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Vers une Eglise « liquide »

Un regard nouveau dans le paysage catholique francophone

« Les mutations du rapport entre l’Eglise et la société mettent en question le modèle traditionnel de la paroisse. Des essais de nouvelles paroisses sont tentés. L’hypothèse est d’appliquer aux communautés chrétiennes le qualificatif de « liquide » emprunté au sociologue Zygmunt Bauman. Cela permettrait de retisser des liens entre les communautés chrétiennes et l’ensemble de la société ». Cet avant-propos introduit l’article d’Arnaud Join-Lambert : « Vers une Eglise « liquide » publié en février 2015 dans la revue « Etudes » (1). Cet article nous paraît mériter une attention particulière. En effet, dans son contexte socio-religieux, il pose, en termes originaux, les problèmes suscités par « la radicalité et l’irréversibilité du changement dans le rapport entre Eglise et société ».

Prenant acte de la fin de la chrétienté « annoncée, puis constatée par de nombreux auteurs depuis une cinquantaine d’années », du « reflux et de la marginalisation progressive des églises » en Europe, il met en évidence l’inadéquation des paroisses traditionnelles. « En ne faisant que répondre aux besoins religieux de certains, les paroisses actuelles ignorent ou négligent de fait la soif spirituelle du plus grand nombre ». « Les modèles anciens touchent à leurs limites, notamment en terme d’épuisement des agents pastoraux ».

Arnaud Join-Lambert (2) est un théologien catholique français, professeur à l’Université de Louvain et auteur de nombreuses publications. Cet article paraît dans une revue réputée, créée et animée par des jésuites et apportant une réflexion de fond à un public cultivé. Cependant, l’intérêt de cet article ne tient pas seulement à la qualité de son auteur, mais il nous paraît particulièrement original par la conjonction d’une analyse sociologique et d’une approche théologique, dans une dimension internationale. Arnaud Join-Lambert se réfère en effet à l’apport du sociologue Zygmunt Bauman, qui, à partir des années 1990, étudie les sociétés occidentales contemporaines en les qualifiant d’abord de postmoderne, puis de « liquide ». Très vite, en 2002, un théologien britannique, Pete Ward en tire les conséquences dans ses propositions pour une « Eglise liquide », capable d’accompagner cette nouvelle société (3). Aujourd’hui, Arnaud Join-Lambert poursuit cette réflexion en l’appliquant au catholicisme dans un esprit d’ouverture inspiré par le Concile Vatican II. Puisqu’à Témoins, nous étudions depuis 15 ans, le rapport entre société et Eglise,  dans une perspective internationale et interconfessionnelle, nous saluons la démarche innovante d’Arnaud Join-Lambert.

 

Un nouveau chemin

 

Quels sont les principaux points évoqués par cet article particulièrement dense et bien informé ?

 

Société liquide et Eglise liquide

 

En quoi le concept de « société liquide » peut-il aujourd’hui nous éclairer ? « Une société liquide se caractérise par le primat de la relation, de la communication, de la logique des réseaux par rapport avec une société solide qui privilégie les institutions et la stabilité géographique ». Le théologien britannique, Pete Ward, en a tiré des enseignements : « Appliquée à l’Eglise, la liquidité traduit plusieurs déplacements dont une vie chrétienne basée sur l’activité spirituelle et non sur des structures, un décentrement de l’office dominical, une part croissante de commençants et de recommençants et le passage limité dans le temps au sein d’une église précise ».

Dans cette perspective, Pete Ward rejoint d’autres théologiens qui mettent en évidence l’inadaptation des paroisses traditionnelles en regard d’un changement social rapide et profond. S’il y a aujourd’hui des nouveautés dans certaines paroisses (groupes de prière, parcours alpha, groupes bibliques etc), « On constate à l’usage que ces initiatives renouvellent ceux du « dedans », fidélisent quelques uns du « dehors », mais peinent à aller plus loin », constate Arnaud Join-Lambert. Et il entend le reproche de Ward : « Il est urgent de réformer lorsque l’Eglise locale commence à ressembler à un club ».

Eglise pour tous. Eglise en réseau. « Cette église club est une réponse à la question terriblement réaliste posée par Ward pourquoi si peu de gens voient-ils l’Eglise come un lieu où trouver ce qu’ils cherchent »

 

Dès lors, l’article d’Arnaud Join-Lambert propose un ensemble de perspectives et d’approches débouchant sur une nouvelle conception de l’Eglise. Bien informé, l’auteur nous fait part des innovations actuelles dans le domaine économique : « incubateurs » et « start up » qui sont aussi des formes sociales nouvelles. En quoi des formes sociales analogues font-elles aujourd’hui leur apparition dans l’Eglise ? Il y a bien effectivement quelques projets comparables (4). L’auteur nous décrit notammentles centres accueillants et créatifs qui se sont développés au cœur des grandes villes en Allemagne sous le vocable de « Citykirchen », tant dans la mouvance catholique que dans la mouvance protestante. « L’enjeu majeur, c’est de provoquer et soigner la rencontre ». « Qu’elles soient directement ou non à l’initiative de ces projets, on voit que les églises sont aujourd’hui  mises au défi de la « mission » pour tous, que les paroisses ne remplissent effectivement plus ».

 

Dans une société où les barrières s’abaissent, où les compartiments se dissolvent, où les relations ne sont plus enfermées dans un cadre étroit, le mouvement social et culturel se conjugue avec les idéaux évangéliques pour appeler une « Eglise pour tous » et une « Eglise en réseaux »

 

L’auteur évoque la pensée de Michel de Certeau sur « la figure de l’étranger » pour décrire le rapport de l’Eglise à la société émergente. « Tant que l’Eglise est elle-même une société, la « solid church » selon Ward, elle se construit en se différenciant. Elle pose un « dehors » pour qu’existe un « entre nous », pour qu’un «  nous » prenne corps » (5). Ainsi, pour de Certeau, déjà en 1945, « le risque inhérent à l’Eglise était la crispation et l’enfermement en tous domaines. Soixante dix ans plus tard, la situation accentue l’urgence du défi posé par ces frontières » Ajoutons une remarque personnelle : Cette tendance à l’exclusion se retrouvait également dans des conceptions théologiques. Dans l’Eglise catholique, l’ouverture date du Concile Vatican II.

 

En nous entretenant d’une Eglise en réseau (6), l’auteur s’inscrit dans la transformation accélérée de notre société communicationnelle. C’est dans cette approche qu’il distingue des lieux différents qui prennent place dans un ensemble en mouvement :

Les anciennes paroisses recentrées sur « l’accompagnement » tout au long de la vie.

Des projets nouveaux mettant l’accent sur « l’événement, le déploiement des charismes, la créativité  en vue de permettre « la rencontre, particulièrement avec l’autre » et de susciter un élan vers le périphéries existentielles au coeur de la culture contemporaine »

Des lieux assumant une dimension mystique : maisons de prière et de solitude bienfaisante, comme l’offre historiquement assumée par les religieux et religieuses, mais dans une relation plus ouverte au monde d’aujourd’hui.

 

Dans son approche sociologique, Zygmunt Bauman insiste également sur un effet négatif de la postmodernité : l’isolement croissant de l’individu dans la société de consommation. « La possibilité de communauté est, selon lui, problématique. Le désir en est utopique ». En regard, « les chrétiens sont donc confrontés au défi considérable de proposer diverses modalités afin que le « pour tous » soit honoré ». Cependant, il nous semble qu’en contrepartie de l’individualisme, il y a aujourd’hui une croissance des aspirations sociales en désir de convivialité et de relation. La prise en compte de ces aspirations est un facteur important du développement de communautés chrétiennes émergentes, comme les « Fresh expressions » (7) en Grande-Bretagne. Elle compte également dans le développement des églises évangéliques à travers le monde. Cette dynamique contribue à modifier en profondeur le paysage religieux.

On peut ajouter que la puissante montée d’internet, qui se manifeste dans le développement des réseaux sociaux modifie la donne en permettant également de nouvelles formes de rassemblement sur le plan local. Par rapport au paysage religieux décrit dans cet article, il y a là une source nouvelle de fluidité et de complexification.

 

Organisation, leadership et autorité

 

Comment nourrir et maintenir la communion entre les communautés dans les différentes dimensions esquissées par l’auteur ? C’est la « question connexe du leadership et des responsabilités ». L’auteur aborde ce problème dans un contexte catholique. Dans sa visée prospective, il envisage de nouveaux ensembles, des « paroisses liquides » qui rassemblent des lieux différenciés tels qu’ils ont déjà été décrits : anciennes paroisses recentrées sur la vie locale ; centres d’accueil et de rencontre ; maisons consacrées à la prière et à la vie spirituelle. L’auteur évoque cinq figures d’autorité au service de cette entreprise. On y retrouve des figures traditionnelles en milieu catholique comme le curé, l’aumônier et le moine. Mais ces titres fonctionnent pour une part comme des analogies, car l’intervention de nouveaux acteurs laïcs transparaît. La nouveauté est requise. Ainsi l’auteur envisage-t-il un « coordinateur professionnel » pour la régulation et l’animation de la « paroisse liquide ». Et, pour une réflexion en profondeur, il évoque le service d’un théologien . On assiste ainsi à une diversification des ministères et des responsabilités. Ainsi, dans ce nouveau contexte, la hiérarchie traditionnelle, si caractéristique du passé et si pesante, s’efface. Les fonctions sont désormais articulées « sans ordre de préséance ».

Le changement social et culturel requiert une nouvelle ecclésiologie dans la voie ouverte par le Concile Vatican II. « La paroisse liquide de demain sera la réalisation concrète de nombreuses affirmations du concile Vatican II. Il s’agit de valoriser efficacement les charismes et le vocations, exprimés dans les désirs et discernés en Eglise ».

 

Des pistes ouvrant la réflexion

 

Pour aller de l’avant, encore faut-il se détacher des séquelles du passé. Arnaud Join-Lambert remet en question le modèle traditionnel de la paroisse. « Les paroisses solides » sont de fait réservées à quelques uns, même si cela est contraire à leur raison d’être  (Elles visent en principe le « pour tous »). Le cadre de cet article ne se prêtait pas à une rétrospective historique et sociologique montrant l’ampleur du porte à faux de la « civilisation paroissiale » par rapport à la société actuelle comme ce constat résulte de l’analyse de Danièle HervieuLéger dans son livre fondateur paru en 1999 : « Le pèlerin et le converti » (8). Elle y évoque la figure du « pratiquant régulier » qui fut longtemps un étalon dans la sociologie du catholicisme. Cette figure s’inscrit dans une civilisation paroissiale caractérisée par « l’extrême centralité du pouvoir clérical et par la forte territorialisation des appartenances communautaires ». Aujourd’hui, le changement social et culturel « atteint tout particulièrement le catholicisme et le modèle de la civilisation paroissiale qu’il a élaboré en réponse aux contestations de la Réforme et aux avancées de la modernité. L’Eglise catholique est d’autant plus démunie pour y faire face que cette crise met en question radicalement la structure hiérarchique et centralisée du pouvoir sur laquelle elle repose ». Cette page est en train de se tourner. Arnaud Join-Lambert tire les conséquences du changement accéléré qui s’opère aujourd’hui dans cette « société liquide » où la communication sur le web prend une place majeure. Il met en évidence les formes nouvelles de la vie sociale et économique et les innovations chrétiennes qui s’y inscrivent. Certes, l’auteur reste attaché au terme de « paroisse » puisqu’il le transpose dans un nouveau vocable « paroisse liquide ». C’est parce qu’il voit dans le concept de paroisse la mise en oeuvre  d’un objectif qui est évidemment majeur : « Annoncer une bonne nouvelle pour tous ». Il est difficile pour nous de le suivre dans l’attachement à ce terme parce que l’image à laquelle il a été associé est trop marquée par le passé. C’est un problème mineur de vocabulaire.

 

Cette rétrospective historique nous amène cependant à évoquer une autre dimension du problème : le rapport étroit entre la paroisse « solide » et une conception centralisée et hiérarchique de l’autorité. Cette conception, déjà remise en cause par le processus démocratique à l’œuvre depuis plusieurs siècles, est évidemment encore plus inacceptable dans une société fluide et participative. Comment imaginer de nouveaux modes de leadership et de régulation ? Dans son chapitre sur les figures d’autorité au service de la communion, Arnaud Join-Lambert met en scène une diversification des ministères et des nouveaux modes d’interrelation « sans ordre de préséance ». Et il met en scène une nouvelle ecclésiologie dans la voie ouverte par le concile Vatican II jusqu’à « la mise en œuvre réelle du sacerdoce commun dont on parle tant depuis 50 ans ».

 

Il y a dans cet article à la fois une vision innovante de l’Eglise et une expression de foi alliant conviction et ouverture. Les deux dimensions sont conjointes. C’est un aspect  qui contribue à donner à l’article toute sa valeur. « Le cœur de la mission » des chrétiens (énoncés dans cet article en terme de catholiques), « c’est d’annoncer la bonne nouvelle pour tous, dans toutes les nations ». C’est la motivation de l’auteur telle qu’elle s’exprime tout au long de ce texte. Cette mission ne prend pas la forme qu’on a pu connaître autrefois : faire rentrer les convertis dans une institution. L’auteur évoque en ce sens la pensée de Michel de Certeau : Celui-ci suggère « de faire place à Dieu à l’image de l’étranger sur la route d’Emmaüs ».          L’annonce de la bonne nouvelle se déploie à travers la rencontre, particulièrement avec « l’Autre ». « L’essence de ces initiatives variées est la circulation de la parole, qui, pour le chrétien, n’est jamais très loin de la Parole ». « Le primat de la relation est une vraie chance pour le christianisme, car il appartient à son génie propre (sans monopole) de prendre au sérieux et d’accompagner concrètement l’être humain comme un être en relation ».

 

L’auteur nous appelle à « un élan vers les périphéries existentielles, au cœur de la culture contemporaine ». Ainsi, « l’appartenance des chrétiens à une Eglise liquide ne le situe pas hors de la société liquide, mais les invite à lui donner sens sans limitation ». Pour nous, cette démarche évoque la vision d’une Eglise missionnelle telle que Gabriel Monet la décrit dans son livre sur « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté » (9) : « En situation de postchrétienté, l’Eglise a perdu son rôle central dans la communauté humaine. C’est une perte et un regret pour certains. Nous voulons croire que c’est aussi et surtout une chance et une occasion pour l’Eglise devenue vulnérable de laisser Dieu reprendre le gouvernail et de le laisser guider la communauté ecclésiale sur des chemins nouveaux afin de découvrir des horizons insoupçonnés. Non seulement, Dieu envoie, mais là où il envoie, il accompagne ceux qu’Il a envoyés. Et même il les précède. Cet envoi, c’est la mission et c’est la raison pour laquelle la véritable Eglise ne peut être que missionnelle ».

 

Dans son contexte, inspiré par l’esprit du Concile Vatican II, Arnaud Join-Lambert récuse les enfermements : « L’enjeu pour l’Eglise est de devenir une minorité qui reste catholique (ouverte à l’universel) et non refermée sur elle-même, une minorité assumée et non subie ». Ainsi la mission pourra-t-elle s’exercer dans une ouverture aux hommes et une ouverture à l’Esprit. Cette contribution d’Arnaud Join-Lambert s’inscrit dans un vaste champ. Dans des contextes différents, une dynamique nouvelle est en marche.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Join-Lambert (Arnaud). Vers une Eglise « liquide ». Etudes, février 2015, p 67-78  Site de la revue : Etudes : http://www.revue-etudes.com/index.php

(2)            Parcours d’Arnaud Join-Lambert : http://fr.wikipedia.org/wiki/Arnaud_Join-Lambert

(3)            Ward (Pete). Liquid church. A flexible, fluid way of being church. Paternoster Press, 2002 Mise en perspective sur ce site : « Faire Eglise » : http://www.temoins.com/faire-eglise

(4)            L’auteur évoque par exemple l’Eglise Notre Dame de la Pentecôte à la Défense. Présentation sur ce site : « Chrétiens en quartier d’affaires. Une Eglise à la Défenses : enjeux pastoraux et théologiques » : http://www.temoins.com/chretiens-en-quartier-daffaires-une-eglise-a-la-defense-enjeux-pastoraux-et-theologiques

(5)            Sur le blog : Vivre et espérer : « Dedans… Dehors… Face à l’exclusion, vivre une commune humanité » : http://www.vivreetesperer.com/?p=439

(6)            Une remarquable analyse des nouvelles formes d’Eglise en réseau : Friesen (Dwight J). Thy Kingdom connected. What the church can learn from facebook, the internet and other network. Baker, 2009. Présentation sur ce site : « Le Royaume de Dieu : un univers connecté » : http://www.temoins.com/le-royaume-de-dieu-un-univers-connectetisser-une-tapisserie-spirituelle

(7)            L’expérience des « Fresh expressions » en Grande-Bretagne a été présentée à de nombreuses reprises sur ce site : « Les « Fresh expressions en Grande-Bretagne : point de vue d’un pionnier » (Voir aussi les articles sur le site auquel cette interview renvoie) : http://www.temoins.com/les-fresh-expressions-en-grande-bretagne-point-de-vue-dun-pionnier-propos-de-michael-moynagh-recueillis-par-pippa-soundy-en-reponse-aux-questions-dalain-gubert-et-de-je/

(8)            Hervieu-Léger (Danièle).  Le pèlerin et le converti Flammarion, 1999 (voir en livre de poche). Sur ce site, interview de Danièle Hervieu-Léger : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises

(9)            Monet (Gabriel). L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté. Munster. LIT Verlag, 2014. Sur ce site : interview de Gabriel Monet : « Des outres neuves pour un vin nouveau » : http://www.temoins.com:des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-l’eglise-émergente-etre-et-faire-eglise-en-postchrétienté&catid=4&Itemid=63

Face à la violence, lire la Bible à la manière de Jésus

Examen de représentations religieuses et de leurs effets.

Les  guerres de religion, puis sur un autre mode, les guerres idéologiques hantent notre passé et se sont soldées par d’affreux massacres. Aujourd’hui encore, la violence atteint un paroxysme dans l’islamisme djihadiste. Mais, sur un mode mineur, elle n’est pas exclue de certaines franges du judaïsme ou du christianisme. Cette violence se réclame d’un transcendant absolu qui s’enracine dans une certaine interprétation des textes sacrés. Historiquement, le christianisme a été affecté par ce mal à certains moments et dans certains contextes. Aujourd’hui encore, on observe des traces de cette violence dans certaines représentations religieuses. C’est pourquoi, un livre récent qui vient de paraître aux Etats-Unis : « Disarming Scripture » (1) (Désarmer l’Ecriture), nous paraît apporter un excellent éclairage sur ce problème. En effet, l’auteur, Derek Flood, s’attaque à la racine du mal, en analysant les modalités d’une certaine interprétation de la Bible, telle qu’on peut l’observer dans certains milieux chrétiens fondamentalistes et les conséquences qui en résultent.

Ainsi ce livre traite de l’interprétation de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament. Cet ouvrage, écrit dans un style très accessible, appelle une lecture attentive à laquelle nous ne pouvons pas nous substituer. Nous voulons simplement, par quelques notations, évoquer l’approche de l’auteur et les orientions positives qui en résultent pour une lecture de la Bible à la manière de Jésus et de Paul.

De la violence et de la Bible

L’Ancien Testament rassemble des textes très variés. Quelques uns manifestent une grande violence. Ainsi, « l’entrée dans la terre promise est une histoire de génocide de masse, décrite dans les termes d’une guerre sainte » (p 3). On trouve cette narration dans le Deutéronome et dans Josué, mais l’expression de la violence n’est pas limitée à ces textes. Elle se manifeste épisodiquement dans beaucoup d’autres. « Dans ces passages, l’imagerie est manifestement destinée à susciter l’effroi face à un Dieu violent qui est, soit de votre côté lorsque vous tuez en son nom, ou qui inflige les plus grandes souffrances à ceux qui désobéissent » (p 4). Dans l’Ancien Testament, Derek Flood perçoit deux conceptions de Dieu très différentes : un « Dieu de guerre » et un Dieu de miséricorde et d’amour.

Dans le passé, comme cela a été le cas dans le saccage de Jérusalem par les croisés en 1099, il est arrivé que ces textes aient été utilisés par des chrétiens pour légitimer des massacres. Comment envisage-t-on ces textes aujourd’hui ? L’auteur estime que bien souvent, on ne va pas jusqu’au bout du problème. Certains relativisent ces textes par le contexte historique. D’autres les ignorent délibérément en choisissant les textes positifs et en passant sous silence le contentieux du passé. En regard, « nous avons besoin d’une approche qui fait face à la violence dans la Bible et ceci dans une perspective de foi et dans la nécessaire croissance d’une conscience morale plus développée » (p 19). Dans cette problématique, nous pouvons nous inspirer de l’attitude de Jésus dans la manière où il a interprété et mis en pratique les Ecritures en opposition avec le fondamentalisme religieux. A son exemple, Derek Flood nous invite à choisir « une herméneutique de questionnement fidèle et à rejeter une obéissance qui évite toute question » (p 20)

L’auteur rappelle que l’esclavage a été légitimé par certains au nom d’une interprétation biblique. Aujourd’hui encore, on entend parfois des arguments « bibliques » en faveur des punitions corporelles envers les enfants. Tous ces méfaits sont liés à une représentation de l’autorité de la Bible. Et puisque l’auteur est américain, il est confronté à une théologie fondamentaliste qui persiste dans certains milieux évangéliques. Les commandements bibliques y étouffent la conscience. « Nous devons reconnaître la catastrophe morale induite par une obéissance irréfléchie et son expression contemporaine dans un biblicisme autoritaire, et au contraire, adopter une manière meilleure de lire la Bible selon l’exemple de Jésus dans la voie d’un questionnement fidèle motivé par la compassion » (p233).

 

Regarder aux fruits

L’approche de Jésus se traduit par la méthode de « regarder aux fruits » de telle ou telle interprétation, en évaluant ses effets observables dans la vie en bien ou en mal. « Si nous percevons qu’une interprétation particulière de la Bible mène à un mal observable, cela signifie nécessairement que nous devons arrêter et réviser la position » (p 234). De fait, l’Ecriture doit être lue de telle manière qu’elle engendre l’amour.  « C’est une approche de l’Ecriture qui est enracinée dans la vie plutôt qu’enracinée dans le texte. C’est Jésus qui est notre maître et non pas l’Ecriture. Le rôle de l’Ecriture est de servir à nous mener à Christ ». L’expérience est centrale et c’est ainsi que Jésus, Paul et les apôtres ont interprété l’Ecriture. Jésus a fréquemment interpellé les pharisiens pour leur usage néfaste de l’Ecriture en se basant sur une observation des effets de cette attitude sur la vie des gens. « Comme les gens entendaient les paroles de libération de Jésus, comme ils expérimentaient guérison et libération dans leur vie, c’est une expérience de vie qui les motivait. La manière dont Jésus lisait l’Ecriture était modelée par sa propre expérience de Dieu dans sa vie. L’expérience de l’Esprit par Jésus a formé sa compréhension de l’Ecriture, et non l’inverse » (p238). C’est à travers son expérience que Paul a révisé sa conception de l’Ecriture.

Dans la première Eglise, « il y a  une rupture avec la compréhension précédente de l’Ecriture, de la religion et de la tradition, et, à la place, une marche avec l’expérience de ce que l’Esprit était en train d’accomplir » (p 240).

L’auteur  va plus loin. Aujourd’hui la prise en compte de l’expérience peut se réaliser aussi dans le travail réalisé dans les sciences humaines qui donnent accès à une « connaissance empirique », c’est à dire à une connaissance acquise par l’observation (p 243). C’est une donnée qu’au XVIIIè siècle, Wesley a déclaré prendre en compte dans sa théologie. Aujourd’hui, nous avons à notre disposition l’apport des sciences sociales.

Au total, l’Ecriture doit être lue de telle manière que nous puissions grandir en nous fondant sur ce que Jésus a enseigné. « Notre interprétation de la Bible doit nous conduire à la vie, à une vie abondante et plus concrètement à Celui qui est le Vie ». L’Esprit est là pour nous inspirer en ce sens. « La lettre tue », écrit Paul, « mais l’Esprit donne la vie » (2 Cor 3.3)… C’est l’Esprit de Dieu qui éclaire le texte et le rend vivant. « L’Ecriture est inspirée à travers une illumination active du texte par Dieu insufflant la vie dans l’écrit et révélant sa vérité à nos cœur » (p 251).

« Apprendre à lire la Bible comme Jésus l’a fait, c’est être capable de poser des questions au nom de la compassion. De même, nous sommes appelés à lire la Bible comme des adultes responsables, conscients de nos propres limitations. Parce que, au final, la foi n’est pas liée à la certitude, mais à l’humilité et à la confiance » p 258).

Ce livre est écrit dans le contexte de la société américaine où le fondamentalisme est implanté dans certains milieux chrétiens. Mais, ce livre nous paraît  avoir une portée beaucoup plus générale. Il montre en effet l’importance des représentations à travers un examen de leurs effets. L’auteur met l’accent sur l’importance de l’expérience. En regard, c’est dire combien nous avons besoin aujourd’hui d’une réflexion théologique (2) en phase avec la vie.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Flood (Derek). Disarming Scripture. Cherry-Picking liberals, violence-loving conservatives, and why we all need to learn to read the Bible like Jesus did. Foreword by Brian D McLaren. Metanoia books, 2014

(2)            Quelques approches théologiques sur ce site :

« Une théologie pour l’Eglise émergente. Qu’est-ce qu’une orthodoxie généreuse » ? L’approche de Brian D McLaren » : http://temoins.com/une-theologie-pour-leglise-emergente-quest-ce-quune-qorthodoxie-genereuseaampqu/         « La théologie catholique dans une Eglise en  crise. Une contribution de Bernard Sesboüé » : http://temoins.com/la-theologie-catholique-dans-une-eglise-en-crise-une-contribution-de-bernard-sesbouee/      « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/

« En chaque chrétien, un théologien (Philip Clayton : Transforming christian theology) » :

http://temoins.com/en-chaque-chretien-un-theologien

L’Eglise va-t-elle disparaitre ?

À la suite de plusieurs contributions dont celles d’Hans KUNG(1) et Michel QUESNEL(2), Jean Claude BARREAU, dans son dernier ouvrage(3) « L’Église va-t-elle disparaître ? », nous livre une réflexion sur les évolutions qu’il pense nécessaires à la pérennité de l’institution à laquelle il appartient.

Après avoir évoqué les raisons de la distance prise par les différentes cultures de par le monde avec l’institution et « l’apostasie silencieuse des catholiques qui se détachent sans bruit de la pratique religieuse », l’auteur explique en quoi « la disparition des Églises instituées ne laisserait dans le monde qu’un chaos de groupes sectaires plus ou moins délirants… ».

Suit un plaidoyer pour une réforme du clergé réaffirmé comme acteur primordial, indispensable à la survie de la spiritualité catholique. En effet, le christianisme, religion d’une « présence » fait, dans sa formulation catholique, signe de cette présence par l’Eucharistie. Les croyants « se rassemblent autour de leur Maître… ». ; l’Eucharistie est « le signe d’une Présence toujours actuelle. » Or l’Eucharistie étant présidée nécessairement par un prêtre, surgit d’évidence « la terrible menace que fait peser sur l’Église catholique la raréfaction, et peut-être demain la disparition, des prêtres ordonnés ».

Jean Claude BARREAU, une fois cette relation mise en place, plaide très logiquement pour une réforme du « statut du clergé », statut clérical, « aujourd’hui parfaitement inadapté ». Ce nouveau clergé inclurait des laïcs hommes et/ou femmes : « Il subsiste dans toutes les Églises des milliers et des milliers de vrais et simples croyants convenablement catéchisés. Les évêques pourraient en faire des prêtres en leur imposant les mains » et encore « L’ordination des femmes, qui se pratique déjà dans le protestantisme apostolique, où les pastourelles sont nombreuses, élargirait encore le vivier de recrutement du nouveau clergé ».

Au delà de cet exposé central de son ouvrage, l’auteur nous redit sa conviction sur la capacité de l’Église à redonner du « sens à la mondialisation pour laquelle rien n’a plus de sens ». Si « la mort de l’Église serait, affirmons le, suicide », « la survie de l’Église serait profitable – voire nécessaire – au monde moderne ».

Souhaitons à ce vibrant plaidoyer que le présent contexte issu de l’élection d’un nouveau Pape offre un espace propice à sa réception ?

Alain Gubert

 

     (1)  Hans KÛNG : Peut-on encore sauver l’Église ? Ed Seuil septembre 2012

        (2)  Michel QUESNEL : Rêver l’Église Catholique ; Ed DDB novembre 2012

(3) Jean-Claude BARREAU : L’Église va-t-elle disparaître ? Ed Seuil février 2013

 

 

 

Une église de la rencontre. Conversation avec Agathe Brosset

En 2010, à la Faculté de théologie catholique d’Angers, Agathe Brosset a soutenu une thèse intitulée: “Partenariat et compagnonnage. Des modes nouveaux de faire église. Un analyseur : des pratiques de l’aumônerie hospitalière”. Sur ce site, nous avons présenté cette recherche innovante (1). Aujourd’hui, Agathe Brosset vient de publier aux Editions de l’Atelier, un livre intitulé: “L’Eglise de la rencontre: compagnonnage et partenariat” (2). Aussi lui avons-nous demandé de nous rappeler son parcours (3) et de présenter son ouvrage.

 

Peux-tu nous rappeler succintement ton parcours ?

            Je rappelerai brièvement quelques éléments fondamentaux pour moi, de mon parcours ecclésial et théologique.

Un 1er temps : le passage par l’ISPC

(Institut Supérieur de Pastorale Catéchétique) au moment du concile Vatican II. J’y ai découvert : une lecture des Ecritures structurée autour d’une théologie de l’alliance de Dieu avec l’humanité, une initiation à l’anthropologie comme lieu premier de signification des réalités humaines ; une théologie enracinée dans ce double terreau, biblique et anthropologique, qui se qualifiait de « pastorale ».

Un 2ème temps : dans la foulée de

Vatican II, source d’immenses espérances, et de la contestation de mai 68, en France, naissait une diversité de courants dans l’Eglise catholique romaine. Un livre récent s’est fait l’écho de cette histoire des « chrétiens de gauche »(À la gauche du Christ, dirigé par Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Seuil), Je me suis inscrite alors, dans les années 70, dans le mouvement des « communautés chrétiennes de base » auquel j’appartiens toujours. J’ai d’ailleurs soutenu un mémoire de maitrise en théologie qui tentait de qualifier le mode de « faire Eglise » qui se donnait à voir en ces lieux. « Les communautés chrétiennes de base en France. Une manière de croire, de célébrer, de vivre. »

Dans l’Eglise diocésaine de Nantes à laquelle j’appartiens, j’ai participé à des groupes de réflexion essentiellement bibliques. Puis je suis devenue animatrice de l’un de ces groupes, avec deux autres amis et collègues, professeurs comme moi en lycée ou collège. C’est dans ces lieux de partage que sont ces groupes et la communauté chrétienne de base à laquelle j’appartiens, qu’est apparue pour moi la nécessité de « faire théologie » (il y a une vingtaine d’années). Tout en continuant mon activité professionnelle, je me suis inscrite à la faculté de théologie d’Angers. J’y ai découvert la théologie « pratique », c’est à dire cette manière de voir qui considère les pratiques ecclésiales comme des lieux théologiques. D’où cette thèse qui développe une réflexion ecclésiologique qui naît de l’analyse de certaines pratiques de l’aumônerie hospitalière en France.

Des échos au sujet de ma thèse

            Depuis que ma thèse se trouve sur le site www.pastoralis.org je sais qu’elle a été visitée, consultée. Récemment un étudiant canadien a pris contact avec moi.

Je pense que, dans l’immédiat, cette recherche peut avoir plus d’impact dans des pays comme le Canada ou la Belgique où la théologie pratique est plus « populaire », si je puis dire qu’en France. Un groupe de théologien(ne)s français(es), Alethe, m’a aussi appelée pour un possible travail commun.

Perspective ouverte par mon livre

            Il était important pour moi d’écrire ce livre qui vient de paraître aux éditions de l’Atelier, pour faire connaître cette approche d’une Eglise « en naissance », « en genèse », à un auditoire plus large : le monde de la pastorale de la santé, sans doute, mais aussi celui de bien d’autres pastorales (sacramentelle, des temps libres…), mais également, ou du moins je l’espère, tout homme et toute femme que les pratiques de partenariat interinstitutionnelles et les relations de compagnonnage intéressent.

Hors de l’aumônerie hospitalière, cette nouvelle manière de faire Eglise

            Le coeur de ma réflexion consiste à montrer

1 – qu’il est une manière de construire des partenariats entre institutions ou associations, qui fait naître ou consolide du lien social, qui favorise le « vivre ensemble ». Il s’agit de ces partenariats au service de projets éducatifs, humanitaires ou de prise en charge globale de la santé des personnes ou de la reconnaisance de leur place à part entière dans la société quelles qu’elles soient. Lorsque l’Eglise se trouve engagée institutionnellement dans ces partenariats, elle y est conduite à devenir une Eglise dialoguante, aux côtés de…, au service du développement humain.

2 – Quant aux relations de compagnonnage qui peuvent naître au hasard de la rencontre des personnes en situation de précarité ou de dépendance, comme le sont les personnes hospitalisées, ou incarcérées, ou en situation de handicap majeur… elles deviennent lieux de reconnaissance mutuelle et construisent un lien fort de fraternité.

Souvent en ces lieux (hôpitaux, prisons, etc) ce sont des équipes d’hommes et de femmes qui sont « missionnées » par l’Eglise pour y manifester sa présence au coeur de la fragilité et de la précarité. Chacun et chacune peut ainsi se trouver engagé(e) dans une relation qui peut devenir un compagnonnage à durée plus ou moins longue. Cela fait partie de leurs pratiques de se retrouver régulièrement pour partager entre eux les rencontres qu’ils ou elles ont vécues, tout en en respectant la confidentialité. Ces rencontres sont des temps d’analyse de leurs pratiques ou des temps de partage des questions, des doutes et des émerveillements aussi auxquels ces rencontres ont donné lieu. Ce faisant, ils et elles évoquent la manière de Jésus de se faire compagnon de route. Ces équipes le rendent présent au milieu d’elles dans la manière dont elles font mémoire de lui. Un lien fort de fraternité se construit au fil du temps donnant corps et visibilité à une authentique manière de faire Eglise, d’être Eglise. L’Eglise y naît de la rencontre.

Et maintenant…

            J’ai conscience que cette réflexion a développé chez moi une certaine manière d’accueillir et d’écouter toute réalité humaine qui se présente. Il me semble, par exemple, que l’accompagnement des familles en deuil, dans un cadre « ecclésial » tout comme dans un cadre « civil », est aussi un de ces lieux privilégiés où peuvent s’initier des partenariats et des compagnonnages.

Je demeure ainsi disponible pour tout approfondissement, avec d’autres, de ces chemins que propose mon livre.

Propos d’Agathe Brosset

Recueillis par Jean Hassenforder

(1)     Une recherche innovante en ecclesiologie : le rapport de soutenance de la thèse d’Agathe Brosset.** Voir article sur ce site **

(2)     Brosset (Agathe). Une Eglise de la rencontre. Compagnonnage et partenariat. Editions de l’Atelier, 2013

(3)     Agathe Brosset a déjà relaté sur ce site sa participation active aux “communautés chrétiennes de base” qui est un aspect important de son parcours : “Les communautés chrétiennes de base en France. L’exemple de la région de Nantes. Conversation avec Agathe Brosset”. ** Voir article sur ce site **

Croire aujourd’hui. Croyances « modestes » et transmission de l’héritage chrétien. La contribution de Gérard Masson.

896_01MassonlivreComment le message chrétien, dans son  expression dominante, est-il reçu dans une culture « relativiste » ? Mais on peut se demander quel est le contenu exact de ce message lorsqu’il est formulé aujourd’hui en des termes qui dépendent pour une part de l’héritage de la chrétienté et qui, à un certain moment de l’histoire, s’affichent dans le contexte d’une culture occidentale. Ainsi les difficultés et les oppositions dans la réception de ce message appellent une réflexion qui ne soit pas seulement sociologique, mais aussi théologique pour mettre à portée l’inspiration des origines en regard des interrogations contemporaines. Dans un livre intitulé : « L’ébranlement de l’universalisme occidental » (1), le sociologue Gérard Masson traite des « relectures et transmissions de l’héritage chrétien dans la culture relativiste ».

 

Une culture en mouvement

Tout d’abord, tout en décrivant cette culture « relativiste » qu’on peut également qualifier de « post-moderne » ou d’« ultra moderne », Gérard Masson met en valeur la continuation des valeurs chrétiennes dans notre culture. Simplement, le mode d’expression de celles-ci change. Comme le montre la sociologue britannique, Grace Davie dans son livre : « Europe. The exceptional case896_2 » (2), le déclin des églises n’entraîne pas nécessairement un abandon des croyances. On peut croire sans appartenir (« believing without belonging »). Dans son livre : « Le pèlerin et le converti 896_3» (3), Danièle Hervieu-Léger met également en valeur la persistance des aspirations religieuses : « La croyance ne disparaît pas, elle se multiplie et se diversifie, en même temps que se fissure, plus ou moins profondément selon les pays, les dispositifs de son encadrement institutionnel » (p 45). Et elle montre la manière dont les croyances sont examinées et réinterprétées dans un contexte « marqué de façon croissante par l’individualisation, la relativisation, le pragmatisme ».

Cependant, les transformations en cours dans notre culture suscitent des réactions très différentes. Certaines se traduisent par une attitude défensive, une crispation dans un retour en arrière vers un passé mythique. C’est le fondamentalisme, et, dans une forme plus modérée, le traditionalisme. En regard, dans un vaste public, une évolution se manifeste progressivement dans l’acceptation et la reconnaissance de la diversité. Gérard Masson met en évidence les représentations nouvelles dans toute leur variété. « Le débat n’est pas seulement et d’abord entre fondamentalisme et relativisme, mais à l’intérieur entre ceux qui affirmant que « tout se vaut », refusent en fait tout dialogue « de fond » et ceux qui, attachés, sans les « sacraliser » à leurs valeurs particulières, marquées par une histoire, s’engagent dans le risque d’une confrontation avec celle des autres, acceptent leur « remise en cause », dans la recherche d’une avancée de la communauté humaine » (p 24). « Entre fondamentalisme, crispation identitaire et individualisme exacerbé, c’est le « cosmopolitisme de l’écoute » (p 24). Les chrétiens participent à l’ambiance de leur temps. Il y a ceux qui « acceptant de vivre avec l’ébranlement des certitudes, pour le moins, s’interrogent sur leur bien-fondé, percevant toute parole humaine comme plus ou moins relative » (p 64). Gérard Masson parle de « croyances modestes » et de « croyants modestes ».

 

Le parcours des valeurs

Comme l’indique le sous titre de l’ouvrage : « Relectures et transmissions de l’héritage chrétien dans une culture relativiste », l’auteur étudie à la fois la perception actuelle de cet héritage et apporte des propositions et des suggestions pour la transmission de celui-ci dans des formes nouvelles. Gérard Masson décrit ainsi la désacralisation des valeurs à partir de réflexions de philosophes et de sociologues comme André Comte-Sponville, Luc Ferry, Marcel Gauchet, Gianni Vattimo. Si la religion recule, les valeurs qu’elle a accompagnées, sont toujours là. Et par ailleurs, à l’échelle de la société, des références communes demeurent dans l’imaginaire, dans les « rites et symboles médiatisés ». Si chaque individu trace son chemin, « toutes les valeurs collectives n’ont pas disparu » (p 41)

Communiquer le message chrétien ?

Dans ce contexte, comment le message chrétien peut-il être communiqué ? La démarche de Gérard Masson est bien exprimée dans le titre suivant : « Dans la remise en cause des dogmatisme, la croyance reconsidérée » (p 17). En effet, tout au long de ce livre, l’auteur attribue, pour une bonne part, la défiance vis-à-vis du message chrétien à l’absolutisme dans lequel il a été exprimé par l’Eglise et les représentations de Dieu qui vont de pair. « L’image globale du christianisme dans le grand public qui perçoit la religion à travers le discours médiatisé de ses responsables les plus « autorisés » (En France, celui de l’Eglise catholique » reste celle d’un message de certitudes absolues, indiscutables, éternelles qui s’appuie sur une image correspondante de Dieu… ». Cette absolutisation du discours religieux ne se retrouve pas seulement dans quelques grandes déclarations officielles. Elle peut apparaître aussi dans la prédication habituelle… La référence « fondamentaliste » se retrouve encore en négatif, dans des descriptions du monde moderne de certains responsables religieux pour lesquels une société qui conteste ou ignore les certitudes de jadis ne peut qu’être livrée au règne du « relativisme absolu » (p 71). Si cette allergie vis à vis d’une absolutisation du discours s’exerce principalement vis à vis de l’Eglise, elle se manifeste également vis à vis du dogmatisme qui perdure dans des idéologies aujourd’hui en perte de vitesse comme celles qui avaient sacralisé le progrès, la raison, la science.

Dès lors, pour une partie de la population, c’est dans l’écoute de la différence et de la diversité que se joue « la capacité du christianisme de participer, comme vision cohérente, vivante, célébrante au dialogue de ceux qui cherchent à trouver un chemin d’humanité après l’ébranlement d’une vérité fondée sur l’imposition de certitudes absolues » (p 76).

Réexprimer le message chrétien.

Réexprimer le message chrétien dans le nouveau contexte culturel requiert un changement majeur dans le discours « de et sur la religion ». Gérard Masson explicite ce changement dans un chapitre intitulé : « Du fondement absolu à l’enjeu espéré : un autre chemin du sujet croyant » (p109) jalonné par les propositions suivantes : « Partir de Dieu… partir du sujet croyant : d’une conception « métaphysique » à une « approche anthropologique » (p 109-111) et « Du Dieu éternel et tout puissant, « grand horloger » à l’absolu comme enjeu espéré » (p 112-118). La question religieuse se constitue à partir de la conscience de l’homme. Elle ne peut plus se développer à partir d’une conception de Dieu dans laquelle celui-ci apparaît comme s’imposant de l’extérieur.

Manifestement, le déphasage entre l’affirmation religieuse traditionnelle et la démarche nouvelle de l’homme appelle une réflexion théologique. Et, sur ce plan, Gérard Masson esquisse quelques pistes :

« Relire le message biblique et la spécificité chrétienne dans la perspective anthropologique de ce nouvel univers mental dessinant « un sens inhérent à l’existence qui se réalise dans le devenir même du parcours humain » (p 116).

« S’appuyer sur l’annonce de Jésus comme « image de Dieu à travers l’événement pascal, selon la lecture transmise par St Paul en Philippiens 2. 5-11 « Lui qui était en condition de Dieu… s’est vidé lui-même prenant la forme d’un esclave… ». Etre chrétien, c’est alors reconnaître Dieu dans ce visage… et c’est le suivre dans une voie de dépouillement… » (p 116).

« Relire l’alliance de Dieu avec l’homme dans l’histoire biblique qui nous montre un Dieu relationnel, ce qui justifie la thèse de Luther selon laquelle l’objet de la théologie n’est pas Dieu, mais Dieu et l’homme » (p 117).

« Reconnaître la dimension eschatologique de la foi dans le Dieu d’Abraham et de Jésus, une foi qui, s’appuyant non sur un fondement absolu, mais sur une œuvre déjà commencée et à poursuivre dans notre expérience humaine, est essentiellement espérance » (p 118).

Une incitation à la réflexion

Ce bref aperçu du livre de Gérard Masson est une invitation à lire cet ouvrage à la fois dense et accessible. Cette lecture nous incite à exprimer quelques réflexions en guise de commentaire. Ce texte, bien étayé et argumenté, nous renvoie personnellement à l’œuvre de sociologues que nous fréquentons dans notre travail de recherche. Dans l’analyse des processus, si les accents peuvent être différents, il y a beaucoup de points communs entre leurs analyses et celles de Gérard Masson. Notre questionnement portera davantage sur les interprétations théologiques que l’auteur propose en regard.

Une perspective internationale.

Nous 896_4voulons nous situer dans une dimension historique et une perspective internationale. Comme Gérard Masson, il nous paraît que les comportements de l’Eglise hérités des siècles de chrétienté ont engendré et engendrent encore, en réaction, une recherche de liberté par rapport à une doctrine étroitement liée à un appareil hiérarchique. Aujourd’hui, nous ne sommes pas seulement dans une période post ou ultra moderne, mais aussi, comme l’a montré le beau livre de Stuart Murray : « Post-Christendom » (4), nous sommes entrés dans une période de post-chrétienté qui requiert de notre part un inventaire et une invention.

Aujourd’hui, dans des contextes géographiques différents, le même problème se pose. Comment exprimer la foi chrétienne aujourd’hui ? Pour élargir notre horizon, il est bon d’aller au delà de ce qui se vit et se déclare actuellement dans le contexte français. Et, puisque cette évolution se développe à l’échelle internationale, quelles sont les variantes dans les analyses et les approches ? Ainsi, on ira voir de ce qui se joue actuellement dans le courant de l’Eglise émergente (5). Et nous interrogerons le livre récent de Harvey Cox : « The future of faith896_6 » (6). Sociologue et théologien américain, Harvey Cox a couvert plusieurs décennies dans son œuvre depuis son livre sur « la cité séculière » au début des années 60 jusqu’à celui sur « le retour de Dieu. Voyage en pays pentecôtiste » publié en 1995. Ces deux titres témoignent d’une évolution très importante dans la perception du religieux dans la seconde moitié du XXe siècle et ce, à l’échelle internationale. Le mouvement se poursuit.

Dans les observations de Gérard Masson, il y a effectivement des invariants comme la relativisation de l’héritage religieux de la chrétienté tel qu’il est encore plus ou moins présent dans les institutions religieuses et leurs discours. Mais, au cours des dernières décennies, il y a eu aussi des changements importants dans les mentalités, et notamment, à l’échelle internationale, une montée des aspirations spirituelles et des préoccupations religieuses. On doit s’interroger sur les facteurs qui interviennent dans ce changement. Si la puissance de l’absolutisme s’effrite, alors le rejet du religieux diminue parallèlement. Y aurait-il un début de recomposition après la décomposition ?

La place croissante de l’expérience.

Surtout, de nouvelles approches s’affirment. C’est l’importance croissante accordée à l’expérience, jusqu’à une véritable primauté de celle-ci comme le montre Harvey Cox. Alors, la question religieuse se pose de moins en moins en terme de débat intellectuel. Ici la vérité n’est plus la résultante d’une démonstration soumise à un doute qui puisse lui être opposée dans un contexte relativiste. Si le dialogue est toujours en nécessité vitale, il se déplace et, nous semble-t-il, ne nécessite plus des mises en garde comme la nécessité de « croyances modestes ». Dans le registre de l’expérience, la vérité est de l’ordre de la conviction personnelle. Cette conviction se communique en terme de proposition et non de démonstrations. La forme du témoignage est privilégiée. Mais, dans le même mouvement, l’expérience spirituelle requiert un éclairage. Elle appelle une recherche sur les représentations qui peuvent éclairer cette expérience, souvent dans un dialogue avec des pairs qui permet une validation. C’est là que peut se situer l’apport de la théologie.

En France, nous sommes maintenant bien entrés dans cette ambiance nouvelle. Au cours de la dernière enquête sur les valeurs des européens (7), en réponse à une question nouvellement introduite, 47% des français ont déclaré « avoir leur propre manière d’être en contact avec le divin sans avoir besoin des églises ou des services religieux ».

Aujourd’hui, le visage du christianisme est ainsi en pleine transformation. Au cours des dernières décennies, à travers les mouvements pentecôtistes et charismatiques, mais aussi des formes plus contemplatives, une nouvelle manière de vivre la foi est apparue.

Ainsi Harvey Cox n’hésite pas à dire qu’après un Age de la Croyance (« Age of Belief »), nous sommes entrés dans un Age de l’Esprit (« Age of spirit ». En regard, on a besoin d’une théologie de l’expérience, d’une théologie de l’Esprit (8).

Une conscience collective

 

Le changement s’opère également aujourd’hui sous un autre aspect : une interrelation croissante entre des réalités jusque là séparées. En relation avec la mutation des moyens de communication, dans le mouvement de la globalisation du monde, on observe un  abaissement des barrières et une intensification des relations et des connexions.

Comme l’écrit Pierre Lévy, dans son livre : « World philosophie896_9 » (9), « Depuis la fin du XXè siècle, l’humanité unit ses capacités de perception et de création en constituant progressivement une seule intelligence collective interconnectée dont la communauté scientifique internationale, le marché mondial, l’expression du cyberspace, et la compréhension croissante du caractère universel des religions sont les meilleurs signes. De plus en plus de gens deviennent des chercheurs associés ».

Cependant, cette évolution est une étape dans une évolution à long terme. Dès 1950, dans une vision, prophétique, Teilhard de Chardin 896_10(10) énonçait comme un « phénomène », le développement d’un processus d’unification de l’humanité : « Autour de nous, en quelques générations, toutes sortes de liens économiques et culturels se sont nouées, qui vont se multiplier en progression géométrique. Un grand corps est en train de naître… » . Et, sous le terme de « noosphère », Teilhard de Chardin annonçait une collectivité harmonisée des consciences équivalente à une sorte de superconscience… ». Aujourd’hui, cette vision commence à se réaliser dans le cyberspace.

Ce grand mouvement de communication et de rapprochement intervient également dans le domaine intellectuel. On assiste au développement d’approches systémiques et holistiques. Science et foi commencent à dialoguer comme des approches de recherche de sens, distinctes, mais complémentaires (11). Il y a bien relativisation de savoirs passés, mais de nouvelles synthèses s’élaborent. Si l’universalisme occidental est ébranlé, un nouvel universalisme s’esquisse, incluant les apports de celui-ci.

Primauté de la relation.

Dans cette évolution, on prend de plus en plus conscience de l’importance de la relation. Ainsi a-t-on pu définir la spiritualité comme une « conscience relationnelle » avec Dieu, avec la nature, avec les êtres humains, avec soi-même (12). Et de même, on perçoit un désir croissant de convivialité. Celui-ci s’exprime par exemple dans la recherche des gens engagés dans l’Eglise émergente et dans les cours Alpha. Ce mouvement requiert une autre vision de l’Eglise telle que nous la propose Dwight Friesen dans son livre : « The kingdom connected896_13 » (13). Cet ouvrage s’appuie sur le nouveau paradigme qui inspire notre compréhension de la société et de la culture nouvelle en train d’apparaître aujourd’hui : « Nous voyons », écrit-il, « avec une force poignante que la séparation et la division ne sont pas la vérité la plus profonde de la vie. Au contraire, nous commençons à voir que, sous l’apparence de la division, il y a une connexion encore plus profonde qui ne peut être interrompue. Cette connexion profonde relie ensemble toute l’humanité et même toute la création au sein de son créateur… Certains appellent cette réalité le « tissu de la vie ». Jésus nous la révèle comme le « Royaume de Dieu ». Le renouvellement de la pensée sur « Dieu trinitaire » comme un Dieu relationnel, communion d’amour, accompagne ce mouvement sur le registre théologique.

La vision écologique.

L’approche écologique témoigne de ce mouvement d’unification. On y prend conscience que l’humanité  s’inscrit dans la nature et qu’elle doit la respecter. On découvre comment une certaine conception de Dieu, de l’homme et du monde a engendré l’exploitation des ressources naturelles et une oppression du vivant. En regard, une théologie nouvelle de la création est apparue. Dans le « Rire de l’Univers 896_14» (14), Jean Bastaire nous propose un recueil de textes de Jürgen Moltmann comme « un traité de christianisme écologique ».

Une nouvelle approche théologique.

Nous venons d’évoquer un ensemble de transformations profondes qui ont modifié et continuent aujourd’hui à transformer la société et la culture dans un mouvement de fond à l’échelle internationale. Dès lors, les représentations et les comportements se transforment. Comment les chrétiens peuvent-il témoigner de leur foi dans cette nouvelle conjoncture ? Nous avons vu que l’empreinte négative d’un certain héritage du passé, celui de la chrétienté dans son visage impérial et hiérarchique exerçait un rôle très négatif dans la communication du message de l’évangile. Dans les dernières décennies, l’écart entre l’univers religieux et le mouvement de la culture s’est poursuivi, voire accru. Mais en même temps, des horizons nouveaux apparaissent. Les lignes bougent. Et, par là, certains thèmes de contestation n’ont plus la même actualité. Par exemple, si telle institution religieuse reste empêtrée dans son passé, elle subit les effets de son inadéquation. Son pouvoir et son influence diminuent, et donc, en même temps, ses effets de nuisance. Et on constate de plus en plus par ailleurs qu’une spiritualité nouvelle est en train d’apparaître  dans le sillage de changements sociaux et culturels. Nous pensons au développement d’une approche expérientielle, à l’importance accrue portée aux relations, à la convivialité, à la montée de la conscience d’une réalité qui nous dépasse et d’une harmonie qui nous appelle, à une redécouverte de la nature… Pour que ces réalités soient parfaitement exprimées dans le message chrétien, de nouvelles approches théologiques sont nécessaires, des approches qui rompent avec certains héritages qui ont perverti le message évangélique, et qui, à partir de la parole biblique, permettent de donner une pleine signification aux représentations qui émergent aujourd’hui, à notre sens, dans la mouvance de l’Esprit. Nous trouvons cette démarche dans la pensée originale et novatrice d’un grand théologien : 896_15Jürgen Moltmann (15). Moltmann nous aide à voir Dieu, non comme un potentat, mais comme un Dieu trinitaire, relationnel dans une communion d’amour réciproque et partagée, dans une présence à la fois transcendante et immanente, un Dieu à la fois présent dans la création suscitée et animée par Lui et dans l’histoire de l’humanité comme  libérateur et partenaire, source d’une dynamique d’espérance. En ce Dieu là, l’Esprit donne la vie. En Christ ressuscité, nous entrons dans un mouvement vers un univers nouveau où Dieu sera tout en tous.

Autour du livre de Gérard Masson : un dialogue.

La lecture du livre de Gérard Masson sur ‘Relectures et transmissions de l’héritage chrétien dans une culture « relativiste »’ nous a ainsi permis de développer une réflexion sur le parcours du message chrétien dans la France et dans le monde d’aujourd’hui. Cet ouvrage intervient à un certain moment de la conjoncture. Il répond aux interrogations d’un milieu qui ressent encore la pression d’une institution marquée par les séquelles du passé et qui cherche des voies pour exprimer le message chrétien dans un univers nouveau. Dans ce contexte, il ouvre des voies à de nouvelles formes de communication.

À partir d’un cheminement intellectuel nourri par une dimension chrétienne interconfessionnelle, une ouverture internationale et une expérience professionnelle dans les sciences sociales, après avoir montré l’apport substantiel du livre de Gérard Masson, nous avons cherché à apporter des éclairages complémentaires dans cette réalité plurielle toujours en mouvement à laquelle nous sommes confrontés. Au delà d’un contexte à la fois marqué par la défiance engendrée par le discours « absolutiste » d’une institution hiérarchique, du trouble qu’elle engendre ainsi par son déphasage chez beaucoup de chrétiens catholiques, du climat relativiste qui prévaut, il nous paraît que, dans une perspective plus large, la dynamique qui est apparue dans les dernières décennies, ouvre des voies nouvelles pour une expression de convictions en phase avec les questionnements de nos contemporains dans la réciprocité d’un dialogue. C’est une vision habitée par l’espérance.

Jean Hassenforder

(1) Masson (Gérard). L’ébranlement de l’universalisme occidental. Relectures et transmissions de l’héritage chrétien dans une culture « relativiste ». L’Harmattan, 2009 ** Voir la liste des publications de Gérard Masson **

(2) Davie (Grace). Europe, the exceptional case. Parameters of faith in the modern world. Darton, Longman and Todd, 2002. ** Lire une présentation sur ce site **  « Le christianisme en Europe. Quelles perspectives ? »

(3) Hervieu-Léger (Danièle). Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement. Flammarion, 1999.  Publié il y a déjà une décennie, constamment réédité, ce livre continue à nourrir puissamment notre regard et notre analyse. La mise en évidence de deux démarches, celle du converti et celle du pèlerin  reste tout à fait pertinente. L’analyse de Gérard Masson s’applique à la population des pèlerins. ** Lire un interview de Danièle Hervieu-Léger sur ce site **  « L’autonomie croyante. Questions pour les église ».

(4) Murray (Suart). Post-christendom. Church and mission in a strange new world. Paternoster, 2004. À partir d’une analyse historique, ce livre permet de comprendre comment la culture de la chrétienté, dans son écart avec le message évangélique, influence encore non seulement les structures, mais aussi les représentations (par exemple de Dieu) et les pratiques, provoquant un déphasage avec les gens d’aujourd’hui.** Lire une présentation sur ce site **« Faire église en post-chrétienté »

(5) Depuis dix ans, le groupe de recherche de Témoins étudie et fait connaître le courant de l’Eglise émergente. Un article récent **  Lire sur ce site ** esquisse un bilan des travaux sur l’Eglise émergente : « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherche »

(6) Cox (Harvey). The future of faith. Harper one, 1999. A partir d’une expérience et d’une recherche qui s’étend sur un demi siècle, Harvey Cox présente une perspective historique : L’âge de la Foi, l’âge de la Croyance et aujourd’hui, un grand tournant : l’âge de l’Esprit. ** Lire une présentation sur ce site ** : « Quel horizon pour la foi chrétienne ? The future of faith »

(7) Bréchon (Pierre), Tchernia (Jean-François), dir. La France à travers ses valeurs ; Armand Colin, 2009.  ** Lire une présentation sur ce site ** : « L’émergence d’un nouveau paysage religieux en France. Croire sans appartenir ».

(8) Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999.

Ce livre a ouvert notre regard et apporté une vision. ** Voir le blog sur la pensée de Moltmann **

(9) Lévy (Pierre). World philosophie. Odile Jacob, 2000. Le développement d’internet a engendré une nouvelle culture. Sur ce site : ** Lire une présentation sur ce site ** « Les chrétiens et internet. Une nouvelle dimension »

(10) Teilhard de Chardin (Pierre). Le phénomène humain. Seuil, 1955

(11) En France, un pionnier de cette nouvelle approche, Jean Staune, a écrit des livres majeurs. Notamment : Staune (Jean). Notre existence a-t-elle un sens ? Une enquête scientifique et philosophique. Presses de la Renaissance, 2007.** Lire une présentation sur ce site ** « Notre existence a-t-elle un sens ? »

(12) Hay (David). Something there. The biology of human spirit. Darton, Longman, Todd, 2006. À partir d’une enquête par interview auprès d’enfants, David Hay et Rebecca Nye font émerger cette définition de la spiritualité comme « conscience relationnelle ». L’attention portée à la relation rejoint la place centrale de l’amour dans le message de Jésus. Par ailleurs, le livre de David Hay met en évidence la réalité des expériences spirituelles et la montée des aspirations spirituelles dans la société d’aujourd’hui. ** Lire une présentation sur ce site **  Sur ce site : « La vie spirituelle comme une conscience relationnelle. Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui ».

(13) Friesen (Dwight J). Thy kingdom connected. What the church can learn from Facebook, the internet and other networks. Baker books, 2009. « Thy kindom connected apporte le paradigme interrelationnel d’un Royaume de Dieu connecté qui nous permet de mieux voir Dieu, l’humanité et toute la création en connexion ».** Lire une présentation sur ce site ** « Le royaume de Dieu. Un univers interconnecté »

(14) Moltmann (Jürgen). Le rire de l’univers. Traité de christianisme écologique. Anthologie réalisé et présentée par Jean Bastaire. Cerf, 2004. À partir de textes extraits de « Dieu dans la création », « Trinité et Royaume de Dieu », « Jésus, le messie de Dieu », « La venue de Dieu » (Cerf)

(15) La vie et la pensée de Jürgen Moltmann à travers son autobiographie : « Une théologie pour notre temps », ** Voir sur ce site ** Un exemple de la pertinence de la pensée de Motmann : en réaction contre une conception de Dieu à l’image des empereurs et des rois de l’antiquité, avec un accent sur la toute puissance, on note un rejet chez des auteurs contemporains comme Luc Ferry, André Comte-Sponville, Jérémie Rifkin. Jürgen Moltmann rend possible un dialogue sur de nouvelles bases, car sa représentation de Dieu met l’accent sur l’immanence tout autant que sur la transcendance de Dieu. Ainsi l’œuvre de Dieu peut être perçue dans l’humanité et dans la nature. Sur la pensée de Moltmann, ** Voir le blog **

Quel horizon pour la foi chrétienne ? « The future of faith » par Harvey Cox.

Dans la mutation actuelle de la société et de la culture à l’échelle mondiale, quel est le parcours de la foi chrétienne ? Dans un livre récent : « The future of faith », un théologien américain, Harvey Cox répond à cette question. Il a toutes les qualifications pour le faire. En effet, Harvey Cox a traversé les dernières décennies en étudiant les rapports entre la foi et la culture environnante. Professeur à la faculté de théologie de Harvard de 1965 à 2009, Harvey Cox a ponctué sa carrière de chercheur par des livres qui ont été accueillis comme des balises pour la réflexion.

 

Le premier d’entre eux : « The secular city » a rencontré un  grand écho dans le bouleversement des mœurs et des idées qui est intervenue dans les années 60. Ce livre sur « la cité  séculière » (1) n’est pas une apologie de la sécularisation comme on a pu s’y méprendre, mais le constat d’une situation nouvelle dans lequel Dieu est toujours présent et appelle les chrétiens à adopter des comportements nouveaux. Il est vrai qu’à l’époque, aux yeux de nombreux sociologues, le religieux apparaissait comme un vestige du passé. Le vent a tourné et on a redécouvert depuis la vitalité du sentiment religieux. C’est dans ce contexte qu’Harvey Cox a publié en 1994 un livre sur la montée du pentecôtisme à l’échelle mondiale : « Fire from heaven » traduit en français sous le titre : « Le retour de Dieu. Voyage en pays pentecôtiste » (2). Aujourd’hui, en 2009, le livre de Harvey Cox sur l’avenir de la foi : « The future of faith » (3) est écrit à partir d’une expérience et d’une réflexion qui s’étend sur plusieurs décennies et tient compte à la fois de l’évolution des mentalités et du mouvement des études concernant l’histoire des premiers siècles de l’Eglise. Les recherches de l’auteur lui permettent de développer une vision mondiale. Ce livre est une importante ressource. Nous renvoyons donc à sa lecture et nous limitons à présenter ici la trame de cette approche.

 

Un tournant dans le vécu de la foi.

 

« Il y a aujourd’hui un changement essentiel qui est en train d’advenir dans ce que nous entendons sous le vocable de « religieux ». Les gens religieux sont maintenant plus intéressés par les repères éthiques et les pratiques spirituelles que par les doctrines. Le résultat est une tendance universelle dans laquelle on s’écarte d’une « religion hiérarchique, patriarcale, institutionnelle et localisée ». Harvey Cox est bien placé pour décrire et analyser les courants fondamentalistes qui interviennent en réaction contre cette évolution… il est donc particulièrement intéressant de noter que ces mouvements lui paraissent avoir un avenir limité : « Le fondamentalisme, la bête noire du XXè siècle est en train de mourir » (p.1).

 

Harvey Cox distingue trois phases dans la vie du christianisme.

  • L’âge de la foi : les trois premiers siècles du christianisme, lorsque la première église était davantage concernée par le fait de suivre les enseignements de Jésus plutôt que de mettre l’accent sur la croyance.
  • L’âge de la croyance entre le quatrième et le vingtième siècle. Un déplacement s’est opéré dans lequel l’église s’est centrée sur la promotion et la défense d’une doctrine.
  • L’âge de l’Esprit : c’est une tendance qui a commencé, il y a cinquante ans et qui est en train de grandir. Les chrétiens s’intéressent de moins en moins aux dogmes. La spiritualité remplace la religion formelle.

 

« Le Peuple de la Voie »

 

À partir de recherches récentes sur l’histoire de la première église, Harvey Cox montre que les chrétiens, à l’époque, n’étaient pas centrés sur des croyances, beaucoup plus diversifiées qu’on ne le pensait dans la précédente recherche historique, mais bien davantage sur une pratique commune. Les gens appelaient le mouvement qui avait commencé avec Jésus et ses disciples « La voie » (« The way »). Jésus lui même s’est présenté comme celui qui enseignait « la voie de Dieu en vérité » (Mat 22.16). Ceux qui le suivaient étaient décrits comme marchant dans la « voie de la paix » (way of peace) (Luc 1.79) et la voie de la vérité (way of truth) (2 Pierre 2.2) (p 77).

Durant les premiers deux siècles et demi, le courant chrétien s’est développé en dépit de persécutions périodiques et sans s’appuyer sur une doctrine commune. Ce qui unissait les chrétiens dans les communautés locales était : « leur participation commune à la vie de l’Esprit et un genre de vie qui comprenait le partage de la prière, du pain et du vin, une espérance vivante dans la venue de la paix et de la plénitude de Dieu sur terre, selon le terme hébreu si dense de « shalom », une pratique concrète à l’exemple de Jésus, tout spécialement dans la prise en charge des exclus » (p 78).

Harvey Cox voit ainsi dans les premiers chrétiens « le peuple de la voie » (p 78). On pourrait reprendre le terme de « voie », de chemin pour désigner la vocation du christianisme aujourd’hui. Cette appellation encouragerait des gens qui sont découragés parce qu’ils pensent que le christianisme tourne autour de dogmes alors que d’autres religions se présentent comme des « chemins de vie ».

 

La chrétienté : un âge de la croyance

 

L’auteur décrit ensuite la manière dont un système hiérarchique et dogmatique s’est ensuite imposé dans le christianisme à partir de l’osmose entre l’empire romain et la religion chrétienne qui s’instaure lorsque l’empereur Constantin adopte l’Eglise. Les évêques deviennent des préfets. Une doctrine est mise en place comme une norme idéologique au service de l’empire et les hérétiques sont poursuivis en conséquence. À partir d’études récentes, Harvey Cox démonte également la manière dont le concept de « succession apostolique » s’est établi. D’autres auteurs connus ont travaillé dans le même sens sur les origines et le développement de la chrétienté. Nous renvoyons notamment au livre d’Hans Küng : « Le christianisme. Ce qu’il est. Ce qu’il est devenu dans l’histoire » (4) et à l’ouvrage de Stuart Murray qui dresse un bilan de cette période pour ouvrir la voie à de nouvelles formes d’église dans le contexte de la post-chrétienté (5).

 

L’âge de l’Esprit.

 

Ce qui nous paraît le plus original dans le livre de Harvey Cox, c’est la manière dont il décrit les cinquante dernières années comme une période  nouvelle en rupture avec l’âge de la croyance (the age of belief) qui a duré pendant des siècles dans des formes successives de chrétienté. Comme observateur et analyste, l’auteur nous apporte quelques éclairages fondamentaux sur les transformations qui sont intervenues au cours de ces cinquante dernières années et sur ce qu’elles annoncent pour l’avenir.

La première est « le réveil imprévu de la religion dans la sphère privée comme dans la sphère publique à l’échelle du monde ». La seconde est le recul du fondamentalisme « en train de mourir ». Mais la troisième, la plus importante et pas toujours la mieux perçue est un profond changement dans la nature de la religiosité ».

Ainsi, « la religion a réémergé comme une dimension influente de la vie au XXIè siècle. Mais ce qui est entendu par religieux a changé significativement par rapport à ce qui était entendu il y a un demi siècle ». C’est particulièrement vrai dans le christianisme qui est entré dans sa plus grande transformation depuis l’apparition de la chrétienté. C’est la redécouverte du sacré dans l’immanent, du spirituel dans le séculier ».

Selon le poète Gérard Manley Hopkins, « Le monde quotidien est empreint de la grandeur de Dieu ». « Les gens se tournent vers la religion davantage comme un soutien dans leur effort pour vivre dans ce monde et le rendre meilleur et moins pour se préparer à un monde suivant. Les aspects expérientiels de la foi comme manière de vivre l’emportent aujourd’hui sur l’accent qui était précédemment porté sur les institutions et les croyances » (p.2).

Aujourd’hui, le christianisme est en train de se développer plus vite qu’il ne l’a jamais fait avant, mais principalement en dehors de l’Occident et dans un mouvement qui met l’accent sur l’expérience spirituelle, une conduite de disciple et l’espérance, porte une moindre attention aux doctrines et se développe sans hiérarchies » (p.8).

Dans cette perspective qui met l’accent sur l’expérience et non sur une fidélité doctrinale, Harvey Cox suggère qu’après les siècles qu’il a intitulé l’âge de la croyance, nous entrons dans un monde qui pourrait être appelé l’âge de l’Esprit. « L’Esprit souffle où il veut », nous dit l’Evangile de Jean (3.8). C’est bien ce qui se passe lorsqu’on considère le développement de certains courants chrétiens. On se rappelle le beau livre de Harvey Cox sur la spiritualité pentecôtiste. Dans les pays d’Afrique et d’Amérique latine, la foi chrétienne se répand dans l’inspiration de l’Esprit. Harvey Cox note également l’émergence d’une préoccupation sociale dans beaucoup d’églises du « Sud global » (p 202). Il traite aussi du mouvement inspiré par la théologie de la libération en Amérique Latine.

En Occident, la spiritualité est aujourd’hui sur le devant de la scène. Elle décrit une manière de vivre plutôt qu’une fidélité doctrinale. On observe aujourd’hui une montée des aspirations spirituelles. « Le sociologue Robert Wuthnow estime que 40% des adultes américains appartiennent  à un petit groupe soit à l’intérieur, soit à l’extérieur des églises et que beaucoup les rejoignent parce qu’ils recherchent une communauté et sont intéressés par l’approfondissement de leur spiritualité » (p 12).

 

Au sujet de l’Eglise émergente

 

Harvey Cox décrit également brièvement le courant de l’Eglise émergente comme un mouvement « non dénominationel, décentralisé, critique de nombreux aspects des églises institutionnelles comme du rôle étouffant que les dogmes ont joué dans le christianisme ». Comme chez les premiers chrétiens, c’est un mouvement de l’Esprit qui appelle à suivre Jésus et à accomplir son œuvre pour actualiser le Royaume de Dieu » (p 218). Marcus Bjorg décrit cette théologie comme « historique, métaphorique et sacramentelle » et sa conception de la vie chrétienne comme relationnelle et transformationnelle… Les communautés émergentes sont particulièrement bien équipées pour vivre créativement dans le nouveau christianisme post-occidental. Elles prennent soin de ne pas confondre la vie et le message de Jésus avec les formes culturelles dans lesquelles il a été emballé. Elles mettent l’accent sur le fait de vivre le message plutôt que de simplement l’annoncer. Elles expérimentent un dialogue réciproque plutôt qu’une prédication à sens unique » (p 218-219)

 

Un nouvel âge.

 

Au total, par delà l’age de la croyance, Harvey Cox met l’accent sur « l’apparition d’un nouveau christianisme global éclairé par une multiplicité de cultures et aspirant à la réalisation de la paix et de la plénitude divine : la « Shalom ». Tous les signes suggèrent que nous entrons dans un nouvel âge de l’Esprit et que l’avenir sera un futur de foi » (p.224).

 

Questions ouvertes.

 

D’autres analystes, d’autres théologiens rejoignent Harvey Cox lorsqu’il trace une fresque du christianisme de l’âge de la foi à l’âge de l’esprit. Beaucoup s’entendent notamment sur les caractéristiques fondamentales de la chrétienté et sur notre entrée dans une post-chrétienté. Cependant on voit bien l’apport de Harvey Cox dont la vision s’appuie à la fois sur une prise en compte de la recherche jusque dans ses travaux les plus récents et sur son expérience de terrain à l’échelle internationale.

Ainsi peut-on recevoir sa thèse sur le constat de l’importance croissante de l’expérience aux dépens d’une prédominance de la croyance. À notre sens, il ne faudrait pas cependant ignorer l’importance des représentations dans la manière dont l’expérience se formule et se vit. Ce qui nous semble contestable, ce n’est pas la croyance en soi dans la mesure où elle porterait une conviction et traduirait un  regard. Par contre, la croyance peut être un effet de système imposé d’en haut et se manifestant dans l’adhésion à une doctrine. Lorsque Harvey Cox critique la croyance, c’est sans doute principalement dans un refus de cet endoctrinement qui évoque de bien mauvais souvenirs.

Dans cette perspective, nous pensons qu’il y a un rapport indispensable entre l’expérience et la réflexion. Et lorsqu’on voit les effets de certaines représentations, on découvre la nécessité d’une pensée théologique saine et allant à l’essentiel. Elle nous aidera à vivre selon la parole de Jésus : « L’arbre se juge à ses fruits ».

Cependant la situation actuelle nous paraît en conséquence exiger une nouvelle approche théologique. Tout d’abord, ce ne sera pas une théologie qui part d’en haut, de concepts préétablis, mais elle analysera les pratiques comme élément majeur de réflexion. Ce sera donc une théologie de l’expérience comme nous l’a décrit Jürgen Moltmann dans un livre qui met en évidence l’œuvre de l’Esprit : « L’Esprit qui donne la vie » (6).  Il écrit : « Poser comme point de départ l’expérience semble certes subjectif, arbitraire et hasardeux, mais ne l’est pas. En parlant d’ « expérience de l’Esprit », j’entend par là une perception de Dieu dans, avec et sous l’expérience de la vie qui nous donne la certitude de la communion, de l’amitié et de l’amour de Dieu » (p 38). Par définition, l’expérience a un caractère personnel. Elle s’inscrit dans un itinéraire et elle s’accompagne de questionnements. Ainsi la théologie, comme réflexion sur Dieu, est une nécessité pour chacun. La théologie devrait ainsi de plus en plus devenir un carrefour où on associe l’expression et le partage, une « conversation » entre des personnes, un lieu où les découvertes personnelles peuvent s’inscrire dans une intelligence collective. Ici, expérience et réflexion s’allient. Comme l’a écrit Philip Clayton dans un livre récent : « En chaque chrétien, un théologien » (7).

Ainsi, pourrons-nous mieux vivre notre foi dans un âge de l’Esprit.

 

Jean Hassenforder

Notes

 

(1) Cox (Harvey). La cité séculière. Casterman, 1965 (Traduit de : the secular city, 1965).

(2) Cox Harvey). Le retour de Dieu. Voyage en pays pentecôtiste. Desclée de Brouwer, 1995 (Traduit de : Fire from heaven, 1994). Mise en perspective dans le magazine : Témoins (juin 1996)

(3) Cox (Harvey). The future of faith. Harper, 2009. À propos de l’auteur, consulter la note sur Harvey Cox dans wikipedia anglophone et une interview très substantielle : par Bob Abernethy sur le site : Religion and ethics

(4) Küng (Hans). Le christianisme. Ce qu’il est et ce qu’il est devenu dans l’histoire. Seuil, 1999

(5) Murray (Suart). Post-Christendom. Church and mission in a strange new world. Paternoster, 2004. Sur ce site : Faire église en post-chrétienté.

(6) Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999. ** Voir le site : www.lespritquidonnelavie.com **

    (7) Clayton (Philip). Transforming christian theology in church and society. Fortress press, 2010. ** Lire sur ce site : En chaque chretien, un theologien. **