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Des outres neuves pour le vin nouveau. Interview de Gabriel Monet. Auteur de L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté.

Gabriel Monet, pasteur et professeur de théologie pratique à la faculté adventiste de théologie à Collonges-sous-Salève en Haute-Savoie, vient de publier L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté, dans la collection « Théologie pratique – Pédagogie – Spiritualité » chez LIT Verlag. Cet ouvrage correspond à la thèse que Gabriel Monet a soutenue à la Faculté de théologie protestante en juin 2013 sous la direction d’Elisabeth Parmentier. Sa recherche vient d’ailleurs d’être primée par le prix Louis Schmutz 2014, attribué par le Chapitre Saint Thomas. Gabriel, ami de Témoins de longue date, notamment par son engagement  dans notre groupe de recherche, a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions. Le livre est disponible chez LIT-Verlag ** Voir le site**   et Amazon. ** Voir le site **

Gabriel Monet,  la recherche qui a retenu votre attention ces dernières années concerne l’Église émergente. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir ce sujet ?

Mon expérience pastorale m’a rendu sensible au fait que nombre de nos contemporains ont un regard critique sur l’Eglise dans ses modes de fonctionnement traditionnels et ne trouvent pas forcément dans les rencontres et relations ecclésiales de quoi faire vivre et grandir leur foi. Dans mon ministère avec la jeunesse puis en tant que planteur d’Eglise, j’ai donc été confronté aux défis de l’innovation et de la créativité dans les Eglises. J’ai eu l’occasion de m’intéresser à diverses initiatives d’acteurs ecclésiaux cherchant à faire émerger des Eglises locales en phase avec la culture, et d’y apporter une contribution moi-même. Lorsque j’ai été amené à enseigner et à m’engager dans la recherche, ce sujet des Eglises émergentes a surgi assez naturellement.

 

Mais c’est un sujet très vaste ?

En effet, et c’était là l’un des défis auxquels j’ai été confronté. Avec d’autres, il me semble que l’on peut discerner un mouvement global transconfessionnel et transculturel que certains ont pu appelé le courant de l’Eglise émergente. Des Eglises avec des caractéristiques communes ont vu le jour depuis une quinzaine d’années dans les pays occidentaux dans la majorité des confessions chrétiennes, en particulier en protestantisme, mais pas seulement. Malgré tout, ce mouvement émergent reste très hétéroclite. J’aurais pu, comme certaines études l’ont déjà fait, me concentrer sur un pays, ou sur l’analyse de quelques églises émergentes particulières, mais il m’a semblé justement intéressant d’essayer d’avoir un regard global. Il existe maintenant de nombreux écrits qui décrivent telle ou telle initiative d’Eglise émergente ; j’ai donc renoncé à une analyse de terrain pour me concentrer sur un travail de synthèse et d’analyse, puis à un travail théologique sur les enjeux liés à la création de ces nouvelles formes d’Eglises.

 

Quelles sont les caractéristiques des Eglises émergentes ?

Les pratiques et les valeurs des Eglises émergentes sont très variées et prennent parfois des orientations très différentes. On peut néanmoins mettre en évidence un certain nombre d’éléments qui caractérisent la majorité des Eglises émergentes : 1) un christocentrisme contribuant à un engagement de vie à la ressemblance de Christ et un message de réconciliation entre Dieu, l’être humain et la création ; 2) un désir de pertinence culturelle qui invite les acteurs ecclésiaux à exercer un ministère qui soit non seulement pour les postmodernes, avec les postmodernes mais aussi, selon les cas, en tant que postmodernes ; 3) une intention missionnelle qui n’est pas uniquement focalisée sur le salut individuel mais conçue comme étant enracinée dans le projet réconciliateur de Dieu, l’Eglise cherchant à être un relais de l’amour de Dieu pour tous ; 4) un équilibre entre orthodoxie et orthopraxie, conjugaison harmonieuse entre croyances justes et pratiques justes ; 5) une connectivité qui implique une connexion à l’Esprit saint, la valorisation des liens sociaux, et la prise en compte de l’environnement numérique contemporain qui ouvre des voies nouvelles de communication en même temps qu’elles témoignent de nouveaux modes de cognitions et de relations ; 6) un décloisonnement entre le sacré et le séculier qui témoigne d’une vision holistique de l’Eglise ; et enfin 7) une emphase sur une approche narrative de la foi.

 

Auriez-vous quelques exemples d’Eglises émergentes  à partager ?

Il y a une variété inouïe et une créativité impressionnante dans le courant de l’Eglise émergente. En cherchant à faire une typologie de toutes ces initiatives, on peut distinguer trois centres de gravité : des Eglises centrée sur la mission, des Eglises centrées sur le développement communautaire et des Eglises centrées sur l’innovation liturgique. Je prendrai un exemple pour chacun de ces trois axes, (présentés de manière très succincte).

A Hereford en Angleterre, une Eglise baptiste a lancé une initiative originale appelée Nightshift. Située non loin de plusieurs discothèques, elle a été confrontée à des problèmes récurrents dans la nuit du samedi au dimanche avec des clubbeurs indélicats. Plutôt que d’avoir une attitude répressive, ils ont saisi l’occasion pour partager l’Evangile avec ce public spécifique. Des volontaires ont ouvert l’Eglise de 23h à 3h30 du matin, pour offrir une boisson chaude, permettre l’utilisation des toilettes, offrir un temps d’accueil, puis finalement partager un moment cultuel simple et convivial. Au final, 200 à 300 personnes viennent chaque semaine dans la nuit du samedi au dimanche, un cours Alpha a été adapté et vécu, ainsi que des célébrations. Cela a contribué au cheminement spirituel de certains habitués qui ont été baptisés ! Une manière originale de vivre la mission en créant une sorte d’Eglise sas pour toucher une population particulière.

A Liverpool, une communauté s’est formée autour de la fabrication du pain. Se retrouvant chaque semaine dans une Eglise désaffectée et rassemblant un groupe varié : des personnes souvent isolées, parfois marginalisées ou en manque de relation. Cet acte de faire du pain s’est vite conjugué avec un partage du « pain de vie », la Bible, avec aussi des temps de prière et de partage, tellement facilités par le travail manuel fait en commun. Un esprit de communauté s’est créé et cela a permis aux participants non seulement d’être nourris physiquement par le pain frais mais aussi spirituellement, au point que cela a débouché sur une célébration dominicale mensuelle.

A Belfast, en Irlande, Ikon est une communauté ecclésiale qui se réunit une fois par mois pour un service de culte original. L’Eglise n’a pas de lieu à elle où se réunir, le lieu de rencontre a donc changé avec le temps : un pub, une galerie d’art… Ikon ne se présente pas comme une Eglise, même si elle réunit une communauté qui tisse des liens en dehors des moments de culte alternatif ; elle se dit être « un acte religieux qui a lieu une fois par mois, et qui est iconique, apocalyptique, hérétique, émergent et faillible ». Ceci est bien sûr à prendre au deuxième degré. Quoique, certains pourraient se poser la question. La liturgie, très informelle et à la musique très contemporaine, est très riche en images et en symboles, et invite les participants au culte à vivre un message plus qu’à l’écouter.

 

Il y a donc de nombreuses initiatives, originales et variées, mais toutes peuvent-elles être considérées comme de véritables Eglises ?

C’est une question tout à fait légitime. Il est vrai qu’au premier abord, certaines de ces initiatives ecclésiales qui sortent tellement des chemins battus peuvent paraître ne plus répondre aux critères classiques de ce qu’est une Eglise. Ce qui définit l’Eglise peut varier selon les conceptions ; si cela est souvent lié à la prédication de la Parole et à l’administration des sacrements, certains émergents sont enclins à reprendre la Parole de Jésus selon laquelle « là ou deux ou trois sont réunis en son mon, Jésus est au milieu d’eux ». Cela ouvre la voie au non enfermement de l’Eglise dans une vision de rassemblement hebdomadaire dans un bâtiment d’Eglise. Dans ce sens, il est probablement important de se rappeler que l’Eglise est partout et tout le temps. Ceci étant, le risque est réel de banaliser l’Eglise et de la considérer a minima. C’est pourquoi il me semble légitime d’avoir un regard et une approche critiques des Eglises émergentes, s’interroger pour certaines sur leur statut d’Eglise et réfléchir aux implications du mode mineur donné à l’organisation, parfois aux ministères, aux actes ecclésiaux classiques. Mais ce regard critique me semble important aussi dans l’autre sens. Il me semble plus que légitime de recevoir la critique que les Eglises émergentes adressent en quelque sorte aux Eglises « classiques ».

 

Il y a un effort perceptible et louable d’adapter l’Eglise à l’air du temps dans le mouvement de l’Eglise émergente. Mais ce courant n’est-il pas une mode déjà en train de passer ?

C’est une remarque récurrente faite à propos des Eglises émergentes… qui seraient une mode  passagère. Dans l’histoire de l’Eglise, même récente, il y a eu différents courants qui ont pu varier selon les aires géographiques ou les époques, qui ont certes apporté une contribution ou une stimulation à l’Eglise en général, mais sans être porteurs d’une véritable mutation. En tant que courant avec l’appellation « émergente », j’ai tendance à penser qu’il en est ou qu’il en sera de même. Du reste, ces dernières années, l’expression « Eglise émergente » a déjà été abandonnée ici et là. Parfois certains lui préfèrent d’autres appellations. Ceci étant, même si l’avenir le dira, il me semble que toutes les initiatives émergentes mettent le doigt sur des défis particulièrement fondamentaux qu’aucune Eglise ne pourra éluder. Il est clair que l’Eglise chrétienne n’a pas attendu le courant dit « de l’Eglise émergente » pour évoluer et chercher à s’adapter. D’ailleurs, la première phrase de mon livre le pose d’entrée clairement : « Depuis près de deux mille ans, l’Eglise ne cesse d’émerger, d’évoluer, de se transformer ». Mais la révolution de civilisation que nous sommes en train de vivre aura indéniablement un impact de fond sur les Eglises. Dans ce sens, je considère que les initiatives émergentes sont comme des aiguillons avant-gardistes qui peuvent aider à réfléchir sur les enjeux de l’Eglise de demain. Dans bien des Eglises occidentales établies, il y a une prise de conscience grandissante que si rien n’est fait, si rien n’évolue, l’Eglise va dans le mur. A vouloir constituer une forteresse protégeant le « dépôt de la foi », ce qui n’est pas à négliger, le risque existe de devenir forteresse imprenable et inaccessible, et ce faisant d’oublier d’être en même temps « lumière du monde » et « sel de la terre ». Mais je ne doute pas qu’il y a et qu’il y aura des inflexions significatives. Du reste, je ne me fais pas de souci outre mesure car j’ose penser que l’Eglise est d’abord celle de Dieu et que son Esprit souffle pour le renouvellement de son Eglise. Le courant de l’Eglise émergente en fait probablement partie. C’est pourquoi, dans ma réflexion, si je m’intéresse aux Eglises émergentes (au pluriel), je réfléchis aussi aux enjeux théologiques de l’Eglise émergente (au singulier).

 

Alors justement, quelle est votre vision théologique soutenant l’Eglise émergente ?

J’ai la conviction que l’Eglise d’aujourd’hui et de demain est appelée à être missionnelle, incarnationnelle et expérientielle.

La dimension missionnelle de l’Eglise fait écho à sa vocation de témoin. L’usage du néologisme « missionnel », qui se distingue du terme classique missionnaire, reflète un embarras et une distanciation vis-à-vis de certaines approches historiques de la mission ; il est porteur d’une vision de l’évangélisation dans laquelle on n’impose pas une culture en même temps que l’on propose l’Evangile. L’Eglise est envoyée à la suite du Christ et la mission n’est pas d’abord conçue comme attractionnelle, mais se situe dans le cadre de la mission d’amour de Dieu lui-même qui nous précède dans l’action pour le monde. Dieu n’a pas une mission pour son Eglise, mais une Eglise pour sa mission : réconcilier le monde avec lui. Le fait que les pays occidentaux sont redevenus des terres de mission amène à une reconfiguration de l’Eglise qui ne peut plus se penser uniquement pour elle-même. En chrétienté, évangéliser impliquait d’aller « pêcher dans l’aquarium du voisin ». Aujourd’hui, en postchrétienté, la majorité de nos contemporains ont tout à découvrir de la foi chrétienne et il importe d’adapter en conséquence notre approche de la mission.

La dimension incarnationnelle de l’Eglise concerne ses rapports à la culture environnante et la nécessaire adaptation, au moins en partie, au contexte dans lequel l’Eglise sert et témoigne. L’attitude de Jésus lors de son ministère est modélisatrice. Seul un véritable embrassement de la condition d’autrui peut permettre l’interaction. On peut donc souhaiter qu’une Eglise incarnationnelle soit transculturelle en discernant dans l’Evangile ce qui n’est pas dépendant des temps et des lieux ; contextuelle en prenant sérieusement en compte le monde dans lequel elle est appelée à rayonner, dans un dialogue nourricier pour tous ; contre-culturelle en étant fidèle à son identité au point de bousculer ce qui autour d’elle n’est pas conforme à l’esprit de Jésus ; et interculturelle en étant proactive et affectueuse avec tous ceux qui vivent leur foi selon des modalités différentes.

Enfin, la dimension expérientielle de l’Eglise va dans le sens de valoriser une vision globale de l’adhésion et du vécu ecclésial. Cela contribue à ce que l’expérience spirituelle soit intégrée dans un équilibre harmonieux entre ses dimensions intellectuelle, émotionnelle et relationnelle, et où l’expérience de foi n’est pas désincarnée de l’expérience de vie.

 

Vous avez souvent l’occasion de parler de l’Eglise émergente, dans différents contextes. Comment est perçue cette dynamique émergente, et comment est reçue la perspective de faire émerger de nouvelles formes d’Eglise ?

Le fait que le sujet intéresse est un signe de la prise de conscience du défi d’être une Eglise qui conjugue fidélité à l’Evangile et pertinence culturelle. En Europe, la fréquentation des Eglises ne cesse de décroître, donc assez logiquement se fait sentir le besoin de réfléchir et de s’interroger sur ce qui pourrait contribuer à des formes de renouveau. Jésus lui-même l’a affirmé : il faut des outres neuves pour le vin nouveau (Mc 2.22 ; Lc 5.37-39), ce qui peut se traduire au niveau ecclésial par la nécessité d’avoir des formes nouvelles d’Eglises afin d’y « conserver » les convertis et les croyants de la génération actuelle. En Angleterre par exemple, les Eglises anglicane et méthodiste ont joint leurs efforts pour permettre et encourager ce qu’ils ont appelé une « économie mixte », c’est-à-dire d’encourager une saine cohabitation entre Eglises traditionnelles et Eglises émergentes. Les outres anciennes ont leur légitimité, les nouvelles aussi. Cela a permis l’émergence d’un nombre très importants de nouvelles Eglises, tout en valorisant les Eglises établies… Comme Jésus le dit bien quand il invite à oser avoir des outres neuves pour le vin nouveau… il reconnaît que ceux qui ont gouté le vin vieux disent : « Le vieux c’est mieux » (Lc 5.39). Il s’agit donc de respecter que pour nombre de chrétiens, l’innovation ne soit pas appréciée… mais il importe aussi de les inviter à ne pas en empêcher son expression pour d’autres, et pour la mission, car l’Europe est véritablement devenue terre de mission. Au final, dans la pratique, je ressens dans de nombreux contextes une tension entre peur et désir : il y a la peur de la nouveauté, la peur de perdre l’acquis, la peur d’être bousculé, la peur de perdre le contrôle… mais aussi le désir de se laisser surprendre, le désir d’oser faire confiance à de nouvelles générations créatives, le désir d’essayer de nouvelles manières d’être et faire Eglise.

 

A propos de cette dernière expression et pour conclure, le sous-titre de votre livre « Etre et faire Eglise en postchrétienté » peut surprendre par rapport au vocabulaire habituel où le verbe plus attendu serait celui d’« aller » à l’Eglise. Pourquoi ce choix ?

L’Eglise n’est pas une entité figée et passive, elle ne peut être conçue que dans une dynamique active et existentielle, c’est pourquoi les deux verbes « être » et « faire » viennent affirmer ce caractère dynamique. Dans le Nouveau Testament, on ne trouve pas d’expression selon laquelle les chrétiens « allaient » à l’Eglise. L’usage du verbe « aller » reflète une mentalité consommatrice de biens religieux. Aujourd’hui, on réduit trop souvent l’Eglise aux bâtiments ou aux programmes qui y prennent place. L’Eglise est le peuple de Dieu, la communauté qui tisse un réseau relationnel et spirituel avec Dieu et les uns avec les autres pour vivre et témoigner de sa foi. On ne peut pas aller à l’Eglise, parce que nous sommes l’Eglise ! C’était vrai de l’Eglise du Nouveau Testament, cela peut l’être encore pour l’Eglise d’aujourd’hui.

 

Monet Gabriel, L’Église émergente. Être et faire Église en postchrétienté, Préface d’Élisabeth Parmentier, Postface de Jean Hassenforder, Munster, LIT Verlag (Collection Théologie Pratique –

Pédagogie – Spiritualité), 2014, 440 pages, ISBN 978-3-643-90498-0.

 

4ème de couverture : « L’Eglise est en continuelle émergence. Parce qu’elle a vocation à naître à nouveau dans chaque nouveau contexte, là où elle se retrouve en situation de postchrétienté l’Eglise doit relever le double défi de la fidélité à l’Evangile et de la pertinence culturelle. Dans un premier temps, cet ouvrage explore les nouvelles formes d’Eglises qui cherchent à relever ce défi et qui ont été identifiées sous l’appellation d’Eglises émergentes. Cela ouvre la voie à une réflexion plus large sur certains enjeux ecclésiologiques contemporains, qui constitue la deuxième partie de cette étude. Faisant notamment dialoguer les auteurs du mouvement des Eglises émergentes avec le théologien missionnaire anglais Lesslie Newbigin, se dessine une Eglise missionnelle, incarnationnelle et expérientielle. »

Le paysage religieux européen et la tendance à l’individualisation de sociétés. Questions pour les églises.

         Il y a quelques années, en 2009, le livre «La France à travers ses valeurs» (1) rendait compte du volet français de l’enquête de 2008. A partir de cet ouvrage, nous avions mis en évidence une évolution sensible du paysage religieux dans notre pays (2). Aujourd’hui, deux nouveaux volumes concernant l’Europe comprennent chacun un chapitre sur la religion auquel on se reportera.
Dans ce texte, nous voulons seulement mettre l’accent sur deux aspects :
la diversité des pays européens dans la géographie des valeurs ;
le progrès d’une tendance commune : l’individualisation des sociétés.

         En effet deux bilans sur les valeurs des européens viennent de paraître à partir d’une exploitation des données de la recherche « European values survey », entreprise depuis 1981 en se déclinant en quatre enquêtes successives en 1981, 1990, 1999 et 2008. Un des principaux chercheurs dans ce domaine, Pierre Bréchon, nous rappelle en introduction la signification et l’importance des valeurs : « <strongD’un point de vue sociologique, on peut définir les valeurs comme l’ensemble des orientations profondes d’un individu, ce qu’il croit, ce qui le motive, ce qui guide ses choix et son agir. Mais les  valeurs d’un individu ne sont pas seulement les siennes, elles sont aussi celles du groupe social et de la société dans laquelle il vit » (a p 6)).

 

         Le numéro spécial de « Futuribles » (3), consacré à cette question, analyse les grandes tendances à long terme, les convergences et les divergences entre les pays et l’individualisation des sociétés. Le livre, sur le même sujet, publié sous la direction de Pierre Bréchon et Frédéric Gonthier (4) couvre toute une gamme de thèmes : valeurs familiales, libéralisme des mœurs, valeurs politiques, changement religieux, attitudes économiques, et s’interroge sur les grandes évolutions. Cette recherche fait ressortir une grande diversité selon les pays européens, mais elle montre aussi des tendances communes.

Cependant, « qu’il s’agisse de la famille, de la sociabilité, de la politique, du travail ou de la religion, la diversité demeure extrêmement forte. La carte des valeurs n’est pas pour autant figée. On constate partout une montée des valeurs d’individualisation même si leur développement est inégal selon les grandes aires culturelles de l’Europe » (b couv). C’est dire combien ces deux volumes apportent des données essentielles pour nous permettre de nous situer dans notre existence en France et en Europe.

 

La géographie des valeurs en Europe

Dans un chapitre sur « les frontières de l’Europe » (5), à partir d’une analyse statistique, Olivier Galland et Yannick Lemel, font apparaître cinq groupes caractéristiques pour une orientation de leurs valeurs.

« Le premier groupe peut être appelé « participatif confiant ». Il s’agit de personnes dont les échelles de participation associative, d’adhésion à la démocratie et de confiance dans les autres sont en moyenne d’un niveau très élevé. Il s’agit aussi d’un groupe d’européens tolérants, ouverts aux autres et au monde extérieur, peu religieux et peu enclins à suivre les normes de la morale privée (mais plus respectueux des normes publiques)… Un deuxième groupe est dénommé « individualiste, areligieux, incivique »… Le troisième groupe est un groupe religieux, traditionaliste, autoritaire et intégré. Il se caractérise par une forte adhésion à la valeur d’autorité, y compris dans le domaine politique, un rejet de l’individualisme, une forte religiosité, et l’adhésion à des valeurs traditionnelles… Le groupe 4 est également assez religieux, mais nettement moins que le premier, d’un traditionalisme un peu moins marqué, mais méfiant à l’égard des institutions et des autres en général… Enfin le groupe 5 se caractérise surtout par une forte participation associative et un engagement dans les institutions religieuses ». (b p 248). Ces différents groupes se répartissent dans les pays européens dans des proportions différentes.

 

Quatre Europe des valeurs ressortent de ces résultats (b p 254-255) :

° L’Europe participative.

« Cette classe rassemble des européens très engagés dans la vie  citoyenne, sociale et politique, très peu religieux, politisés, ouverts aux autres et extrêmement libéraux sur le plan des mœurs. De nombreux pays de l’Union Européenne voient ce type « participatif confiant » surreprésenté dans leur population par ordre décroissant : le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande, les Pays-Bas, la Suisse, le Luxembourg, la France, l’Espagne, l’Allemagne… Ces pays couvrent une large bande nord sud de l’Europe. On peut avoir le sentiment que ce type exprime le cœur de l’Europe…

° L’Europe individualiste. Jaune

Les européens individualistes, areligieux, inciviques se retrouvent particulièrement en Europe centrale et au Royaume Uni.

° L’Europe traditionnelle.Violine

Les européens de cette classe de valeurs ont des scores très élevés sur toutes les échelles relatives au respect de normes… Ils sont très attachés à la stabilité des cadres sociaux (différenciation des rôles sexués, adhésion à l’autorité et aux institutions, solidarité entre les générations. Ce type se retrouve surtout dans une parte de l’Europe méridionale (Italie, Portugal, Grèce…). La très religieuse Pologne s’y rattache.

° L’Europe autoritaire. Rouge

Cette classe se caractérise par une adhésion très nette à des attitudes politiques autoritaires. Ils sont peu politisés, traditionnels sur le plan des mœurs, tout en étant plutôt inciviques. Ce groupe est très présent dans les Balkans, l’Europe orientale jusqu’à la Russie, les pays baltes.

Cette approche des configurations de valeurs dans les pays européens fait ressortir plusieurs aspects.

Tout d’abord, il y a de grandes différences selon les pays. Nous sommes appelés à relativiser nos points de vue.

S’il y a souvent recul des institutions religieuses, il y a une prégnance de l’histoire religieuse à travers la culture.

Pour beaucoup d’entre nous, c’est dans l’Europe participative que nous nous reconnaissons. Cet espace est aussi le lieu où la tendance à l’individualisation se développe le plus.

 

L’individualisation des sociétés européennes.

Chercheur éminent dans cette recherche européenne sur les valeurs, Pierre Bréchon, traite de la tendance actuelle à l’individualisation des sociétés dans deux chapitres, l’un dans le  livre (6), l’autre dans le numéro spécial de la revue Futuribles (7). Tout au long de cette recherche, il considère l’individualisme et l’individualisation comme deux phénomènes spécifiques. « L’individualisation, au sens d’une recherche d’autonomie et de valorisation des choix individuels doit être distinguée de l’individualisme qui, lui, désigne plutôt un repli sur soi » (a p 119).   « Les deux phénomènes : individualisation et individualisme ne sont pas de même nature… Le fait de vouloir être autonome et de faire ses propres expériences irait plutôt de pair avec les valeurs humanistes et altruistes et non pas avec un repli sur soi-même » (b p 222).

A partir des matériaux de la recherche, Pierre Bréchon a retenu 19 indicateurs d’individualisation, c’est à dire 19 réponses à des questions qu’il estime « pouvoir traduire une volonté d’autonomie des individus et une valorisation des choix individuels » (a p 120) pour réaliser une échelle synthétisant « la tendance à l’individualisation et à la volonté d’autonomie des individus dans tous les domaines ». « Elle s’oppose à une attitude inverse qui valorise les principes, les traditions et les régulations sociales de l’agir individuel » (a p 123).

Nous ne commenterons pas ici les attitudes retenues en terme d’indicateurs. Comme ces choix individuels ont un impact sur autrui qu’on peut parfois juger négatifs, il est important de considérer non seulement les facteurs de cette évolution, mais aussi les effets globaux. Quant à lui, Pierre Bréchon réfute le reproche d’individualisme. Dans une certaine mesure, la dynamique de l’autonomie va de pair avec un développement de la sociabilité. « Il apparaît clairement que les personnes qui font spontanément confiance à autrui partagent davantage les valeurs d’individualisation que celles qui se méfient des autres. Les personnes qui considèrent les amis et les loisirs comme un domaine important de leur vie sont aussi nettement plus individualisés que celles qui ne leur accordent que peu d’importance. La sensibilité associative favorise aussi la culture d’individualisation… et/ou s’intéresse davantage à la vie publique » (a p 127).

Une approche géographique de l’individualisation vient s’inscrire dans la géographie des valeurs en Europe. A la fois, il y a de grands écarts selon les pays. Certains pays européens sont très éloignés de ce phénomène. Par contre, on constate « une très forte individualisation du nord de l’Europe autour des pays scandinaves, des Pays-Bas… et de la France qui, en la matière, apparaît comme un pays de l’Europe du nord. Un deuxième groupe de pays où l’individualisation est supérieure à la moyenne, comporte plusieurs grands pays de l’Europe de l’ouest dont l’Allemagne et la Grande-Bretagne, mais aussi l’Espagne, seul pays de l’Europe du sud où le processus d’individualisation est assez développé » (a p 123).

L’explication de cette géographie de l’individualisation rejoint celle qui permet d’interpréter la géographie des valeurs en Europe. Les convictions profondes telles qu’elles apparaissent ainsi sont fortement influencées par les héritages religieux. Le mouvement d’individualisation est beaucoup plus fort dans les pays à majorité protestante ou multiconfessionnelle. Les pays orthodoxes et musulmans apparaissent très spécifiques. « L’autonomie de l’individu n’y fait pas recette, les normes et valeurs y restent fortement déterminées par les instances étatiques, le cadre religieux et sociétal ». Une autre caractéristique apparaît. L’individualisation se développe particulièrement dans les espaces où l’autorité religieuse a perdu ses prérogatives. « On repère une très forte individualisation des personnes qui ne se reconnaissent pas d’adhésion confessionnelle. On semble d’autant plus revendiquer son autonomie personnelle que l’on n’a pas de lien reconnu à une instance religieuse » (a p 124). « Par comparaison du niveau d’individualisation entre les sans religion et les différentes appartenances confessionnelles, le protestantisme apparaît nettement comme la dénomination qui valorise l’autonomie individuelle ». On se reportera à un tableau éloquent présenté par Pierre Bréchon dans la revue Futuribles (a p 125). Ainsi, en rapport avec l’adhésion religieuse, le taux d’individualisation est de 56% pour les sans religion, 53% pour les protestants, 36% pour les catholiques, 20% pour les orthodoxes, 8% pour les musulmans.

Puisque la recherche européenne sur les valeurs est en cours depuis 1981, on peut aujourd’hui apprécier les changements. Pierre Bréchon dresse le bilan et ouvre une perspective : « Le fait que les principales évolutions des valeurs depuis 30 ans aillent dans le même sens : renforcement des valeurs d’individualisation tout en observant la pérennité des liens sociaux et la demande croissante de régulation collective, incite à penser qu’on est en face de tendances très lourdes qui ont toutes chances de se prolonger et qui pèseront probablement sur la manière dont les grands défis contemporains pourront être pris en compte » (a p 135).

 

Questions sur notre vivre chrétien ? Questions pour les églises ?

Cette recherche fait apparaître une variété dans la manière de vivre la foi chrétienne en Europe. Des églises différentes correspondent à cette variété. Cependant les modes de vie sont en évolution. Des changements interviennent petit à petit dans la manière d’apprécier la vie. Ces changements vont de pair avec des interrogations nouvelles sur les propositions religieuses. Quelles sont, en regard, les expériences et les approches théologiques répondant à ces questionnements ?

Cette recherche sur les valeurs des européens fait apparaître, dans un paysage contrasté, le développement d’une tendance en faveur de l’individualisation des sociétés. Or, si nous nous reportons, dans chaque ouvrage, au chapitre portant spécifiquement sur l’évolution religieuse en Europe, nous constatons, en trente ans, dans certains pays, un recul considérable des pratiques et des institutions religieuses. Nous recommandons un examen attentif des données correspondantes. Ainsi, un  lien peut être perçu entre une régression progressive d’une certaine forme de religiosité et une autonomie des individus croissante et de plus en plus assumée. Pierre Bréchon exprime ainsi son point de vue sur cette situation : « Tous les grands univers religieux semblent conduire à privilégier les modèles traditionnels de famille et à rejeter le libéralisme des mœurs, à valoriser aussi le nationalisme, l’autorité et plus généralement une morale de principe. La continuation du processus de sécularisation devrait donc conduire à renforcer les tendances à l’individualisation, à l’évolution des formes de famille et au libéralisme des mœurs » (a p 117).

Si on peut ainsi percevoir l’individualisation des sociétés et l’expression du religieux traditionnel comme deux forces opposées, dans une inspiration chrétienne nourrie par le message évangélique, nous sommes amenés à nous interroger. Une première question porte sur la conception du religieux qui est véhiculée par un christianisme traditionnel. N’y a-t-il pas une conception patriarcale de la religion, qui a fortement influencé les rôles et les pratiques et jusqu’à l’image de Dieu ? Des théologiens comme Jürgen Moltmann (8) contribuent à nous libérer des séquelles de ces représentations. Cependant, dans certains univers religieux, les pratiques continuent à susciter une attitude de dépendance. Cette situation est bien mise en évidence par une analyse publiée récemment sur un blog d’inspiration catholique novatrice : « Iglesia Descalza » (9). L’auteur s’interroge sur la relation entre l’église et la démocratie, l’église et les droits de l’homme. Et il aborde à cette occasion une question fondamentale : « le problème de la relation entre l’église et la religion ». Pourquoi ? « Parce que la religion, en dehors de quelques exceptions, ne porte pas seulement sur la relation avec Dieu, mais à côté de cela, elle est aussi une « relation médiatisée », c’est à dire que la relation avec Dieu s’effectue à travers des médiateurs associés à des hiérarchies évoluant dans un système de rituels, d’ordres et de pouvoirs sacrés qui suscitent de la dépendance, de l’obéissance, de la soumission et de la subordination à des supérieurs invisibles (cf Walter Burkert. La création du sacré) ». Ainsi, « le sentiment religieux est spécifiquement « un sentiment de révérence » et donc de soumission, soumiss

ion non seulement à Dieu, mais aussi soumission aux médiateurs. Maintenant, dans la mesure où la religion est reçue de cette façon, il est tout simplement contradictoire d’établir une relation vraie entre religion et démocratie, religion et droits humains… ». Cette analyse nous aide à mieux comprendre pourquoi le « religieux » est aujourd’hui remis en question.  Cependant, si on revient à l’origine même du christianisme : le message de Jésus, on découvre une vision en complète opposition au « religieux », tel qu’il se déploie à travers les siècles. Le développement de l’autonomie dans les sociétés occidentales n’est pas sans rapport avec cette origine. Ici, on peut se reporte à nouveau à la réflexion de Danièle Hervieu-Léger qui met en évidence « la contribution du judaïsme et du christianisme à l’émergence de la notion d’autonomie qui caractérise la modernité » (10).

 

On peut donc se demander si l’évolution sociale du rapport au christianisme ne doit pas être envisagée en terme de transformation plutôt qu’en terme de rupture. On pourrait analyser dans ce sens le déclin de l’usage du terme « religion » au profit du terme « spiritualité » (11). Et on constate actuellement un développement des aspirations spirituelles (12). Si il y a en Europe une pluralité de comportements religieux, le développement de l’individualisation des sociétés appelle en regard l’émergence de nouvelles expressions chrétiennes, des propositions alternatives par rapport aux formes religieuses traditionnelles. Est-ce possible ? La réponse est positive lorsqu’on considère le développement du courant de l’Eglise émergente dans certains pays occidentaux comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Le récent livre de Gabriel Monet sur l’Eglise émergente (13) nous permet d’entrevoir la vitalité de ce courant et la créativité qu’il suscite sur le plan théologique. En Grande-Bretagne, la nouvelle sensibilité sociale et culturelle est prise en compte par le mouvement des «  Fresh expressions » (14). Aux Etats-Unis, on peut constater un courant nouveau d’éveil spirituel (15). Ecrit par deux sociologues, Gladys Ganiel et Gerardo Marti, un livre : « The deconstructed church. Understanding emerging christianity » (16) montre comment des églises émergentes se développent aux Etats-Unis dans un contexte d’individualisation croissante de la société. Il y a là une réponse expérimentale en regard des problèmes soulevés par les changements de mentalité qui interviennent également en Europe.  En écho avec la présentation de ce livre sur le site de Témoins (17), un ami québécois en appréciait l’extrait suivant : « Le mouvement de l’Eglise émergente se construit  sur une sacralisation de la personne (« build on a sacralized self » (p185-187). Les individus deviennent de plus en plus source et dépositaire de principes sacrés. « Le sacré de la religion est transféré au sacré des individus ». Cette individualisation, cette sacralisation de la personne découle historiquement d’une inspiration chrétienne. Ainsi Durkheim est cité : « le christianisme s’est exprimé dans une foi intérieure, dans la conversion personnelle de l’individu… Le centre de la vie morale a été transféré de l’extérieur à l’intérieur » (p 186). L’individualisme (individualisation) n’est pas un égoïsme. Il reste connecté à la sympathie pour la misère humaine et la dignité de l’être humain. « L’énergie de Dieu est perçue comme impulsant le travail des gens. C’est dire que Dieu œuvre à travers les gens (p 186) ».

Ensemble, dans l’inspiration de l’Esprit, préparons l’avenir !

 

Jean Hassenforder

(1)            Bréchon (Pierre), Tchernia (Jean-François), dir. La France à travers ses valeurs, Armand Colin, 2009

(2)            Mise en perspective du livre : « La France à travers ses valeurs » : « L’émergence d’un nouveau paysage religieux en France. Croire sans appartenir ». ** Voir sur ce site **

(3)            Les valeurs des européens. Futuribles, juillet-août 2013, N° 395, p 3-136 (Dans le texte, citations issues de ce document signalées par la lettre a)

(4)            Bréchon (Pierre), Gonthier Frédéric), dir. Les valeurs des européens. Evolutions et clivages. Armand Colin, 2014 (coll U) (Dans le texte, citations issues de ce document signalées par la lettre b)

(5)            Galland (Olivier), Lemel (Yannick). Les frontières de valeurs en Europe. p 241-261, in : Bréchon (Pierre), Gonthier (Frédéric) dir. Les valeurs des européens (note 2)

(6)            Bréchon (Pierre). Individualisation et individualisme dans les sociétés européennes. p 221-239, in : Bréchon (Pierre), Gonthier (Frédéric). Les valeurs des européens (note 2)

(7)            Bréchon (Pierre). L’individualisation des sociétés européennes. p 119-136, in : Futuribles, N°395 (note 1)

(8)            « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann ». ** Voir sur ce site **  Présentation de la pensée théologique de Jürgen Moltmann ** Voir sur le blog ** : L’Esprit qui donne la vie

(9)            José Maria Castillo. Démocracy and human rights, ** Voir sur le blog **  : Iglesia Descalza. A voice from the margins of the Catholic Church

(10)      Hervieu-Léger (Danièle). Le Pèlerin et le converti. Flammarion, 1999 (citation p 35)

(11)      « Spiritualité et religion. Des représentations en mouvement et en tension ». ** Voir sur ce site ** 

(12)      « La vie spirituelle comme une « conscience relationnelle ». Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui ». ** Voir sur ce site **

** Voir sur ce site ** aussi : « Quelles aspirations spirituelles aujourd’hui ? » :

** Voir sur ce site ** Une perspective d’ensemble : « Un monde en mutation. La guérison du monde selon Frédéric Lenoir»

(13)      Monet (Gabriel). L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en post-chrétienté. LIT Verlag, 2014

(14)      Ce site propose de nombreux articles sur les « fresh expressions ». Article le plus récent : « Les « fresh expressions en Grande-Bretagne… Propos de Michaël Moynagh » ** Voir sur ce site **

(15)      La montée d’une nouvelle conscience spirituelle. D’après le livre de Diana Butler Bass : « Christianity after religion »** Voir sur ce site **

(16)      Marti (Gerardo), Ganiel (Gladys). The deconstructed church. Understanding Emerging Christianity.Oxford University Press, 2014

(17)     ** Voir sur ce site ** « Comprendre le christianisme émergent. Une recherche sociologique sur le mouvement de l’Eglise émergente »

Comprendre le christianisme émergent. Une recherche sociologique sur le mouvement de l’Eglise émergente

         Deux sociologues anglophones, Gerardo Marti et Gladys Ganiel viennent de publier, en 2014, le bilan d’une recherche sociologique sur l’église émergente, particulièrement aux Etats-Unis. Ce livre : « The deconstructed church. Understanding emerging christianity » (1) est le fruit d’un travail d’observation, d’enquête et d’interprétation mené pendant plus de dix ans. C’est dire l’importance de cet apport pour la compréhension du christianisme émergent qui est étudié ici dans les termes du « mouvement de l’église émergente » (emerging church movement (ECM). Ce n’est pas un phénomène marginal. D’emblée, les auteurs nous disent que leur recherche les a amené à conclure que l’ECM est l’un des mouvements les plus importants de recomposition de la religion intervenu dans le christianisme occidental au cours des deux dernières décennies(p 5). Ainsi analysent-ils l’origine, la pratique et la signification du mouvement de l’église émergente, particulièrement aux Etats-Unis et en Irlande du Nord. S’ils envisagent la situation également en Grande-Bretagne, ils ne s’y attardent pas, car le visage de l’église émergente au Royaume-Uni est assez différent.

Le mouvement de l’église émergente

Le mouvement de l’église émergente aux Etats-Unis a débuté au début des années 90 à partir d’une insatisfaction de certains chrétiens évangéliques et, en particulier des jeunes vis à vis des formes dominantes dans cet univers. Ainsi l’ECM a été largement au départ une alternative par rapport à des églises évangéliques conservatrices. Mais ces innovations ont trouvé très vite une audience plus large. Et aujourd’hui, les participants viennent de milieux très variés. Cependant, ces églises émergentes atteignent en majorité des jeunes adultes cultivés, sans charge de famille à un moment de la vie où la recherche est privilégiée. Elles accueillent aussi des chrétiens qui se sentent mal à l’aise dans les églises traditionnelles. Ces chrétiens se retrouvent dans une orientation positive telle qu’elle est formulée par Brian Mc Laren dans son livre : « Une orthodoxie généreuse » (2) qui a recueilli un large assentiment. Cette ouverture se retrouve aussi dans une sensibilité œcuménique. Cet aspect est particulièrement reconnu en Grande-Bretagne. L’impulsion post-évangélique s’est développée dans un espace où un œcuménisme pratique a abaissé les barrières.

La sociologie nous parle des crises en terme de décomposition et de recomposition. Gerardo Marti et Gladys Ganiel ont intitulé leur livre : « The Deconstructed Church » : « L’Eglise déconstruite ». Ils mettent ainsi l’accent sur un processus de déconstruction des pratiques dominantes particulièrement en rapport avec les églises protestantes évangéliques conservatrices et fondamentalistes. Parallèlement, on assiste à un travail de reconstruction et d’invention. Il y a donc une tension entre l’ECM et l’Eglise conventionnelle. « Les chrétiens émergents luttent pour une renégociation du christianisme parce qu’ils désirent rester à l’intérieur d’une tradition plus vaste tout en créant davantage d’espace pour naviguer à l’intérieur » (p 16).

Ainsi peut-on mettre en évidence plusieurs orientations (p 27-30) :

° Les chrétiens émergents se considèrent comme anti institutionnels. Comme l’écrit un leader de cette mouvance, Tony Jones : « L’Eglise n’est ni une doctrine, ni un système, ni une institution. L’Eglise est un organisme vivant, la vérité et l’amour comme organisme ».

° L’approche des chrétiens émergents manifeste une forme d’œcuménisme qui transcende beaucoup de frontières ecclésiales et théologiques. « Ils empruntent librement à des traditions chrétiennes différentes dans un désir partagé de développer des pratiques d’église riches de sens et, en même temps, culturellement pertinentes ». Les ECM développent une pratique « inclusive ».

° Les chrétiens émergents cherchent activement à éviter les formes hiérarchiques pour inviter de jeunes adultes à des responsabilités de leadership. Et ils y réussissent. Une génération nouvelle accède aux responsabilités.

° L’expérimentation et la créativité sont au cœur de l’approche des chrétiens émergents. Les ECM offrent des pratiques très diverses. Elles encouragent les arts et activent la participation.

° Enfin les chrétiens émergents cherchent à  créer un  nouveau genre d’espace religieux favorisant une liberté de mouvement.

Au total, Gerardo Marti et Gladys Ganiel, plutôt que de mettre l’accent sur l’orientation anti institutionnelle des chrétiens émergents, perçoivent le mouvement de l’église émergente comme une structure institutionnalisante qui s’appuie sur des réseaux informels. Le mouvement chrétien émergeant est animé par des « entrepreneurs religieux institutionnels » qui partagent une orientation religieuse caractérisée par la déconstruction des formes rigides traditionnelles » (p 30). Dans sa forme et dans son contenu, le visage de l’église émergente est relativement cohérent. Le mouvement de l’église émergente est ainsi un aspect stable et significatif de la vie religieuse aux Etats-Unis et au Royaume Uni » (p 30). A travers leurs engagements, les chrétiens émergents se ressentent comme étant eux-mêmes authentiques et ils développent une stratégie qui permet une « individualisation religieuse » et offrent un environnement favorable  à l’« autonomie croyante » pour reprendre un terme bienvenu popularisé en France par Danièle Hervieu-Léger (3).

Cette recherche sur l’Eglise émergente se décline dans les thèmes correspondant aux chapitres de ce livre (p 31-33).

° Les communautés émergentes se veulent pluralistes. Elles figurent parmi les « rares exemples d’institutions religieuses qui n’essaient pas de gommer la diversité, mais cherchent à la faciliter. Le mouvement de l’église émergente encourage un engagement régulier dans la vie d’église. A travers un aspect pluraliste, il allie la prise en compte de l’individualisation et une dimension communautaire fondé sur les expériences partagées et les relations (« Pluralist congregations » Chap 2).

° Le chapitre 3 porte sur les itinéraires des chrétiens émergents (« Being an emerging christian »). Ces itinéraires témoignent du rejet engendré par des églises rigides et évoquent l’effet libérateur des livres de Brian Mc Laren. Ils témoignent de la diversité des cheminements.

° Le dialogue et le débat sont valorisés dans les églises émergentes si bien qu’un chapitre est consacré à la foi comme conversation (Faith as conversation. Chap 4). Dans cette étude sociologique, les auteurs traitent de cette conversation comme d’un travail d’explicitation du sens : « meaning work » qui apparaît comme central dans la recherche sur « l’entreprenariat institutionnel » (« Institutional  entrepreneurship »). Le mouvement de l’église émergente (ECM) apparaît comme un « entreprenariat institutionnel collectif » (« collective institutional entrepreneurship ».

° Le chapitre 5 est consacré aux pratiques communautaires de déconstruction » (« Deconstructive congregational practices »). L’église émergente critique les pratiques des mégachurch (« seeker megachurch ») et celles des églises traditionnelles ritualistes (« solemn Mainline »). Les pratiques des communautés émergentes sont délibérément « ouvertes, inclusives et empruntées à des traditions diverses, dans un effort pour que les gens se sentent à l’aise et pour leur offrir des pistes différentes leur permettant de choisir les pratiques religieuses les meilleures pour eux ».

° Les chrétiens émergents cherchent à suivre Jésus dans le monde réel (Following Jesus in the Real World » Chap 6). Cette orientation prend des formes diverses, entre autres, un engagement politique ou une insertion dans des milieux défavorisés.

 

Eglise émergente et changement culturel

         « Notre église est un espace ouvert ou les personnes trouvent ce dont ils ont besoin. Les personnes se rassemblent ». Gerardo Marti et Gladys Ganiel mettent ce témoignage d’un chrétien émergent en exergue du dernier chapitre qui est consacré à un essai de compréhension du christianisme émergent (p 162-195).

Entre autres, les auteurs interprètent le développement du mouvement de l’église émergente dans ses rapports avec l’individualisation croissante qui caractérise la société actuelle. Ainsi évoque-t-il le livre influent de Paul Heelas et Linda Wood Head : « Why religion is giving up to spirituality » dans lequel ceux-ci expliquent que les formes religieuses qui ne pourront s’adapter à la « subjectivisation individualiste » iront en déclinant alors que celles qui s’accordent avec l’autonomie de la personne au sein d’une communauté de soutien, prospéreront. Ils déclarent que les congrégations traditionnelles ne vont pas assez loin pour répondre à la quête spirituelle personnelle de chacun. Or, pour Gérardo Marti et Gladys Ganiel, c’est justement ce que les églises émergentes réalisent.

Aujourd’hui, des sociologues comme Bryan Turner, Jeffrey C Alexander et Ulrick Beck mettent en évidence l’expansion du sentiment religieux et des aspirations spirituelles dans un contexte caractérisé par l’individualisation (p 164-165). Ces analyses correspondent à celles de Danièle Hervieu-Léger en France (3).

Internet et les réseaux sociaux engendrent une culture de l’autonomie. Dans sa recherche sur la religion et internet, Heidi Campbell met en évidence  les incidences du web sur la vie religieuse (4). Pour Heidi Campbell, la religion sur le web présente cinq caractéristiques : une communauté reliée au réseau, la reconnaissance d’une histoire identitaire, un déplacement de l’autorité, une pratique de convergence et une réalité multilocalisée. « Chacune de ces caractéristiques fait écho aux pratiques des chrétiens émergents » (p 178).

« Le mouvement de l’église émergente est lié à l’individualisation religieuse » (p 179-181). L’individualisation religieuse comme produit et processus de la modernité est une tendance majeure. Elle implique que « les individus développent leur identité religieuse à partir de sources variées, négociant les exigences de diverses institutions religieuses et s’appropriant leurs propres convictions, quelque soient leur degré d’incertitude, leur ambiguïté et leur semblant d’irreligion » (p 104).

Le mouvement de l’église émergente soutient les choix  religieux en les légitimant (supports a « legitimate » religious self) (p 181-186). Les gens ont besoin de voir leur démarche reconnue. Cette légitimation a une dimension sociale. Les chrétiens émergents participent à ce mouvement. Le mouvement de l’église émergente contribue à légitimer leur « genre » de christianisme à la fois sur le registre séculier et religieux. Ainsi, elle œuvre pour présenter la foi chrétienne comme « raisonnable », digne d’attention et de considération.

Le mouvement de l’église émergente se construit sur une sacralisation de la personne (builds on a sacralized self) (p 185-187). Les individus deviennent de plus en plus source et dépositaire de  principes sacrés. « Le sacré de la religion est transféré au sacré des individus ». Cette individualisation, cette sacralisation de la personne découle historiquement d’une inspiration chrétienne. Ainsi Durkheim est cité : « Le christianisme s’est exprimé dans une foi intérieure, dans la conviction personnelle de l’individu… Le centre de la vie morale a été transféré de l’extérieur à l’intérieur… » (p 186). L’individualisme n’est pas un égoïsme. Il reste connecté à la sympathie pour la misère humaine et la dignité de l’être humain. « L’énergie de Dieu est perçue comme impulsant le travail des gens. C’est à dire que Dieu œuvre à travers les gens » (p 186).

Le mouvement de l’église émergente permet l’accomplissement religieux d’un individualisme coopératif (p 190-192).

Une conviction personnelle a besoin d’être reconnue dans une dimension communautaire. Les chrétiens émergents valorisent la liberté et l’autonomie, mais ils cherchent aussi à s’exprimer à travers des relations rapprochées avec d’autres dans une communauté. En dépit de leurs convictions institutionnelles, les chrétiens émergents désirent se rencontrer ensemble. Il y a chez les chrétiens émergents un accent conjoint sur l’individualisme et la communauté. Tony Jones évoque « l’ecclésiologie relationnelle du mouvement de l’église émergente ». Jones s’inspire de la théologie de Jürgen Moltmann pour penser à la trinité sociale, à la théologie de la libération, au baptême adulte, à une communauté ouverte, à une compréhension relationnelle de l’église et au sens que nous sommes entrés dans une ère de l’Esprit » (p 191) (5).

Les chrétiens émergents désirent également avoir une vie authentique et holistique, à l’intérieur et à l’extérieur des murs de leur lieu de rassemblement. Les communautés chrétiennes émergentes sont engagées dans un effort stratégique pour permettre une vie  intégrée, authentique.

L’Eglise émergente : un phénomène durable

Ainsi, le mouvement de l’église émergente est en phase avec le mouvement de fond de la culture occidentale. Quelque soit sa fragilité et ses limites, ce n’est pas un phénomène passager. Les auteurs citent le sociologue Ulrich Beck : « Dans cette modernisation croissante, les religions ne disparaissent pas, mais elles changent de visage ». Dans ce livre, Gerardo Marti et Gladys Ganiel ont voulu décrire « un genre d’orientation religieuse qui n’est pas seulement reconnaissable à travers des personnes et des formes transnationales, mais qui, d’une façon encore plus importante, deviendra de plus en plus présent dans tous les environnements religieux » (p 195). Dans la manière dont il répond à la modernité, « le mouvement de l’église émergente (et les autres expressions du christianisme qu’il peut influencer) est remarquablement bien adapté pour persister et même prospérer comme une alternative religieuse viable en Occident » (p 145)

Quelles perspectives internationales ?

Dans un article que nous avons rapporté sur ce site (6), dès avant la parution de leur livre, Gerardo Marti et Gladys Ganiel nous avaient fait part des enseignements stratégiques qu’on pouvait retirer de leur recherche, et, en tout premier, de l’inscription du mouvement de l’église émergente dans le mouvement de fond que constitue l’individualisme religieux, si bien que l’église émergente n’est pas un phénomène passager, mais une voie d’avenir

En lisant ce livre : « The deconstructed church », nous portons d’abord notre attention sur l’intention exprimée dans le sous-titre  « understanding emerging christianity » : comprendre le christianisme émergent. Et, dans cette démarche, les auteurs ne nous apportent pas seulement une étude sur l’église émergente, une recherche de grande ampleur qui met en œuvre une excellente méthodologie, ils nous font part également d’une analyse sociologique du changement culturel en cours aujourd’hui, mettant en évidence des tendances de fond qui transforment les mentalités et les comportements, et en particulier la montée généralisée de l’individualisme religieux dans lequel le mouvement de l’église émergente s’inscrit.

Comme observateur français, on ne peut manquer d’être impressionné par la convergence entre les interprétations des sociologues anglophones des religions et celles qui sont avancées depuis une vingtaine d’années par la sociologue française, Danièle Hervieu-Léger, depuis ses analyses pionnières dans le livre : « Le pèlerin et le converti » paru en 1999 jusqu’à la conférence qu’elle a donné récemment à Lyon en février 2014 (3). Il y a donc bien aujourd’hui un mouvement de fond dans l’ensemble du monde occidental et sans doute au delà. Il peut y avoir des variantes en fonction de différences dans la socialisation religieuse selon les aires confessionnelles ou bien le degré de développement économique, mais dans l’ensemble, on constate la même orientation.

Par contre, selon les pays, et plus précisément en France, l’offre religieuse et les innovations chrétiennes nous paraissent beaucoup plus disparates. Gerardo Marti et Gladys Ganiel nous présentent un mouvement de l’église émergente qui présente beaucoup de dynamisme et de cohérence dans le champ où il est étudié dans ce livre, c’est à dire principalement les Etats-Unis et l’Irlande du Nord. L’ouvrage aborde également la situation au Royaume Uni, mais il nous paraît que cette situation est sensiblement différente et que la vitalité de l’église émergente s’y exprime différemment dans un climat au total plus consensuel (7). Nous nous interrogeons donc ici sur la conjoncture religieuse en France. Quelque soient les variantes, le mouvement de fond qui inspire le changement culturel dans l’ensemble des pays occidentaux, est manifestement également observable en France. Et les nouvelles aspirations religieuses et spirituelles y sont donc également présentes. Par contre, en ce qui concerne l’offre religieuse, on perçoit un écart considérable entre les forces chrétiennes engagées aux Etats-Unis et en France dans le champ émergent. Le développement de l’église émergente aux Etats-Unis est porté par un grand nombre d’acteurs en résultante d’un contexte historique spécifique. Manifestement la situation est différente en France. L’esprit d’initiative en ce domaine y est moins répandu et les forces correspondantes sont peu nombreuses. Ainsi, si le besoin d’église émergente se fait sentir également en France, on devra, pour y répondre, sans doute emprunter une voie plus modeste et mettre en œuvre des stratégies adaptées, sans doute en recourant aux ressources d’internet parce qu’on trouve là un climat favorable et un moyen inégalé de communication pour rejoindre et rassembler des personnes en recherche réparties sur un territoire. On perçoit actuellement en milieu francophone la montée d’une prise de conscience du rôle de l’église émergente (8). Le livre de Gerardo Marti et Gladys Ganiel éveille pour nous des échos, suscite des aspirations, apporte la vision de possibles et stimule notre imagination quant aux pistes à développer.

Jean Hassenforder

 

(1)            Marti (Gerardo), Ganiel (Gladys). The deconstructed church. Understanding emerging christianity. Oxford University Press, 2014

(2)            Mc Laren (Brian D). Generous orthodoxy… Zondervan, 2004 ** Présentation et mise en perspective sur ce site ** : « Une théologie pour l’église émergente. Qu’est-ce qu’une orthodoxie généreuse ? »

(3)            L’œuvre de Danièle Hervieu-Léger dans le domaine de la sociologie des religions en France, fait référence. Dans son livre : « Le pèlerin et le converti » publié en 1999, ses grandes interprétations sont présentes et font sens jusqu’à aujourd’hui : Hervieu-Léger (Danièle). Le Pèlerin et le converti, Flammarion, 1999. ** Sur ce site ** , interview de Danièle Hervieu-Léger : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises »    En février 2014, Danièle Hervieu-Léger donne à Lyon une conférence communiquée en vidéo. C’est une mise en perspective magistrale de l’évolution des la question au cours des précédentes décennies : ** Voir sur ce site ** « Le  paradoxe de la scène religieuse occidentale » : 

(4)            « Quelle vie en église à l’ère numérique ? Apport de la recherche anglophone : Heidi Campbell et Tim Hutchins ».  ** Voir sur ce site ** .

(5)            Le théologien américain, Patrick Oden, a soutenu une thèse, en cours de publication, sur les affinités et les correspondances entre les questionnements de l’Eglise émergente et la pensée théologique de Jürgen Moltmann. Voir sur ce site l’interview de Patrick Oden : « L’Eglise émergente en conversation avec Jürgen Moltmann. L’Eglise transformationnelle » ** Voir sur ce site ** 

(6)            Interview de Gerardo Marti et Gladys Ganiel dans la revue Bearings : Bearings for the life of faith, autumn 2013, p 9-14.     ** Présentation sur ce site ** :  « Quel avenir pour l’Eglise émergente. Approche sociologique »

(7)            A propos de l’Eglise émergente en Grande-Bretagne, ** Voir sur ce site ** : « Une perspective comparative sur l’Eglise émergente. La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente » : et ** Voir également sur ce site ** : Un point récent: « la montée des églises émergentes en Grande-Bretagne. Un phénomène impressionnant »

(8)            Maintenant publiée, la thèse de Gabriel Monet sur l’Eglise émergente, devient le document de référence sur cette question dans l’univers francophone : Monet (Gabriel) : L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté. Préface d’Elizabeth Parmentier. Postface de Jean Hassenforder. LIT Verlag, 2014.

 

Quelle Eglise pour un nouveau monde ? Conjoncture actuelle et vision prospective dans un contexte catholique. Contribution de Michel Anglarès.

line-height: 1.5;”>Après avoir exercé son ministère de prêtre dans plusieurs paroisses de la région parisienne, Michel Anglarès s’est retrouvé recteur de l’église Notre-Dame de Pentecôte vouée au monde du travail sur la Défense et curé d’une paroisse voisine à Courbevoie durant la dernière décennie. En même temps, professeur d’anthropologie à l’Institut Catholique, il a assuré un enseignement dans le cadre d’une formation théologique à l’intention des laïcs. En 1999, le magazine Témoins publie une interview de Michel Anglarès sous le titre : « Une Eglise confrontée au changement. Un point de vue catholique » (1).  Aujourd’hui  en semi-retraite, Michel Anglarès poursuit, en pleine liberté de mouvements, une tâche pastorale et une  réflexion théologique.

En 1999, dans l’article paru dans le magazine Témoins, après avoir mis en évidence la radicalité du changement social et culturel, Michel Anglarès en tirait les conséquences dans une vision nouvelle de l’Eglise : « Au cours des siècles, l’Eglise catholique a été une église de chrétienté, c’est à dire un ensemble extrêmement hiérarchisé, programmé, donnant une place définie à chacun… Je plaide pour une autre forme d’Eglise que j’appellerai, avec d’autres, une « Eglise Catéchuménale ». Si on n’est pas chrétien, on peut le devenir. « Pour cela, il faut susciter des dispositifs permettant d’accompagner le cheminement des uns et des autres. Chacun doit pouvoir y trouver, peu ou prou, un appui à sa recherche. C’est une église de cheminement… C’est une église qui se sait minoritaire dans un monde pluraliste, mais qui tient sa place en exprimant ses convictions. Voilà nos convictions fondamentales : la visite de Dieu en Jésus, la communauté divine, l’incarnation et la résurrection. Ce sont les grands axes fondamentaux sur lesquels nous avons à rendre compte de l’espérance qui nous habite ».

On reconnaît dans ces orientations quelques accents qui sont exprimés aujourd’hui dans le monde par le courant de l’Eglise émergente. Cependant, quinze ans après la parution de cet article, on peut s’interroger sur la lenteur du changement dans l’Eglise catholique. La venue du pape François permettra-t-elle la réforme en profondeur qui nous paraît nécessaire ? Et, plus généralement, au delà des institution, comment peut-on envisager une manière d’être et faire église en post-chrétienté ? Nous avons posé à Michel Anglarès quelques questions sur la conjoncture actuelle et sur une vision prospective.

J.H.

1) Michel quel a été votre parcours avant de devenir recteur de l’église N.-D de Pentecôte à la Défense ? Pouvez-vous nous dire quelle a été alors votre inspiration ?

 

Tout au long de ma vie de prêtre j’ai exercé deux ministères en même temps : la paroisse (vicaire, curé,doyen, aumônier de jeunes et de mouvements d’adultes…) et l’université (enseignant à l’Institut Catholiquede Paris dans le cadre d’une formation préparant des laïcs à la licence de Théologie). Celui qui m’a été confiédans le quartier d’affaires de la Défense s’est ajouté aux deux autres. J’ai également consacré denombreuses années à suivre et accueillir des personnes exclues (toxicomanes, sans papiers…). Enfin j’aimilité durant 25 ans dans le réseau  JONAS constitué à l’origine par et pour les prêtres, puis ouvert aux laïcs. Fondé par trois prêtres dont le théologien Henri DENIS qui a participé au concile Vatican II comme expert, le réseau Jonas a défendu constamment l’esprit d’ouverture du concilie face aux courants traditionalistes et intégristes qui n’ont cessé d’agir et de réagir au sein de l’Eglise catholique pour fermer, avec un certain succès, les portes et les fenêtres ouvertes par Jean XXIII.

Au séminaire, j’ai lu beaucoup de textes des Pères de l’Eglise. J’ai particulièrement apprécié leur façon de relier la théologie, la pastorale et la spiritualité pour répondre aux questions de leurs époques. Telle est la raison pour laquelle j’ai choisi de vivre conjointement la vie universitaire et pastorale avec le souci de les féconder mutuellement, en lien avec les problématiques de notre temps.

2) En 1999, le magazine TEMOINS publie un article rapportant vos propos : « Une Eglise confrontée au changement, un point de vue catholique ». Vous analysez la transformation sociale et culturelle qui a changé la France. Cette transformation se poursuit aujourd’hui. Comment percevez-vous le changement en cours ?

 

Il s’est en effet poursuivi  et accentué dans la ligne de ce que j’indiquais à l’époque : aspects positifs et négatifs de l’individualisme, une autre conception de la vérité, une quête spirituelle au sens large, une société pluraliste et sécularisée. L’individualisme, personnel et collectif s’est renforcé par le culte de l’argent qui nous a amené aux crises que nous connaissons, au développement du communautarisme et du corporatisme, au rejet plus ou moins exprimé de l’étranger, dans l’indifférence aux problèmes humains vécus dans et hors de nos frontières, en particulier concernant les personnes SDF, les migrants et ce qui se passe en Syrie. Inversement cette situation de plus en plus insupportable provoque de salutaires réactions qui s’expriment entre autres dans de nombreuses associations à but humanitaire. Les magouilles, le  culte du pouvoir, les mensonges et l’impuissance d’un certain nombre de dirigeants politiques ont porté un coup à la vérité engendrant la méfiance envers les institutions et les personnes, la désillusion, voire le mépris vis-à-vis de la politique, exprimés dans une abstention importante lors des votes nationaux et européens. Heureusement il y a des réactions positives, encore trop peu nombreuses, qui s’expriment ci et là dans toutes les générations pour remettre plus de vérité et de confiance dans les relations sociales. La quête spirituelle, renforcée par l’expérience d’un monde matérialiste et désenchanté, s’exprime de manière fort éclatée dans un retour vers la nature, dans l’adhésion à des disciplines philosophiques et religieuses principalement orientales, dans la (re)découverte du christianisme pour un certain nombre d’adultes demandant le baptême, mais aussi dans les paradis artificiels de la drogue et de l’alcool, les excitations collectives sur des musiques de circonstance,… le point commun  qui semble unir toutes ces manifestations est la quête de sens dont notre société consumériste est dépourvue. Quant à la sécularisation, elle est en voie d’achèvement se caractérisant à la fois par une indifférence croissante vis-à-vis du contenu des religions et un réel intérêt pour ceux qui en vivent authentiquement comme l’atteste l’engouement pour *ph l’Abbé Pierre, Sœurs Emmanuelle et Thérèsa, le Dalaï lama entre autres.

A ces traits, trop rapidement brossés, de la vie sociale et culturelle de notre pays qui reprennent et accentuent mes propos tenus lors de l’interview de 1999, j’ajoute cinq autres dimensions : l’abolition (apparente) du temps et de l’espace, les ambigüités de la laïcité à la française, la mondialisation, les questions écologiques, un mal être général sous tendu par la peur. Avec internet et les média modernes chacun peut se déplacer à travers toute la planète. Les réseaux sociaux consacrent le seul moment présent et souvent au détriment  de relations plus existentielles. Les moyens de transports des personnes et des marchandises suppriment les distances et les saisons. La laïcité à la française prône à juste titre la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais s’emberlificote en voulant réduire au privé ce qui par nature à des incidences sociales et artistiques publiques, en supprimant des signes religieux en certains lieux mais pas en d’autres, en séparant le cultuel et le culturel tout en réclamant des offices religieux à N.-D de Paris lors du décès d’un président de la République, en participant à des offices religieux par le biais des maires, des députés et sénateurs lors de commémorations civiles telle le 11 novembre, en participant à la canonisation de certains saints au niveau gouvernemental… La mondialisation qui pourrait permettre une solidarité internationale nouvelle et fort heureuse est trop l’affaire des puissances d’argent principales sources de la plaie du chômage en France, en Europe, et de disparités insolentes entre les pays. Du coup elle est ressentie comme dangereuse pour nos libertés car nous n’avons sur elle aucune prise y compris nos gouvernants. Enfin le sentiment que nos modes de vie portent une atteinte grandissante à l’équilibre écologique de notre planète se renforce de plus en plus et commence à susciter de bonnes initiatives en ce domaine. Tout cela nourrit un mal-être qui se caractérise par un stress permanent, en particulier dans la vie professionnelle trop exclusivement centrée sur le rendement, et par diverses peurs : peur du chômage et de la pauvreté, peur de l’étranger, peur d’être manipulés par des forces occultes, peur d’être cambriolé, peur d’un désastre écologique qui s’annonce,… autant de peurs qui renferment chacun dans sa coquille, favorisent les forces les plus réactionnaires en quête du chef qui nous en délivrera tandis que d’autres, apparemment plus minoritaires, retroussent leurs manches pour les conjurer en s’en prenant directement à leurs causes.

3) Dans cet article, vous esquissez une manière nouvelle d’envisager le rôle de l’Eglise ; Vous suggérez une Eglise de cheminement, « une Eglise catéchuménale ». Qu’entendez-vous par là ? Aujourd’hui comment envisagez-vous cette orientation ?

 

Pendant de nombreux siècles l’Eglise et la société n’ont fait qu’un. Ce fut le temps de la chrétienté. Dans ce contexte l’évangélisation passait essentiellement par la célébration des sacrements. Les règles éthiques de l’Eglise étaient celles de la société y compris dans son organisation politique. Ses dogmes donnaient sens à cet ensemble théocratique. Notre monde n’a plus rien à voir avec cette situation. Il remet en évidence une phrase de Tertullien (apologiste du 2ème et du début 3ème siècles) qui disait en un temps où les chrétiens étaient minoritaires au sein du monde romain : « on ne nait pas chrétien, on le devient » Une Eglise catéchuménale part de ce principe en le situant dans la culture contemporaine où les chrétiens sont redevenus une minorité dans notre pays. Qu’est-ce à dire ?

Il ne faut plus partir des sacrements pour évangéliser. D’ailleurs ils n’ont jamais donné la foi. Ils la nourrissent et la développent dans la mesure où ceux qui ont déjà la foi leur reconnaissent leur signification chrétienne. Le nombre de baptisés qui se déclarent aujourd’hui indifférents, agnostiques ou athées est impressionnant. Il est vrai qu’ils ont reçu le baptême à leur insu et sans suite la plupart du temps. La transmission de la foi passe d’abord et avant tout par le témoignage personnel et communautaire des chrétiens dans leurs relations sociales. Elle n’est pas automatique. Elle dépend de la réceptivité et de la liberté des destinataires et de l’action de l’Esprit Saint dans le cœur de chacun. Ce témoignage s’exprime d’abord dans la qualité relationnelle vécue par les chrétiens avec leur entourage mais aussi dans l’explicitation de ce qui les anime lorsque les conditions sont réunies pour le faire. Sans doute les célébrations religieuses où il se vit quelque chose de vrai peut interpeller des participants qui y viennent par convenance. Mais elles impliquent qu’ils soient intégrés dans une communauté priante et chaleureuse et non qu’ils soient majoritaires comme c’est le cas dans nombre de célébrations de mariage et d’enterrements. Une assemblée chaleureuse et participante avec une actualisation intelligente de la Parole de Dieu, peut les toucher alors que le contenu du rite leur demeure étranger. De ces rapides réflexions devrait découler la généralisation du baptême par étapes qui peut commencer avec la présentation à l’Eglise du petit enfant, lequel cheminera vers l’âge adulte, aidé par des proches et les moyens de l’Eglise (catéchèse, aumôneries, célébrations…), en découvrant progressivement tout ce qui est impliqué dans ce sacrement uni à la confirmation et à l’eucharistie. S’il le désire et s’estimera prêt avec l’aide de son entourage, il les recevra ensemble, vers l’âge adulte, dans la communauté chrétienne où il se trouvera alors engagé comme c’était le cas dans les débuts de l’Eglise quand elle n’était pas en situation hégémonique. La même démarche devrait être proposée dans le cadre du mariage. D’une part les jeunes se marient par étapes aujourd’hui : premières rencontres s’exprimant rapidement dans la relation sexuelle, puis vie commune et au bout d’un certain temps, souvent après l’arrivée d’un enfant, la décision de se marier. Pourquoi l’Eglise n’accompagnerait-elle pas ces étapes d’une manière ou d’une autre au lieu d’en dénoncer la réalité ? D’autre part, tout sacrement, y compris le mariage, présuppose une foi déjà établie pour en vivre toutes les richesses. Or tel n’est pas le cas de la majorité des couples qui veulent se marier à l’Eglise. Ils se donnent eux-mêmes un sacrement dont ils ignorent massivement la signification évangélique, en dépit de préparations très bien faites aujourd’hui dans l’ensemble des paroisses françaises. Pour ces deux raisons il conviendrait d’imaginer, comme pour le baptême, une démarche catéchuménale faite de rites et de rencontres adaptés à ceux qui veulent se marier à l’Eglise. Ils sont souvent plus déistes que chrétiens quand ils ne sont pas agnostiques ou incroyants. Il faut aussi tenir compte des mariages interreligieux et proposer une nouvelle ritualité adaptée à cette réalité. Dans la même ligne, une nouvelle pastorale est à penser pour les personnes divorcées-remariées qui pourrait s’inspirer des pratiques des Eglises orthodoxes en la matière.

Côté éthique, l’Eglise serait plus crédible si elle dialoguait davantage à l’intérieur d’elle-même et à l’extérieur pour non seulement faire connaitre son point de vue mais aussi le nuancer, le préciser et même le remettre en question si nécessaire à la lumière des expériences humaines de nos contemporains. Entre autres exemples, on ne peut plus parler du péché, comme il y a un siècle, après les découvertes relatives à l’inconscient et le développement des sciences psychologiques. En matière d’éthique sociale le magistère de l’Eglise catholique s’est attaché à coller aux problèmes qui se sont posés successivement et a su prendre des conseils auprès de personnes concernées par ces sujets. Par contre, dans le domaine de la morale personnelle, Elle en reste le plus souvent aux vérités éternelles et définitives s’exprimant dans le permis et le défendu, fonctionnement qui ne correspond plus du tout à la culture des hommes de ce temps. Dans le concept d’Eglise « catéchuménale », j’inclus l’importance du débat à l’intérieur de nos communautés et avec les diverses instances de la société dans laquelle nous vivons, et où l’Esprit de Dieu travaille sans cesse, afin de chercher un consensus, souvent provisoire, qui tienne à la fois compte de l’Evangile et de l’expérience humaine.

Enfin bien des dogmes demandent d’être reformulés pour être accessibles à l’intelligence et aux connaissances contemporaines afin de contribuer à donner du sens à notre vie moderne. Le cadre de cette interview ne permet pas d’entrer dans les détails, mais des formulations dogmatiques comme le péché originel, la virginité de Marie, la Sainte Trinité, la résurrection… sont à exprimer de manière nouvelle dans notre civilisation qui y voit surtout des mythes d’un autre âge. Même les chrétiens convaincus ont certaines difficultés à rendre compte de ces éléments, par ailleurs fondamentaux pour la foi chrétienne. Telle est la raison, et il faut s’en réjouir, pour laquelle beaucoup d’entre eux suivent des formations diverses ayant pour but non de réaffirmer avec des formules anciennes la foi chrétienne, mais bien de les confronter avec la culture d’aujourd’hui en vue de mieux rendre compte de l’espérance qui est en nous comme le recommandait St Pierre dans sa première épitre (1 Pierre 3/15). La recherche d’une intelligence renouvelée de la foi à la lumière des acquis, toujours évolutifs de la modernité est également constitutif de ce que j’appelle une « Eglise Catéchuménale ».

4) Pendant neuf ans vous avez été recteur de l’église N.-D de Pentecôte à la Défense. Vous avez écrit un livre (2) au sujet d’une église fondée sur la collaboration entre de nombreux petits groupes de chrétiens témoignant de leur foi dans la vie professionnelle . Quels enseignements avez-vous tiré de cette expérience ?

 

Le mieux est de se reporter à ce petit livre (106 pages) intitulé « Chrétiens en quartier d’affaires » aux éditions l’Harmattan où je détaille ces « enseignements ». Pour faire bref, je dirai ceci : Les laïcs, ceux qui animent ce lieu ecclésial comme ceux qui le fréquentent, sont le visage de l’Eglise dans ce quartier. Le fer de lance est constitué par la trentaine d’équipes de réflexion confrontant l’Evangile et la vie professionnelle, soit par corps de métier, soit en les mélangeant. Dans ce lieu où nous ne baptisons pas, sauf quelques adultes, nous ne marions pas, nous n’enterrons pas, nous n’avons pas de catéchèse pour les enfants, bref ce qui fait la vie habituelle d’une paroisse, l’évangélisation précède la sacramentalisation dans l’esprit de ma réponse à la question précédente relative à l’Eglise catéchuménale. Dans ce cadre nous avons approfondi la théologie de l’engendrement où il n’y a pas celui qui sait face à celui qui ne sait pas. Les uns et les autres sont habités par l’Esprit Saint. Nous nous évangélisons mutuellement, non seulement entre chrétiens déjà affirmés, mais aussi avec ceux qui sont plus ou moins éloignés de la foi ou appartenant à d’autres confessions chrétiennes et à d’autres religions. Ce climat d’échanges, de débats, d’accueil mutuel, d’ouverture sur les questions de la vie, de participation de tous à l’animation de ce lieu, attire des personnes plus ou moins extérieures à l’Eglise et à la foi chrétienne. Même les instances dirigeantes de la Défense nous reconnaissent une fonction d’humanisation de ce quartier et permettent à N.-D de Pentecôte de siéger dans sa principale filiale responsable de l’animation de tout le secteur. Voilà un bel exemple de laïcité intelligente !

Plus les laïcs participent à la vie d’une telle communauté chrétienne et y exercent de vraies responsabilités,  plus le prêtre est à sa place et non relégué, comme le craignent les cléricaux. Il est en effet celui qui « veille » sur la cohérence de l’ensemble. Plus profondément il assure par sa présence qui n’est pas constante, et son action, la communion entre tous les responsables du lieu, entre eux et ceux qui le fréquentent, entre cet ensemble et l’environnement, le diocèse et toute l’Eglise. La qualité de la participation de nombreuses personnes travaillant sur la Défense à la célébration eucharistique quotidienne, illustre mieux que les mots l’ensemble de ma réponse à votre question.

Le fait d’être en prise directe avec le monde du travail permet d’en aborder tous les aspects positifs et négatifs, individuels et collectifs, avec tous ceux qui fréquentent cette église… qui ne sont pas tous catholiques ! Cette préoccupation n’est pas réservée à un groupe particulier, genre secours ou mouvements d’action catholique, comme c’est davantage le cas en paroisse. Tout le monde est concerné. Ce lieu permet à tous les blessés de la vie professionnelle, incluant les personnes SDF qui peuplent la Défense, d’y trouver accueil, réconfort, soutien, repos, non pour en rester là, mais pour pouvoir repartir dans la vie avec une meilleure espérance et détermination. Il permet également à ceux qui sont heureux dans leur profession d’y apporter un supplément d’âme puisé dans leur foi au Christ et de s’engager si nécessaire à lutter contre toute dérive susceptible de porter atteinte à ceux qui travaillent dans leur entreprise ou à ceux qui dépendent d’elle à l’extérieur.

5) En regard de l’article que vous avez écrit en 1999, comment percevez-vous la trajectoire de l’Eglise catholique au cours de ces 15 dernières années.

 

Dans le sillage du Concile Vatican II, il y a des évolutions positives qui me paraissent irréversibles : participation croissante des laïcs à la vie et à la mission de l’Eglise, approfondissement et réappropriation de la Parole de Dieu par l’ensemble des chrétiens, une liturgie moins ésotérique et plus participative, le développement de groupes multiples, y compris de formation, au bénéfice de l’évangélisation et de la vie des communautés, les succès du catéchuménat des adultes, le développement de prises de parole de la part de chrétiens sur des sujets de société ou internes au monde catholique. Dans le même temps nous assistons à un repli identitaire particulièrement évident chez le jeune clergé et conséquemment une renaissance du cléricalisme y compris du côté de certains laïcs. Cette « involution » est sensible au niveau de la liturgie où mitres, chasubles chamarrées, réapparition des dalmatiques pour les diacres, encens, latin, chorales confisquant plus ou moins le chant de l’assemblée, distribution de la communion selon un mode hiérarchique, refus en certains lieux de filles comme servantes d’autel, refus de confier une prédication à des laïcs même diplômés théologiquement… marquent un vrai retour en arrière. A cet égard le motu proprio de Benoit XVI autorisant le retour de la liturgie traditionnelle en certaines circonstances dites « extraordinaires » n’a rien arrangé. Le fonctionnement des deux derniers papes a renforcé considérablement l’hyper centralisation de l’Eglise catholique au détriment, entre autres, des conférences épiscopales et des pouvoirs d’inventivité des communautés locales. Les courants conservateurs qui n’ont jamais accepté Vatican II ont freiné, voire bloqué, toute une dynamique d’ouverture et de débats tant au sein de l’Eglise que dans le dialogue avec la société. Benoit XVI avec son obsession de vouloir réintégrer les courants intégristes, n’a pas vu ou voulu voir, le nombre croissant de ceux qui la quittaient sur la pointe des pieds parce qu’ils s’en sentaient de plus en plus étrangers. Les démonstrations contre le « mariage pour tous » ont créé de ce point de vue une vraie césure à l’intérieur du monde catholique. Bien des questions restent en suspens comme celle des divorcés remariés, la reconnaissance de l’homosexualité comme un fait et non comme un choix, la place reconnue des personnes homosexuelles dans l’Eglise, l’ordination d’hommes mariés et de femmes, ce dernier point ayant été totalement verrouillé par Jean-Paul II. Le langage de l’Eglise incluant paroles, gestes et symboles est de plus en plus désaccordé avec la sensibilité contemporaine. Telles sont les raisons à mes yeux qui expliquent le décrochage croissant de nombre de catholiques par rapport à leur Eglise, et le peu d’intérêt de nos contemporains envers Elle comme l’attestent tous les sondages des deux dernières décennies, en dépit des points positifs soulignés plus haut.

6) En fonction de la mutation sociale et culturelle qui se poursuit aujourd’hui, quelles transformations dans l’Eglise Catholique souhaitez-vous ?

 

En plein ou en creux, mes réponses aux 5 questions précédentes répondent à celle-ci.

7) Depuis un an le nouveau pape, le pape François, manifeste une attitude nouvelle qui éveille un espoir de renouvellement et de réforme. Comment percevez-vous cette conjoncture nouvelle ?

 

Le pape François, par ses propos et sa manière de vivre, donne de l’Eglise un visage plus simple et plus humain, à la saveur évangélique indéniable. Il accorde la priorité aux problèmes qui affectent la vie collective. En ce qui concerne la morale individuelle il sait distinguer  les actes négatifs de ceux qui les commettent, comme le faisait le Christ en son temps. Son attention aux plus exclus, son désir d’une Eglise « servante et pauvre », son souci d’un certain dépouillement tranche évidemment avec l’image donnée habituellement par le Vatican. Il dénonce une Eglise « autoréférentielle », il nous invite à aller aux périphéries et non à nous réfugier au centre. Sa volonté d’assainir les finances de son état, de travailler plus collégialement, de transformer la curie, de consulter les chrétiens sur des questions importantes, comme celles de la famille, de rappeler fréquemment religieux, diacres, prêtres et évêques à leur mission qui ne consiste surtout pas à faire carrière… tout cela sent bon l’Evangile et touche bien au-delà du monde chrétien.

Pour autant son âge, sa formation, et son environnement lui permettront-ils de conduire une réforme substantielle de l’Eglise catholique aux plans doctrinaux, éthiques, et rituels en fonction de l’évolution du monde contemporain ? On peut en douter à la lumière de certains de ses propos sur l’un ou l’autre de ces sujets. Mais il ouvre des portes et des fenêtres qui s’étaient progressivement refermées après le concile Vatican II. En ce sens les perspectives d’une évolution positive de l’Eglise catholique deviennent crédibles. Mais elles seront l’affaire des chrétiens et non du seul pape en qui l’Eglise ne se réduit pas. Même s’il s’en défend, la médiatisation de sa personne et de son action maintiennent une papaulâtrie et un centralisme qui dénaturent le visage de l’Eglise. Si un ministère de l’unité reste indispensable pour la cohésion de l’Eglise, la dimension prise historiquement par la papauté doit aussi faire l’objet d’une importante remise en cause et pas seulement d’un aménagement.

8) Dans votre article vous écriviez : « Il s’agit de créer de nouveaux modes ecclésiaux en tenant compte de la culture contemporaine et en nous laissant interpeller par elle. Il y a ainsi des communautés qui se forment et qui se caractérisent par un partage d’exigences spirituelles et parfois de mise en commun des ressources ». Les différentes églises sont interpellées par le changement culturel. Dans certains pays, on voit un courant nouveau : des églises émergentes qui expérimentent une manière nouvelle d’être et de faire église. A cet égard, comment envisagez-vous l’avenir en France ?

 

En logique évangélique, pour qu’il y ait résurrection, il faut d’abord passer par la mort. Par ailleurs la résurrection n’est pas le retour à la vie antérieure. Appliquée à l’Eglise en France, le processus de mort est largement entamé comme l’attestent la baisse constante de la pratique religieuse, celle des vocations, l’indifférence massive de la population aux manifestations et aux enseignements de l’Eglise, la distance culturelle croissante entre nos concitoyens et le langage ecclésial, parfois la méfiance, pouvant aller jusqu’à l’hostilité, envers le cléricalisme et par voie de conséquence envers le christianisme. Le développement du terrorisme islamiste a renforcé chez beaucoup le rejet de toutes les religions jugées intolérantes et donc violentes au nom de leurs vérités indiscutables. Quant aux problèmes posés par l’évolution de nos sociétés, la majorité de nos contemporains n’attendent pas de solution du côté des chrétiens. Deux mille ans de christianisme ne leur paraissent pas avoir changé grand-chose dans la nature humaine. Ils ont cependant recours à l’Eglise pour donner une bonne instruction et une bonne éducation aux enfants, en particulier par le biais de l’école, pour assurer un certain humanisme et servir l’ordre social, pour assurer certains rites déconnectés très souvent de la foi. Le reste relève, pour un grand nombre, de mythes anciens et moyenâgeux sans grand intérêt pour nous si ce n’est au plan historique, culturel et folklorique. Déjà en son temps le présentateur à la télévision, Léon Zitrone, se réjouissait de voir deux institutions européennes fournir de magnifiques spectacles aux populations, à savoir : la cour d’Angleterre et le Vatican.

Il n’y a pas lieu de s’inquiéter d’un tel déclin. Il est le passage obligé  pour voir renaitre une nouvelle manièrede vivre en Eglise et de faire l’expérience de la foi chrétienne. Des signes de résurrection, et non de simpleréanimation, sont déjà à l’œuvre. J’en ai cités plusieurs au cours de cette interview. Parmi les principaux il ya le développement de petites communautés multiformes qui sont autant de creusets pour la vitalité etl’avenir de l’Eglise. Les unes sont au service direct de la pastorale, d’autres sont des lieuxd’approfondissement de la foi via le partage de la Parole de Dieu, ou des échanges philosophiques etthéologiques, ou encore des formations diverses. Des groupes de prière et des mouvements de spiritualitése sont multipliés allant parfois jusqu’au partage des biens. Les groupes œcuméniques et interreligieuxintroduisent dans l’Eglise et dans la société elle-même un esprit de reconnaissance mutuelle, dansl’acceptation des  différences. D’autres équipes, comme à la Défense, ont à cœur d’approfondir le rapportde la foi avec la vie professionnelle, familiale… J’inclus aussi tous les mouvements caritatifs et ceux qui sepréoccupent de l’entraide dans le monde entier. Un certain nombre de chrétiens dits « contestataires », seréunissent régulièrement et réfléchissent à la façon de rendre l’Eglise crédible dans le monde de ce temps.Ils se retrouvent en de nombreux groupes fédérés en France par le réseau du  ” PARVIS “. Au sein de toutes ces communautés qui sont à échelle humaine, des non-croyants en recherche, des adeptes d’autres religions ou philosophies, y ont également leur place.. Il y a là tout un bouillonnement plein de vie et d’espérance pour l’avenir de nos Eglises.

La sécularisation de la société offre également une grande opportunité pour l’évangélisation. Elle ramène tout à l’homme, ses réussites comme ses échecs. Du coup elle dégage Dieu de toute la dimension utilitariste, voire magicienne, dans laquelle Il a été trop souvent enfermé, pour mieux manifester la gratuité de sa présence et de son amour et dynamiser ainsi notre agir. Nos contemporains sont sensibles aux témoignages qui respirent le don et le pardon conformément à l’esprit de l’Evangile. Ils sont hostiles à toute forme d’embrigadement, y compris doctrinal, tout en étant par ailleurs en quête de repères. Ils accordent d’autant plus de prix à la qualité des relations humaines qu’elles sont souvent maltraitées dans nos sociétés ultra libérales et consuméristes. Pendant des siècles, la foi s’est édifiée sur la religiosité naturelle des peuples tout en s’efforçant de combattre les superstitions. Sous l’effet de la sécularisation cette dimension s’estompe. L’homme d’aujourd’hui est à la fois fragile et plus conscient de ses responsabilités dans la gestion de ses relations à la nature, aux autres et à lui-même. L’Evangile de l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ et son témoignage d’Amour sans limite peuvent être mieux reçus dans un tel monde.

Enfin les fidèles, dans leur ensemble, se sont éloignés de la foi du charbonnier sous la pression de l’indifférence, voire la contestation, opposées par nos contemporains au christianisme. Partout des efforts pour une meilleure intelligence de la foi, en prise avec la culture moderne, se développent. Certes on constate aussi des résurgences du fondamentalisme ci et là, liées aux peurs que je mentionnais précédemment. Mais ces courants plus ou moins sectaires se démarquent d’eux-mêmes d’un mouvement général des Eglises tendant, avec bien des résistances sans doute, à conjuguer et féconder mutuellement la foi évangélique et la culture contemporaine. L’une et l’autre s’inscrivent dans l’histoire humaine en évolution de plus en plus rapide et non dans un univers stable, constant, soumis aux vérités immuables et éternelles établies par un Dieu immobile. De ce point de vue la « post modernité » nous oblige à nous démarquer de tout relent de religiosité pour s’intéresser vraiment à Celui qui n’a eu de cesse de nous rejoindre dans notre histoire pour nous  proposer, et non imposer, une expérience d’amour sans commune mesure avec ce que l’humanité a toujours recherché plus ou moins confusément dans ses multiples tentatives de donner du sens à la vie.

Michel Anglarès

 (1) Propos recueillis auprès de Michel Anglarès. Une église confrontée au changement. Un point de vue catholique. Témoins, N° 127, 1er trimestre 1999, p14-15. ** Voir sur la mémoire de ce site **

(2) Anglarès (Michel). Chrétiens en quartiers d’affaires. Une église à la Défense : enjeux pastoraux et théologiques. L’Harmattan, 2012.  Ce livre a été présenté par Paul-Maurice Dupont dans le courrier de Jonas, N° 150, mars 2013, p 57-28. Dans cette interview, Michel Anglarès se réfère également aux réseaux Jonas. ** Voir le site Jonas ** . La présentation du livre de Michel Anglarès par Paul-Maurice Dupont est accessible sur ce site ** Voir l’article ** .

Le paradoxe de la scène religieuse occidentale. Une conférence de Danièle Hervieu-Léger, le 5 février 2014

L’œuvre sociologique de Danièle Hervieu-Léger a inspiré et éclairé la recherche entreprise à Témoins depuis une quinzaine d’années sur l’évolution des mentalités et la pertinence des pratiques d’église. Son livre : « Le pèlerin et le converti » (1) paru en 1999 nous paraît garder, aujourd’hui encore, la même actualité et la même capacité de susciter notre compréhension du fait religieux et de la mutation sociale et culturelle dans lequel il s’inscrit. Très tôt, nous avons ainsi trouvé dans les écrits de Danièle Hervieu-Léger, un fil conducteur pour notre réflexion. Et, en 2001, elle a accepté de répondre à nos questions dans un article publié sur ce site : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises » (2). Cet article demeure aujourd’hui une clef pour interpréter la situation religieuse. Cependant, quinze ans ont passé depuis lors. S’il nous paraît que les mêmes tendances de fond sont encore à l’œuvre aujourd’hui, quel est le point de vue actuel de Danièle Hervieu-Léger sur l’évolution du fait religieux ?

Aussi avons-nous découvert et écouté, avec un intérêt passionné, la conférence  qu’elle vient de donner le 5 février 2014 sur « les paradoxes de la scène religieuses occidentale » et qui nous est accessible en vidéo sur le site internet du « Centre Ressources Prospectives du Grand Lyon » (3).  ** Voir la video **

Invitée par l’Institut supérieur d’étude des religions et de la laïcité de Lyon (ISERL), Danièle Hervieu-Léger est présentée par le maire de Villeurbanne à l’occasion d’une exposition présentant les différentes communautés religieuses actives dans cette ville, un bel exemple de pluralisme assumé. Rappelons pour mémoire que Danièle Hervieu-Léger est membre du Centre d’anthropologie religieuse européenne au sein du Centre de recherche historique de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHSS/CNRS).

Danièle Hervieu-Léger rappelle au départ son positionnement scientifique. Elle intervient comme sociologue des religions. Et, à ce titre, elle nous montre comment la perception du fait religieux a complètement changé depuis cinquante ans. Face à la mutation intervenue dans le champ religieux, la théorie de la sécularisation, qui était jusque-là dominante depuis plus de deux siècles, s’est trouvée en défaut. Cette théorie mettait l’accent sur une évolution induisant un effacement durable de la religion dans les sociétés occidentales. La religion se retire de la vie sociale et politique, et, en se retirant dans la vie privée, son rôle devient de plus en plus périphérique. Ce discours s’appuie sur plusieurs éléments : la confrontation des grands systèmes religieux avec les sciences de l’époque ; une « montée en puissance des autonomies » ; la réduction de la religion à une option relevant de la sphère privée. « La loi ne dépend pas du ciel. Elle vient de la volonté du corps social ». L’humanité produit sa propre histoire. C’est la pensée de Marx, de Durkheim, de Wéber. Cependant, cette évolution se développe différemment selon les contextes nationaux. On retrouve aujourd’hui ces spécificités.

Cette théorie de la sécularisation, bien installée depuis le siècle des Lumières, s’est trouvée contredite par les grands changements culturels des années 60-70 et les transformations dans les mentalités qui ont fait irruption à cette époque (4). « On a réalisé qu’on s’était profondément trompé ». L’attention portée aux réalités institutionnelles avait été excessive et d’autres réalités sont apparues avec force. Une « culture des individus » passe au premier plan. Une critique de la modernité, renouant avec des oppositions antérieures comme celle du romantisme, se manifeste. On change d’attitude sur la manière de concevoir le rapport entre l’homme et la nature. Et, au début des années 70, le choc pétrolier de 1973 ouvre une crise économique qui va se poursuivre et se répéter, mettant en cause la logique productiviste et la croyance en un progrès linéaire. Des phénomènes religieux nouveaux apparaissent comme la nébuleuse mystico-ésotérique et le renouveau transconfessionnel. Cependant, les institutions ne profitent pas de ces changements. Et, au contraire, leur déclin se poursuit. « Ce qui émerge, c’est l’individu. Toute la scène religieuse se recompose autour de l’individu ». On recherche une religion à sa mesure, une religion qui réponde à ses problèmes, une religion qui fasse du bien.

L’incertitude engendrée par la nouvelle donne économique et sociale engendre un besoin croissant de sens. Les gens produisent des petits « récits de sens » et cherchent ensuite à les valider dans une relation avec d’autres. En évoquant le terme de « bricolage » qui est associé à cette attitude, Danièle Hervieu-Léger rappelle que ce terme a toute sa valeur dans la définition qui en est donnée par Claude Lévi–Strauss comme « une protestation contre le non sens ». Ainsi, une scène religieuse nouvelle apparaît. Les individus sont au centre. L’individualisme va de pair avec une prolifération de petites communautés. Les grandes

institutions religieuses peinent à suivre. Les individus se tournent de moins en moins vers les institutions. Une sensibilité religieuse affinitaire inspire un processus de rencontre et de mise en réseau. Et le développement d’internet renforce ce processus et lui donne une grande ampleur (5). L’individualisation du croire implique une recherche personnelle de sens. Celle-ci ne va pas toujours de soi, car, comme en d’autres domaines, il y a là une exigence intérieure qui peut être lourde à porter. Dans un autre domaine, le sociologue Alain Ehrenberg évoque « une fatigue d’être soi ». Ainsi la rencontre avec d’autres est un besoin. On cherche à s’inscrire dans une famille spirituelle. Danièle Hervieu-Léger évoque les formes différentes que peut prendre la recherche spirituelle : sociabilité dans le partage ou adhésion à un groupe totalisant. Par ailleurs, on observe également les effets d’une dérégulation institutionnelle conjuguée au déclin de la transmission culturelle. Chez certains, une déstabilisation peut engendrer une radicalisation.

Dans sa conférence, Danièle Hervieu-Léger évoque les conséquences de ces changements sur le modèle de la laïcité à la française. Manifestement, cette évolution met à mal la séparation tranchée entre sphère publique et sphère privée. Et la dérégulation institutionnelle pose des problèmes nouveaux aux pouvoirs publics. Face à ces changements profonds, l’expérience de Villeurbanne traduit en regard la recherche d’un pluralisme.

Cette intervention de Danièle Hervieu-Léger nous paraît éclairer tout particulièrement la scène religieuse française. Elle nous rappelle qu’il y a aujourd’hui une véritable mutation dans le champ religieux. Cette mutation a entraîné une révolution théorique dans la sociologie des religions, l’apparition d’un nouveau paradigme. Cinquante ans après l’apparition et le développement de ce nouveau processus et de la vision nouvelle qui l’accompagne, Danièle Hervieu-Léger nous permet de faire le point  avec le recul nécessaire.

Cette conférence nous présente un nouveau visage du religieux en France. Le déclin des institutions se trouve confirmé. Le paysage nouveau se traduit dans la poursuite de la montée conjuguée de l’autonomie croyante et d’une sociabilité religieuse affinitaire qui se traduit par la multiplication des groupes et communautés et l’expansion des réseaux. Cette perspective éclaire la réflexion de Témoins sur le phénomène de l’Eglise émergente qui est reconnu comme tel dans d’autres pays occidentaux et qui correspond aux besoins décrits ici par Danièle Hervieu-Léger (6). Face aux obstacles propres à la France, et prenant en compte l’offre déjà existante, comment trouver une voie appropriée utilisant internet et les réseaux sociaux pour ouvrir une voie nouvelle de rencontre et de partage, une manière nouvelle d’être et de faire église qui vienne s’ajouter aux propositions plus classiques, en poursuivant ainsi la diversification des expressions ?

Cette conférence magistrale de Danièle Hervieu-Léger mérite d’être écoutée et entendue par tous ceux qui, à différents titres, s’interrogent sur les formes nouvelles du religieux dans notre société contemporaine.

Jean Hassenforder

 (1) Hervieu-Léger (Danièle). Le pèlerin et le converti. Flammarion, 1999 (Une édition en livre de poche)

 (2) « L’autonomie croyante. Questions pour les églises. Propos recueillis auprès de Danièle Hervieu-Léger ».** Voir  sur ce site ** . 

(3) Danièle Hervieu-Léger : Les paradoxes de la scène religieuse occidentale. 5 février 2014 : conférence retransmise en vidéo sur le site : Millénaire 3. Le centre Ressources Prospectives du Grand Lyon . ** Voir la video **

(4) Un point de vue historique sur le changement religieux des années 60 : McLeod (Hugh). The religious crisis of the 1960’. Oxford University Press, 2007. « La crise religieuse des années 60. Quel processus ? Pour quel horizon ? » ** Voir sur ce site **

 

(5) Réputée dans sa recherche internationale sur la religion à l’ère du numérique, Heidi Campbell montre comment internet accompagne et accélère les transformations de mentalités. Elle rejoint Danièle Hervieu-Léger dans sa mise en évidence de l’individualisation religieuse : « Quelle vie en église à l’ère numérique ? Apport de la recherche anglophone : Heidi Campbell et Tim Hutchins ** Voir sur ce site ** .

(6) Deux sociologues : Gladys Ganiel et Gerardo Marti nous montrent aujourd’hui combien le développement des églises émergentes s’inscrit dans la nouvelle configuration sociale et culturelle caractérisée par l’individualisme religieux, et, en retour, un besoin de relation et de convivialité. Oxford University Press, 2014. « Quel avenir pour l’Eglise émergente ? Une approche sociologique ». ** Voir sur ce site **. 
Dans une thèse soutenue en 2013 à l’université de Strasbourg, Gabriel Monet nous décrit le phénomène de l’Eglise émergente et met en évidence la théologie qui inspire ce mouvement en terme d’ecclésiologie. Cette thèse est en voie de parution aux éditions LIT Verlag : « L’Eglise émergente. Etre et faire église en post-chrétienté ».

Emergence d’une vision du monde « évolutionnaire » . Un changement de culture au Club de Budapest.

Nous vivons dans un monde en mutation. La transformation est profonde et se réalise à un rythme accéléré. L’humanité est interpellée sur sa conduite vis à vis de la nature. L’économie est appelée à changer dans son usage des ressources naturelles. Le monde s’unifie. Ces mouvements de fond sont mis en évidence par de bons observateurs (1).La crise actuelle témoigne de l’inadaptation croissante des modes de production et de consommation. Nos mentalités, nos représentations sont appelées à se transformer en profondeur comme l’écrit Michel Serres : « Si nous vivons une crise, au sens plein du terme, aucun retour en arrière n’est possible. Il  faut donc inventer du nouveau » (2).

 

Dans notre recherche d’une expression de foi chrétienne en situation de dialogue avec la culture d’aujourd’hui, nous mettons en évidence les transformations en cours dans les mentalités (3). Par delà les enfermements du matérialisme ou d’une religion dominatrice, une nouvelle manière de vivre et de penser est en voie de se répandre. Mais qu’en est-il sur le registre des idées ? Dans quelle mesure une philosophie nouvelle est-elle en train d’apparaître ? Bien entendu, il y a aujourd’hui une grande variété de points de vue. Cependant, on commence à percevoir l’émergence d’une vision nouvelle du monde et de notre existence dans ce monde. A cet égard, on appréciera le caractère innovant du livre publié sous la direction de Carine Dartiguepeyrou : « La nouvelle avant-garde. Vers un changement de culture » (4). La lecture de cet ouvrage nous apporte un éclairage nouveau qui vient s’inscrire dans le puzzle de nos recherches. En effet, ce livre manifeste le développement d’un nouveau courant de pensée qui porte une nouvelle vision du monde.

 

Le club de Budapest

 

Dans quel contexte, ce livre collectif est-il publié ? De fait, il exprime un courant de pensée qui s’est développé dans l’environnement du Club de Budapest. On se souvient de travaux du Club de Rome qui, dès le début des années 70, a mis en évidence la nécessité d’un développement durable, c’est à dire une approche économique soucieuse de ne pas gaspiller les ressources de la planète. C’est appeler au respect de la nature et, dans le même mouvement, à un nouveau genre de vie.

Le Club de Budapest a été créé, par la suite, en 1993 par le philosophe des sciences : Ervin Laszlo (5). « Membre du Club de Rome qui rassemblait des personnalités de très haut niveau des domaines scientifique, politique et économique, il lui est apparu évident que pour affronter et franchir le grand tournant qui émerge aujourd’hui, il faut équilibrer la pensée rationnelle par notre dimension intuitive, sensible et créative ».

Ainsi, le Club de Budapest (6) se donne pour mission « d’être un catalyseur pour la transformation vers un monde durable à travers :

° la promotion de l’émergence d’une conscience planétaire,

° l’interconnection des générations et des cultures,

° l’intégration de la spiritualité, des sciences et des arts,

° la stimulation des communautés d’étude dans le monde entier. »

Le Club de Budapest s’exprime à la fois en son centre et, dans des groupes nationaux qui se réfèrent à lui comme le Club de Budapest France. Cette association est très active (7). Elle organise des « journées de l’université intégrale » et suscite des publications comme ce livre collectif : « La nouvelle avant garde ».

La nouvelle avant-garde. Vers un changement de culture.

 

Ce livre nous permet de percevoir les orientations et les contours d’un nouveau courant de pensée. Comme l’indique Carine Dartiguepeyrou, « Il cherche à éclairer le débat philosophique sur la nature de la mutation que nous vivons… Notre conviction est que tous les grands changements planétaires qu’ils soient écologiques, technologiques ou économiques, relèvent avant tout de notre culture, Par culture, nous entendons nos aspirations, nos systèmes de valeur et nos comportements. Il peut s’agir de notre culture intrinsèque, celle qui guide nos intimités, comme de la culture institutionnelle ou nationale, celle qui guide nos collectifs… Ce livre est consacré à la réflexion sur l’avenir de l’homme… ». Il nous appelle à une grande ambition puisqu’il nous invite à « changer de paradigme sociétal » en présentant des paradigmes différents, mais convergeant vers un même questionnement » (p 5-6).

C’est une pensée en mouvement pour un monde en mouvement comme en témoignent les titres de diverses contributions en provenance d’auteurs de différentes nationalités : « L’émergence d’une vision évolutionnaire (Steve McIntosh). Evolution de la conscience et changement de paradigme (Jennifer M.Gidley). Comment Ervin Laszlo fait basculer le monde (Gyorgyi Szabo). Co-créer une société et une économie de compassion solidaire… ».

Culture et changement de paradigme.

 

Dans ce chapitre introductif : « Culture et changement de paradigme. Vers une nouvelle avant-garde », Carine Dartiguepeyrou (8) nous permet d’entrer dans ce nouveau courant de pensée et d’en percevoir les dimensions et les orientations. Elle évoque les caractéristiques du monde actuel, les approches philosophiques et sociologiques en terme de modernité, postmodernité ou post-postmodernité. Puis, elle nous présente l’approche originale de ce mouvement de pensée : « La pensée évolutionnaire cherche à construire sur la complexité plutôt qu’à en tirer un trait simplificateur ou réducteur. Ce questionnement est prospectif, mais aussi philosophique. Contrairement aux autres courants intellectuels, il tisse et remet à l’honneur la dimension transformationnelle des grands sages. On ne peut penser sans agir et c’est en agissant et en se transformant que l’on transforme le monde à son tour. Passer à l’ère de l’interdépendance, ce n’est pas uniquement s’adapter, c’est trouver la voie de ce que est juste pour soi en accord avec le reste du « vivant » (p 19). Cette approche rompt avec une manière de penser qui met l’accent sur la séparation et l’opposition, par exemple dans la façon de concevoir le rapport entre l’homme et la nature. Face aux cloisonnements sociaux et intellectuels, elle participe à un mouvement de rapprochement et d’harmonisation. « Humaniser le monde, c’est s’ouvrir à l’appel au monde en nous, aux autres êtres vivants, à la nature et au cosmos ».

Le fondateur du Club de Budapest, Ervin Laslo insiste sur le fait que nous devons relier à nouveau l’homme et la nature et sortir du caractère dualiste homme-nature. Dans cette perspective, cette approche s’inscrit dans la foulée de quelques grands pionniers comme


Henri Bergson et Teilhard de Chardin (9). « La philosophie intégrale », telle qu’elle est mise en oeuvre par un chercheur américain : Ken Wilber, rapproche science et spiritualités, et, dans le même mouvement, elle recherche des convergences entre spiritualités occidentales et spiritualités orientales (10). Carine Dartiguepeyrou met aussi en valeur les apports de Sri Aurobindo et Rabindranath Tagore. « Sri Aurobindo insiste sur le fait que l’unité humaine ne peut être viable et devenir réelle que si la religion de l’humanité, qui est à présent le plus haut idéal actif du genre humain, se spiritualise et devient la loi intérieure générale de la vie humaine » (p 21).

Nouveaux horizons.

Carine Dartiguepeyrou ouvre quelques grandes pistes vers de nouveau horizons.

Pour entrer dans un nouveau paradigme, elle nous invite notamment à « une ouverture vers une dimension plus intégrale de l’homme à la fois dans son corps, son âme et son esprit. Cette dimension plus large de soi contribue dans tous les domaines, que ce soit l’économique, le social ou le culturel, à une orientation et à une prise de conscience plus globale. Qu’on l’appelle « intuition » (Pierre Teilhard de Chardin),  « élan créatif » (Henri Bergson) ou « élan vital » (Sri Aurobindo), c’est ce que le monde a le plus à libérer » (p 24).

« Co-évoluer », c’est s’adapter… S’adapter, c’est comprendre son environnement et se transformer en conséquence… Co-évoluer, c’est prendre conscience de son contexte (les autres, la biosphère). Notre  savoir ne doit pas rester abstrait. « Teilhard de Chardin insistait sur le fait de faire véritablement « de la théorie évolutionniste, une pensée évolutionnaire, c’est à dire en la comprenant non seulement comme une théorie scientifique… mais en en faisant notre manière de penser… Pour Souleymane Bachir Diagne, il s’agit de rendre instinctive l’évolution… Nous devons apprendre à vraiment penser « une cosmologie de l’émergence », autrement dit, un cosmos émergent de façon continue » (p 28).

Carine Dartiguepeyrou appelle le développement de ce qu’elle désigne, en un terme particulièrement évocateur, des « plateformes de reliance », c’est à dire des « lieux de réflexion, d’élaboration de sens, de cristallisation de « futurs souhaitables » dans un contexte décloisonné. Et, dans le même mouvement, il est nécessaire de favoriser le développement de nouveaux lieux de gouvernance qui favorisent les parties prenantes, qu’elles soient issues de la société civile, des entreprises, des territoires ou des gouvernements… Il s’agit de décloisonner les milieux et les communautés. Ce décloisonnement doit également s’accompagner d’une ouverture des formes d’intelligence… Il faut également inviter la partie émotionnelle de notre intelligence, voire notre créativité, notre inspiration et notre spiritualité » (p 30-31).

Carine Dartiguepeyrou envisage ce nouveau courant de pensée comme une « nouvelle avant-garde ». En citant à nouveau Teilhard de Chardin et Sri Aurobindo (11), elle désigne le caractère commun et irréversible décrit par tous ces penseurs comme celui de la conscienceLorsqu’on « prend conscience », on ne revient pas en arrière et c’est en cela que l’avènement de la conscience caractérise l’évolution de l’humanité… Dans la grille de l’évolution Hall- Tonna, la conscience spirituelle constitue le point ultime de l’évolution de la conscience… » (p 32-33). Il y a aussi une conscience croissante de l’interdépendance. Ainsi l’apport de Ken Wilber, auteur américain contemporain, réside dans une tentative de proposer une philosophie intégrale qu’il qualifie d’une « théorie du tout » (« A

theory of everything »). Il met en relation la dimension individuelle et la dimension collective, mais aussi la dimension intérieure/intrinsèque et la dimension extérieure/extrinsèque ».

Bien sûr, au fil des évènements, nous sommes tous bien conscients des obstacles à surmonter. « La conscience planétaire n’est pas partout, ni en tous temps au même niveau. Nous régressons et nous progressons à la fois. Mais des courants émergents comme les « créatifs culturels » témoignent d’une évolution des valeurs et des comportements dans nos sociétés » (p 33-34).

Ce livre rejoint notre recherche sur le changement culturel et ses rapports avec la spiritualité. Il témoigne d’une évolution en profondeur de la pensée, d’une nouvelle vision de l’existence. C’est dire combien il nous paraît important.

Des chrétiens en chemin.

Comment des chrétiens participent-ils aux convergences qui sont ainsi décrites par Carine Dartiguepeyrou ? Depuis quinze ans, le groupe de recherche de Témoins étudie les rapports entre le changement culturel et l’expression de la foi chrétienne, notamment dans la mise en évidence du courant de l’Eglise émergente (12).

Manifestement, ce livre  montre l’émergence d’une manière nouvelle de penser. Dans son libre : « La guérison du monde », Frédéric Lenoir note une inflexion récente dans les mentalités : un  nombre croissant de personnes alliant une approche spirituelle et un engagement social et écologique (13). Nous assistons ici, sur le plan des idées, à un phénomène analogue : une convergence entre science, art et spiritualité dans une perspective évolutionnaire. C’est une nouvelle conjoncture de pensée. Nous nous éloignons des enfermements idéologiques qui ont prévalu pendant une longue période.

Cette nouvelle approche holistique rompt avec une tradition matérialiste et scientiste. Déjà, en France, on avait pu noter l’œuvre pionnière accomplie en ce domaine par Jean Staune dans les colloques internationaux organisés par l’Université Interdisciplinaire de Paris, puis dans la publication de son livre : « Notre existence a-t-elle un sens ? » (14). Manifestement les chrétiens qui ne se replient pas sur leur for intérieur, mais valorisent l’œuvre créatrice de Dieu, participent à cette approche.

Cette rétrospective historique nous appelle également à reconnaître les maux qui ont été provoqués par une religion dominatrice. En effet, anticléricalisme et athéisme, ont, pour une part, été une réaction contre l’emprise d’une religion qui s’imposait par la contrainte et par la peur. On peut analyser les origines historiques des déviations qui ont entraîné le recul de l’esprit évangélique pendant des siècles de chrétienté (15). Dans une religion patriarcale et autoritaire, un regard pessimiste et négatif sur la nature humaine est apparu, tandis que ceux qui n’entraient pas dans le système étaient rejetés et voués au pire.

A un tournant de cette histoire, une conception seigneuriale de Dieu et de l’homme a grandi et a entraîné, de pair avec la conception matérialiste, un  asservissement de la nature. Dans sa brièveté, cette description manque de nuances et a un aspect caricatural, mais elle nous permet de revenir à l’essentiel du christianisme tel qu’il a été vécu dans les premiers siècles de son existence historique, puis dans des expressions vécues à l’encontre des déformations institutionnelles et mentales : affirmation d’un Dieu, communion d’amour et puissance de vie, dynamique de libération, idéal d’amour et de paix, universalisme (16). Aujourd’hui, dans leur spécificité, nombreux sont les chrétiens qui peuvent apporter une contribution au courant de pensée « évolutionnaire » qui se développe aujourd’hui.

Une nouvelle approche théologique.

 

A cet égard, une réflexion théologique est particulièrement nécessaire. Nous pouvons ici, nous appuyer, entre autres, sur la pensée d’un théologien réputé : Jürgen Moltmann (17).

En reliant la tradition chrétienne à la pensée juive, Jürgen Moltmann a produit une théologie de l’espérance qui embrasse à la fois le personnel et le collectif et qui regarde vers l’avenir.

Très tôt, dès les années 80, il met en évidence l’œuvre créatrice de Dieu dans une perspective écologique qui inscrit l’humanité dans la nature et s’accomplit dans un processus d’évolution.

A partir d’une culture biblique qui remonte aux origines et prend en compte les interprétations de différentes composantes chrétiennes et juives, il dessine le visage renouvelé d’un Dieu trinitaire, communion d’amour en mettant en évidence le rôle majeur de l’Esprit.

Cet Esprit n’est pas seulement rédempteur, mais aussi créateur. Il anime le mouvement continu de la création. Cette vision permet de reconnaître la présence et l’œuvre de Dieu à la fois dans la transcendance et dans l’immanence. Cet éclairage unifiant permet également la reconnaissance de la « corporéité » qui inclut l’âme, l’esprit et le corps.

Ces différentes approches présentes dans des traités comme « Dieu dans la création » (18) et « L’Esprit qui donne la vie » (19), nous apportent un éclairage ce qui est évoqué dans le livre du Club de Budapest en terme de vision « évolutionnaire » et de co-évolution.

L’Esprit à l’oeuvre

 

Jûrgen Moltmann nous présente un processus dans lequel le monde, nature et humanité, s’achemine vers une « nouvelle création » dans laquelle « Dieu sera tout en tous » (1 Cor. 15. 28). « La résurrection du Christ est le commencement de la re-création du monde » (p 21), écrit Moltmann dans son livre « Dieu dans la création » au sous-titre significatif : « Traité écologique de la création » (18a).

Nous nous inscrivons dans un mouvement animé par l’Esprit. Tout se tient. « Rien dans le monde n’existe et ne vit et ne se meut par soi. Tout existe, vit et se meut dans l’autre, l’un dans l’autre, l’un avec l’autre, l’un pour l’autre, dans les structures cosmiques de l’Esprit… L’ « essence » de la création dans l’Esprit est, par conséquent, la « collaboration ». Et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître « l’accord général » (p 25).

« La création est un tissu dynamique de processus connexes. L’Esprit distingue et unit. L’Esprit conserve et conduit les êtres vivants et leurs communautés au delà d’eux-mêmes. Ce qui est fondamental, ce ne sont pas les particules élémentaires, comme dans la conception mécaniste du monde, mais l’harmonie des connexions… Si l’Esprit cosmique est l’Esprit de Dieu, l’univers ne peut être regardé comme un système fermé. Il doit être compris comme un système ouvert pour Dieu et son avenir » (p 140).

Cette conception de Dieu dans la création sous la forme de la création dans l’Esprit permet de ne plus considérer création et évolution comme des concepts contradictoires de la réalité, mais de les réunir comme complémentaires : il y a création de l’évolution, parce que l’évolution ne peut pas s’expliquer par elle-même. Il y a une évolution de la création parce que la création du monde est orientée vers le royaume de gloire et, pour cette raison, se transcende elle- même dans le temps » (p 33-34).

Ces citations sont des expressions partielles. Elles invitent à la lecture des livres de Moltmann.

Et, de même, celui-ci aborde le problème du mal qui ne peut être éludé. Il nous semble que l’évitement de ce problème, lié à un embarras bien compréhensible, est un point faible dans certaines conceptions évolutionnistes. Dans un livre : « Dieu crucifié », Moltmann nous apporte un éclairage sur la signification active de la mort de Jésus à la croix, victoire sur le mal dans un processus qui se poursuit et s’affirme dans la résurrection du Christ.

Jürgen Moltmann nous parle d’un « Dieu de l’Espérance qui marche devant nous et nous précède dans le déroulement de l’histoire… De son avenir, Dieu vient à la rencontre des hommes et leur ouvre de nouveaux horizons » (20).

Regarder vers l’avenir.

Retenons ici que, dans une perspective chrétienne, Jürgen Moltmann nous appelle à regarder vers l’avenir et à discerner les préfigurations du nouvel univers qui se prépare : la « nouvelle création » dans laquelle Dieu sera tout en tous ».

Sur un autre registre, philosophe des sciences,
Michel Serres nous invite également à être attentif (21). « Nous sommes face à une renaissance de l’humanité. L’innovation est toujours inattendue. La question pertinente est : « Qu’est ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui ? » Il existe dans le présent des nouveautés qu’on ne voit pas ».

Le courant de pensée « évolutionnaire » qui se manifeste dans le milieu novateur du Club de Budapest ne peut-il pas être considéré comme l’expression d’un avenir qui apparaît et prend forme pour nous dans une synthèse nouvelle d’approches qui ont cheminé et convergent aujourd’hui. Un nouveau « paradigme » est en train d’émerger. Il y a là un phénomène qui se caractérise à la fois par sa nouveauté et par son importance. Dans son livre, Carine Dartiguepeyrou trace un fil conducteur : « Tout converge autour de l’idée que nous devons chercher au delà, transcender pour trouver des solutions d’avenir… Mais sortir de nos préjugés est une chose. Développer une « écologie de l’action en est une autre… De cela, il ressort qu’outre les concepts et les ébauches de définition et de nouveaux contours paradigmatique, de nouveaux systèmes de valeur et de nouvelles approches sont en train d’émerger… » (p 148).

Il nous paraît que cette réflexion invite des chrétiens qui en sont proches à y participer et qu’elle éclaire aussi notre manière d’envisager les expériences d’église émergente dans un environnement culturel où on regarde en avant. On se rappelle de la parole de Pierre Teilhard de Chardin : « Tout ce qui monte converge ». Ce livre correspond à notre recherche. Il répond à des questionnements et à des aspirations largement répandus. Merci à Carine Dartiguepeyrou pour l’expression de cette dynamique de pensée.

Jean Hassenforder

 

NOTES.

(1) Entre autres, sur ce site : « Une autre vie est possible. Présentation du dernier opus de Jean-Claude Guillebaud ». ** Voir sur ce site **  
« Un nouvel univers social et culturel. La révolution internet et ses conséquences. Le regard de Michel Serres : « Petite Poucette »  
** Voir sur ce site **.
« Un monde en mutation. La guérison du monde, selon Frédéric Lenoir ». ** Voir sur ce site **   

(2) Serres (Michel). Temps des crises. Le Pommier, 2009 (citation : page de couverture).

 (3) Une nouvelle manière de vivre, de penser et de croire. Une mutation en cours des mentalités. Présentations et analyses pour des lectures durant l’été. ** Voir sur ce site ** 

 (4) Dartiguepeyrou (Carine), dir. La nouvelle avant-garde. Vers un changement de culture. Sous la direction de Carine Dartiguepeyrou. L’Harmattan. 2013 (Collection : l’avant-garde).

 (5) En postface du livre : « La nouvelle avant garde » (p 151-159), autobiographie de Ervin Laszlo : itinéraire professionnel, intellectuel, spirituel aux accents souvent émouvant. Ervin Laszlo accorde, dans ce texte une grande importance à la quête de plénitude. « Savoir que cette expérience de plénitude est réelle continue à motiver ma quête et à imprégner mes écrits. C’est la base de l’évolution de ma propre conscience, et ma conscience est la base de ma vision du monde… ». On trouvera également dans ce livre une déclaration sur les 16 piliers de la nouvelle conscience rédigée par Ervin Laszlo (p161-171). Ervin Laszlo est un philosophe des sciences et un chercheur qui a élaboré une théorie du tout fondée sur la présence d’un champ d’information. On trouvera la présentation de la vie et de l’œuvre d’Ervin Laszlo sur Wikipedia dans les versions francophone ** Voir ** et anglophone ** Voir **.  

(6) Présentation du Club de Budapest sur Wikipedia ** Voir **  

(7) Présentation, sur le livre présenté, de l’historique, de la composition et des actions du Club Budapest France : « les soirées des amis » ; « Les journées de l’Université intégrale » (avec le programme de celles qui ont eu lieu de 2008 à 2012), des synergies avec d’autres associations, une collection de livres collectifs.

 (8) Carine Dartiguepeyrou est présidente du Club de Budapest France, prospectiviste et consultante en stratégie. Elle a dirigé de nombreux livres dans la collection prospective de l’Harmattan. Parmi les vidéos de Carine Dartiguepeyrou,  celle concernant « l’émergence de  nouvelles valeurs socioculturelles » ** Voir la vidéo ** 

 (9) ** Lire sur le blog de Nicolas de Rauglaudre ** , un article sur l’actualité de Teilhard de Chardin : « Pierre Teilhard de Chardin, une histoire d’amour »

(10) Directeur de l’ « Institutte of integral evolution » à Toronto, Dan Araya publie un article sur le web ** Lire l’article ** : « Integral religion. Uniting Eros and Logos » dans lequel, en référence avec Ken Wilber, il étudie la relation entre spiritualités occidentales et orientales, entre transcendance et immanence. 

(11) La comparaison entre l’approche de Teilhard de Chardin et de Sri Aurobindo a été effectuée à plusieurs reprises. ** Voir  un article d’André Monestier paru dans le « 3è millénaire » ** .  

(12) « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherches ». ** Voir sur ce site **  

(13) « Un monde en mutation. La guérison du monde selon Frédéric Lenoir ». ** Voir sur ce site ** 

(14) Staune (Jean). Notre existence a-t-elle un sens ? Une enquête scientifique et philosophique. Préface de Trinh Xuan Thuan. Presses de la Renaissance, 2007. ** Voir la présentation sur ce site **.  

(15) Murray (Stuart). Post-Christendom. Church and mission in a strange new  world.  Paternoster, 2004. L’auteur retrace l’évolution de la chrétienté et les déviations qui y sont intervenues. A la suite de ce bilan, il trace des  pistes pour l’avenir. ** Voir la présentation sur le site de Témoins  de « Faire église en post-chrétienté » ** .  

(16) La dynamique évangélique est présentée dans plusieurs livres présentés sur ce site. Récemment : Cox (Harvey). The future of faith. Harper one, 2009. L’auteur nous parle des chrétiens de la pré-chrétienté comme : « The people of the way (Le peuple de la voie). ** Voir la présentation du livre sur ce site ** .  

(17) L’autobiographie de Jürgen Moltmann : « A broad place », nous permet de comprendre le développement de sa pensée en rapport avec son histoire de vie. Mise en perspective sur ce site : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » ** Voir sur ce site **
Le blog : « L’Esprit qui donne la vie » se donne pour mission de faciliter l’accès à la pensée de Moltmann : 
** Voir le blog **  
On pourra y lire une mise en perspective d’un livre récent de Moltmann « Sun of righneousness, Arise ! God’s future for humanity and the earth. Fortress press, 2010 (L’avenir de Dieu pour l’humanité et la terre). Dans ce livre, Moltmann nous décrit l’état actuel du monde comme une création continue. L’immanence de l’Esprit transcendant est aussi la fondation de la puissance motrice de l’évolution de la vie vers des synthèses plus complexes et plus riches. 
** Voir le blog **  

(18) Moltmann (Jürgen). Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988. (18 a) : citations extraites de ce livre.

 (19) Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie. Une pneumatologie intégrale. Cerf, 1999.

 (20) Moltmann (Jürgen). De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte temps présent, 2012 (Citation p 109). Présentation de ce livre : ** Voir le blog ** .  
Sur le même thème, un ouvrage de fond : Moltmann  (Jürgen). La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne. Cerf, 2000.

 (21) Michel Serres. Nous sommes face à une renaissance de l’humanité. ** Voir sur le site de « La Vie » **