La désignation d’une femme Sarah Mullaly comme archevêque de Canterbury : un évènement révélateur
La toute récente accession d’une femme comme archevêque de Canterbury à la direction spirituelle de l’Église d’Angleterre, mais aussi à la tête de la communion anglicane est un évènement retentissant. À plusieurs titres, c’est bien un fait remarquable. Dans la communion anglicane elle-même, il témoigne d’un achèvement victorieux de la promotion des femmes dans le clergé, prêtres, puis évêques, puis archevêque de Canterbury et primat de la communion anglicane. Dans le paysage des églises chrétiennes, cette évolution tranche avec le conservatisme d’autres églises. Certes, à partir du siècle dernier, un pastorat féminin est apparu dans les églises protestantes et aujourd’hui, il a gagné en reconnaissance. Cependant, dans leurs cousines évangéliques, les avancées sont encore menues. Et les grandes églises traditionnelles, catholique et orthodoxe, opposent une résistance obstinée à toute évolution en ce domaine se cramponnant au règne du patriarcat. Ce refus de la promotion féminine contraste avec l’évolution des sociétés et il apparait une conscience de plus en plus vive qu’il ne peut s’appuyer sur une légitimité évangélique. C’est un aspect du déphasage sur lequel Témoins n’a cessé d’attirer l’attention. La désignation de Sarah Mullaly comme archevêque de Canterbury et primat de la communion anglicane, de plus à partir d’un parcours où elle s’est profondément inscrite dans la société anglaise à travers une fonction d’infirmière éminemment reconnue, résonne dans l’ensemble du christianisme comme un évènement majeur dans sa rencontre avec l’humanité d’aujourd’hui.
Sarah Mullaly, archevêque de Canterbury
Le parcours original de Sarah Mullaly est l’objet d’une vaste documentation tant il attire l’attention : une étude dans Wikipedia (1), une abondante présentation dans la communication anglicane et de nombreux articles de presse parmi lesquels nous avons retenu un article d’Henrik Lindell dans la Vie (2) : « Le 3 octobre 2025, Sarah Mullaly a été appelée à prendre la direction spirituelle de l’Eglise d’Angleterre : la cérémonie a eu lieu ce 28 janvier. Première femme à ce poste, cette mère de famille se distingue par une longue carrière en tant qu’infirmière avant de devenir prêtre anglicane ». Son parcours est en effet singulier : « Sa singularité comme évêque réside surtout dans son parcours et dans son expérience unique. Jeune, elle ne se destinait pas à la prêtrise, mais au métier d’infirmière : « A 16 ans, en même temps qu’elle est devenue croyante, elle a voulu devenir infirmière au nom de sa foi. Elle a exercé ce métier pendant des décennies auprès des malades du cancer. Elle était connue comme quelqu’un qui défendait une vision holistique du patient. A 37 ans seulement, elle est devenue une infirmière en chef au niveau national, soit un poste très important au sein du service de santé public en Angleterre ».
A l’approche de la quarantaine, elle a ressenti une vocation à la prêtrise et a donc entrepris des études de théologie. Elle est ensuite ordonnée prêtre en 2002. Ce fut donc là un grand tournant dans sa vie. « Elle est ordonnée évêque auxiliaire en 2015 dans le diocèse d’Exeter dans sa partie la plus rurale. Grâce à sa compétence en management dans de grandes structures, sans aucun doute grâce à sa compétence au sein du ‘National Health Service’, elle s’est fait remarquer par la hiérarchie qui l’appelle à devenir évêque de Londres en 2018, puis archevêque de Canterbury ». Sarah Mullaly nous apparait comme une femme de foi à travers ses choix d’orientation et une femme d’ouverture à travers son expérience de vie. Elle a une longue expérience de ce qu’elle appelle l’Église d’Angleterre de la vie ordinaire ». C’est notamment une expérience de l’Église rurale chez une femme qui n’appartient ni à l’aile évangélique, ni à l’aile anglo-catholique plutôt conservatrice ».
La promotion des femmes dans l’Église anglicane : un processus souple et décentralisé
L’Église anglicane regroupe 80 à 100 millions de fidèles et se présente sous la forme d’une communion d’Églises largement autonomes dont l’archevêque de Canterbury est primat (‘primus inter pares’). C’est à travers cette structure décentralisée (3) où peut s’exercer un effet de contagion, que les ministères féminins ont pu se développer rapidement. Ainsi, c’est, dès 1971, que le synode de la province anglicane de Hong Kong Macao a autorisé officiellement l’ordination des femmes à la prêtrise. Ainsi la décision correspondante en Angleterre n’a pas été sans précédent. En 1992, le synode de l’Église d’Angleterre autorise l’ordination des femmes comme prêtres. En 1994, les 32 premières femmes sont ordonnées prêtres en Angleterre. Cependant, cette avancée était déjà intervenue dans d’autres provinces anglicanes comme celle du Canada en 1975 ou celle des États-Unis en 1976. Au fur et à mesure que le nombre de femmes prêtre grandissait, la question de l’accession des femmes à l’épiscopat a été posée et résolue positivement. Cette disposition a effectivement été adoptée rapidement dans certains pays. La première femme évêque est ordonnée au Canada en 1994, aux États-Unis en 1989. Cependant, en Angleterre, la décision d’ordonner des femmes évêques en 2014 ne l’a été qu’après une longue résistance, après la recherche de dispositions permettant aux prêtres hommes en objection de conscience d’éviter la soumission à une autorité féminine.
Au total, en comparaison avec d’autres Églises, si les ministères féminins ont pu se développer puissamment dans l’Église d’Angleterre au point qu’une femme accède aujourd’hui à son leadership spirituel, ce n’est pas en l’absence de résistances, mais c’est grâce à une structure souple et participative, mais aussi à l’influence de la conception décentralisée de la communion anglicane. Ainsi peut-on évoquer ‘un ADN évolutif’ (4)
Face aux résistances conservatrices, la coresponsabilité des femmes et de hommes en Église
L’avancée des ministères féminins n’est pas sans avoir rencontré en Angleterre la résistance de milieux conservateurs. La désignation de Sarah Mullaly comme archevêque de Canterbury et primat de la communion anglicane est mal reçue par certains évêques conservateurs, notamment dans des pays du sud. De fait, les mentalités chrétiennes, comme la théologie, ont longtemps été dominées par le patriarcat. Il y a quelques années encore, une sociologue britannique, Linda Woodhead percevait un fort paternalisme dans l’Église anglicane (5) : « Le paternalisme est fortement tissé dans la structure et le symbolisme des Églises. Ses défenseurs peuvent se référer à des parties de l’Écriture et de la tradition. Mais il ne prend pas racine dans la personne de Jésus. S’il y a une chose que Jésus n’a jamais faite, c’est de se présenter comme un père… c’est le côté spirituel du christianisme ». Dans son livre ‘Jésus, l’homme qui préférait les femmes’ (6), Christine Pedotti, écrivaine, journaliste, militante pour une réforme profonde des structures catholiques, met en évidence la rupture que Jésus a introduit entre les femmes et les hommes dans le champ religieux qui est aussi le champ culturel, une rupture que la puissance de la tradition a voulu étouffer, mais qui a poursuivi sa route jusqu’à aujourd’hui, en lutte encore face à un bastion clérical. « Clairement, Jésus ne traite pas les femmes comme c’était l’usage dans la culture de son temps. Mais le plus étonnant, c’est qu’il ne leur donne pas une place, mais de la place. Les femmes sont d’abord des êtres humains comme les autres ». Si la désignation d’une femme à une position à haute responsabilité spirituelle, Sarah Mullaly comme primat de la communion anglicane, choque tant d’hommes d’église, c’est parce que des mentalités s’expriment dans des conceptions religieuses. La question est théologique. Et c’est sur ce plan-là qu’une réponse est apportée par des théologiennes et des théologiens. Elle se pose notamment dans le milieu chrétien évangélique et, en regard, le livre de Joëlle Sutter-Razanajohary, pasteur baptiste, ‘ Qui nous roulera la pierre ?’ (7), vient contester théologiquement la domination masculine. Cependant, s’il y a prépondérance des hommes dans beaucoup d’églises, la lutte pour une coresponsabilité des femmes et des hommes s’est engagée dans la seconde moitié du XXe siècle tandis que se développait une théologie féministe. Cette théologie fait entendre la voix des femmes dans sa diversité. Elisabeth Moltmann-Wendel a été une des premières théologiennes féministes. Et elle a été aussi l’épouse du grand théologien Jürgen Moltmann qui l’accompagnée dans sa recherche. C’est pourquoi leur dialogue à la conférence œcuménique de Sheffield en 1981 nous parait essentiel. Le thème en était ‘Devenir des personnes dans la communauté des hommes et des femmes’. Le texte correspondant nous parait toujours éclairant, toujours actuel. « Aujourd’hui, les femmes comprennent Jésus comme ce qu’il a été pour elles. Elles veulent se débarrasser de la domination du système patriarcal » déclare Elisabeth. La réponse de Jürgen Moltmann est incisive : « La libération des femmes et, en conséquence, celle des hommes, pour sortir du système patriarcal, est connectée avec la liberté de Jésus et une nouvelle expérience des énergies de l’Esprit. Nous devons laisser derrière nous le Dieu monothéiste des Seigneurs et des mâles, et découvrir, depuis les origines du christianisme, le Dieu de la communauté qui est riche en relations, capable de souffrances et apporte l’unité. C’est le Dieu vivant, le Dieu de la vie que le système patriarcal a déformé à travers les idoles de la domination ». Moltmann ouvre des pistes. C’est une nouvelle manière d’envisager la tradition : « L’Esprit n’est pas lié aux traditions, mais il leur emprunte ce qui tend vers l’avenir. Le christianisme, c’est plus qu’une tradition, c’est une espérance ». Moltmann s’inscrit dans une nouvelle approche trinitaire : « Dieu est riche en relation, il unit, il forme communauté. C’est le Dieu triun – le mâle puissant peut être une imitation du Tout Puissant, mais seule une communauté humaine peut être l’image du Dieu triun ». Ce nouveau regard débouche sur une nouvelle conception de la vie en Église selon le titre donné à cet article : « Femmes et hommes en coresponsabilité en Église » (8).
Dans notre monde tourmenté où s’étale la violence du pouvoir, il est bon de ne pas oublier que d’autres mouvements sont à l’œuvre, des mouvements profonds où une vraie humanité se révèle, ici la montée des femmes, une considération qui rejoint la vision évangélique. Comment les églises ignoreraient-elles ce mouvement sans perdre leur crédibilité ? Voilà pour elles un des défis de la pertinence en regard des sociétés d’aujourd’hui. Témoins a pour tâche de le rappeler. La désignation de Sarah Mullaly comme archevêque de Canterbury et primat de la communion anglicane est un évènement qui porte haut la visibilité d’un mouvement profond et en proclame la signification.
J H
- Sarah Mullaly Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sarah_Mullally
- Qui est Sarah Mullaly, première femme archevêque de Canterbury ? par Henrik Lindell. La Vie : https://www.lavie.fr/christianisme/eglise/qui-est-sarah-mullally-premiere-femme-archeveque-de-canterbury-101355.php
- Ordination of women in the anglican communion Wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Ordination_of_women_in_the_Anglican_Communion
- De la rupture à l’adaptation. L’ADN évolutif de l’Eglise anglicane. RCF : https://www.rcf.fr/articles/vie-spirituelle/de-la-rupture-a-ladaptation-ladn-evolutif-de-leglise-anglicane
- Le paternalisme : un problème dans l’Église. Le regard d’une sociologue britannique : Linda Woodhead : https://www.temoins.com/paternalisme-probleme-leglise/
- Un changement révolutionnaire : Christine Pedotti. L’homme qui préférait les femmes : https://www.temoins.com/un-changement-revolutionnaire/
- Les femmes dans l’Eglise : Joëlle Sutter-Razanajohari . Qui nous roulera la pierre ? : https://www.temoins.com/les-femmes-dans-leglise/
- Femmes et hommes en coresponsabilité dans l’Eglise. Elisabeth Moltmann-Wendel et Jürgen Moltmann : https://www.temoins.com/femmes-et-hommes-en-coresponsabilite-dans-leglise/