologiques et pastoraux autour du progrès des nouvelles communautés chrétiennes  (Fresh expressions) en Grande-Bretagne. Quel est le nouveau paysage social et culturel et en quoi appelle-t-il une nouvelle manière de faire église ?

 

          Dans une perspective historique et sociologique, experts et observateurs s’entendent pour constater la mutation actuelle de la vie sociale. Ce thème est abordé par  Michael Moynagh dans son nouveau livre : « Church for every context » (1). On sait combien cette personnalité a joué un rôle pionnier dans la promotion de l’Eglise émergente en Grande-Bretagne (2). Expert en prospective, il a attiré l’attention sur l’écart croissant entre les églises classiques et l’évolution des mentalités. Il a mis en valeur les innovations qui se développent pour répondre à ce déphasage. Pasteur et théologien, il a contribué à la prise de conscience de l’Eglise anglicane qui a su prendre la mesure de la situation en développant un concept d’« économie mixte » qui reconnaît église classique et église émergente en thème de parité. En conséquence, depuis quelques années en Grande-Bretagne, on assiste à un vaste essor de communautés nouvelles : les « fresh expressions ».

         Aujourd’hui, dans ce livre : « Church for every context », Michael Moynagh nous propose une première synthèse qui comprend à la fois un bilan des nouvelles pratiques et une réflexion théologique. Cet ouvrage a reçu un accueil enthousiaste des personnalités engagées dans cette approche. Ainsi Stuart Murray Williams (3) écrit à ce sujet : « Michael Moynagh a produit un livre remarquable qui va devenir un texte de référence sur les « fresh expressions » et les églises émergentes qui sont en train d’explorer des pratiques nouvelles pour opérer contextuellement dans une culture en changement. Vaste dans son champ, interdisciplinaire dans son approche, fruit d’une recherche approfondie, clairement écrit et argumenté, ce livre a une valeur incomparable aussi bien pour les praticiens que pour les chercheurs ».

         Les différentes facettes de ce livre méritent chacune une prise en compte. Dans ce texte, nous nous attachons au chapitre consacré à la sociologie.

Perspectives sociologiques

         Dans ce chapitre, Michael Moynagh analyse l’écart qui s’est creusé entre les églises et une société en transformation. Il conjugue trois approches : le débat sur la sécularisation, les discussions autour de la recherche de l’expression personnelle dans une culture post-matérialiste et les écrits de Manuel Castells sur le développement d’une société en réseau. Le chapitre s’ordonne ainsi en trois parties : le tournant ecclésial, le tournant éthique, le tournant social et économique.

         Moynagh  résume le premier tournant en ces termes : « L’église est poussée vers le bord de la société. Cette situation reflète l’échec de l’église pour s’adapter aux changements sociaux. L’église s’est de plus en plus limitée dans sa pertinence, son ouverture et son organisation ». L’apport de l’Eglise anglicane, dans son approche : l’Eglise en forme de mission (« Mission-shaped Church ») (4), « peut être  envisagé comme une hypothèse : Que Dieu va utiliser les nouvelles églises contextuelles pour aider l’église à devenir plus pertinente et plus ouverte, puisque ce mouvement prend forme dans tous les milieux de vie » (p 82).

         Et de même, en s’inspirant de Manuel Castells, il met en évidence le développement d’une nouvelle forme sociale : la société en réseau (« Network society »). Le monde nouveau a pour origine trois processus différents qui ont commencé à la fin des années 60 et au début des années70 : la révolution des technologies de l’information, la crise de structure économique et le développement d’un mouvement social et culturel orienté vers la promotion des idées libertaires, des droits de l’homme, du féminisme et de l’écologie. Dans la société en réseau, on passe d’une production de masse standardisée à la recherche d’une économie adaptée à des besoins individualisés. Les différents lieux s’interconnectent à travers un ensemble de flux (« space of flows »). De plus en plus, les réseaux deviennent le mode d’organisation préféré dans la plupart des sphères de la vie. Bien entendu, ces transformations interpellent les églises puisqu’elles se sont historiquement constituées sur un mode territorial.

Ces transformations induisent le développement de nouvelles formes d’église et permettent une interconnection (5). « La multiplication des réseaux induit le développement de la conversation dans la société et cette conversation donne naissance à des processus émergents. Ces processus engendrent un contexte culturel nouveau » (p 94).

Une nouvelle éthique sociale.

 

         De plus en plus, les gens désirent vivre, non plus selon des normes imposées de l’extérieur, mais dans le mouvement de leurs expériences subjectives. Ce sont leurs besoins, leurs désirs, leurs capacités et leurs relations qui deviennent le premier cadre de référence (p 82). « C’est une nouvelle compréhension de ce qui est jugé bon…Les gens ont leurs propres manières d’accomplir leur humanité. Chaque personne est appelée à vivre ce qui est vrai pour elle… Plutôt que de se conformer à un modèle imposé par la société, la génération précédente, la religion ou l’autorité politique, les individus recherchent la possibilité d’exprimer une personnalité authentique, étant admis que cela ne doit pas faire de mal à d’autres » (p 89).

         Cette tendance a été particulièrement décrite et étudiée par le philosophe et historien, Charles Taylor dans un livre traduit en français sous le titre : « L’âge séculier »(6) et dans lequel un chapitre entier est consacré à « l’âge de l’authenticité » (p 807-860). « En plus de l’individualisme moral, spirituel se répand désormais « un individualisme expressif ». L’expressivisme est une invention de la période romantique à la fin du XVIIIè siècle. Mais ce qui est nouveau est que ce type d’orientation de soi semble être devenu un phénomène de masse… Ce changement à grande échelle des acceptions générales du bien exige une nouvelle conception du bien… » (p 807-809).

         Cette évolution des mentalités n’est pas limitée à un groupe de pays. Comme le montrent les enquêtes réalisées à l’échelle internationale par Ronald Inglehart (7), il y a aujourd’hui une tendance internationale dans laquelle les valeurs de survie reculent au profit des valeurs d’expression personnelle. Ces dernières se traduisent dans les rôles de genre, l’orientation sexuelle, le travail, la religion, l’éducation des enfants. Il y a là un tournant éthique profond. Dans la vie personnelle, l’expression l’emporte sur le suivi de l’obligation. Et cela se produit de plus en plus dans l’église (p 83).

         Cette évolution est la résultante d’un ensemble de facteurs. Au cours de la seconde moitié du XXè siècle, le niveau de vie s’est élevé et a permis d’échapper aux contraintes les plus immédiates. Il y a eu également une évolution dans le travail. La production de masse, à laquelle Ford a attaché son nom, a reculé. Mais il y a encore aujourd’hui une tension entre autonomie et contrôle. Les individus utilisent leurs loisirs pour échapper à l’emprise d’un travail enrégimenté et cette tendance se manifeste aussi dans les attitudes vis à vis de la religion. « Les gens sont de plus en plus impliqués dans des spiritualités permettant une expression de liberté et de moins en moins dans des rôles manifestant des obligations religieuses » (p 84). Il y a aussi une évolution actuelle vers une « économie créative » dans laquelle le talent individuel se manifeste et qui répond à une expression des goûts de chacun. Les nouvelles technologies permettent de co produire, co innover et co consommer. L’esprit d’initiative se répand.

         Ainsi une culture nouvelle apparaît. Michael Moynagh décrit quelques unes de ses caractéristiques.

Les gens se préoccupent avant tout de la vie quotidienne : la famille, les amis, les aspirations personnelles. La spiritualité s’établit en rapport avec ces préoccupations. Un chercheur britannique, Paul Heelas, a montré un intérêt croissant dans la spiritualité du bien être (« wellbeing spirituality »). La vie immanente a une composante éthique qui est également une caractéristique de cette culture. Les pratiques populaires associant le mental, le corps et l’esprit apparaissent comme une force éthique en faveur d’une vie bonne. La consommation elle-même est orientée par une recherche de sens et s’investit par exemple dans des cadeaux. « La vie immanente inclut le désir de faire le bien » (p 83). De plus en plus, les personnes vivent en relation avec d’autres. Les liens intergénérationnels se maintiennent ou vont croissant. La technologie contribue de plus en plus à la sociabilité.

         Cette culture nouvelle interpelle les églises marquées par un héritage du passé en terme d’un accent sur l’obligation et d’une structuration hiérarchique. Mais il y a aujourd’hui en Grande-Bretagne des formes nouvelles  de vie chrétienne qui apparaissent en réponse aux aspirations  nouvelles (8)$$. Moynagh met en évidence quelques unes de ces orientations : une prise en compte des préoccupations quotidiennes dans l’inspiration de l’Esprit ; une convivialité respectueuse de la liberté de chacun ; des propositions spirituelles ou l’immanence et la transcendance peuvent se rejoindre (9).

Michael Moynagh évoque « des communautés chrétiennes dans tous les contextes de la société, apportant un soutien pratique aux gens, connectées avec le désir des individus de vivre une vie bonne, éveillant parfois un désir pour le transcendant et offrant un environnement amical à tous ceux qui désirent suivre une piste spirituelle » (p 87). Ces communautés sont appelées à se développer en réseau dans une société interconnectée.

         Cette nouvelle éthique sociale et le nouveau genre de vie qui lui correspond se manifestent bien sûr aussi en France. Ce mouvement influe sur les conditions de la vie spirituelle et religieuse comme la sociologue Danièle Hervieu Léger l’a déjà mis en évidence (10). Le bilan présenté par Michael Moynagh nous aide à percevoir l’apparition d’un nouveau tissu social. En regard, on peut s’interroger sur les pratiques des églises. En des termes différents selon les dénominations, on perçoit les écarts entre ces pratiques marquées par l’héritage du passé et l’évolution des mentalités. Les données présentées par Michael Moynagh permettent de stimuler l’observation pour favoriser la mise en œuvre d’une imagination créatrice.

Jean Hassenforder

(1)            Moynagh (Michael). Church for every context. An introduction to theology and practice. SCM Press, 2012. 490 p.

(2)            Michael Moynagh a publié deux livres pionniers qui ont joué un rôle majeur dans la mise en route du courant de l’Eglise émergente en Grande-Bretagne. Ils ont été tous deux présentés sur ce site :   Moynagh (Michael). Changing world. Changing church. Monarch book , 2001 ** Voir sur ce site **  Moynagh (Michael). Emergingchuch.intro. Monarch book, 2004 ** Voir sur ce site ** . En 2004, Michael Moynagh anime une conférence à Paris : « Le vécu, la pratique et la théologie de l’Eglise émergente » ** Voir sur ce site **  Sur ce site, on trouvera également une interview de Michael Moynagh en 2008 : « Où en est l’Eglise émergente en Grande-Bretagne ? » ** Voir sur ce site ** 

(3)            Stuart Murray est également un pionnier de la rénovation des églises en Grande-Bretagne. Il a écrit un livre fondamental sur les conditions de la vie de l’église en post-chrétienté : Murray (Stuart). Post-christendom. Church and mission in a strange new world. Paternoster, 2004 ** Voir sur ce site ** 

(4)            Mission-shaped Church : Church planting and fresh expressions of Church in a changing context. Church House Publishing, 2004

(5)            Notre vision de la société et du monde est en train de changer dans la perspective d’une interconnection croissante. Tout se tient.  Dwight Friesen nous montre  comment l’Eglise est appelée aussi à changer, tant ssur le plan des pratiques que de la vision théologique : Friesen (Dwight). The kingdom connected. What the church can learn from facebook, the internet and other networks. Baker books, 2009. Mise en perspective ** Voir sur ce site ** :

(6)            Taylor (Charles). L’âge séculier. Seuil, 2011. 1340 p.

(7)            Un article sur ce site : « Eglise émergente et évolution culturelle » présente la recherche de Ronald Inglehart dans le cadre du « World values survey » et la recherche convergente sur le courant des « créatifs culturels ». ** Voir sur ce site **

(8)            « Church for every context » dresse un premier bilan de la vie des « fresh expressions ». Quelques années  plus tôt, un livre rendait compte du dialogue entre un chercheur, Nick Spencer et un théologien, Graham Tomlin et débouchait sur des propositions innovantes à l’intention des églises : Spencer (Nick), Tomlin (Graham). The responsive church. Listening to our world. Listening to God. Inter-Varsity Press, 2005. Voir sur ce site : « Une église capable de répondre au défi de notre temps » :** Voir sur ce site **  Un article de J. Drane et C. Partridge : « Expressions of spirituality », paru dans « Bible in transmission » (summer 2005), présentait l’évolution en cours de mentalités en tirant des enseignements d’une recherche de terrain sur le vécu de la religion et de la spiritualité dans une ville anglaise moyenne, Kendal, réalisée par le chercheur britannique, Paul Heelas. Les tendances mises ici en évidence par Michael Moynagh sont déjà présentes. Sur ce site : « Spiritualité et religion. Des représentation en mouvement et en tension ». ** Voir sur ce site **

(9)            Le dialogue avec la nouvelle culture requiert une réflexion théologique. Michal Moynagh consacre une partie de son livre à cette réflexion. La pensée théologique de Jürgen Moltmann permet de reconnaître la présence de Dieu dans l’immanence, car il n’y a pas d’opposition en Dieu entre immanence et transcendance. Cette réflexion est très présente dans le livre ; Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999.  Sur le blog consacré à la pensée de Moltmann : « L’Esprit qui donne la vie », on pourra lire : »Vivre l’expérience de Dieu » ** Voir sur le blog ** 

(10)    ** Voir sur ce site **, interview de Danièle Hervieu Léger : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises »

 

La dynamique de la conscience et de l’esprit humain. Un nouvel horizon scientifique. D’après le livre de Mario Beauregard : « Brain wars ».

905BrainWDans son livre : « Brain wars », Mario Beauregard, neuroscientifique canadien, nous apporte des données convergente qui montrent l’apparition et le développement d’un nouveau paradigme dans lequel l’esprit humain (« mind ») apparaît comme une réalité spécifique qui ne se réduit pas aux mécanismes physiologiques du cerveau.  Ainsi, ces recherches mettent en évidence la réalité et la puissance de l’esprit humain et, au delà, de la réalité d’un univers spirituel qui laisse apparaître des signes d’amour et de paix et nous dépasse infiniment. Cette vision nouvelle appelle le développement d’une recherche interdisciplinaire et d’une réflexion théologique innovante.

Notre conscience est-elle le produit de notre cerveau et destinée à disparaître avec lui ? Dépend-elle entièrement des mécanismes physiologiques, ainsi soumises aux seules lois de la matière ? Notre personnalité se réduirait-elle au jeu des phénomènes neurologiques comme l’a affirmé un biologiste moléculaire Francis Crick : « Vous, vos joies et vos chagrins, vos souvenirs et vos ambitions, votre conscience d’avoir une identité personnelle et un libre arbitre, ne sont, en fait rien de plus que le comportement d’un vaste assemblage des cellules nerveuses et des molécules associées ». La conscience humaine ne serait-elle qu’un épiphénomène, une forme passagère juste là en attendant de disparaître ? Tout se réduit-il à la matière comme l’envisage la philosophie matérialiste du XIXè siècle qui s’est poursuivie jusqu’à nos jours dans la pensée de certains scientifiques ? Dans leur outrance, les thèses matérialistes qui induisent ces questions, n’emportent pas la conviction, mais elles peuvent susciter un trouble. Et par ailleurs, sous une forme ou sous une autre, elles exercent encore une influence sur la manière de concevoir la recherche dans les neurosciences.

Mais, dans un contexte encore rétif, un changement d’approche commence à apparaître. Un neuroscientifique, 905MarioBMario Beauregard, nous avait déjà fait part de ce changement dans un livre : « The spiritual mind » traduit et publié en français sous le titre :905CerveauDieu « Du cerveau à Dieu : Plaidoyer d’un neuroscientifique pour l’existence de l’âme » (1).
Il vient de publier un second ouvrage : « Brain wars » (2) qui traite des conflits autour de la manière de concevoir le rôle du cerveau. Un sous-titre vient utilement préciser le contenu de ce livre : « The scientific battle over the existence of the mind and the proof that will change the way we live our lives », en traduction : « La bataille scientifique autour de l’existence de l’esprit et la preuve qui va changer la manière dont nous vivons nos vies ».
Effectivement, par delà la description du conflit entre des conceptions scientifiques opposées, Mario Beauregard nous apporte des données convergentes qui montrent l’apparition et le développement d’un nouveau paradigme dans lequel l’esprit humain (« mind ») apparaît comme une réalité spécifique : « L’esprit n’a pas de masse, de volume ou de forme et il ne peut être mesuré dans l’espace et dans le temps, mais il est aussi réel que les neurones des neurotransmetteurs et les jonctions synaptiques. Il est aussi très puissant » (p 5).
Mario Beauregard trace une rétrospective des travaux réalisés dans ce champ d’étude. Il critique les postulats méthodologiques de l’approche matérialiste, notamment l’application des principes de la physique classique à ce domaine. Les théories jusque là dominantes ne peuvent expliquer « pourquoi et comment des expériences intérieures subjectives tel que l’amour ou des expériences spirituelles se développent à partir de processus physiques dans le cerveau » (p15). Le livre met en évidence une nouvelle manière de comprendre les rapports entre l’esprit et le corps à partir des données émergentes résultant des recherches menées dans des champs nouvellement explorés comme : l’effet placebo/nocebo, le contrôle cérébral, la neuro plasticité, la connection psychosomatique, l’hypnose, la télépathie, les expériences aux frontières de la mort, les expériences mystiques. En prenant en compte la vision nouvelle que la mécanique quantique nous propose pour la compréhension de la réalité, Mario Beauregard inscrit les recherches sur les rapports entre le cerveau et l’esprit dans un nouveau paradigme. « Dans l’univers quantique, il n’y a plus de séparation radicale entre le monde mental et le monde physique » (p 207). Désormais, la conscience apparaît comme une réalité motrice. En exergue de son chapitre de  conclusion, l’auteur propose une citation du physicien et astronome, James Jeans : « L’univers commence à ressembler davantage à une grande pensée qu’à une grande machine ».
Ce nouveau paradigme ne nous apporte pas seulement une compréhension nouvelle, il a des conséquences pratiques pour notre vie. Désormais, nous comprenons mieux comment nous pouvons exercer une influence positive sur notre santé et sur nos comportements, mais nous sommes appelés en même temps « à cultiver des valeurs positives comme la compassion, le respect et la paix » (p 214). A travers la description des expériences aux frontières de la mort et des expériences mystiques, nous entrevoyons des signes de l’existence d’une réalité supérieure empreinte d’amour et de paix. Ce regard  nouveau appelle une vision spirituelle. Quand le mental et la conscience s’unifient, « nous sommes à nouveau connectés à nous-même, aux autres, à notre planète et à l’univers » (p 214). Cette mise en évidence de la conscience est un phénomène qui va entraîner des transformations profondes dans le monde.

Des champs nouveaux où la conscience émerge.

Les chapitres du livre nous présentent successivement des champs d’étude où la conscience apparaît désormais comme une réalité majeure. En voici quelques exemples.

Placebo/nocebo.
La croyance a le pouvoir de guérir ou de tuer. C’est l’effet placebo/nocebo. L’auteur nous apporte un exemple particulièrement évocateur : un patient en train de mourir d’un cancer très avancé, apprenant l’apparition d’un nouveau médicament, le réclame et, après l’injection, connaît une guérison spectaculaire. Deux mois après, il apprend, en lisant un journal, que ce médicament a été jugé inefficace. Il rechute. Le médecin adopte un stratagème. En lui affirmant que son information est inexacte, il lui injecte de l’eau distillée. Et, à nouveau, les effets sont étonnants puisque très rapidement, la tumeur disparaît. Hélas, lisant à nouveau dans la presse la confirmation de l’inefficacité de ce médicament, il est réadmis à l’hôpital et meurt au bout de deux jours.
L’auteur ne mentionne pas seulement des cas surprenants, mais bien établis. Il nous fait part également de nombreuses recherches. Des traitements fictifs et même des opérations fictives remportent de grands succès lorsque les patients croient à leur efficacité. Mais on a vu que des croyances négatives ont parallèlement des effets néfastes. Ainsi, « A travers nos croyances, nous détenons une puissance de vie et de mort entre nos mains… La science a démontré, mainte et mainte fois, que ce que nous croyons influence significativement notre expérience de la souffrance, la réussite d’une opération, même l’issue d’une maladie. Nos attentes peuvent inciter nos corps à effectuer un travail de régulation de nos conditions physiques et émotionnelles » (p 40).

Neurofeedback
Plusieurs chapitres très documentés font le point sur l’influence considérable de la pensée sur les processus corporels.
Par exemple, le « neurofeedback » permet aux individus de changer certains aspects de leur fonctionnement physique et d’améliorer leur santé en traitant les informations qui leur sont fournies en temps réels sur les réponses de leur corps (comme le rythme cardiaque ou la tension musculaire). Le « neurofeedback » introduit des changements dans le fonctionnement du cerveau et peut aussi améliorer les fonctions cognitives, réduire l’anxiété et accroître le bien-être émotionnel.

Neuroplasticité
Bien plus, on découvre aujourd’hui les effets d’une pensée méthodiquement conduite et entraînée sur l’organisation et le fonctionnement du cerveau. Cette découverte de la « neuroplasticité » est relativement récente. Elle est apparue au cours des dernières décennies. Auparavant, les neuroscientifiques croyaient que le cerveau était figé dans son état initial parce qu’ils le concevaient comme une machine non évolutive. On sait maintenant qu’il n’en est rien. « La recherche a montré que nous pouvons intentionnellement éduquer notre mental à travers des pratiques méditatives et accroître ainsi l’activité de régions et de circuits de nos cerveaux non seulement dans le domaine de la concentration et de l’attention, mais aussi dans le domaine de l’empathie, de la compassion et du bien être émotionnel. De tels exercices peuvent même modifier la structure physique du cerveau ». A cet égard de nombreuses recherches ont été effectuées sur les effets de la méditation de moines bouddhistes et aussi de religieuses carmélites. Ces recherches mettent en évidence un effet majeur sur le fonctionnement et la structure du cerveau. L’auteur cite le 905DalaiDalaï Lama : « Le cerveau que nous développons, reflète la vie que  nous menons ». Bien évidemment, cette remarque est de portée générale.

Psychosomatique
Dans la même perspective, Mario Beauregard traite de « la connection entre le corps et l’esprit » qui est le fondement de la médecine psychosomatique. Cette médecine, bien qu’encore trop peu considérée, est aujourd’hui bien connue. Il y a quelques années, Thierry Janssen, dans son livre : «905Janssen
La solution intérieure »
(3) mettait à nouveau cette approche en valeur dans  une enquête à l’échelle internationale sur la manière d’envisager les rapports entre l’esprit et le corps. L’auteur apporte ici un ensemble de données qui permettent de mieux comprendre les processus correspondants.

Hypnose
Et  dans le chapitre suivant, il traite de l’hypnose à partir des recherches qui ont été effectuées sur ce phénomène. Il en explore les effets bénéfiques sur le plan médical. L’auteur voit dans l’hypnose une situation qui permet l’expression d’une force intérieure « En fait, nous ne sommes pas contrôlés par la suggestion hypnotique. Plutôt, l’hypnose peut nous aider à laisser tomber les barrières qui nous empêchent d’utiliser des capacités latentes en nous » (p 132).

Communication extrasensorielle.
Mario Beauregard confirme la réalité des phénomènes psychiques dans lesquels la réalité est appréhendée au delà de l’espace et du temps. Et comme dans la plupart de ses chapitres, il commence son exposé en nous proposant des études de cas. Et ici, il s’agit des performances d’un jeune homme recruté par les services de renseignement américains, qui, à distance, a perçu des situations et fourni des informations dont on a pu vérifier la réalité.
La recherche dans le domaine de la perception extrasensorielle prouve que nous pouvons recevoir de l’information à travers l’espace et le temps sans utiliser nos sens ordinaires. L’esprit peut également influencer à distance de la matière et des organismes vivants. Ainsi, si aucune théorie ne permet aujourd’hui d’expliquer cette catégorie de phénomènes, il y a désormais un grand nombre de données expérimentales à ce sujet. L’auteur fait appel à la physique quantique pour apporter un début d’éclairage : « La physique classique décrit l’univers comme un ensemble d’éléments isolés les uns des autres. Mais la physique quantique a montré que l’univers est fondamentalement « non local » : les particules et les objets physiques qui paraissent être isolés et séparés sont en fait profondément interconnectés indépendamment de la distance » (p 154). Mais cette explication est insuffisante, car elle ne prend pas en compte les aspects psychologiques. En fait, « les phénomènes psy ont de profondes implications pour notre compréhension du rôle de l’esprit et de la conscience dans l’univers. Ces phénomènes suggèrent que l’esprit joue un rôle fondamental dans la nature et que la psyché et le monde physique ne sont pas radicalement séparés » (p 155).

Expériences aux frontières de la mort.
Le phénomène des « near-death experiences «  (NDE), en français désigné sous le terme : « les expériences de mort imminente » (EMI), est aujourd’hui connu par un vaste public, car il a fait l’objet, depuis plusieurs décennies, d’une abondante littérature. Très tôt, avec la parution du livre du psychiatre américain, 905MoodyRaymond Moody : « La vie après la vie » (4), des exemples impressionnants et vraisemblables nous ont été apportés. Aujourd’hui, la recherche à ce sujet se fait de plus en plus rigoureuses, comme en témoigne la parution récente du livre d’un chirurgien néerlandais : 905PimPim Van Lommel : « Consciousness beyond life. The science of near-death expériences » (5) qui rend compte de recherches scientifiques dont celles menées par l’auteur.Nous n’aborderons pas ici dans le détail les phénomènes correspondants. Voici quelques conclusions de Mario Beauregard au sujet de cet horizon nouveau qui s’offre à nous aujourd’hui : « Les études scientifiques sur les « near-death experiences » réalisées au cours des dernières décennies indiquent que les fonctions mentales les plus élevées peuvent être opérantes indépendamment du corps à un moment où l’activité du cerveau est gravement endommagée ou apparemment absente (lors d’un  arrêt cardiaque). Quelques unes de ces études montrent que des gens aveugles peuvent avoir des perceptions véridiques au cours d’une expérience de sortie du corps. Les études sur les expériences aux frontières de la mort suggèrent qu’après la mort physique, l’esprit et la conscience continuent à un niveau transcendant de la réalité… Ce phénomène est incompatible avec la croyance de beaucoup de matérialiste selon laquelle le monde matériel serait l’unique réalité » (p 181-182). Le contenu de ces expériences n’est pas moins important puisqu’il véhicule généralement amour et paix.

Expériences mystiques.
Le dernier chapitre du livre porte sur les expériences mystiques. Elles sont caractérisées par une expansion de la conscience bien au delà des limites habituelles de nos corps et de nos égos, et au delà du concept quotidien de l’espace et du temps » (p 185). D’après le philosophe britannique, Walter Stace, ces expériences ont pour traits
communs « la perception d’être un à l’infini, une vie sans faille, englober toute chose, des sentiments de paix, le bonheur et la joie, l’impression d’avoir touché au fondement ultime de la réalité (quelque fois identifié avec Dieu) et une transcendance de l’espace et du temps » (p 185). Les expériences mystiques peuvent être extraverties ou intraverties. Dans le premier cas, les réalités terrestres continuent à être perçues à travers les sens physiques, mais elles sont alors transfigurées par une conscience de l’unité qui brille à travers elles. Dans les formes extraverties, le « petit soi » ordinaire s’évanouit momentanément et revient transformé. « Il y a une union temporaire avec le tout, un sentiment d’unité avec toutes choses dans l’univers, la découverte que le fondement de l’être est à l’origine de la vie. On a pu parler à ce sujet de conscience cosmique » (p186). Dans la même perspective, le livre récemment publié par 905HayDavid Hay : « Something there »  rapporte une collecte d’expériences mystiques intervenues dans la quotidien telle qu’elle a été initiée par Alister Hardy, un autre chercheur britannique. Il a travaillé à partir de là sur le concept de spiritualité (6).
Mario Beauregard met en évidence la diversité des cadres et des situations dans lesquelles ces expériences peuvent survenir. Elles peuvent se produire en rapport ave une absorption de drogues. « Je suis d’accord avec Henri Bergson e905Bergson Ett Aldous Huxley que l’activité habituelle du cerveau joue un rôle de filtre qui, généralement, nous rend inconscient du fondement de l’être » (« Ground of being »). Les barrières seraient levées par certaines substances. Mais dans l’ensemble, le phénomène apparaît bien plus vaste et mystérieux. Chez ceux qui les ont vécues, les expériences mystiques produisent une transformation profonde dans leur vie ultérieure : un sens de la vie nouveau, un bien être psychologique. On a pu observer des changements analogues après certaines expériences aux frontières de la mort (7).

L’émergence d’une conscience nouvelle.
A la fin de son livre, dans sa conclusion, Mario Beauregard évoque « un grand changement dans la conscience » (« A great shift in consciousness »). En effet, à partir de champs d’étude différents, toutes ces recherches convergent dans la mise en évidence de la réalité et de la puissance de l’esprit humain et, au delà, de la réalité  d’un univers spirituel qui nous dépasse infiniment. : « Nos esprits peuvent être extrêmement puissants, bien plus puissants que nous pouvions l’imaginer il y a quelques décennies » (p 208). Ces facultés peuvent dépasser les contraintes habituelles à l’espace et au temps. Les expériences aux frontières de la mort mettent en évidence que l’esprit a une certaine autonomie par rapport à l’activité cérébrale. La composante mystique des expériences aux frontières de la mort montre qu’elles comportent un accès à de nouveaux univers de réalité, indépendamment du cerveau. Et, de même, les récits des expériences mystiques ouvrent nos yeux à une nouvelle vision de l’univers et de la place de l’être humain dans celui-ci. Pour interpréter ces données en termes scientifiques, Mario Beauregard fait appel aux apports de la physique quantique qui change notre perception de la réalité matérielle.
Son livre nous introduit dans un nouveau paradigme, une transformation révolutionnaire de notre représentation de l’être humaine et cette transformation intervient à partir de données scientifiques, qui, par delà les particularités sociales et culturelles, ont une portée universelle. Mario Beauregard, dans l’enthousiasme de cette découverte, proclame les aspects positifs de ce grand mouvement de la conscience. Il y voit une affirmation de la dignité de l’homme, une ouverture à des valeurs positives comme la compassion, le respect et la paix. Rejoignant la définition de la spiritualité qui nous est apportée par David Hay comme « une conscience relationnelle », Mario Beauregard nous dit que lorsque le mental, l’esprit et la conscience sont reconnus comme une réalité unifiée, « nous sommes connectés à nous-même, aux autres, à notre planète et à l’univers » (p 214).

Une esquisse de questionnement théologique.

La vision qui nous est présentée par Mario Beauregard bouscule les thèses matérialistes qui remontent au XIXè siécle. Mais sa nouveauté radicale interpelle aussi tous ceux qui  réfléchissent à la place de l’être humain dans l’univers, philosophes, théologiens, mais aussi les chercheurs travaillant dans des champs scientifiques différents. Cette vision appelle une réflexion interdisciplinaire. Elle requiert également une recherche théologique. Nous situant dans une perspective chrétienne, voici quelques questions qui nous semblent appeler réflexion, en sachant, au départ, qu’en milieu chrétien, la réception de cette vision sera différente selon les mentalités. Les représentations nouvelles qui nous sont proposées par le livre de Mario Beauregard induisent de nombreux questionnements en rapport notamment avec la conception de l’homme, la manifestation du bien et du mal, la perception et la représentation de Dieu, la destinée humaine, la manière dont nous percevons le temps où nous vivons.

Le livre de Mario Beauregard met en valeur la dignité de l’homme. La personnalité de celui-ci n’est pas déterminée par des conditionnements biologiques. Non seulement, il a une part de liberté, mais les recherches mettent en valeur le potentiel considérable dont il dispose pour exercer une influence sur ces conditions de vie. L’esprit humain se voit reconnaître une capacité d’intervention jusque là inenvisageable, par exemple, dans certains cas, une communication qui peut s’exercer au delà des limites habituelles de notre corps. Au total, il y a là une mise en valeur de la puissance de l’esprit humain. Bien sûr, en contrepartie, la responsabilité humaine est alors davantage engagée. Car, si puissance il y a, il est d’autant plus nécessaire qu’elle s’exerce au service du bien.  C’est dire que l’homme a besoin d’une inspiration bénéfique. Cependant, par delà cette interrogation, cette vision est susceptible de contrarier et d’inquiéter tous ceux qui portent sur l’homme un regard globalement négatif et pessimiste. Ainsi, dans le monde chrétien, elle se heurte à un courant de pensée enraciné dans une forme de pensée théologique qui met l’accent sur l’impact destructeur du péché originel et la corruption de la nature humaine qui en serait résultée. Cette tradition, promue par Augustin d’Hippone (Saint Augustin) au début de la chrétienté, s’est longtemps poursuivie en son sein. D’autre part, la représentation de Dieu intervient parallèlement. S’il est envisagé selon l’image des monarques dominateurs de l’Antiquité et non comme un Dieu trinitaire, communion d’amour qui appelle à la participation des êtres humains, alors on sera enclin à ne pas encourager le potentiel humain. Encore aujourd’hui, dans certains milieux, la puissance de Dieu paraît mieux valorisée si l’on pose en comparaison la faiblesse de l’homme. En regard, la représentation nouvelle de l’homme qui nous est communiquée par Mario Beauregard trouve un éclairage chez les théologiens qui mettent l’accent sur la création de l’homme par Dieu, « à son image et à sa ressemblance » (Genèse 1.26) et dans l’avènement décisif de la venue, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ qui remporte la victoire sur la mort, induit un tournant décisif dans l’histoire de l’humanité et prépare l’avènement d’une création nouvelle dans laquelle Dieu sera « tout en tous ». Comme le montre 905MoltmJürgen Moltmann dans son livre : « L’Esprit qui donne la vie » (8), Dieu est à la fois transcendant et immanent. L’Esprit de Dieu est à l’œuvre dans la création. L’homme s’inscrit dans cette création et est appel à y participer.

Dans cette perspective, si le mal est encore bien actif dans ce monde, la dynamique de Dieu porte la vie. Et nous sommes appelés à y participer selon les capacités qui nous sont données et dont nous voyons, à travers ce livre, qu’elles dépassent ce qu’on imaginait jusqu’ici. Et d’autre part, « Dieu est le créateur des choses visibles et invisibles ». Nous sommes appelés à dépasser une opposition tranchée entre naturel et surnaturel. C’est-à-dire, en termes caricaturaux, ce qui relèverait de l’homme et ce qui relèverait de Dieu. La découverte de capacités nouvelles accessibles à l’homme ne s’oppose pas à la puissance de Dieu, mais elle en est le reflet et elle s’inscrit dans l’œuvre de l’Esprit. Si cette vision nouvelle va à l’encontre des interdits qui avaient pu s’installer dans une inquiétude allant de pair avec l’ignorance, elle appelle au contraire une participation accrue des chrétiens à l’œuvre de l’Esprit qui devraient trouver dans la conscience  du potentiel humain, un encouragement pour manifester cette oeuvre avec force par exemple dans le domaine de la guérison.

D’autre part, les recherches dont Mario Beauregard dresse le bilan dans le domaine des expériences aux frontières de la mort, mais aussi dans le champ des expériences mystiques, nous font entrevoir , à travers des données empiriques, une représentation du « divin » et une perception   des rapports entre le « divin » et l’humain. Cet apport appelle un approfondissement de la réflexion théologique. L’histoire nous montre le parcours des représentations de Dieu à travers les siècles dans le monde chrétien. On peut y observer des contrastes et des évolutions. Jésus nous communique une vision de Dieu comme un Etre qui se révèle dans la tendresse de l’appellation : « Papa » et comme le Père miséricordieux qui accordent à tous les hommes les bienfaits de la création : le soleil et la pluie (Matthieu 5.45). A travers son ministère terrestre, sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ remporte la victoire sur le mal et ouvre les portes d’un univers nouveau dans lequel Dieu sera « tout en tous ». Ces quelques notations ont simplement pour but d’évoquer la bonté et la puissance infinie de Dieu telles qu’on peut en trouver une approche chez certains théologiens. Si on reconnaît une part d’exceptions par rapport à la tendance générale des expériences relatées par Mario Beauregard, cette tendance générale porte une vision du « divin », qui rejoint l’approche de ces théologiens. Les expériences du « divin » sont essentiellement des manifestations d’amour et de paix. Et elles sont accordées, sans discrimination, à des hommes et des femmes issus d’univers culturels et religieux très variés. Elles se manifestent ainsi comme un don de Dieu, en terme de grâce selon le vocabulaire chrétien. C’est une réalité qui va à l’encontre de tout exclusivisme dans lequel on voudrait attribuer aux chrétiens la propriété des œuvres du Saint Esprit et une emprise sur l’horizon du salut. Il n’est pas de notre compétence de rendre compte ici des orientations de la théologie contemporaine. On trouvera sur ce site les apports  plusieurs théologiens qui interviennent sur cette question : 905DaviesWilliam Davies dans « Spirit without frontiers » (L’Esprit sans frontière) (9), 905McLarenBrian McLaren dans « Generous orthodoxy » (« Orthodoxie généreuse ») (10) et Jürgen Moltmann dans l’ensemble de son œuvre (11). David Hay, dans son livre : « Something there » (6) inscrit la démarche de sa recherche dans une perspective analogue : suivre attentivement la manière dont l’Esprit s’exprime aujourd’hui.

Certains peuvent s’interroger sur la spécificité chrétienne. Il nous paraît que les chrétiens sont appelés à accompagner les manifestations du « divin », de la « conscience cosmique » par une réflexion inspirée par la Parole Biblique qui permettra aux personnes concernées d’avancer dans l’interprétation de ce vécu. Un bel exemple nous en est donné par l’itinéraire de Wolfhart Pannenberg qui, incroyant à l’époque, a vécu dans sa jeunesse une expérience mystique. Celle-ci a suscité en lui une recherche qui a débouché sur une entrée dans la foi chrétienne et une œuvre de théologien qui apparaît comme particulièrement significative. Mais il y a aussi une manière de vivre ces expériences dans laquelle il y a immédiatement un rapport direct et réciproque entre le vécu et une foi chrétienne déjà présente. La foi est nourrie et éclairée par l’Esprit Saint tel qu’il se manifeste dans ces expériences. Celles-ci sont vécues dans une dimension personnalisée : une relation avec Jésus-Christ. Les exemples sont innombrables, et, proche de nous à Témoins, ce rapport entre l’expérience et la Parole s’exprime bien dans le vécu d’905OdileOdile Hassenforder tel qu’elle l’exprime dans le livre : « Sa présence dans ma vie » (12). Le récit de sa guérison, expérience fondatrice qui s’accompagne d’un vif ressenti de l’amour de Dieu, témoigne de la manière dont cette expérience illumine et éclaire sa compréhension de la Parole. « Dieu se manifestait à moi par l’amour qui m’envahissait. Je me suis sentie aimée au point où cet amour débordait de moi sur tous ceux que je rencontrais… J’avais demandé la vie. Je l’ai reçu en abondance, bien au delà de ce que je pouvais imaginer : la vie éternelle… Je suis née à la vie de l’Esprit, je suis entrée dans l’univers spirituel… « Le Royaume de Dieu » dit Jésus. Ce fut une révélation pour moi… La trinité devenait une réalité aussi naturelle qu’avoir des parents… Jésus, par sa mort et sa résurrection, m’a tiré de la mort où m’entraînait le mal, pour me donner la vie éternelle en me réconciliant avec le Père… J’avais soif d’en connaître davantage. Je lisais ma Bible, surtout le Nouveau Testament. Et assez curieusement, je comprenais des choses qui m’étaient jusque-là restées hermétiques… » (p 34)

Le livre de Mario Beauregard s’inscrit dans un contexte nouveau culturel et spirituel. Dans la recherche, particulièrement dans le domaine des sciences humaines, le choix d’un sujet d’investigation, l’attention qui lui est portée, la démarche suivie ne sont pas sans rapport avec des transformations plus générales dans les manières de voir et de sentir. Dans bien des domaines, il y a des pionniers qui se heurtent d’abord à l’incompréhension, et puis, à un moment, le climat change et la même problématique commence à déboucher. Parallèlement des recherches nouvelles ébranlent les anciennes certitudes et un  nouveau paradigme émerge. Dans un livre récent : « The future of faith »905Cox (13), le théologien américain Harvey Cox, rapportant le bilan de plusieurs décennies de recherche, évoque l’apparition d’un « Àge de l’Esprit » qui ferait suite à « un Àge de la Croyance ». Sans entrer ici dans l’histoire des idées ou de visions théologiques, dans une approche sociologique, on constate effectivement le développement de « l’autonomie croyante » et la place majeure de l’expérience dans le domaine spirituel.  Sur le registre scientifique des neurosciences, la recherche de Mario Beauregard correspond et contribue à un changement dans notre conception du monde et notre regard sur la vie. Dans cette période de mutation culturelle où nous vivons, nous sommes appelés à discerner « les signes des temps » (14).

Jean Hassenforder

Notes

(1)    Beauregard (Mario), O’Leary (Denyse). Du cerveau à Dieu. Plaidoyer d’un neuroscientifique pour l’existence de l’âme. Guy Trédaniel, 2008. Mise en perspective sur le site de Témoins : « L’esprit, le cerveau et les neurosciences »    ** Voir sur ce site **

(2)    Beauregard (Marion). Brain wars. The scientific battle over the existence of the mind and the proof that will change the way we live our lives. Harper Collins, 2012. Traduit et publié en français en 2013: Beauregard (Mario). Les pouvoirs de la conscience. Comment nos pensées influencent la réalité. Interéditions, 2013

(3)    Janssen (Thierry). La solution intérieure. Vers une nouvelle médecine du corps et de l’esprit. Fayard, 2006. Mise en perspective sur ce site : « Vers une nouvelle médecine du corps et de l’esprit. Guérir autrement ».** Voir sur ce site **

(4)    Moody (Raymond). La vie après la vie. Laffont, 1977

(5)    Van Lommel (Pim). Consciousness beyond life. The science of near-death experiences. Harper Collins, 2010. Présentation sur le blog : Vivre et espérer : « les expériences spirituelles telles que les « near-death experiences » ». **Visiter ce blog ** . Ce livre vient d’être traduit en français : Van Lommel (Pim). Mort ou pas. Les dernières découvertes médicales sur les Expériences de Mort Imminente. Dunod interéditions, mai 2012

(6)    Hay (David). Something there. The biology of the human spirit. Darton, Longman, Todd, 2006. Mise en perspective sur ce site : « La vie spirituelle comme une « conscience relationnelle ». Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui ». ** Voir sur ce site **

(7)    « Les expériences spirituelles telles que les « near-death expériences ». Quels changements de représentations et de comportements ? »  Article sur le blog : Vivre et espérer. **Visiter ce blog **

(8)    Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999.  Présentation de la pensée théologique de Jürgen Moltmann sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie »   **Visiter ce blog **

(9)    Davies (William R). Spirit without mesure. Charismatic faith and practice. Darton, Longman and Todd, 1996. Mise en perspective sur ce site : « Une ouverture théologique pour le courant charismatique ». ** Voir sur ce site **

(10)    Mc Laren (Brian D). Generous orthodoxy… Zondervan, 2004 Mise en perspective sur ce site : « Une théologie pour l’Eglise émergente. Qu’est ce qu’une orthodoxie généreuse ? »  ** Voir sur ce site **

(11)     Blog sur la pensée théologique de Jürgen Moltmann : « L’Esprit qui donne la vie » **Visiter ce blog **

(12)    Hassenforder (Odile). Sa présence dans ma vie. Empreinte, Temps présent, 2011 Présentation : ** Voir sur ce site **

(13)    Cox (Harvey). The future of faith. Harper, 2009. Mise en perspective sur ce site : « Quel horizon pour la foi chrétienne ? « The future of faith » par Harvey Cox » ** Voir sur ce site **

(14)    Parole de Jésus sur les signes des temps : Matthieu 16.3. ** Voir sur ce site ** : «  Les signes des temps. Comprendre notre environnement culturel et pratiquer une théologie du quotidien »