line-height: 1.5;”>Après avoir exercé son ministère de prêtre dans plusieurs paroisses de la région parisienne, Michel Anglarès s’est retrouvé recteur de l’église Notre-Dame de Pentecôte vouée au monde du travail sur la Défense et curé d’une paroisse voisine à Courbevoie durant la dernière décennie. En même temps, professeur d’anthropologie à l’Institut Catholique, il a assuré un enseignement dans le cadre d’une formation théologique à l’intention des laïcs. En 1999, le magazine Témoins publie une interview de Michel Anglarès sous le titre : « Une Eglise confrontée au changement. Un point de vue catholique » (1).  Aujourd’hui  en semi-retraite, Michel Anglarès poursuit, en pleine liberté de mouvements, une tâche pastorale et une  réflexion théologique.

En 1999, dans l’article paru dans le magazine Témoins, après avoir mis en évidence la radicalité du changement social et culturel, Michel Anglarès en tirait les conséquences dans une vision nouvelle de l’Eglise : « Au cours des siècles, l’Eglise catholique a été une église de chrétienté, c’est à dire un ensemble extrêmement hiérarchisé, programmé, donnant une place définie à chacun… Je plaide pour une autre forme d’Eglise que j’appellerai, avec d’autres, une « Eglise Catéchuménale ». Si on n’est pas chrétien, on peut le devenir. « Pour cela, il faut susciter des dispositifs permettant d’accompagner le cheminement des uns et des autres. Chacun doit pouvoir y trouver, peu ou prou, un appui à sa recherche. C’est une église de cheminement… C’est une église qui se sait minoritaire dans un monde pluraliste, mais qui tient sa place en exprimant ses convictions. Voilà nos convictions fondamentales : la visite de Dieu en Jésus, la communauté divine, l’incarnation et la résurrection. Ce sont les grands axes fondamentaux sur lesquels nous avons à rendre compte de l’espérance qui nous habite ».

On reconnaît dans ces orientations quelques accents qui sont exprimés aujourd’hui dans le monde par le courant de l’Eglise émergente. Cependant, quinze ans après la parution de cet article, on peut s’interroger sur la lenteur du changement dans l’Eglise catholique. La venue du pape François permettra-t-elle la réforme en profondeur qui nous paraît nécessaire ? Et, plus généralement, au delà des institution, comment peut-on envisager une manière d’être et faire église en post-chrétienté ? Nous avons posé à Michel Anglarès quelques questions sur la conjoncture actuelle et sur une vision prospective.

J.H.

1) Michel quel a été votre parcours avant de devenir recteur de l’église N.-D de Pentecôte à la Défense ? Pouvez-vous nous dire quelle a été alors votre inspiration ?

 

Tout au long de ma vie de prêtre j’ai exercé deux ministères en même temps : la paroisse (vicaire, curé,doyen, aumônier de jeunes et de mouvements d’adultes…) et l’université (enseignant à l’Institut Catholiquede Paris dans le cadre d’une formation préparant des laïcs à la licence de Théologie). Celui qui m’a été confiédans le quartier d’affaires de la Défense s’est ajouté aux deux autres. J’ai également consacré denombreuses années à suivre et accueillir des personnes exclues (toxicomanes, sans papiers…). Enfin j’aimilité durant 25 ans dans le réseau  JONAS constitué à l’origine par et pour les prêtres, puis ouvert aux laïcs. Fondé par trois prêtres dont le théologien Henri DENIS qui a participé au concile Vatican II comme expert, le réseau Jonas a défendu constamment l’esprit d’ouverture du concilie face aux courants traditionalistes et intégristes qui n’ont cessé d’agir et de réagir au sein de l’Eglise catholique pour fermer, avec un certain succès, les portes et les fenêtres ouvertes par Jean XXIII.

Au séminaire, j’ai lu beaucoup de textes des Pères de l’Eglise. J’ai particulièrement apprécié leur façon de relier la théologie, la pastorale et la spiritualité pour répondre aux questions de leurs époques. Telle est la raison pour laquelle j’ai choisi de vivre conjointement la vie universitaire et pastorale avec le souci de les féconder mutuellement, en lien avec les problématiques de notre temps.

2) En 1999, le magazine TEMOINS publie un article rapportant vos propos : « Une Eglise confrontée au changement, un point de vue catholique ». Vous analysez la transformation sociale et culturelle qui a changé la France. Cette transformation se poursuit aujourd’hui. Comment percevez-vous le changement en cours ?

 

Il s’est en effet poursuivi  et accentué dans la ligne de ce que j’indiquais à l’époque : aspects positifs et négatifs de l’individualisme, une autre conception de la vérité, une quête spirituelle au sens large, une société pluraliste et sécularisée. L’individualisme, personnel et collectif s’est renforcé par le culte de l’argent qui nous a amené aux crises que nous connaissons, au développement du communautarisme et du corporatisme, au rejet plus ou moins exprimé de l’étranger, dans l’indifférence aux problèmes humains vécus dans et hors de nos frontières, en particulier concernant les personnes SDF, les migrants et ce qui se passe en Syrie. Inversement cette situation de plus en plus insupportable provoque de salutaires réactions qui s’expriment entre autres dans de nombreuses associations à but humanitaire. Les magouilles, le  culte du pouvoir, les mensonges et l’impuissance d’un certain nombre de dirigeants politiques ont porté un coup à la vérité engendrant la méfiance envers les institutions et les personnes, la désillusion, voire le mépris vis-à-vis de la politique, exprimés dans une abstention importante lors des votes nationaux et européens. Heureusement il y a des réactions positives, encore trop peu nombreuses, qui s’expriment ci et là dans toutes les générations pour remettre plus de vérité et de confiance dans les relations sociales. La quête spirituelle, renforcée par l’expérience d’un monde matérialiste et désenchanté, s’exprime de manière fort éclatée dans un retour vers la nature, dans l’adhésion à des disciplines philosophiques et religieuses principalement orientales, dans la (re)découverte du christianisme pour un certain nombre d’adultes demandant le baptême, mais aussi dans les paradis artificiels de la drogue et de l’alcool, les excitations collectives sur des musiques de circonstance,… le point commun  qui semble unir toutes ces manifestations est la quête de sens dont notre société consumériste est dépourvue. Quant à la sécularisation, elle est en voie d’achèvement se caractérisant à la fois par une indifférence croissante vis-à-vis du contenu des religions et un réel intérêt pour ceux qui en vivent authentiquement comme l’atteste l’engouement pour *ph l’Abbé Pierre, Sœurs Emmanuelle et Thérèsa, le Dalaï lama entre autres.

A ces traits, trop rapidement brossés, de la vie sociale et culturelle de notre pays qui reprennent et accentuent mes propos tenus lors de l’interview de 1999, j’ajoute cinq autres dimensions : l’abolition (apparente) du temps et de l’espace, les ambigüités de la laïcité à la française, la mondialisation, les questions écologiques, un mal être général sous tendu par la peur. Avec internet et les média modernes chacun peut se déplacer à travers toute la planète. Les réseaux sociaux consacrent le seul moment présent et souvent au détriment  de relations plus existentielles. Les moyens de transports des personnes et des marchandises suppriment les distances et les saisons. La laïcité à la française prône à juste titre la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais s’emberlificote en voulant réduire au privé ce qui par nature à des incidences sociales et artistiques publiques, en supprimant des signes religieux en certains lieux mais pas en d’autres, en séparant le cultuel et le culturel tout en réclamant des offices religieux à N.-D de Paris lors du décès d’un président de la République, en participant à des offices religieux par le biais des maires, des députés et sénateurs lors de commémorations civiles telle le 11 novembre, en participant à la canonisation de certains saints au niveau gouvernemental… La mondialisation qui pourrait permettre une solidarité internationale nouvelle et fort heureuse est trop l’affaire des puissances d’argent principales sources de la plaie du chômage en France, en Europe, et de disparités insolentes entre les pays. Du coup elle est ressentie comme dangereuse pour nos libertés car nous n’avons sur elle aucune prise y compris nos gouvernants. Enfin le sentiment que nos modes de vie portent une atteinte grandissante à l’équilibre écologique de notre planète se renforce de plus en plus et commence à susciter de bonnes initiatives en ce domaine. Tout cela nourrit un mal-être qui se caractérise par un stress permanent, en particulier dans la vie professionnelle trop exclusivement centrée sur le rendement, et par diverses peurs : peur du chômage et de la pauvreté, peur de l’étranger, peur d’être manipulés par des forces occultes, peur d’être cambriolé, peur d’un désastre écologique qui s’annonce,… autant de peurs qui renferment chacun dans sa coquille, favorisent les forces les plus réactionnaires en quête du chef qui nous en délivrera tandis que d’autres, apparemment plus minoritaires, retroussent leurs manches pour les conjurer en s’en prenant directement à leurs causes.

3) Dans cet article, vous esquissez une manière nouvelle d’envisager le rôle de l’Eglise ; Vous suggérez une Eglise de cheminement, « une Eglise catéchuménale ». Qu’entendez-vous par là ? Aujourd’hui comment envisagez-vous cette orientation ?

 

Pendant de nombreux siècles l’Eglise et la société n’ont fait qu’un. Ce fut le temps de la chrétienté. Dans ce contexte l’évangélisation passait essentiellement par la célébration des sacrements. Les règles éthiques de l’Eglise étaient celles de la société y compris dans son organisation politique. Ses dogmes donnaient sens à cet ensemble théocratique. Notre monde n’a plus rien à voir avec cette situation. Il remet en évidence une phrase de Tertullien (apologiste du 2ème et du début 3ème siècles) qui disait en un temps où les chrétiens étaient minoritaires au sein du monde romain : « on ne nait pas chrétien, on le devient » Une Eglise catéchuménale part de ce principe en le situant dans la culture contemporaine où les chrétiens sont redevenus une minorité dans notre pays. Qu’est-ce à dire ?

Il ne faut plus partir des sacrements pour évangéliser. D’ailleurs ils n’ont jamais donné la foi. Ils la nourrissent et la développent dans la mesure où ceux qui ont déjà la foi leur reconnaissent leur signification chrétienne. Le nombre de baptisés qui se déclarent aujourd’hui indifférents, agnostiques ou athées est impressionnant. Il est vrai qu’ils ont reçu le baptême à leur insu et sans suite la plupart du temps. La transmission de la foi passe d’abord et avant tout par le témoignage personnel et communautaire des chrétiens dans leurs relations sociales. Elle n’est pas automatique. Elle dépend de la réceptivité et de la liberté des destinataires et de l’action de l’Esprit Saint dans le cœur de chacun. Ce témoignage s’exprime d’abord dans la qualité relationnelle vécue par les chrétiens avec leur entourage mais aussi dans l’explicitation de ce qui les anime lorsque les conditions sont réunies pour le faire. Sans doute les célébrations religieuses où il se vit quelque chose de vrai peut interpeller des participants qui y viennent par convenance. Mais elles impliquent qu’ils soient intégrés dans une communauté priante et chaleureuse et non qu’ils soient majoritaires comme c’est le cas dans nombre de célébrations de mariage et d’enterrements. Une assemblée chaleureuse et participante avec une actualisation intelligente de la Parole de Dieu, peut les toucher alors que le contenu du rite leur demeure étranger. De ces rapides réflexions devrait découler la généralisation du baptême par étapes qui peut commencer avec la présentation à l’Eglise du petit enfant, lequel cheminera vers l’âge adulte, aidé par des proches et les moyens de l’Eglise (catéchèse, aumôneries, célébrations…), en découvrant progressivement tout ce qui est impliqué dans ce sacrement uni à la confirmation et à l’eucharistie. S’il le désire et s’estimera prêt avec l’aide de son entourage, il les recevra ensemble, vers l’âge adulte, dans la communauté chrétienne où il se trouvera alors engagé comme c’était le cas dans les débuts de l’Eglise quand elle n’était pas en situation hégémonique. La même démarche devrait être proposée dans le cadre du mariage. D’une part les jeunes se marient par étapes aujourd’hui : premières rencontres s’exprimant rapidement dans la relation sexuelle, puis vie commune et au bout d’un certain temps, souvent après l’arrivée d’un enfant, la décision de se marier. Pourquoi l’Eglise n’accompagnerait-elle pas ces étapes d’une manière ou d’une autre au lieu d’en dénoncer la réalité ? D’autre part, tout sacrement, y compris le mariage, présuppose une foi déjà établie pour en vivre toutes les richesses. Or tel n’est pas le cas de la majorité des couples qui veulent se marier à l’Eglise. Ils se donnent eux-mêmes un sacrement dont ils ignorent massivement la signification évangélique, en dépit de préparations très bien faites aujourd’hui dans l’ensemble des paroisses françaises. Pour ces deux raisons il conviendrait d’imaginer, comme pour le baptême, une démarche catéchuménale faite de rites et de rencontres adaptés à ceux qui veulent se marier à l’Eglise. Ils sont souvent plus déistes que chrétiens quand ils ne sont pas agnostiques ou incroyants. Il faut aussi tenir compte des mariages interreligieux et proposer une nouvelle ritualité adaptée à cette réalité. Dans la même ligne, une nouvelle pastorale est à penser pour les personnes divorcées-remariées qui pourrait s’inspirer des pratiques des Eglises orthodoxes en la matière.

Côté éthique, l’Eglise serait plus crédible si elle dialoguait davantage à l’intérieur d’elle-même et à l’extérieur pour non seulement faire connaitre son point de vue mais aussi le nuancer, le préciser et même le remettre en question si nécessaire à la lumière des expériences humaines de nos contemporains. Entre autres exemples, on ne peut plus parler du péché, comme il y a un siècle, après les découvertes relatives à l’inconscient et le développement des sciences psychologiques. En matière d’éthique sociale le magistère de l’Eglise catholique s’est attaché à coller aux problèmes qui se sont posés successivement et a su prendre des conseils auprès de personnes concernées par ces sujets. Par contre, dans le domaine de la morale personnelle, Elle en reste le plus souvent aux vérités éternelles et définitives s’exprimant dans le permis et le défendu, fonctionnement qui ne correspond plus du tout à la culture des hommes de ce temps. Dans le concept d’Eglise « catéchuménale », j’inclus l’importance du débat à l’intérieur de nos communautés et avec les diverses instances de la société dans laquelle nous vivons, et où l’Esprit de Dieu travaille sans cesse, afin de chercher un consensus, souvent provisoire, qui tienne à la fois compte de l’Evangile et de l’expérience humaine.

Enfin bien des dogmes demandent d’être reformulés pour être accessibles à l’intelligence et aux connaissances contemporaines afin de contribuer à donner du sens à notre vie moderne. Le cadre de cette interview ne permet pas d’entrer dans les détails, mais des formulations dogmatiques comme le péché originel, la virginité de Marie, la Sainte Trinité, la résurrection… sont à exprimer de manière nouvelle dans notre civilisation qui y voit surtout des mythes d’un autre âge. Même les chrétiens convaincus ont certaines difficultés à rendre compte de ces éléments, par ailleurs fondamentaux pour la foi chrétienne. Telle est la raison, et il faut s’en réjouir, pour laquelle beaucoup d’entre eux suivent des formations diverses ayant pour but non de réaffirmer avec des formules anciennes la foi chrétienne, mais bien de les confronter avec la culture d’aujourd’hui en vue de mieux rendre compte de l’espérance qui est en nous comme le recommandait St Pierre dans sa première épitre (1 Pierre 3/15). La recherche d’une intelligence renouvelée de la foi à la lumière des acquis, toujours évolutifs de la modernité est également constitutif de ce que j’appelle une « Eglise Catéchuménale ».

4) Pendant neuf ans vous avez été recteur de l’église N.-D de Pentecôte à la Défense. Vous avez écrit un livre (2) au sujet d’une église fondée sur la collaboration entre de nombreux petits groupes de chrétiens témoignant de leur foi dans la vie professionnelle . Quels enseignements avez-vous tiré de cette expérience ?

 

Le mieux est de se reporter à ce petit livre (106 pages) intitulé « Chrétiens en quartier d’affaires » aux éditions l’Harmattan où je détaille ces « enseignements ». Pour faire bref, je dirai ceci : Les laïcs, ceux qui animent ce lieu ecclésial comme ceux qui le fréquentent, sont le visage de l’Eglise dans ce quartier. Le fer de lance est constitué par la trentaine d’équipes de réflexion confrontant l’Evangile et la vie professionnelle, soit par corps de métier, soit en les mélangeant. Dans ce lieu où nous ne baptisons pas, sauf quelques adultes, nous ne marions pas, nous n’enterrons pas, nous n’avons pas de catéchèse pour les enfants, bref ce qui fait la vie habituelle d’une paroisse, l’évangélisation précède la sacramentalisation dans l’esprit de ma réponse à la question précédente relative à l’Eglise catéchuménale. Dans ce cadre nous avons approfondi la théologie de l’engendrement où il n’y a pas celui qui sait face à celui qui ne sait pas. Les uns et les autres sont habités par l’Esprit Saint. Nous nous évangélisons mutuellement, non seulement entre chrétiens déjà affirmés, mais aussi avec ceux qui sont plus ou moins éloignés de la foi ou appartenant à d’autres confessions chrétiennes et à d’autres religions. Ce climat d’échanges, de débats, d’accueil mutuel, d’ouverture sur les questions de la vie, de participation de tous à l’animation de ce lieu, attire des personnes plus ou moins extérieures à l’Eglise et à la foi chrétienne. Même les instances dirigeantes de la Défense nous reconnaissent une fonction d’humanisation de ce quartier et permettent à N.-D de Pentecôte de siéger dans sa principale filiale responsable de l’animation de tout le secteur. Voilà un bel exemple de laïcité intelligente !

Plus les laïcs participent à la vie d’une telle communauté chrétienne et y exercent de vraies responsabilités,  plus le prêtre est à sa place et non relégué, comme le craignent les cléricaux. Il est en effet celui qui « veille » sur la cohérence de l’ensemble. Plus profondément il assure par sa présence qui n’est pas constante, et son action, la communion entre tous les responsables du lieu, entre eux et ceux qui le fréquentent, entre cet ensemble et l’environnement, le diocèse et toute l’Eglise. La qualité de la participation de nombreuses personnes travaillant sur la Défense à la célébration eucharistique quotidienne, illustre mieux que les mots l’ensemble de ma réponse à votre question.

Le fait d’être en prise directe avec le monde du travail permet d’en aborder tous les aspects positifs et négatifs, individuels et collectifs, avec tous ceux qui fréquentent cette église… qui ne sont pas tous catholiques ! Cette préoccupation n’est pas réservée à un groupe particulier, genre secours ou mouvements d’action catholique, comme c’est davantage le cas en paroisse. Tout le monde est concerné. Ce lieu permet à tous les blessés de la vie professionnelle, incluant les personnes SDF qui peuplent la Défense, d’y trouver accueil, réconfort, soutien, repos, non pour en rester là, mais pour pouvoir repartir dans la vie avec une meilleure espérance et détermination. Il permet également à ceux qui sont heureux dans leur profession d’y apporter un supplément d’âme puisé dans leur foi au Christ et de s’engager si nécessaire à lutter contre toute dérive susceptible de porter atteinte à ceux qui travaillent dans leur entreprise ou à ceux qui dépendent d’elle à l’extérieur.

5) En regard de l’article que vous avez écrit en 1999, comment percevez-vous la trajectoire de l’Eglise catholique au cours de ces 15 dernières années.

 

Dans le sillage du Concile Vatican II, il y a des évolutions positives qui me paraissent irréversibles : participation croissante des laïcs à la vie et à la mission de l’Eglise, approfondissement et réappropriation de la Parole de Dieu par l’ensemble des chrétiens, une liturgie moins ésotérique et plus participative, le développement de groupes multiples, y compris de formation, au bénéfice de l’évangélisation et de la vie des communautés, les succès du catéchuménat des adultes, le développement de prises de parole de la part de chrétiens sur des sujets de société ou internes au monde catholique. Dans le même temps nous assistons à un repli identitaire particulièrement évident chez le jeune clergé et conséquemment une renaissance du cléricalisme y compris du côté de certains laïcs. Cette « involution » est sensible au niveau de la liturgie où mitres, chasubles chamarrées, réapparition des dalmatiques pour les diacres, encens, latin, chorales confisquant plus ou moins le chant de l’assemblée, distribution de la communion selon un mode hiérarchique, refus en certains lieux de filles comme servantes d’autel, refus de confier une prédication à des laïcs même diplômés théologiquement… marquent un vrai retour en arrière. A cet égard le motu proprio de Benoit XVI autorisant le retour de la liturgie traditionnelle en certaines circonstances dites « extraordinaires » n’a rien arrangé. Le fonctionnement des deux derniers papes a renforcé considérablement l’hyper centralisation de l’Eglise catholique au détriment, entre autres, des conférences épiscopales et des pouvoirs d’inventivité des communautés locales. Les courants conservateurs qui n’ont jamais accepté Vatican II ont freiné, voire bloqué, toute une dynamique d’ouverture et de débats tant au sein de l’Eglise que dans le dialogue avec la société. Benoit XVI avec son obsession de vouloir réintégrer les courants intégristes, n’a pas vu ou voulu voir, le nombre croissant de ceux qui la quittaient sur la pointe des pieds parce qu’ils s’en sentaient de plus en plus étrangers. Les démonstrations contre le « mariage pour tous » ont créé de ce point de vue une vraie césure à l’intérieur du monde catholique. Bien des questions restent en suspens comme celle des divorcés remariés, la reconnaissance de l’homosexualité comme un fait et non comme un choix, la place reconnue des personnes homosexuelles dans l’Eglise, l’ordination d’hommes mariés et de femmes, ce dernier point ayant été totalement verrouillé par Jean-Paul II. Le langage de l’Eglise incluant paroles, gestes et symboles est de plus en plus désaccordé avec la sensibilité contemporaine. Telles sont les raisons à mes yeux qui expliquent le décrochage croissant de nombre de catholiques par rapport à leur Eglise, et le peu d’intérêt de nos contemporains envers Elle comme l’attestent tous les sondages des deux dernières décennies, en dépit des points positifs soulignés plus haut.

6) En fonction de la mutation sociale et culturelle qui se poursuit aujourd’hui, quelles transformations dans l’Eglise Catholique souhaitez-vous ?

 

En plein ou en creux, mes réponses aux 5 questions précédentes répondent à celle-ci.

7) Depuis un an le nouveau pape, le pape François, manifeste une attitude nouvelle qui éveille un espoir de renouvellement et de réforme. Comment percevez-vous cette conjoncture nouvelle ?

 

Le pape François, par ses propos et sa manière de vivre, donne de l’Eglise un visage plus simple et plus humain, à la saveur évangélique indéniable. Il accorde la priorité aux problèmes qui affectent la vie collective. En ce qui concerne la morale individuelle il sait distinguer  les actes négatifs de ceux qui les commettent, comme le faisait le Christ en son temps. Son attention aux plus exclus, son désir d’une Eglise « servante et pauvre », son souci d’un certain dépouillement tranche évidemment avec l’image donnée habituellement par le Vatican. Il dénonce une Eglise « autoréférentielle », il nous invite à aller aux périphéries et non à nous réfugier au centre. Sa volonté d’assainir les finances de son état, de travailler plus collégialement, de transformer la curie, de consulter les chrétiens sur des questions importantes, comme celles de la famille, de rappeler fréquemment religieux, diacres, prêtres et évêques à leur mission qui ne consiste surtout pas à faire carrière… tout cela sent bon l’Evangile et touche bien au-delà du monde chrétien.

Pour autant son âge, sa formation, et son environnement lui permettront-ils de conduire une réforme substantielle de l’Eglise catholique aux plans doctrinaux, éthiques, et rituels en fonction de l’évolution du monde contemporain ? On peut en douter à la lumière de certains de ses propos sur l’un ou l’autre de ces sujets. Mais il ouvre des portes et des fenêtres qui s’étaient progressivement refermées après le concile Vatican II. En ce sens les perspectives d’une évolution positive de l’Eglise catholique deviennent crédibles. Mais elles seront l’affaire des chrétiens et non du seul pape en qui l’Eglise ne se réduit pas. Même s’il s’en défend, la médiatisation de sa personne et de son action maintiennent une papaulâtrie et un centralisme qui dénaturent le visage de l’Eglise. Si un ministère de l’unité reste indispensable pour la cohésion de l’Eglise, la dimension prise historiquement par la papauté doit aussi faire l’objet d’une importante remise en cause et pas seulement d’un aménagement.

8) Dans votre article vous écriviez : « Il s’agit de créer de nouveaux modes ecclésiaux en tenant compte de la culture contemporaine et en nous laissant interpeller par elle. Il y a ainsi des communautés qui se forment et qui se caractérisent par un partage d’exigences spirituelles et parfois de mise en commun des ressources ». Les différentes églises sont interpellées par le changement culturel. Dans certains pays, on voit un courant nouveau : des églises émergentes qui expérimentent une manière nouvelle d’être et de faire église. A cet égard, comment envisagez-vous l’avenir en France ?

 

En logique évangélique, pour qu’il y ait résurrection, il faut d’abord passer par la mort. Par ailleurs la résurrection n’est pas le retour à la vie antérieure. Appliquée à l’Eglise en France, le processus de mort est largement entamé comme l’attestent la baisse constante de la pratique religieuse, celle des vocations, l’indifférence massive de la population aux manifestations et aux enseignements de l’Eglise, la distance culturelle croissante entre nos concitoyens et le langage ecclésial, parfois la méfiance, pouvant aller jusqu’à l’hostilité, envers le cléricalisme et par voie de conséquence envers le christianisme. Le développement du terrorisme islamiste a renforcé chez beaucoup le rejet de toutes les religions jugées intolérantes et donc violentes au nom de leurs vérités indiscutables. Quant aux problèmes posés par l’évolution de nos sociétés, la majorité de nos contemporains n’attendent pas de solution du côté des chrétiens. Deux mille ans de christianisme ne leur paraissent pas avoir changé grand-chose dans la nature humaine. Ils ont cependant recours à l’Eglise pour donner une bonne instruction et une bonne éducation aux enfants, en particulier par le biais de l’école, pour assurer un certain humanisme et servir l’ordre social, pour assurer certains rites déconnectés très souvent de la foi. Le reste relève, pour un grand nombre, de mythes anciens et moyenâgeux sans grand intérêt pour nous si ce n’est au plan historique, culturel et folklorique. Déjà en son temps le présentateur à la télévision, Léon Zitrone, se réjouissait de voir deux institutions européennes fournir de magnifiques spectacles aux populations, à savoir : la cour d’Angleterre et le Vatican.

Il n’y a pas lieu de s’inquiéter d’un tel déclin. Il est le passage obligé  pour voir renaitre une nouvelle manièrede vivre en Eglise et de faire l’expérience de la foi chrétienne. Des signes de résurrection, et non de simpleréanimation, sont déjà à l’œuvre. J’en ai cités plusieurs au cours de cette interview. Parmi les principaux il ya le développement de petites communautés multiformes qui sont autant de creusets pour la vitalité etl’avenir de l’Eglise. Les unes sont au service direct de la pastorale, d’autres sont des lieuxd’approfondissement de la foi via le partage de la Parole de Dieu, ou des échanges philosophiques etthéologiques, ou encore des formations diverses. Des groupes de prière et des mouvements de spiritualitése sont multipliés allant parfois jusqu’au partage des biens. Les groupes œcuméniques et interreligieuxintroduisent dans l’Eglise et dans la société elle-même un esprit de reconnaissance mutuelle, dansl’acceptation des  différences. D’autres équipes, comme à la Défense, ont à cœur d’approfondir le rapportde la foi avec la vie professionnelle, familiale… J’inclus aussi tous les mouvements caritatifs et ceux qui sepréoccupent de l’entraide dans le monde entier. Un certain nombre de chrétiens dits « contestataires », seréunissent régulièrement et réfléchissent à la façon de rendre l’Eglise crédible dans le monde de ce temps.Ils se retrouvent en de nombreux groupes fédérés en France par le réseau du  ” PARVIS “. Au sein de toutes ces communautés qui sont à échelle humaine, des non-croyants en recherche, des adeptes d’autres religions ou philosophies, y ont également leur place.. Il y a là tout un bouillonnement plein de vie et d’espérance pour l’avenir de nos Eglises.

La sécularisation de la société offre également une grande opportunité pour l’évangélisation. Elle ramène tout à l’homme, ses réussites comme ses échecs. Du coup elle dégage Dieu de toute la dimension utilitariste, voire magicienne, dans laquelle Il a été trop souvent enfermé, pour mieux manifester la gratuité de sa présence et de son amour et dynamiser ainsi notre agir. Nos contemporains sont sensibles aux témoignages qui respirent le don et le pardon conformément à l’esprit de l’Evangile. Ils sont hostiles à toute forme d’embrigadement, y compris doctrinal, tout en étant par ailleurs en quête de repères. Ils accordent d’autant plus de prix à la qualité des relations humaines qu’elles sont souvent maltraitées dans nos sociétés ultra libérales et consuméristes. Pendant des siècles, la foi s’est édifiée sur la religiosité naturelle des peuples tout en s’efforçant de combattre les superstitions. Sous l’effet de la sécularisation cette dimension s’estompe. L’homme d’aujourd’hui est à la fois fragile et plus conscient de ses responsabilités dans la gestion de ses relations à la nature, aux autres et à lui-même. L’Evangile de l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ et son témoignage d’Amour sans limite peuvent être mieux reçus dans un tel monde.

Enfin les fidèles, dans leur ensemble, se sont éloignés de la foi du charbonnier sous la pression de l’indifférence, voire la contestation, opposées par nos contemporains au christianisme. Partout des efforts pour une meilleure intelligence de la foi, en prise avec la culture moderne, se développent. Certes on constate aussi des résurgences du fondamentalisme ci et là, liées aux peurs que je mentionnais précédemment. Mais ces courants plus ou moins sectaires se démarquent d’eux-mêmes d’un mouvement général des Eglises tendant, avec bien des résistances sans doute, à conjuguer et féconder mutuellement la foi évangélique et la culture contemporaine. L’une et l’autre s’inscrivent dans l’histoire humaine en évolution de plus en plus rapide et non dans un univers stable, constant, soumis aux vérités immuables et éternelles établies par un Dieu immobile. De ce point de vue la « post modernité » nous oblige à nous démarquer de tout relent de religiosité pour s’intéresser vraiment à Celui qui n’a eu de cesse de nous rejoindre dans notre histoire pour nous  proposer, et non imposer, une expérience d’amour sans commune mesure avec ce que l’humanité a toujours recherché plus ou moins confusément dans ses multiples tentatives de donner du sens à la vie.

Michel Anglarès

 (1) Propos recueillis auprès de Michel Anglarès. Une église confrontée au changement. Un point de vue catholique. Témoins, N° 127, 1er trimestre 1999, p14-15. ** Voir sur la mémoire de ce site **

(2) Anglarès (Michel). Chrétiens en quartiers d’affaires. Une église à la Défense : enjeux pastoraux et théologiques. L’Harmattan, 2012.  Ce livre a été présenté par Paul-Maurice Dupont dans le courrier de Jonas, N° 150, mars 2013, p 57-28. Dans cette interview, Michel Anglarès se réfère également aux réseaux Jonas. ** Voir le site Jonas ** . La présentation du livre de Michel Anglarès par Paul-Maurice Dupont est accessible sur ce site ** Voir l’article ** .

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