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En France, comme en Europe, le paysage religieux change rapidement. Dès 1999, dans son livre inspirant, « Le pèlerin et le converti », la sociologue, Danièle Hervieu-Léger annonçait la fin de la « civilisation paroissiale », un encadrement traditionnel des « fidèles » par les églises. Pourtant, encore aujourd’hui, celles-ci s’obstinent encore souvent à maintenir ce système. Plus généralement, dans une société toute nouvelle, deux visions de l’Eglise s’opposent.

L’une, face à un monde perçu comme dangereux, voire mauvais, s’organise en contre-société sans hésiter à se répéter et en opérant des missions pour conjurer le recul et agrandir le périmètre. Mais il y a une autre vision. En s’ouvrant à un monde qui change, en cherchant à le comprendre, c’est aller à la rencontre des gens d’aujourd’hui en les respectant et en les aimant. C’est former des communautés ouvertes et innovantes. Plus avant, ce qui est en jeu, c’est le regard porté sur l’humain. Voit-on d’abord en l’humain ce qui est mauvais ou ce qui est bon ? L’objectif est-il en tout premier de délivrer l’humain d’un mal intérieur, ou bien de l’aider à grandir dans le bon en reconnaissant en lui une présence de Dieu déjà opérante, toute prête à s’exprimer davantage et à répandre une lumière libératrice.

Ces questions peuvent être explicitées en termes théologiques. A cet égard, l’apport de Christoph Théobald dans son livre : « Urgences pastorales du moment présent. Comprendre, partager, réformer » (1) nous paraît particulièrement bienvenu et original. Théologien reconnu dans l’univers catholique, Christoph Theobald s’adresse à cet univers, mais son message va bien au delà, non seulement comme en témoigne sa dédicace : « Pour nos sœurs et frères luthériens 1517-2017 », mais bien plus à travers une réflexion et un langage qui prend en compte les dimensions de notre existence et les savoirs correspondants dans le monde actuel. C’est une approche qui s’inscrit dans le sillage du Concile Vatican II à la rencontre des hommes, à la rencontre du monde et dans le renouveau engagé aujourd’hui par le pape François. Celui-ci incite les chrétiens et leurs institutions à une profonde « transformation missionnaire ». L’association des deux mots est inédite. Elle donne la mission comme « critère directeur de la transformation de l’Eglise. C’est ce décentrement de l’Eglise, sa « sortie de soi » ou sa mission qui, pour la première fois, sont érigés en critères décisifs de la réforme…  Aurait-il été possible d’adresser à chaque personne qui habite cette planète une encyclique « sur la sauvegarde de la maison commune », si auparavant le Pape n’avait pas appelé les chrétiens à balayer d’abord devant la porte de leur Eglise, y compris celle de son administration centrale » (p 12) ?

En ce sens, Christoph Théobald propose une pédagogie de la réforme. « Celle-ci dessine un parcours en trois temps. Le premier temps sera de s’asseoir ensemble et de faire un diagnostic de nos sociétés et de nos communautés pour discerner la possibilité d’un accueil de l’Evangile dans notre contexte ouest-européen d’aujourd’hui. Suivra alors un deuxième temps consacré à la conversion missionnaire elle-même, en présentant l’expérience de foi spécifiquement chrétienne qui rend cette transformation désirable et possible… Nous rejoignons ici l’hypothèse centrale de l’ouvrage où ses différents fils vont se nouer : le diagnostic de notre état mental et de nos modes de vie, la suspicion de nos sociétés par rapport à tout élan missionnaire, la source et la finalité véritable de celui-ci et la compréhension du pourquoi d’une réforme de l’Eglise catholique… Dans un troisième temps, il reste à aborder par anticipation la figure d’une Eglise missionnaire et surtout le processus pédagogique ou manières de faire qui permettent d’avancer en ce sens » (p 18).

 

Annoncer l’Evangile dans la société d’aujourd’hui

Le regard de Christoph Théobald ne s’attache donc pas à la sauvegarde de l’institution, mais à l’annonce de l’Evangile qui est sa raison d’être. C’est un regard qui va de l’avant. « Si, à la surface de la carte climatique du catholicisme français et européen, l’inquiétude dépressive des uns et la combativité identitaire des autres semblent dominer, on peut découvrir sous la surface de beaucoup d’enquêtes, une véritable fécondité évangélique, toujours enracinée localement.

Celle-ci a la vertu, si elle est effectivement perçue, de nous libérer d’un certain volontarisme, y compris institutionnel, et d’engager l’Eglise dans une conversion missionnaire sur la base d’une expérience de foi bien spécifique à laquelle il faudra sans doute prêter davantage attention. L’Evangile de Luc (comme d’ailleurs celui de Matthieu) induit une telle inversion du regard, Jésus fondant la mission sur l’abondance de ce qui est déjà mur et attend d’être moissonné… » (p 139).

Cependant, la notion de mission ne va pas de soi aujourd’hui. Elle n’a pas nécessairement une bonne image. De fait, l’héritage du passé est mitigé. Il varie selon les Eglises et les milieux. Si l’évangélisation a porté de bons fruits, trop souvent, elle a été aussi encadrée dans une conception menaçante de Dieu. Un examen rétrospectif peut expliquer les aléas de la notion de « mission ».

En esprit libre et courageux, Christoph Théobald sait reconnaître les situations telles qu’elles sont. Ainsi évoque-il « le discrédit dans lequel est tombée la notion de mission immédiatement identifiée dans la mentalité contemporaine avec le « prosélytisme ». « L’équation entre « mission » et « prosélytisme » est tellement ancrée dans la conscience occidentale que la plupart des chrétiens eux-mêmes ne comprennent plus le lien intrinsèque entre l’Evangile et sa diffusion ou la mission » (p 341). A vrai dire, s’il y a encore des éléments doctrinaux qui ne jouent pas en faveur d’une pleine liberté de détermination, Christoph Théobald sait opérer les clarifications nécessaires. Ainsi pouvons-nous déboucher sur une conception de la mission qui allie l’œuvre de Dieu et le respect de la liberté humaine. Cette section s’intitule : « Finalité et source la mission. La foi de « quiconque » et la foi des « christiens » (p 168), nous parait tout à fait essentielle, car elle fonde l’évangélisation sur un « intérêt désintéressé pour autrui », dans le respect de sa liberté.

 

Les voies de Dieu dans les cheminements humains 

« Il suffit d’ouvrir les évangiles et les actes des apôtres pour constater qu’ils sont tissés d’une multitude de rencontres avec des personnes diverses venant de milieux, de statuts sociaux et de cultures très différentes. La rencontre entre eux et Jésus, voire entre ces personnes et les apôtres ou missionnaires dans les actes, se produit presque toujours à l’improviste et est engagée ou acceptée de la part du Christ et de ceux qui s’en réclament, de manière gratuite ou désintéressée. Cela ressort du fait que la plupart des bénéficiaires de ces rencontres repartent chez eux sans devenir disciples du maitre ; disons au moins que ce n’est pas leur « suite » de Jésus que les récits suggèrent (p  149).

Et comment peut-on interpréter la « foi » qui s’exprime dans ces rencontres ? « De multiples « sympathisants » rencontrés à l’improviste par Jésus s’entendent dire de sa bouche : « Ma fille, mon fils, ta foi t’a sauvé » sans se retrouver pour autant dans le groupe de ses disciples » (p 152). Christoph Théobald voit là une « foi élémentaire » omniprésente dans les récits évangéliques.  N‘est-ce pas là un élan de vie qui trouve réponse dans une guérison ou une libération ? Cette « foi élémentaire » constitue « une figure de foi, distincte, infiniment variée, rassemblant des personnes qu’on peut désigner de « quiconque » qui trouvent leur place à côté des disciples de Jésus… » (p 159). Dans cette foi élémentaire, l’auteur perçoit la manifestation  de  « l’universelle grâce christique orientée vers le mystère pascal ». Mais cette manifestation ne débouche pas nécessairement sur le baptême. C’est « une foi élémentaire » en la vie, les voies connues de Dieu » (p 154).

Ainsi le passage de la « foi élémentaire » nécessaire pour vivre, à la foi christique, n’est pas de l’ordre de la nécessité. Il se produit gratuitement et dépend à ce titre d’une grâce spéciale du Christ. C’est ce que manifeste par exemple le retour du dixième lépreux, alors que les neuf autres sont eux aussi guéris (Luc 17, 11-19). Ainsi, certains viennent délibérément vers le Christ et vivent alors dans sa communion. Leur foi prend alors une autre forme. Elle devient une foi proprement christique qui donne accès à l’intimité de Dieu (p 156). « L’Ecriture et la tradition l’affirment et présentent cette foi de « christiens » (une appellation donnée par l’auteur) comme expérience spirituelle, voire mystique qui fonde l’intérêt missionnaire  inconditionnel et gratuit pour l’autre et pour sa « foi élémentaire » (p 156). Cette foi donne accès à l’intimité de Dieu. « Jésus ne nous met pas seulement face à Dieu comme l’ont fait les prophètes, ceux de la Bible et celui du Coran, etc ; il nous donne accès à son intimité, à son intériorité abyssale puisqu’il y est déjà lui-même. Voilà la différence chrétienne » (p 156). Le terme d’intériorité est analogique, explicite l’auteur, mais il est tout à fait ajusté, car «  à la suite de Jésus,  il nous fait découvrir ce qui est « divin » en tout être humain, sa liberté d’ouvrir son intimité à autrui en parlant et agissant avec lui. Nous comprenons alors que « Dieu seul » peut nous dire qui il est… La foi biblique et christique nous donnent une capacité toute particulière, celle de Jésus lui-même de contempler sur le « visage » de Dieu, son intériorité entièrement disponible à nous et à sa manière de prévenir  nos résistance, à Lui ouvrir notre propre intimité et à ne jamais l’ouvrir à Lui sans l’ouvrir à autrui » (p 157)… De même, l’écoute de l’Evangile ne va pas sans son annonce. « Une entrée dans l’intimité de Dieu avec le Christ serait illusoire si elle ne se réalisait pas en même temps comme « ouverture » à l’intériorité de Dieu en tout homme et en toute chose » (p 159).

 

Ce livre nous apporte une analyse des différentes manières selon lesquelles l’expérience religieuse est envisagée dans la société. Et, dans cette perspective, il met l’accent sur le reproche qui est fait à l’Eglise catholique, aux Eglises, de « ne pas s’intéresser à autrui pour lui-même ». En mettant en évidence la « différence chrétienne », « le « point » mystérieux ou se rejoignent la rencontre unique du Christ et la nécessité d’annoncer l’Evangile, Christoph Théobald a opéré une clarification qui nous paraît fort utile. « Elle consiste à considérer la « foi élémentaire » de tout un chacun, non pas comme une exception due à une ignorance invincible, mais comme une expérience humaine normale » En regard, la foi proprement chrétienne ouvre l’accès à l’intimité de Dieu.

« Urgences pastorales du moment présent. Comprendre, partager, réformer », ce livre ouvre un champ très vaste en plus de 500 pages. Il n’était pas question de le résumer. Nous nous sommes attachés ici à présenter la manière dont Christoph Théobald envisage l’annonce de l’Evangile, la mission, dans le contexte du respect de la  liberté humaine, le refus de toute imposition ou manipulation symbolique. C’est envisager, en même temps, le sens de la mission chrétienne et son importance et la nature humaine et le chemin des hommes. C’est un sujet au cœur de notre existence chrétienne. C’est un sujet délicat. Nous avons essayé de présenter les propositions de l’auteur, mais, manifestement, notre tentative est limitée et maladroite, car, dans ce cheminement de pensée, tous les mots comptent et on ne peut vraiment rendre compte de toute la complexité de cette démarche. Nous renvoyons donc au chapitre : « L’Evangile de Dieu : une expérience qui pousse à la « sortie » et à l’ensemble du livre, car ce sujet est au cœur de l’ouvrage.

Au cours des siècles, l’évangélisation a été une composante essentielle de la démarche chrétienne. Et, dans un espace de réflexion interconfessionnel, on sait combien aujourd’hui, elle peut être perçue selon des représentations différentes. Ces différences se sont manifestées tout particulièrement dans les dernières décennies. Ainsi, nous ne prétendons pas accompagner ici une démonstration théologique. Simplement, il nous a paru important de faire part de cette réflexion parce que cet éclairage a éveillé en nous un sentiment d’ouverture et de paix, dans le respect de l’humain allié à la puissance de l’amour divin. Oui, en Christ, nous pouvons être nous-même dans une gratuité de notre relation avec l’autre. Oui, nous pouvons être conscient et reconnaissant du don de la grâce et de la communion divine qui s’offre à nous. Déjà, nous avions reconnu, grâce à Jürgen Moltmann, la présence divine à travers la communion trinitaire et « l’Esprit qui donne la vie » (2) au delà de toute limite. Oui, nous pouvons reconnaître dans nos frères humains une présence de Dieu qui se manifeste sous des formes différentes, et peut, à tel moment, se révéler pleinement. Cette révélation sera accueillie comme une bénédiction, une source de louange. En lisant le texte profond, réfléchi, nuancé de Christoph Théobald, nous ressentons une joie qui peut s’exprimer dans la parole : « Vous avez été appelés à la liberté (Gal 5.13) ».

Jean Hassenforder

 

 

En annexe, l’auteur publie un texte sur « la pastorale d’engendrement ». Effectivement, Christoph Théobald est codirecteur avec Philippe Bach d’un livre : Vers une pastorale d’engendrement. Une nouvelle chance pour l’évangile ». Ce livre est présenté sur ce site par Gabriel Monet : http://www.temoins.com/la-pastorale-dengendrement-appel-a-un-regard-chretien-nouveau-sur-la-naissance-et-le-developpement-de-la-foi/

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