Selon Gilles Babinet

Nous sommes confrontés aujourd’hui à une irruption de l’intelligence artificielle dans les activités humaines, jusqu’à une possibilité de substitution de l’intelligence artificielle dans l’exercice de fonctions intellectuelles. Dans un grand nombre de tâches, l’activité de l’homme pourrait être remplacée par l’intelligence artificielle. Si les facultés de l’homme étaient laissées en friche, elles seraient en passe de dépérir. L’intelligence artificielle affecte non seulement les conditions de travail et la répartition des richesses, mais aussi notre genre de vie. Si l’intelligence artificielle ouvre des opportunités, elle soulève également de vives inquiétudes. En conséquence, elle suscite une intense recherche et de nombreux écrits. Le sujet est au cœur de la récente encyclique du pape Léon XIVMagnifica Humanitas’ (1), elle-même abondamment commentée.

À Témoins, nous avons toujours prêté une grande attention aux incidences des transformations technologiques et tout particulièrement du numérique. C’est ainsi que nous avons présenté, à plusieurs reprises des livres de Gilles Babinet. Entrepreneur talentueux, soucieux de bien public, Gilles Babinet fut élu premier président du Conseil National du Numérique en 2011. Ainsi, nous avons présenté son livre ‘L’ère numérique. Un nouvel âge de l’humanité’ (2). Comme le suggère son titre, cet ouvrage paru en 2014 nous annonce les grandes mutations à venir dans un esprit très positif. Une dizaine d’années plus tard, en 2023. Gille Babinet publie une remarquable histoire d’internet, ‘Comment les hippies, Dieu et la science ont inventé internet’, que nous avons présenté sous le titre ‘l’épopée d’internet’ (3). Cependant, si la dynamique de cette histoire prend sa source dans la culture californienne à l’ère des communautés hippies, l’auteur en montre la dérive qui apparait dans les années 1980 et va ensuite s’aggraver jusqu’aux travers actuels. Au départ, « l’objectif était de disposer d’un pouvoir décentralisé, créatif et autonomisant… Puis survint la révolution conservatrice avec l’élection de Reagan, de Thatcher et les crises pétrolières. Les rêves de communauté se dissoudront peu à peu dans le projet conservateur pour lequel l’entreprenariat et la réussite sont des valeurs cardinales. C’est l’ère des marchands, des start-up, de la bourse, des fonds d’investissement et de la montée en puissance du Web. Son apogée, ce sera le ‘Cloud’ dont l’une des caractéristiques sera de concentrer d’immenses quantités de richesses tout en dévoyant la promesse de décentralisation. Au XXIe siècle, la révolution numérique semble avoir été accaparée par quelques méta-entreprises aux valorisations se comparant à la richesse produite par de grandes nations ».

C’est dans le contexte de cette même dérive que Gilles Babinet publie en 2026 un nouveau livre sur le péril de l’intelligence artificielle, ‘le péril IA’ (4) et y décrit précisément l’idéologie actuellement dominante des milieux ‘techno-réactionnaires’. À travers ce livre, Gilles Babinet nous permet de faire le point sur l’état actuel de l’intelligence artificielle, sa croissance accélérée, ses promoteurs, ses conséquences humaines et sociales actuelles et potentielles, les chemins pour faire face aux enjeux majeurs et choisir ‘entre assimilation et divergence’. « L’intelligence artificielle a connu ces dernières années des avancées fulgurantes transformant radicalement nos usages quotidiens, nos manières de travailler, de nous informer, d’entrer en relation avec les autres et surtout notre rapport à la vérité et au vivant. Cette accélération n’est pas un simple progrès numérique ; elle marque l’émergence d’une infrastructure invisible qui façonne nos comportements… Nous sommes confrontés à un choix décisif : poursuivre dans une redoutable trajectoire d’assimilation à la machine ou renouer d’urgence avec la part symbolique qui a porté l’humanité durant des siècles pour en faire le socle d’un nouvel humanisme » (couverture). Comme cet ouvrage est étendu dans son champ et particulièrement dense, on n’en rendra pas compte ici dans tous ses aspects, mais nous mettrons l’accent sur quelques points significatifs.

 

La ‘Silicon Valley’ motrice de l’IA

On comprendra mieux l’intelligence artificielle en la situant dans l’histoire d’internet déjà retracée par Gilles Babinet (3). Son berceau, aujourd’hui, le lieu de sa puissance, est la ‘Silicon Valley’ en Californie.

« Pour un observateur de longue date de la Silicon Valley, dont je pense faire partie, son évolution sociologique et désormais politique a quelque chose de particulièrement vertigineux. C’est un point important car scruter cette dynamique sur une longue période permet de percevoir ce qui la sous-tend et ainsi les directions que pourraient prendre les entreprises d’IA à long terme » (p 87).

Gilles Babinet, après avoir retracé à nouveau l’histoire d’internet en Californie, rappelle la déviance qui est intervenu avec la montée du courant conservateur aux Etats-Unis. « L’idéal de collaboration et de communauté qui avait été autrefois au cœur de la Silicon Valley devint rapidement obsolète, remplacé par la glorification de l’individu et de sa réussite personnelle » (p 92). « Son élite politique a en partie cessé de défendre le principe d’une liberté inclusive et émancipatrice pour l’ensemble de la société pour privilégier un projet exclusif où, si la liberté reste une valeur fondamentale, elle ne concerne plus qu’un petit nombre d’individus, prêts à renoncer aux valeurs démocratiques pour la préserver à leur profit » (p 94). L’auteur connait bien les grands acteurs de la Silicon Valley, aussi est-il au fait de leur évolution idéologique. « Au total, la question du maintien des privilèges devient centrale : privilège blanc pour les américains conservateurs, privilège économique et d’influence pour les acteurs de la technologie. Mais de quelle influence parle-t-on ? Il faut avoir à l’esprit que les outils génératifs vont prendre une place centrale dans nos quotidiens avec une influence croissante au fur et à mesure que la pertinence de ces systèmes s’améliorera. On peut évidemment concevoir que les abus que l’on continue de constater à l’égard de la régulation des plateformes ne pourront être qu’amplifiés par l’immission permanente de l’IA dans nos vies aussi bien sur le plan économique, social, qu’intime » (p 103).

Bertrand Babinet nous entretient ensuite de l’ ‘hypnocratie’, « quand les algorithmes gouvernent nos émotions et nos votes ». Il évoque la dégradation du lien social en fonction d’une exposition croissante aux écrans. « En 1980, chaque américain passe un peu plus de 2h30 devant le petit écran » (alors un petit nombre de chaines de télévision)… En 2025, les Etats-Uniens passent plus de 7 heures par jour devant un écran. Le sociologue Robert Putnam déplore la réduction du temps consacré à la vie sociale. Des analyses montrent que le sentiment de solitude a fortement augmenté aux Etats-Unis. Par ailleurs, l’auteur dénonce la manière dont, à travers leurs algorithmes, certains réseaux sociaux encouragent « le spectaculaire, l’outrancier, le révoltant ». « Les réseaux sociaux, avec leurs algorithmes de personnalisation, ne se contentent pas de filtrer nos conversations : ils nous enferment dans des bulles de filtre et des chambres d’écho, nous privant des désaccords nécessaires à une vie sociale saine » (p 108). Un sentiment de frustration élevé est également remarqué. « Si les technologies informationnelles sont une source indiscutable de nouvelles opportunités, elles induisent aussi un fort sentiment de perte de contrôle ». Une ‘opacité algorithmique’ s’introduit dans l’informatisation des services publics. Au total, le jugement de Gilles Babinet est sévère : « Nous avons toutes les raisons de craindre que l’avènement de l’IA n’accroisse radicalement l’isolement des personnes les plus fragiles, n’explose la vérité alternative à des niveaux de dissension inimaginables, qu’elle nous ôte une large part de notre libre arbitre sans que les plateformes ne fassent quoique ce soit pour l’éviter » (p 114).

Pour comprendre le phénomène de l’IA, Gilles Babinet s’intéresse à la mentalité des chercheurs de la Silicon Valley. « Ils se concentrent des jours durant sur la production de code informatique… Chercheur en psychologie cognitive, Baron-Cohen théorisa progressivement, au cours des années 1990, l’idée que le ‘cerveau automatisant extrême’ est la caractéristique la plus surreprésentée dans les milieux technologiques et en particulier dans la Silicon Valley, dont il considère qu’elle constitue ‘un véritable pôle d’attraction génétique et cognitive pour les personnes autistes’ ». Ce constat se répètera par la suite. On voit là « une froideur relationnelle, une obsession de l’optimisation, et un rapport instrumental au monde -autant de signes d’une rationalité exacerbée et déconnectée des affects ». En 2006, « The Complete Guide to Asperger’s syndrome, met en évidence, entre autres, une caractéristique commune aux dirigeants fondateurs des startups de la Silicon Valley : une mentalité associée à ce syndrome neuro-atypique » (p 115). En 2022, l’ouvrage ‘The legacy of autism and neurodiversity’ de Steve Silberman « mit non seulement en évidence la représentation disproportionnée de profils neuro-atypiques dans la Silicon Valley, mais en démontra aussi une forte influence sur la nature même des services qui y sont développés » (p 116).

À partir de ces constats, Gilles Babinet va dresser un portrait de l’intelligence artificielle. « L’intelligence artificielle dont l’épicentre de développement se situe en large partie dans la Silicon Valley, n’est pas seulement une technologie ; elle reflète une manière particulière d’appréhender le monde, centrée sur la formalisation, les probabilités et la modélisation. Là où d’autres y voient un outil, ces profils de personnalité y perçoivent une extension de leur propre mode cognitif, un prolongement naturel de leur rapport au langage, au calcul et à la systématisation. L’idée que l’humanité devienne l’auxiliaire de la machine y est en conséquence très présente… Ici, la différence cognitive cesse d’’être un handicap pour se transformer en moteur de rupture générant à la fois des innovations radicales et une certaine vision du futur » (p 117). « Ce tropisme cognitif, s’il a permis des avancées technologiques spectaculaires, n’est pas sans induire des biais profonds. En façonnant un écosystème valorisant la rationalité froide, l’hyper-compétence analytique et l’efficacité logique, la Silicon Valley tend à marginaliser d’autres formes d’intelligence : émotionnelle, relationnelle, intuitive, symbolique. Cette hiérarchisation implicite des individus favorise une sorte d’ ‘élitisme cognitif’ devenue peu-à-peu excluante pour ceux qui ne partagent pas ces normes mentales dominantes – les femmes, les neurotypiqus, les individus issus de parcours personnels qui valorisent moins les techniques etc. » (p 119).

Gilles Babinet ne méconnait pas les réussites de l’IA, mais il y perçoit un biais inquiétant si bien qu’il écrit : « Se joue ainsi peut-être une partie d’échecs cruciale pour le devenir de l’humanité : celle entre une dynamique versant décidément dans le monde analytique, et un autre monde, sans doute moins adapté à la maitrise des techniques, mais autrement plus compatible avec ce qui constitue notre essence profonde » (p 122).

 

Le péril de l’IA et l’évolution de la situation

Comment en est-on arrivé à redouter le développement de l’IA et à y voir un réel péril ? En fonction de sa compétence tout particulière, Gilles Babinet est bien placé pour nous apporter une réponse. Il consacre le premier chapitre du livre à ‘Un état de l’art de l’IA : risques et opportunités’, mais dès l’introduction, il met en évidence le péril et l’évolution de la situation.

« Nous sommes des êtres façonnés pendant des centaines de millénaires par une relation directe à la nature, et projeté depuis peu dans un monde de chiffres, d’analyses, de techniques et d’abstractions… Notre dialogue avec les techniques est ancien. Elles se sont peu-à-peu sophistiquées au point que, dès le début du XXe siècle, Max Weber observe que : « le sort de notre époque est caractérisé par la rationalisation et l’intellectualisation et, surtout, par le ‘désenchantement du monde’… Cette complexité de la technique distend notre rapport au monde en créant un filtre d’analyse qui limite notre capacité à ressentir le réel, avec notre corps et notre esprit » (p 8). Or, selon Gilles Babinet, « l’intelligence artificielle rend désormais un dilemme impossible à esquiver tant celle-ci mécanise à l’extrême notre relation au monde ». « Très bientôt, soit nous accepterons de nous fondre dans la logique de la machine – prédictive, calculatoire, optimisatrice – soit nous choisirons de renouer avec ce qui nous constitue profondément : l’être symbolique qui s’est formé au fil de millions d’années d’évolution » (p 8-9).

Cependant, nous dit l’auteur, le processus est déjà bien engagé.et il décrit les différents aspects de l’induction de l’IA. Sont notamment évoqués « les risques existentiels contre lesquels les plus grands scientifiques nous ont mis en garde, car, si ces risques n’existent probablement que marginalement à court terme, ils n’en sont pas moins des hypothèses à considérer et à traiter avec une grande attention » (p 13). Il y a une question cruciale, c’est la vitesse à laquelle ces technologies se développent et vont se développer. L’humanité a besoin de temps pour s’adapter. « Il y a peu, au cours de la période allant de fin 2022 à mi 2025, l’IA fait des progrès de géant et la perspective de l’intelligence artificielle générale (artificial general intelligence ou AGI) a paru à portée de main. À partir de la sortie de GPR-5, en août 2025, le secteur a semblé moins confiant sur sa capacité à atteindre cet objectif, du moins dans un futur proche. En conséquence, un débat s’est installé entre les partisans de l’AGI et ceux qui promeuvent plutôt des IA spécialisées par fonction. Le fait que ces technologies semblent désormais se développer à une vitesse moins élevée qu’initialement envisagée nous ramène à une perspective de temps long. Un temps qui doit être investi – notamment par l’action politique – pour préparer le monde qui vient, probablement fort différent de celui que nous connaissons » (p 13).

On apprend combien l’intelligence artificielle porte une transformation radicale dans les aspects majeurs de notre vie sociale, ce qui touche à l’emploi, à la répartition des richesses, à la vie démocratique. L’auteur nous décrit ces changements et leurs conséquences. Et Gilles Babinet termine son introduction en insistant sur le choix décisif qui se présente à nos consciences, un choix de civilisation duquel dépend l’avenir de l’humanité. « Le moment du choix approche à grands pas. De fait, jamais notre espèce dans son ensemble n’aura été mise au défi par l’évènement d’un phénomène s’exprimant dans une période aussi brève. Mais ce défi n’est pas seulement d’ordre technique, économique ou politique : il engage la nature même de notre rapport au réel. Si l’intelligence artificielle incarne l’apothéose de la raison instrumentale, alors il revient à l’humain de retrouver ce qui, en lui, perçoit le monde dans son unité profonde – non comme un ensemble de forces en tension, mais comme une transe vivante et signifiante où chaque chose participe d’un même souffle. Retrouver cette compréhension symbolique du monde pourrait bien consister à renouer avec une intelligence spirituelle qui ne sépare plus, mais relie – une intelligence qui ne cherche pas à dominer la création mais à y reconnaitre le reflet du mystère dont elle procède » (p 17-18). Dans le dernier chapitre du livre, Gilles Babinet s’explique sur la manière dont il envisage la résistance à la suprématie de la machine. Cet ouvrage mérite d’être lu de bout en bout, comme cette présentation y invite.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un grand défi, ce que Gilles Babinet exprime radicalement dans le sous-titre de son livre, ‘devenir des machines ou rester vivant’. Dans la conjoncture actuelle, nous avions besoin de l’avis d’un expert. Nous avons eu recours à Gilles Babinet que nous avions déjà consulté dans le passé. Ce n’est pas quelqu’un qui méconnait les apports de la technique. Au contraire, au départ, il nous avait présenté tous les bienfaits pouvant résulter de ‘l’ère numérique’. Son apport n’était pas seulement un travail parfaitement documenté, c’était le fruit de l’expérience d’un acteur particulièrement actif et, à ce titre, reconnu par les instances de sa profession. Les années passant, Gilles Babinet pu écrire une histoire d’internet, nous permettant d’en connaitre à la fois l’invention et les dérives. Il était donc une des personnalités les mieux à même d’y voir plus clair dans le débat suscité par la rapide expansion de l’intelligence artificielle. Et sa réponse est sans détour. La question de l’intelligence artificielle n’est pas une question mineure. L’alarme n’est pas exagérée. C‘est l’avenir de l’humanité qui est en jeu. C’est donc un appel à une mobilisation tant pour le discernement que pour l’action. Théologiens et philosophes sont attendus. Déjà ‘Magnifica Humanitas’ est parue. On prendra connaissance des pistes tracées par Gilles Babinet dans son dernier chapitre. Rappelons ce qu’il a écrit plus haut : « renouer avec une intelligence spirituelle qui ne sépare plus, mais relie – une intelligence qui ne cherche pas à dominer la création, mais à y reconnaitre le mystère dont elle procède ».

 

Jean Hassenforder

 

  1. Magnifica Humanitas ; présentation détaillée dans Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Magnifica_humanitas
  2. Un guide pour entrer dans l’ère numérique : https://www.temoins.com/un-guide-pour-entrer-dans-lere-numerique/
  3. L’épopée d’internet : https://www.temoins.com/lepopee-dinternet/
  4. Gilles Babinet. Le péril IA. Devenir des machines ou rester humain. Le Passeur, 2026.
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