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A l’Église qui vient

Article Témoins, recherche et innovationFoi, expérience et prospective selon Laurent Schlumberger

Si nous considérons la crise actuelle que nous vivons comme une mutation, un passage vers une autre société, une civilisation nouvelle, nous regarderons vers ce monde qui vient et nous participerons à sa construction.

Si, en regard du message de l’Evangile, nous percevons la décomposition des formes d’église associées à un vieux monde hiérarchique et patriarcal, alors nous regarderons vers une nouvelle église et nous participerons à sa venue.

Nous sommes en chemin dans la nouvelle création que Dieu suscite en Christ ressuscité et nous regardons vers ce nouvel univers où Dieu sera tout en tous. Nous regardons à la venue de Dieu (1).

Dans ce mouvement, en regardant vers l’avenir, nous pouvons recevoir le titre du livre de Laurent Schlumberger : « A l’Eglise qui vient » (2). Cette voix s’appuie sur une expérience particulièrement riche et originale : la présidence d’une grande Eglise française pendant plusieurs années : l’Eglise réformée, puis l’Eglise Protestante Unie de 2010 à 2017. Ainsi, il peut nous faire part d’une réflexion qui se fonde sur une observation et qui, à travers une expérience, recherche les voies de l’avenir pour en faire une contribution à « cette Eglise qui vient ».

 

Le mouvement de l’innovation en chemin dans des contextes chrétiens variés.

Nous accueillons ici cette réflexion à travers notre propre parcours au sein du groupe de recherche de Témoins. Il y a maintenant près de vingt ans, dans la conscience d’un écart croissant entre les pratiques d’Eglise et les aspirations spirituelles, celles des croyants et de tous ceux qui sont en recherche et en attente de sens, nous avons fait appel à la recherche française et internationale pour analyser les causes de cet écart, le manque de pertinence des pratiques dominantes confrontées à un changement social et culturel de plus en plus rapide (3). Et, en regard, nous avons étudié les tentatives pour remédier à cet écart, et, plus particulièrement, les innovations où de nouvelles expériences de foi sont apparues, en phase avec les sensibilités nouvelles. Ce mouvement a été particulièrement vigoureux dans des pays où la créativité a pu s’exercer dans une approche pragmatique et une moindre dépendance hiérarchique. Parfois les institutions elles-mêmes ont été réceptives comme ce fut le cas en Grande-Bretagne lorsque l’Eglise anglicane a accepté de reconnaître des expressions nouvelles au même titre que les formes traditionnelles (4). Bref, un grand courant est apparu dans les termes d’une Eglise émergente. A Témoins, nous avons fait connaître en France l’apport de ce mouvement innovant à travers de nombreux articles et des journées d’étude (5). Notre ami, Gabriel Monet, a soutenu et publié une thèse sur cette manière « d’être et de faire église en post-chrétienté » (6). Cependant, en France même, le mouvement s’est peu développé. Les initiatives, présentes dans des contextes divers, sont restées marginales (7). Dans la gouvernance des églises, peu de voix se sont élevées en faveur de transformations majeures. Dans l’Eglise catholique, Albert Rouet, évêque de Poitiers, a engagé une réforme en profondeur de son diocèse en appelant des laïcs à prendre la responsabilité des communautés locales (8). Cependant, il a aujourd’hui quitté sa fonction. A la même époque, en milieu évangélique, Stéphane Lauzet a suscité un groupe de recherche : « Evangile et culture » (9) avec lequel Témoins a collaboré. Très tôt, une collaboration s’est établie avec Andy Buckler, pasteur dans l’Eglise réformée, pour faire connaître les « Fresh expressions » britanniques (10) et nous nous sommes réjouis lorsque cette Eglise a fait appel à lui pour la promotion de l’évangélisation et de la formation. Aujourd’hui, nous voyons dans l’Eglise protestante Unie, une prise de conscience du besoin d’innovation en regard du changement socioculturel.

 

« Une Eglise qui vient » : un livre qui témoigne d’une Eglise en mouvement

Cette ouverture apparaît dans le livre de son président : « L’Eglise qui vient ». C’est un recueil de textes : « Pendant les sept années de son mandat de président de l’Eglise réformée, puis de l’Eglise Protestante Unie, Laurent Schlumberger a saisi maintes occasions pour partager une lecture de la Bible, une compréhension de l’Evangile et une conviction quant au rôle des chrétiens dont les maîtres mots sont confiance et espérance ». Ces textes sont très variés : des prédications, des hommages, des interventions qui ouvrent la voie dans les synodes qui ont jalonné la vie de son Eglise pendant des années. Ainsi dans le chapitre : « Une Eglise qui fait signe », les titres traduisent des orientations : « Jalons pour une Eglise d’hospitalités » ; « Jalons pour une Eglise d’attestation » ; « De la peur à l’encouragement » ; « Réconciliés en Jésus-Christ, Dieu nous fait ensemble accoucheurs d’espérance ».

Durant cette présidence, l’Eglise a fait du chemin.

On peut imaginer tout ce qui a été requis et mis en œuvre pour réussir le rassemblement de l’Eglise Luthérienne et de l’Eglise réformée en une Eglise commune. Et, par la suite, on a entendu parler des prises de décisions en ce qui concerne la bénédiction des couples de même sexe. Voici une initiative qui a demandé du courage et qui ne s’est pas opérée sans engendrer des conflits entre des représentations opposées. Ainsi, cette période a été marquée par le mouvement, tout le contraire de l’immobilisme. On perçoit dans ce livre des qualités qui se sont manifestées dans le leadership de Laurent Schlumberger : attention aux réalités humaines, discernement, inspiration évangélique.

 

Une Eglise exposée au changement socioculturel

Cependant, dans cette analyse, nous nous attacherons à la manière dont Laurent Schlumberger perçoit les rapports entre le changement socioculturel et l’évolution de l’Eglise.

Tout d’abord, il aborde ces questions de front. «  Nous peinons à nous laisser travailler en Eglise par les questions de notre temps. Je ne pense pas d’abord à ces interpellations qui voudraient nous entrainer à réagir en produisant sans délai des déclarations publiques. Bien sûr, cela peut et, parfois, cela doit arriver. Ce fut d’ailleurs le cas au cours de l’année écoulée, à propos de la xénophobie et du racisme… Mais lorsque je dis que nous avons de la peine à nous laisser travailler en Eglise par les questions de notre temps, je pense bien plus à ce travail en profondeur dans lequel nos convictions se trouvent exposées aux questions de nos contemporains… Fin de vie, bénédiction des personnes et des couples… Il nous arrive donc de nous saisir de questions qui ne viennent pas de nous. Mais cela me semble trop rare. En particulier dès qu’il s’agit de questions touchant au travail, à l’économie, à la justice, à la culture, au sens de la vie personnelle et sociale, nous sommes très prudents… Peut-être ne sommes-nous pas assez confiants dans la communion qui nous est donnée. J’y reviendrai. Et si nous entendons être une Eglise de Témoins, nous ne pouvons l’être qu’en prenant pleinement en compte les attentes de  nos contemporains, car c’est auprès d’eux et non de nous que nous sommes appelés à être témoins » (p  137-138).

L’association Témoins, dans son cheminement (11), rejoint (très modestement !) l’approche de Laurent Schlumberger qui est aussi celle de l’Eglise Protestante Unie et qui se manifeste dans un projet : devenir une Eglise de témoins. Au fil de ce livre, Laurent Schlumberger nous en dit l’esprit. « La conviction fondamentale, c’est que l’Eglise existe pour ce qu’elle n’est pas et pour ceux qui n’y sont pas. L’Eglise existe pour ce qu’elle n’est pas. Elle n’existe pas en vue d’elle-même, mais pour annoncer et manifester déjà le règne de Dieu qui vient. Et l’Eglise existe pour celles et ceux qui n’y sont pas. Elle n’a pas pour but de rassembler et de mettre à part le peuple des élus. Elle est envoyée pour témoigner de l’Evangile auprès de tous » (p 129).

Dans ce mouvement Laurent Schlumberger sait observer et analyser le changement socioculturel pour en tirer les conséquences.

Ainsi constate-t-il l’effacement d’un monde où le protestantisme se fortifiait dans sa condition de minorité. « Ce monde a changé. Et même, il a disparu. Les institutions religieuses sont désormais marginales, les convictions sont individualisées, les affiliations sont fluctuantes… C’est ainsi. C’est sans doute la chance de trouver une nouvelle manière d’être Eglise protestante dans ce monde ci ». Ainsi peut-il tracer des orientations. « Il s’agit pour notre protestantisme de passer de la connivence au partage, de l’entre-deux à la rencontre, d’une Eglise qui se serre les coudes à une Eglise qui ouvre les bras, d’une Eglise de membres à une Eglise de témoins… Cette mutation n’est pas à venir. Elle est en cours. Nous y sommes déjà engagés » (p 106).

Mais ce livre ne nous entretient pas seulement de la transformation de l’Eglise. Il sait aussi mettre en évidence les aspirations de nos contemporains : besoin de reconnaissance, besoin de fraternité, besoin de confiance. Et il sait appeler l’Eglise à y répondre.

 

Vers un christianisme post-confessionnel

Parce qu’il sait observer les changements en cours, Laurent Schlumberger peut anticiper les changements à venir. Il est capable de dépasser les enfermements dans des formes rigides. A cet égard, le dernier chapitre : « Vers un christianisme post-confessionnel » nous paraît tout-à-fait remarquable. Il rejoint l’expérience de Témoins qui s’inscrit maintenant dans la durée, près de trente ans écoulés (11). Sans les mentionner, il rejoint les approches de la recherche sociologique. C’est, bien sur, le processus de l’autonomie croyante telle que Danièle Hervieu Léger l’a mis en évidence (12). Comme le montre de nombreuses recherches, l’individualisation croissante brouille de plus en plus les identités confessionnelles. Les raidissements fondamentalistes, si forts soient-ils, sont eux-mêmes à contre courant.

Selon Laurent Schlumberger, le mouvement vers un christianisme interconfessionnel est sans doute « une des évolutions profondes et durables du christianisme ». Ce n’est pas seulement une évolution -à venir-, nous y sommes déjà. Et cette évolution aux racines assez anciennes, déjà entamée, va se poursuivre et s’accentuer. Où et comment peut-on la percevoir, la décrire ? Comment peut-on l’analyser sur la longue durée ?

La transformation est en cours. « Je fais l’hypothèse que nous assistons à une mue du christianisme qui change de carapace. Dans ce christianisme mué, les identités confessionnelles seront beaucoup moins déterminantes, beaucoup moins structurantes » (p 283).

Quelques exemples de cette évolution :

Parmi les cent millions de chrétiens (protestants) en Chine, très peu se réfèrent à une dénomination. Dans un pays où le développement des églises est récent, cette question n’a pas grand sens.

A Taizé, sur place, les différences confessionnelles s’estompent. Les confessions chrétiennes sont respectées, mais elles sont considérées comme en voie de dépassement.

A Strasbourg, il y a une dizaine de communautés qui rassemblent environ 3000 fidèles le dimanche, bien plus que les quelques 500 personnes participant au culte des églises protestantes classiques. C’est une nébuleuse de communautés où la structuration tient principalement à la langue, à l’origine (immigration) et à l’initiative d’un homme…

Enfin, dans ce panorama des tendances post-confessionelles, une des premières d’entre elles est le mouvement charismatique. On peut y voir aujourd’hui une sorte de post-confessionalisme transversal (données p 284-287).

« Par éclosion primaire, dépassement, recomposition ou développement transversal, nous assistons à un phénomène que je crois profond et durable. Je ne suis nullement en train de dire que les étiquettes confessionnelles auront disparu d’ici une génération. Mais leur importance aura fortement régressé. Les identités confessionnelles seront sans doute de moins en moins structurantes, et plus encore de moins en moins pertinentes pour les chrétiens eux-mêmes » (287-290). On pourrait ajouter à cette description, le courant de l’Eglise émergente (13).

Laurent Schlumberger s’engage également dans la voie d’une interprétation. « Le christianisme occidental a connu une longue période dans laquelle les questions doctrinales furent prépondérantes. Mais l’urgence missionnaire et le mouvement œcuménique ont non seulement relativisé cette prépondérance doctrinale. Ils l’ont dévalué. Cette évolution va s’accentuer et s’accélère pour trois motifs : la sécularisation, la globalisation et l’individualisation » (p 290).

Et dans cette grande transformation, un phénomène majeur apparaît. C’est le primat de l’expérience. L’auteur situe ce phénomène en rapport avec les trois tendances annoncées : sécularisation, individualisation et globalisation. « Ce qui devient décisif, c’est la cohésion de la personne, ou ce qui est ressenti comme tel. Autrement dit, ce qui devient décisif, c’est l’expérience. » (p 295). Ce constat rejoint les données de la recherche qui met en évidence une tendance de fond : la progression  de l’individualisation dans la longue durée avec pour corollaire le primat de l’expérience (14).

« A l’Eglise qui vient » : ce livre est bien nommé. Ainsi avons-nous évoqué la profondeur de cette réflexion fondée sur la foi, l’observation, l’expérience et engagée dans un mouvement en avant, dans un regard vers l’avenir, dans une démarche prospective. En considérant la littérature française à ce sujet, cet engagement d’un dirigeant d’église dans une approche prospective, nous parait original et précieux. Ce livre nous incite à accueillir et à préparer  « l’Eglise qui vient ».

Jean Hassenforder

  1. Moltmann (Jürgen). La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne. Cerf,   Voir sur ce site le parcours théologique de Jürgen Moltmann, théologien de l’espérance : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/
  2. Schlumberger (Laurent). A l’Eglise qui vient. Préface de frère alois de la communauté de Taizé. Olivétan, 2017
  3. Questions de recherche à Témoins : « La dynamique de Témoins » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-la-dynamique-de-temoins/
  4. En 2004, l’Eglise anglicane reconnaît la nécessité et la légitimité de nouvelles formes d’Eglise. C’est le rapport : Mission-shaped Church (une Eglise pour la mission) (Church House Publishing, 2004). Sur la trajectoire des « Fresh expressions en Grande-Bretagne : « Interview de Michaël Moynagh. Où en est l’Eglise émergente en Grande-Bretagne ? » : http://www.temoins.com/ou-en-est-leglise-emergente-en-grande-bretagne/
  5. « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherche » : http://www.temoins.com/le-courant-de-leglise-emergente-dix-ans-de-recherches/
  6. Monet (Gabriel). L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté. Préface d’Elisabeth Parmentier. Posface de Jean Hassenforder. LIT Verlag, 2014. Interview de Gabriel Monet sur sa thèse : « Des outre neuves pour le vin nouveau » : http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/ Cette thèse en préparation a été présentée par Gabriel Monet à la journée d’étude de Témoins le 11 novembre 2011 : « L’Eglise émergente. Une mise en perspective » http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/ Vidéo présentant la journée : http://www.temoins.com/la-rencontre-du-11-novembre-2011-en-video/
  7. « Une perspective comparative sur l’Eglise émergente : La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente » : http://www.temoins.com/une-perspective-comparative-sur-leglise-emergente-la-grande-bretagne-en-mouvement-la-france-en-attente/ Plus récemment, voir l’article d’Andy Buckler : « Des « Fresh expressions » aux « French expressions »,  dans : Perspectives missionnaires, N° 71, 2016 En janvier 2015, l’hebdomadaire Réforme a publié un excellent dossier, présentant, à partir de quelques expériences, un visage de l’Eglise émergente en France : http://www.temoins.com/eglise-emmergeante-eglise-demain/
  8. Rouet (Albert) et collectif. Un nouveau visage d’Eglise. Les communautés locales à Poitiers. Bayard, 2005 ; Rouet (Albert). Le gout d’espérance. Un Nouveau visage d’Eglise. Bayard, 2008. Présentation sur ce site : « La dynamique de la confiance. L’expérience des communautés locales à Poitiers » : http://www.temoins.com/une-dynamique-de-la-confiance-lexperience-des-communautes-locales-a-poitiers/
  9. Au début des années 2000, Stéphane Lauzet, président de l’Alliance Evangélique Française a suscité un groupe de recherche : Evangile et Culture. Des journées d’études ont été organisées en collaboration par Evangile et Culture et Témoins . Ainsi, en 2003, « Eglise en devenir » autour de Stuart Murray :  http://www.temoins.com/eglise-en-devenir/ En 2004, « Le vécu, la pratique et la théologie de l’Eglise émergente » autour de Michaël Moynagh :   http://www.temoins.com/le-vecu-la-pratique-et-la-theologie-de-leglise-emergente-conference-de-m-moynagh-5-juin-2004/
  10. Andy Buckler a participé à l’animation et est intervenu aux journées organisées par Témoins  depuis la rencontre du 20 octobre 2007 : « Innovations dans les Eglises. Le courant de l’Eglise émergente » : http://www.temoins.com/reunion-du-20-octobre-2007-innovations-dans-les-eglises-le-courant-de-leglise-emergente/ Depuis plusieurs années, Andy Buckler est responsable de la coordination Evangélisation et formation à l’Eglise protestante Unie de France. Il a écrit récemment un article dans Perspectives missionnaires (N° 71, 2016) : « Des Fresh expressions » aux « French expressions ».
  11. « La genèse de Témoins, communauté chrétienne interconfessionnelle » (1973-1986) : http://www.temoins.com/la-genese-de-temoins-communaute-chretienne-interconfessionnelle-1973-1986-redaction-en-1996/
  12. Publié en 1999, le livre de Danièle Hervieu-Léger : « Le pèlerin et le converti » garde toute sa pertinence pour éclairer une transformation qui se poursuit. Interview sur ce site : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises/
  13. Une approche sociologique de l’Eglise émergente qui éclaire, entre autres, son aspect post-confessionnel : Marti (Gerardo), Ganiel (Gladys). The deconstructed church. Understanding emerging christianity. Oxford University Press, 2014. Sur ce site : « Une recherche sociologique sur le mouvement de l’église émergente » http://www.temoins.com/comprendre-le-christianisme-emergent-une-recherche-sociologique-sur-le-mouvement-de-leglise-emergente/
  14. Le progrès de l’individualisation, dans la longue et la courte durée, débouche sur un christianisme post-confessionnel, mais interroge également plus largement sur le rapport aux institutions. « L’âge de l’authenticité. Un contexte nouveau pour la vie spirituelle et religieuse, selon le philosophe Charles Taylor » : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/ « Spiritualité post-moderne et culture de l’individualisme. Une transformation des mentalités selon S Dominika Motak » : http://www.temoins.com/spiritualite-postmoderne-culture-de-lindividualisme-transformation-mentalites/ Plus généralement, les grands courants spirituels à l’échelle du monde traversent les confessions religieuses : « Raphaël Liogier. La guerre des civilisations n’aura pas lieu. CNRS éditions, 2016. Sur ce site : « Tendances de fond dans un monde globalisé » : http://www.temoins.com/tendances-de-fond-monde-globalise/  En terme de prospective, on peut imaginer un autre paysage religieux : « Les germes d’une nouvelle société. Une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse » : http://www.temoins.com/germes-dune-nouvelle-societe-nouvelle-sensibilite-spirituelle-religieuse/

 

 

 

 

 

 

Une philosophie de l’histoire selon Michel Serres

Article Témoins rubrique Recherche et innovationAu sortir de massacres séculaires, vers un âge doux portant la vie contre la mort

A travers une culture encyclopédique, Michel Serres a développé une pensée créative et originale dans un style imagé. Il ouvre de nouvelles compréhensions plus vastes, plus profondes. Les ouvrages de Michel Serres nous entraînent dans une vision nouvelle du monde. C’est le cas dans son livre : « darwin, bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire » (1).

En page de couverture, quelques lignes explicitent le titre concernant ce regard nouveau sur l’histoire de l’humanité.

« Darwin raconte l’ouverture de Faune et de Flore. Devenu empereur, Bonaparte, parmi les cadavre sur le champ de bataille, prononça, dit-on, ces mots : « Une nuit de Paris réparera cela ». Quant au Samaritain, il ne cesse, depuis deux mille ans, de se pencher sur la détresse du blessé. Voilà trois personnages qui scandent sous mes yeux, trois âges de l’histoire.

Le premier âge est plus long qu’on ne croit, le deuxième est pire qu’on ne pense, le dernier meilleur qu’on ne dit.

Histoire ou utopie ? Il n’y a pas de philosophie de l’histoire sans un projet, réaliste et utopique. Réaliste : contre toute attente, les statistiques montrent que les hommes pratiquent l’entraide plutôt que la concurrence. Utopique : puisque la paix devint notre souci ainsi que la vie. Tentons de les partager avec le plus grand nombre. Voici un projet aussi réaliste et difficile qu’utopique, possible et enthousiasmant ».

Le livre se répartit en trois parties : « Premier âge, long : le Grand récit. Deuxième âge, dur : trois morts. Troisième âge, doux : trois héros. », et se termine par une réflexion sur « les sens de l’histoire ». Le regard de Michel Serres renouvelle notre vision du passé dans une approche si dense, si riche, si originale qu’elle ne peut être résumée. Nous mettrons l’accent sur l’émergence actuelle d’un nouvel âge, cet « âge doux » évoqué par l’auteur. Et nous commenterons cette prise de conscience.

 

Le Grand Récit

Au départ, l’auteur montre comment les progrès récents de la science, à travers une capacité nouvelle de dater les phénomènes, nous ouvrent à une mémoire de l’univers, à une mémoire de la terre dans laquelle l’histoire humaine vient s’inscrire. Une nouvelle synthèse peut ainsi s’élaborer. Nous voici en présence d’un « Grand Récit ».

C’est une situation nouvelle. Michel Serres dégage quelques caractéristiques fondamentales de ce temps long. « Le couple énergie-entropie régit le monde physique ; analogue, le couple vie-mort régit le monde vivant » (p 33). Ainsi, dans l’évolution, pendant que la vie irrésistible perpétue son développement, la mort frappe espèces et individus. Dans notre humanité, on observe une évolution analogue. « D’une part, l’énergie et la vie prennent des figures nouvelles comme l’invention et la paix, d’autre part, l’entropie et la mort réapparaissent en guerres à répétitions » et menacent l’existence de l’humanité (p 33).

Cependant, en regard, l’auteur distingue deux formes, deux pratiques : les pratiques dures qui mobilisent des hautes énergies et les pratiques douces qui font appel à des basses énergies, à l’échelle informationnelle. Parallèlement, Michel Serres oppose deux âges : un « âge dur » caractérisé par la violence et par la guerre, et un « âge doux » convivial et inventif en lutte contre la mort.

 

Un âge dur

Dans son regard sur la plus grande part de l’histoire humaine, Michel Serres fait ressortir les composantes d’un âge dur. C’est la prépondérance de la guerre avec les massacres qui l’accompagnent. Cette importance des conflits militaires ne nous avaient sans doute pas échappé, mais l’auteur éveille en nous une prise de conscience de cette réalité dévastatrice. « Toute notre culture baigne dans le sang versé au cours de violences qui s’enchainent et nous enchainent à la guerre perpétuelle » (p 47). Ainsi a-t-on calculé qu’au cours des derniers millénaires, moins de 10% des années ont été consacrées à la paix, c’est à dire à la vie (p 48). Et l’auteur évoque les massacres tels qu’ils apparaissent dans des textes littéraires comme l’Iliade et se manifestent dans des données chiffrées que nous ignorons bien souvent. Sait-on par exemple que les guerres de la Révolution Française et celles de Napoléon ont engendré la mort d’un million cinq cent mille français plus que le million trois cent mille victimes provoquées par la Première Guerre Mondiale entre 1914 et 1918… (p 79). Dans ce contexte, un culte a été voué à l’héroïsme patriotique. « Chacun doit donner sa vie pour sa patrie » (p 53). Les religions ont participé à cette idéologie mortifère. Michel Serres nous rappelle les analyses de René Girard. La violence se manifeste jusque dans le sacrifice animal.

L’auteur nous amène également à entrevoir les rapports entre économie et violence. Et il nous invite à réfléchir au phénomène de la dette. « Avoir et Dû : voilà le titre de deux colonnes dans un bilan comptable. « Je dois » signifie à la fois une obligation morale et une dette à restituer » (p 64). Si la dette asservit les gens et les peuples, elle s’exprime aussi en termes religieux. C’est ici que Michel Serres met l’accent sur le pouvoir libérateur de la Passion du Christ. « A partir du Vendredi saint, nous n’aurons plus jamais de vains devoirs, ni de dettes… Ces péchés nous sont remis… » (p 67). Et plus encore, « le caractère intégral de la remise de nos dettes s’efface devant l’annonce triomphale que cesse le règne même de la dette, c’est à dire de la mort… De même que la Résurrection du Christ ne marque pas une vengeance sur ceux qui l’ont tué, mais positivement une victoire sur la mort elle-même » (p 67) ». Il y a là un tournant. Mais, dans un monde dominé par la violence et par la mort, le potentiel de la libération se fraye difficilement un chemin.

Et, de même, dans son inventaire des raisons d’espérer, l’auteur se refuse à croire à une méchanceté irrémédiable de l’homme. Les recherches (2) vont à l’encontre des théories et concepts abstraits prétendant l’homme en général mauvais, en général égoïste et violent, incapable d’empathie… En la plupart d’entre nous, une manière d’amour l’emporte sur la haine… l’humain est humain » (p 87).

Pendant des millénaires, la « thanatocratie » a prévalu. « Déclinée trois fois dans la religion, longtemps sacrificielle, les armes, létales toujours, et l’économie, exploitant les faibles et blessant le monde, la mort me paraît le moteur de l’histoire » (p 72). Il a fallu la menace d’anéantissement collectif éveillée par l’usage de la bombe atomique en 1945 à Hiroshima et Nagasaki pour qu’une prise de conscience s’effectue. Mais dans la période sombre qui a précédé, on peut entrevoir un mouvement de libération qui s’est frayé un chemin. Ce mouvement débouche aujourd’hui. Dans cette histoire, Michel Serres, évoque la part du christianisme : « Sa leçon majeure n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégorie vive de la Naissance, enfin la Résurrection, soit une victoire non pas contre nos ennemis, comme pendant le règne de la Mort, mais contre la Mort elle-même ? Par ce rééquilibrage, un tout autre monde semble annoncé, promis, espéré… » (p 77).

 

Un âge doux

Nous voici aujourd’hui au début d’un nouvel âge : un âge doux. Michel Serres y voit la mise en œuvre de la néguentropie, selon Wikipedia : « Une entropie négative, un facteur d’organisation des systèmes physiques et, éventuellement sociaux et humains, qui s’oppose à la tendance naturelle à la désorganisation ». « Comme la vie produit des individus nouveaux, l’esprit inventif et novateur, effet de la néguentropie, devient source de nouveautés, produit à nouveau de la néguentropie. Puisque celle-là se trouve déjà là ensemencée dans l’Univers et au sein du réseau évolutif, l’âge de l’Esprit, doux par rapport aux hautes énergies, dites entropiques, perdure donc  en tous temps, travaillant à se libérer d’un étranglement mortel » (p 92). « L’âge doux, celui des esprits, advient dès que ceux-ci se mettent à lutter contre la mort de manière efficace. Nous y sommes. De même qu’il y eut trois manières de s’entre égorger durement, armée, religieuse, économique, de même l’âge que j’appelle doux se décline de trois manières, portant sur la vie et l’esprit : médicale, pacifique et numérique » (p 93).

Un  premier fait est le développement de la médecine et son efficacité accrue. C’est un état d’esprit. « En refusant les lois de la jungle, nos pratiques combattent l’évolution, la sélection naturelle » (p 103). « Il y a deux âges : assassin-victime ; malade-médecin » (p 104). Par sa faiblesse et le fait qu’il détienne, miraculeusement, parmi la violence usuelle, d’être pansé par et parmi les siens, le malade est un personnage emblématique décisif, rare, faible, mourant même, mais producteur d’humanité » (p 103).

Dans cette perspective, la parabole du Samaritain résonne avec une force particulière, comme une injonction révolutionnaire à l’encontre d’un univers de violence. L’émotion nous gagne lorsque nous entendons ces paroles. Michel Serres célèbre la figure du médecin : « Celle qui se penche sur les blessés ; celui qui écoute les plaintes de l’agonie ; celle qui s’incline ; l’attentive qui cherche à comprendre et peut-être guérira… Non, il ou elle, n’est pas seulement le héros de ce temps, mais sans doute, celle et celui de toute l’histoire » (p 107).

Très concrètement, l’auteur met l’accent sur l’espace de paix qui s’est créé en Europe occidentale après 1945 au sortir d’une guerre dévastatrice. « De 1945 à 2015, comptons soixante-dix ans de paix, laps de temps exceptionnel, inconnu en Europe depuis au moins la guerre de Troie ». Bien sûr, il y a un abcès au Moyen-Orient, mais au total dans le monde, homicides et violences ne cessent de reculer. L’industrie du tabac est bien  plus meurtrière que le terrorisme (p 122). On assiste à des changements profonds comme le recul de la peine de mort. « Sortant à peine de l’enfer, nous avons construit une sorte d’utopie dont nous ne pouvons connaître la nouveauté que par comparaison avec ce qui se passe alentour qui ressemble trait pour trait à ce qui se passait chez nous avant cette ère nouvelle ».

Cependant la paix est constamment à maintenir et à construire. L’auteur évoque une figure exemplaire, celle de François de Callières (1645-1717) qui publia un livre décisif : « De la manière de négocier avec les souverains ». Conseiller de Louis XIV, un roi qui ne cessa de faire la guerre – plus de trois cent mille morts- , François de Callières sait de quoi il parle. Il définit le rôle du négociateur : éviter au maximum les conflits. « Tout prince chrétien doit avoir pour maxime principale de n’employer la voie des armes pour soutenir et faire valoir ses droits qu’après avoir tenté et épuisé celle de la raison et de la persuasion (p 126). Promouvoir la paix, c’est aussi construire un vivre ensemble. Michel Serres évoque les réalisations coopératives du « socialisme utopique » qui ont porté du fruit alors que les théories prétendument « scientifiques » du socialisme ont durement échoué. « Pas un seul mort de leur fait, du concret, de la continuité » (p 134). Et aujourd’hui, on peut se réjouir de toutes les réalisations du mouvement associatif. L’auteur nous appelle à prendre en compte, à prendre en charge « le personnage commun, banal, minuscule, individuel, faible, malade, infirme, virtuel, oui, miraculeux, si délaissé dans son fossé, si oublié dans sa bonté, si concret dans son humilité qu’il passe pour inexistant… » (p 135).

Ainsi, trois sens au terme « doux » : la vie prolongée par le biologiste et le médecin ; la paix nouvelle, mais qui dure, les basses énergies. Voici les trois composantes de l’âge doux » (p 138). Les nouvelles technologies qui ouvrent l’ère du virtuel s’inscrivent dans cet univers de basses énergies. Face aux puissants qui prédominent, face au déploiement de la violence, un texte biblique « prophétise exactement le troisième âge, celui là même que nous vivons aujourd’hui et qui, à l’écart du feu et des hautes énergies, destructrices, cultive les basses, l’information, les signaux, les signes, les paroles… que le tonnerre rend inaudible » : « Il y eut un grand ouragan, si fort qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, en avant de Yahvé, mais Yahvé n’était pas dans l’ouragan…Après le feu, le bruit d’une brise légère. Dès qu’Elie l’entendit, il se voilà le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la grotte. Alors une voix lui parvint qui dit… » (I Rois 19, 11-13) (p 139).

En se rappelant les effets démocratiques de l’imprimerie, l’émergence d’internet peut nous émerveiller. C’est là que Michel Serres évoque Petite Poucette, cette jeune fille emblématique des usages révolutionnaires d’internet qu’il a brillamment évoquée dans un précédent livre (3). « Face à l’aristocratie des puissants, des riches, des représentants, le portable dans la paume, Petite Poucette annonce : « Maintenant, tenant en main le monde… ». Elle a accès à tout. Tout lui appartient. « Troisième héroïne de l’âge doux, Petite Poucette monte ainsi sur la plus haute marche du podium, entre le médecin et le négociateur. Elle incarne une nouvelle démocratie du savoir  dont l’utopie fait peur aux anciens… » (p 142).

Le paysage de la communication change. Tout se lie, tout se relie. « Il me paraît prévisible que la main du marché devra un jour adapter sa puissance relationnelle à celle, concrète, du monde et, sans doute, s’adapter, voire obéir à sa loi. Nous entrons dans un temps où se joue un « mano a mano » décisif pour notre survie entre l’homme individuel ou global et la planète entière » (p 147).

 

Quel avenir ?

Nous voyons bien aujourd’hui des menaces s’élever à l’encontre de la civilisation nouvelle en train de grandir (4). Michel Serres est bien conscient de ce danger. « Je ne suis ni sourd, ni aveugle aux forces atroces qui pendant cet âge si court s’opposent à la prégnance neuve de la paix ». Pour faire face aux attitudes passées qui remontent parfois, « nous devons trouver des stratégies propres à notre temps et délaisser celles que nous venons de quitter. Secourir, soigner, partager, négocier, dialoguer, suivre les trois modèles qui nous guident pour vivre dans notre âge… » (p 118).

Cependant, lorsqu’on voit la violence se propager jusque sur internet, on peut s’inquiéter. L’auteur est attentif à ce danger. « Libérer le nombre impose des risques… Combien de temps faut-il pour qu’une multiplicité désordonnée s’organise et forme une communauté d’autant plus nouvelle que ce type de libération, inattendu, n’a aucun équivalent dans le passé ? Peut-on éviter une violence interminable avant de parvenir à une cohésion ? Confirmé par l’advenue du troisième âge où le multiple se libère vraiment, mon utopie espère échapper à cet étau (p 145).

Ce livre ouvre pour nous une compréhension originale de l’histoire humaine. Il met en évidence une dynamique qui suscite l’espérance. Ainsi, Michel Serres nous y parle de survie dans un triple sens :

« Survivre : laisser survivre ou conserver

Survivre : mettre l’accent sur une nouvelle histoire, un nouveau sens de l’histoire

Survivre : vivre mieux que la vie, accéder avec joie à l’esprit.

Créer ces trois survies en compagnie du plus grand nombre possible, voilà le projet aussi réaliste, dangereux, difficile qu’utopique, possible et enthousiasmant » (p 161).

 

Une vision prophétique

Ces dernières années, le ciel s’est assombri. Des orages éclatent. Mais, comme en toute navigation, il importe de garder le cap. Dans ce temps de crise, on a besoin de ne pas perdre confiance, mais de discerner les courants porteurs, parfois peu visibles et souterrains. « Sans vision, le peuple meurt », nous dit un verset de la Bible  (Proverbes 29.18). Le livre de Michel Serres nous communique une telle vision. C’est l’émergence d’un âge doux où la paix l’emporte sur la guerre et la vie sur la mort. Et, si on perçoit bien les menaces envers cette nouvelle manière de vivre, Michel Serres met en valeur la dynamique du processus.

Il se trouve que d’autres chercheurs mettent également en évidence un changement positif intervenu au cours de ces dernières décennies. Ainsi, d’une certaine façon, le livre de Jérémie Rifkin : « Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie » (5) converge avec le texte de Michel Serres. En effet, à partir d’une rétrospective historique approfondie, Jérémie Rifkin perçoit, dans ces dernières décennies, « la plus grande poussée empathique de l’histoire de l’humanité ». Et d’après la recherche de Ronald Inglehart sur les valeurs dans le monde (World values survey) (6), on enregistre depuis 1981, une évolution, certes diversifiée, mais rapide vers une valorisation de l’expression personnelle et la recherche d’une qualité de vie. Une autre recherche a montré l’expansion du courant des « culturels créatifs » (6) qui valorise ce qu’on pourrait appeler une sobriété heureuse et conviviale.

Jérémie Rifkin nous montre une évolution vers une pacification des esprits. Ainsi rejoint-il Michel Serres sans encourir le reproche qu’on peut parfois faire à celui-ci de présenter une catégorisation trop tranchée entre « âge dur » et « âge doux ». Il est également très attentif au potentiel de changement à travers et dans l’économie.

Dans son analyse, à plusieurs reprises, Michel Serres met en lumière l’incidence du récit évangélique et de la foi qui s’en inspire sur l’évolution des esprits Ces passages nous paraissent particulièrement importants. Au cœur de l’histoire, nous percevons la singularité, l’originalité, le potentiel de vie et d’espérance de cette inspiration. Si, pendant les siècles de l’âge dur, les institutions religieuses ont souvent pactisé avec l’idéologie ambiante, on voit bien ici combien les textes évangéliques ont joué le rôle de ferment. Et, aujourd’hui dans ce livre, ils contribuent à interpréter l’histoire.

Rappelons cette citation : « La leçon majeure du christianisme n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégresse vive de la naissance, enfin la Résurrection, soit une victoire non plus contre les ennemis comme pendant le règne de la Mort, mais contre la Mort elle-même » (p 77).

Ici, Michel Serres est en phase avec rgen Moltmann, le théologien de l’espérance. Leurs pensées se rejoignent à plusieurs égards

Engagé très tôt dans une théologie écologique (7), Moltmann inscrit l’histoire de l’humanité dans celle de la nature.

« La nouvelle vision du monde écologique part de l’idée que la terre est notre maison. L’humanité fait partie d’un grand univers en évolution. La terre, notre maison, est vivante avec une communauté de vie singulière… La protection de la vitalité, de la diversité et de la beauté de la terre est une responsabilité sacrée… Cela rejoint la richesse des traditions bibliques concernant la terre » (8).

Cependant, c’est aussi sur la question de l’attitude vis-à-vis de la mort que la pensée théologique de Moltmann appuie la recherche de Michel Serres. En effet, dans une civilisation dominée par la guerre et par la mort, cet « âge dur » qui nous a été décrit, la religion a pu se résigner dans une acceptation de la mort comme une fatalité, détournée vers une émigration de l’âme vers l’au delà. Au contraire, avec force, Moltmann proclame la lutte contre la mort. « La résurrection du Christ porte le « oui » de Dieu à la vie et son « non » à la mort et suscite nos énergies vitales. Les chrétiens sont des gens qui refusent la mort (« Protest people against death »)… L’origine de la foi chrétienne est, une fois pour toutes, la victoire de la vie divine sur la mort. « La mort a été engloutie dans la victoire » (1 Corinthiens 15.54). C’est le cœur de l’Evangile. C’est l’Evangile de la vie ».

Et Jürgen Moltmann poursuit : « Cette théologie de la vie doit être le cœur du message chrétien en ce XXIè siècle. Jésus n’a pas fondé une nouvelle religion. Il a apporté une vie nouvelle dans le monde, aussi dans le monde moderne. Ce dont nous avons besoin, c’est une lutte partagée pour la vie, la vie aimée et aimante qui se communique et est partagée, en bref la vie qui vaut d’être vécue dans cet espace vivant et fécond de la terre » (9).

Comme Michel Serres, Jürgen Moltmann  porte également attention aux émergences : « L’histoire présente des situations qui contredisent le Royaume de Dieu et sa justice. Nous devons nous y opposer. Mais il existe également des situations qui correspondent au Royaume de Dieu et à sa justice. Nous devons les soutenir et les créer lorsque c’est possible. Il existe ensuite dans le temps présent des paraboles du Royaume futur et nous y voyons ce qui arrivera au jour de Dieu. Nous entrevoyons déjà maintenant quelque chose de la guérison et de la nouvelle création de toutes chose que nous attendons. Nous le traduisons par une attente créatrice… » (10).

Si la vision de Michel Serres est particulièrement originale, elle est aussi en convergences avec la pensée de quelques autres penseurs contemporains. Son livre nous appelle à un regard nouveau. La pensée de Michel Serres nous ouvre à la reconnaissance d’une civilisation nouvelle en train d’apparaître et de s’étendre, cet « âge doux » déjà suffisamment avancé pour que Michel Serres puisse le décrire et le caractériser. Il y a dans ce discernement un aspect prophétique. Michel Serres nous invite à entrer dans une nouvelle manière de vivre.

J H

  1. Serres (Michel). darwin, bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire. Le Pommier, 2016Une conversation particulièrement éclairante avec Michel Serres sur cet ouvrage au Monde Festival en vidéo : http://www.lemonde.fr/festival/video/2016/09/20/le-monde-festival-en-video-conversation-avec-michel-serres_5000685_4415198.html
  2. Lecomte (Jacques). La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012. Mise en perspective sur ce blog : http://www.vivreetesperer.com/?p=674
  3. Serres (Michel). Petite Poucette. Le Pommier, 2012. Mise en perspective sur ce blog : http://www.vivreetesperer.com/?p=820
  4. Menaces multiples et même, menaces de guerres, comme en traite Pierre Servent dans son livre : « Extension du domaine de la guerre » (Robert Laffont, 2016)
  5. Rifkin (Jérémie). Une nouvelle conscience pour le monde. Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libèrent, 2010. Mise en perspective sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/
  6. « Emergence d’une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse », sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/emergence-dune-nouvelle-sensibilite-spirituelle-et-religieuse-en-regard-du-livre-de-frederic-lenoir-l-la-guerison-du-monde-r/
  7. « Montée de la conscience écologique » : http://www.temoins.com/la-montee-de-la-conscience-ecologique/
  8. « In the fellowship of the earth », p 80-85, in : Jürgen Moltmann. The Living God and the fullness of life. World Council of Churches, 2016.   Présentation du livre : http://www.vivreetesperer.com/?p=2413
  9. Sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : « la vie contre la mort » (Voir : Moltmann (Jürgen). Sun of rigtneousmess, arise. Fortress Press, 2010 (p 75-77) : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=841
  10. Moltmann (Jürgen). De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte temps présent, 2012 (p 115). Présentation sur ce site : http://www.temoins.com/vivre-dans-lespoir-de-commencements-en-recommencements/

Évangéliser. Approches œcuméniques et européennes

Evangéliser-Recherches et innovations« Evangéliser. Approches œcuméniques et européennes » (1), c’est le titre d’un livre issu d’une journée d’étude à la Faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg, un ensemble de contributions publié sous la direction de Jérôme Cottin et Elisabeth Parmentier, professeurs de théologie pratique dans cette faculté.

Si le terme : évangélisation a pu, un moment, être contesté en réaction contre une image de pression culpabilisante et une attitude conquérante, l’annonce de l’Evangile, en terme de partage, apparaît comme une expression de la vie chrétienne. Mais comment pouvons-nous nous représenter aujourd’hui cette évangélisation ? Elisabeth Parmentier, consciente des risques d’instrumentalisation institutionnelle, nous paraît aller à l’essentiel : « Pour les chrétiens, s’il faut évangéliser, ce n’est pas d’abord dans le but de faire venir les contemporains dans les églises, même si ce sont là des espoirs omniprésents. Bien plutôt, l’évangélisation découle du besoin de témoigner d’un heureux évènement qui presse les croyants, non par devoir, mais par débordement : la plénitude du don qu’est l’Evangile est de nature à « déborder » les récipiendaires limités que sont les fidèles institués, et qui touche les espaces non conventionnés… Le cœur de la foi est de reconnaître qu’il n’y a pas quelque chose à « faire », mais un don divin à reconnaître, à accepter, à redonner : une bénédiction qui ne fructifie au mieux que donnée largement » (p 183).

Une ressource nouvelle et originale

Ce livre se réfère d’abord aux sources bibliques.

Il présente ensuite des tendances et des perspectives innovantes dans la pratique d’une « Eglise plurielle et universelle » :

° « La « nouvelle évangélisation » dans l’Eglise catholique » (Enzo Biemmi)

° « L’Eglise émergente en contexte anglophone » (Andy Buckler)

° « Le développement de l’Eglise en contexte germanique. Eléments de réflexion pour de nouvelles actions (Jérôme Cottin)

° « Une Eglise « missionnelle » plutôt que missionnaire » (Gabriel Monet).

Il appelle à une ouverture d’esprit : se décentrer, apprendre de l’autre :

° « Les Eglises issues de l’immigration : une évangélisation du protestantisme français ? » (Elisabeth Parmentier)

° « La Bonne Nouvelle se reçoit de ceux qui ne comptent pas » (Etienne Grieu).

Il s’y ajoute également des ressources : « Un état de la question » par Jérôme Cottin et une bibliographie.

Pour ce que nous pouvons supposer du degré d’information sur ces questions dans les milieux ecclésiaux, ce livre nous paraît proposer un apport original, car il nous introduit dans un mouvement innovant en cours de développement durant ces dernières années.

Des horizons nouveaux

Mais nous y percevons également un esprit d’ouverture dans lequel peuvent se reconnaître les chrétiens qui se veulent à l’écoute des réalités de notre temps et de l’œuvre de l’Esprit dans ces réalités.

C’est d’abord le choix d’une approche prenant en compte une double réalité, européenne et œcuménique. « Ces deux réalités sont incontournables en Europe occidentale où se multiplient les échanges, les mixités, les déplacements (au sens propre comme au sens figuré) à l’intérieur des confessions et entre les confessions chrétiennes. » (p 13).

C’est aussi une ouverture théologique comme l’expose Jérôme Cottin lorsqu’il mentionne : « de nombreuses initiatives non ordinaires, des réseaux, des expériences nouvelles, qui partent parfois d’initiatives très personnelles et qui font Eglise, et peut-être aussi sont l’Eglise. A la définition dogmatique de l’Eglise comme lieu où la parole est annoncée et les sacrements partagés, il faut ajouter celle, tout aussi biblique, où deux ou trois sont ensemble en mon nom » (p 12). « L’évangélisation est la transmission d’un don reçu, qui, par essence, transcende les enfermements dans les seules catégories identitaires ou doctrinales », ajoute Elisabeth Parmentier (p 183).

Enfin, ce livre met en évidence des courants innovants qui, pendant longtemps, étaient méconnus dans l’espace francophone en dehors de milieux ouverts à l’international comme Témoins.

Andy Buckler nous décrit ici un contexte britannique particulièrement innovant. Et la thèse de Gabriel Monet sur l’Eglise émergente (2) est reconnue comme une ressource majeure pour la réflexion des années à venir. La contribution de Jérôme Cottin sur le développement de l’Eglise en contexte germanique est bienvenue, car peu d’informations passaient jusqu’ici en français sur ce sujet.

On appréciera également le chapitre d’Enzo Biemmi sur « La « nouvelle évangélisation » dans l’Eglise catholique » qui vient éclairer un champ où des tendances opposées se sont affrontées au cours des dernières décennies. Nous rejoignons l’auteur dans une inspiration issue du Concile Vatican II qui retrouve aujourd’hui une écoute dans la parole du Pape François : « On comprend pourquoi François utilise si peu l’expression « nouvelle évangélisation ». Pour lui, l’évangélisation n’est pas avant tout un secteur de l’action de l’Eglise, mais le message transmis par la forme même de l’Eglise appelée à devenir transparence d’Evangile dans toutes ses dimensions. L’évangélisation explicite deviendra alors la modalité pour donner des mots à ce que chacun peut voir et expérimenter dans la vie des croyants et dans le style évangélique de l’institution ecclésiale » (p 72). Face à des approches que nous percevons comme la projection d’une polarité doctrinaire, qui existent par ailleurs aussi dans d’autres églises, Enzo Biemmi esquisse une annonce de l’Evangile qui prend en compte le mouvement de l’Esprit et le respect des consciences : Que l’Eglise « écoute la révélation de Dieu en cours, l’histoire du salut que l’Esprit Saint continue à écrire dans le cœur des hommes et des femmes d’aujourd’hui. En effet, le don de Dieu est en même temps derrière nous, parmi nous et devant nous, dans sa dimension pneumatologique et eschatologique. Cette attitude d’écoute du « cinquième évangile » que l’Esprit Saint ne cesse d’écrire dans le cœur des personnes, surtout celles qui sont blessées par la vie, aidera l’Eglise catholique à sortir d’une conception unidirectionnelle de l’évangélisation et l’aidera à entrer dans un mouvement d’évangélisation réciproque » (p 79).

Nous rapprochons cette perspective de celle qui prévaut dans la conception d’une Eglise missionnelle telle qu’elle nous est décrite par Gabriel Monet : « D’une Eglise solide à une Eglise liquide ; d’une Eglise centrée sur le salut individuel à une Eglise centrée sur la bénédiction de tous ; d’une Eglise dualiste à une Eglise messianique ; d’une Eglise uniforme à une Eglise plurielle… ». « L’Eglise missionnelle cherche à mettre au centre cette vision que  Dieu peut être «  à l’œuvre partout dans le monde sans distinction de lieux et de personnes… » (p 134). Gabriel Monet cite un théologien de l’Eglise émergente : Ray Anderson. « Anderson va tout à fait dans le sens d’associer à l’Eglise missionnelle cette invitation à imiter, voir à continuer l’œuvre du Christ. Il évoque la dynamique messianique de l’Eglise missionnelle et il s’appuie notamment sur la pensée de Jürgen Moltmann pour ce faire… L’Eglise participe à la mission du Christ et devient « l’Eglise messianique du Royaume qui vient » (p 135).

Des pistes d’approfondissement

En introduction, Jérôme Cottin s’interroge sur les contenus de ce livre : « Comment aborder un thème aussi vaste, sur lequel la réflexion universitaire francophone ne s’est pas encore vraiment penchée ?… » (p 13). Et il en exprime les limites : « Il est fini le temps où l’on pensait la théologie pratique de manière uniquement théorique. Elle reposait plus sur l’idée que l’on se faisait de la pratique, que sur la pratique elle-même (qui, on s’en doute, est multiple, variée et en constante évolution)… On laissera également pour une réflexion ultérieure la question de savoir s’il se dessine une évangélisation spécifique en contexte francophone… Pour aborder ce volet, il faudrait pouvoir disposer de témoignages et récits d’expériences, d’enquêtes (plus qualitatives que quantitatives) à propos de nouvelles formes de communautés et d’églises dans, à la périphérie et à côté des modèles traditionnels. Une réflexion allant dans ce sens est toutefois inaugurée dans l’article de Elisabeth Parmentier, sur les nouvelles communautés « issues de l’immigration » en France » (p 14).

Comme acteur dans la vie et la recherche de Témoins, nous partageons la même orientation. Et, de fait, nous avons travaillé et milité en ce sens pendant des années, depuis le début des années 1990. Nous avons collecté des compte-rendus d’expériences, des témoignages, mis en évidence les données issues d’enquêtes effectuées notamment en Grande-Bretagne. A partir d’un contexte chrétien interconfessionnel, nous avons pu entrer en dialogue avec des chrétiens porteurs de représentations et de pratiques très diverses. Nous rejoignons donc Jérôme Cottin dans la perception des limites de ce premier livre francophone portant sur l’évangélisation. En effet, cet ouvrage est loin de rendre compte de tout le vécu dont nous avons eu écho. Et plus généralement, nous souhaitons la réalisation d’enquêtes qualitatives en ce domaine.

Face au déficit actuel de la recherche en ce domaine, on peut avoir d’heureuses surprises, par exemple lorsque Jérôme Cottin, passant en revue la littérature allemande y constate l’absence de recherche sur les mentalités et cite en regard les travaux d’André Fossion sur les fausses représentations : « Comment se débarrasser d’images périmées, inadaptées, voire nocives de l’Eglise qui « bloquent » tout apprentissage possible d’images plus modernes, plus justes et plus fidèles à l’idéal évangélique » (p 119). Effectivement, la mise en évidence des représentations est essentielle. Comme l’écrit Philip Clayton dans son livre : « Transforming christian theology » (3), « Chaque personne a une vision du monde et de la vie (« world and life view »). Et si l’on admet que « la théologie, au sens large, exprime simplement ce que vous croyez au sujet de Dieu », alors « la forme que prend votre vision du monde et de la vie lorsque vous croyez en Dieu, c’est de la théologie » (p 19-22). Pour Philip Clayton, c’est à partir de là qu’une réflexion théologique peut s’approfondir. Cette approche s’inscrit dans une théologie de l’expérience (4).

Au cours de son histoire, Témoins a participé à l’annonce de l’Evangile à travers un témoignage en forme de partage d’une expérience et d’une conviction dans le dialogue et le respect. Ainsi ce livre nous concerne à la fois dans une réflexion sur notre vécu et dans la recherche plus large que nous avons menée au fil des années. Aujourd’hui, cet ouvrage nous apparaît comme un jalon important. Nous en percevons toute l’importance dans le contexte francophone. Cette étude construite et solidement fondée, fait le point et dresse un bilan. Mais, davantage encore, elle trace des pistes d’avenir et ouvre de nouveaux horizons.

Jean Hassenforder

(1) Cottin (Jérôme), Parmentier (Elisabeth) éd. Evangéliser. Approches œcuméniques et européennes. LIT Verlag, 201

(2) Monet (Gabriel). L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en post-chrétienté. LIT Verlag, 2014

(3) Clayton (Philip). Transforming christian theology for church and society. Fortress Press, 2010 Mise en perspective sur ce site : « En chaque chrétien, un théologien » :  http://www.temoins.com/en-chaque-chretien-un-theologien/

Une théologie de l’expérience : Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie, Cerf, 1999

Après une relation malheureuse avec la religion traditionnelle, trois femmes en quête spirituelle

Rubrique Rechecher et innovation avril 2017Telles qu’elles nous sont rapportées (1), ces trois histoires de vie nous paraissent très proches. Elles sont marquées par la souffrance d’une imposition religieuse et elles sont à la recherche de voies nouvelles.

Colette, Bernadette, Véronique : c’est une génération née entre 1966 et 1971 et qui a donc grandi dans une période post 1968. Et pourtant, dans un milieu catholique traditionnel provincial, elles ont toutes été plus ou moins confrontées à des pressions et des impositions conservatrices qui ont engendré de grandes difficultés dans leur vie.

Aujourd’hui, entre 45 et 50 ans, elles sont mères, et, désormais en rupture avec un héritage religieux traditionnel, elles recherchent une forme de spiritualité.

Les difficultés, auxquelles elles ont été confrontées, se situent au moment de leur passage dans la vie adulte et elles sont en rapport avec une relation conflictuelle entre leurs parents et la manière dont elles sont entrées dans une vie de couple.

Véronique s’est vue dans l’obligation d’un mariage prématuré. Bernadette s’est vue interdire un mariage de son choix et est tombée ensuite dans une relation piègeante. Colette a pu choisir son conjoint, mais elle a subi ensuite des pressions religieuses. Dans les trois cas, les interférences parentales relevaient à la fois d’une autorité abusive et d’impératifs religieux traditionnels.

A partir de là, ces trois femmes ont cherché à vivre ou à survivre. Sur le plan spirituel, elles ont suivi des chemins nouveaux en dehors de l’Eglise d’origine.

Cependant, à un moment, l’une d’elle, Colette, a fréquenté un groupe caractérisé par la présence d’un prêtre ouvert. Son déplacement dans une autre région a marqué la fin de cette expérience. Par ailleurs, Véronique a pu s’insérer dans un mouvement inspiré par un catholicisme ouvert : Fondacio. Il n’empêche que les allergies passées, à certains moments, viennent frapper à la porte.

Bernadette, dans une situation difficile, s’est trouvée en relation avec un mouvement caritatif évangélique, le SEL, où elle a trouvé un milieu d’accueil et de soutien, créant une opportunité de contact avec des membres de l’Eglise Protestante Unie. Colette a trouvé dans le reiki, une spiritualité concernant à la fois le corps et le mental qui a répondu à un besoin d’équilibre et de pacification. Elle continue à cheminer dans une activité relationnelle et une entraide solidaire.
Ainsi, ayant quitté des formes religieuses traditionnelles, ces trois femmes poursuivent une quête spirituelle à travers de nouveaux relais et de nouveaux recours.
J H

(1) Ces histoires de vie ont été établies par une personne connaissant bien les intéressées et ayant pu ainsi les interviewer. Nous remercions Ide pour cette collecte qui nous permet de percevoir l’évolution d’un milieu et des itinéraires où on peut discerner une quête spirituelle.

Colette

Colette (née en 1966) la fille aînée de 9 enfants, famille catholique traditionnelle, plutôt intégriste. Elevée en pension catholique (les soeurs de St François de Sales) jusqu’à la terminale.
Mère très engagée ! Militante FLN au moment de l’Algérie française ! Puis sur l’avortement, etc.
Père peu croyant, avant d’épouser sa femme ! Et encore plus “rigide”
Elle a fait ses études dans la ville où habitaient ses parents, donc elle vivait chez eux.
Elle a pris le large dès qu’elle a commencé à travailler et qu’elle a obtenu son premier poste sur Paris.
Elle a rencontré son mari, chez des cousins de son côté à elle. Il n’était pas spécialement pratiquant ni très engagé dans l’église catholique, mais pour faire plaisir à ses futurs beaux parents il a accepté le mariage à l’église.
Après, tout le processus… il y a eu forcément baptême pour les quatre enfants… mais pas vraiment mordus pour aller à la messe tous les dimanches. Sauf que Colette travaillait dans un lycée catholique, et que certaines collègues étaient plus engagées… et l’ont invitée à s’engager un peu plus dans son village.

Ils sont allés à plusieurs rencontres ; le prêtre était super… écoutant, aidant, stimulant… pendant 5 ans, ils ont cheminé avec lui et l’équipe des quatre autres couples… Puis, il a été muté dans une autre région et le remplaçant ne leur a pas du tout plu ! Et aller à la messe par devoir ! NON et pour y entendre des sornettes et pas du concret, du vécu, du réel ! NON
Quelqu’un en difficulté, on l’aide ! On ne lui dit pas simplement, je vais prier pour vous et c’est tout ! Alors qu’ils pouvaient faire plus !

Ils se sont donc éloignés de plus en plus de l’église catholique !
Après, ils ont de gros pépins de santé tous les deux. Aucun des chrétiens de l’église n’est venu les dépanner, les encourager, les écouter, les soulager ! Alors, ils ont cherché ailleurs !

Colette a découvert le Reiki ! Ils ont suivi tous les deux un stage d’un week-end. Ils ont beaucoup apprécié et cela les a beaucoup soulagés et les a rendus plus sereins, plus confiants. Colette a suivi la formation ! Elle en est au niveau III. Il lui reste le dernier niveau à poursuivre, mais il faut un laps de temps entre les deux niveaux.

Elle a donc acquis un certain calme, une certaine sérénité… Elle ne conçoit pas de retourner à l’église catholique où cela manque de concret, d’efficacité, de solidarité, de soutien ! Elle reste tolérante et accueillante aux autres, mais le Reiki lui suffit pour vivre au mieux sa vie sociale et familiale. Elle reste très attentive très à l’écoute et au soutien des uns et des autres, elle accueille sans juger, elle se veut être “bienveillante” et ouverte à tout et à tous ! Mais, elle n’a pas besoin de ce Dieu que l’on propose dans l’église catholique ! Où ce sont de belles paroles, du blablabla, mais peu dans l’action et le concret.
Ses deux filles sont engagées ! L’une avec les réfugiés politiques et les émigrés, l’autre avec les prostituées ! Elles font un travail surprenant de dévouement, de soutien, d’écoute… Elles donnent plus que leur temps ! Mais, elles ne le font pas sous l’étiquette “chrétienne”. Il ne faut surtout pas leur en parler !!

Elles aiment bien leurs grands parents, les parents de Colette, mais dès qu’ils abordent le thème religieux, elles s’enfuient !
Colette a découvert, de par ses différents stages et formation, qu’en habitant son intériorité, en laissant descendre au fond de ses entrailles, la pensée qu’elle avait, elle savait choisir ce qu’elle avait à faire ou ne pas faire ! Aussi, elle n’a pas besoin de l’église catholique !
Par contre, elle voudrait pouvoir aider, soutenir des familles de réfugiés… par l’intermédiaire de la banque alimentaire, ou autre organisme….

Bernadette

Bernadette (née en 1969) 3è de 8 enfants, issue d’une famille catholique traditionnelle. Père issue d’une famille d’industriels très connue sur la ville, d’où réputation très importante ! Père très rigide, a été en pension chez les Jésuites. La mère plus cool, catholique pratiquante, mais plus ouverte.
Elevée comme tous les autres, dans une école catholique jusqu’à la seconde. Puis, lycée mixte d’état pour les trois dernières années.
Les parents, au début de leur mariage, faisaient partie des équipes Notre Dame : ils se sont faits très vite beaucoup d’amis sur la région ! Sauf que le père n’appréciait pas cette règle du “droit de s’asseoir” pour parler avec son conjoint ! Du coup, ils sont assez vite sortis des équipes !

Bernadette est partie faire ses études sur Paris ! Elle est d’abord partie dans un foyer du Chemin Neuf, pendant deux ans. Puis, elle a habité avec son frère aîné et sa soeur ainée dans le même appartement pendant deux ans.
Ses études terminées, elle est revenue sur sa région, pour retrouver son copain qui avait fait ses études de droit sur Reims. Elle le fréquentait depuis cinq ans passés et ils espéraient se marier, mais le père a refusé catégoriquement ! Elle n’a pas osé s’y opposer ! Mais, elle est partie travailler sur Reims, là où il exerçait ! Mais, ils sont juste restés amis ! Il était très engagé dans le Chemin neuf et elle l’accompagnait au groupe de prières.

Peu après, elle a rencontré le papa de son fils ! C’était un bel homme et il lui a promis de l’épouser dès que le divorce serait prononcé ! Or, il n’était pas en “instance de divorce” mais il trompait sa femme depuis longtemps déjà et il avait déjà une petite fille hors mariage ! Que Bernadette a découvert longtemps après ! Par hasard !

Elle a donc attendu le bébé seule et s’est repliée sur elle-même et sur son fils, quand il est né. Heureusement, ses parents ne les ont pas rejetés, et elle a pu avoir leur soutien “discret” pour que le gamin ait une image masculine ! Mais, très vite, ils ont mis la pression sur Bernadette pour qu’elle le fasse baptiser. Elle a cédé.

Puis, elle a fait un burn-out ! Son travail d’infirmière sur toute la région de Reims était très fatiguant ! Elle a donc tout arrêté et s’est retrouvé pratiquement sans le sou ! à part l’allocation de mère isolée. Elle a alors pris contact avec le S.E.L. et là, elle a découvert une solidarité, une simplicité, et beaucoup de gentillesse… Elle a bien sûr sympathisé avec certaines en particulier et elle fonctionne très bien – économe et écologique ! Parmi ces contacts, deux ou trois dames qu’elle voit plus régulièrement ! En particulier, une dame protestante (église réformée) qui lui a proposé de venir assister à un culte ! Ce qu’elle a fait par curiosité ! Elle était venue au culte avec moi, sur Abbeville ! Elle avait bien aimé.
Elle est en interrogation … mais reste très méfiante…. elle ne veut pas être récupérée ! Je sais qu’elle prie régulièrement ! Comme elle parlait des protestants, je lui ai donné la revue : « Sa Parole pour aujourd’hui » ! J’ai toujours une revue en plus, pour donner si cela est nécessaire. Voilà ! Elle est donc partie avec !

Mais, là encore, elle ne veut pas être récupérée, ni enfermée dans une appartenance ! Elle veut pouvoir aller et venir sans qu’on lui mette la pression. Et elle ne veut absolument pas qu’on lui fasse raconter son histoire passée ! Au culte, elle a été touchée par une parole, et un frère s’est approché d’elle et a voulu l’aider à parler et prier pour elle, elle s’est rebiffée ! Alerte rouge ! Elle est sortie de l’église.
 
 

Véronique

 
Véronique (jumelle avec un garçon nés en 1971 Donc 6è ou 7è d’une fratrie de 9 enfants ! mais elle se trouve encadrée par un garçon avant elle, son jumeau et deux petits frères. Elle a trois soeurs au-dessus d’elle, dont Colette.
Même contexte familial… parents catholiques intégristes +++ et très légalistes.
 
En pension catholique jusqu’à la seconde, puis lycée où elle a rencontré son futur mari qui venait de perdre son papa. Spontanément, elle a essayé de l’entourer, de l’écouter. Sa maman se retrouvait veuve avec trois enfants à élever et il était l’aîné.
Elle est partie faire ses études sur Paris (agrégation de lettres classiques : grec, latin). Son ami-copain venait la rejoindre sur Paris où elle vivait dans un petit studio prêté par des amis de ses parents. Les deux parents ignoraient totalement leurs rencontres sur la capitale. Jusqu’au jour où la maman de Véronique a appris la nouvelle et a donc forcé la main à sa fille, pour qu’ils se marient, étant donné qu’ils avaient couché ensemble !
Véronique s’est trouvée acculer à se marier alors que pour elle, ce n’était qu’un copain de classe… et pas forcément un mari éventuel. Ils ont accepté le mariage imposé et ils ont eu cinq enfants. Ils ont appris à mieux se connaître et à éprouver de l’amour l’un envers l’autre.  Mais, il y a eu des moments très difficiles dans le couple, parce que son mari carriériste veut toujours le meilleur, le mieux, le plus performant ! Il travaille deux ou trois ans pour une boite puis il cherche ailleurs et se vend au plus offrant ! D’où déménagement régulier, etc…
 
Par contre, comme il gagnait bien sa vie, elle a surtout fait du bénévolat à droite à gauche, pour s’occuper, pour donner ce qu’elle savait faire. Quand son mari a trouvé un poste sur la région de Poitiers, ils ont décidé d’acheter une maison ! Et c’est là qu’elle s’est investie à fond dans Fondacio suite à des rencontres de personnes de la paroisse qui s’y trouvaient engagés !
Elle est artiste ! Elle dessine très bien, elle joue de la guitare à merveille, et elle aime beaucoup chanter !!! Aussi, elle a été vite appréciée par ses compétences à Fondacio.
 
Après, que s’est-il passé ? C’est sûr qu’ils n’allaient pas régulièrement à la messe, mais elle était tellement investie dans Fondacio qu’elle ne voyait pas vraiment la nécessité d’aller encore à l’église catholique, dont bien sûr, elle a l’image de ce que ses parents leur ont montré. Après, elle a fait son burn-out au moment où une de ses soeurs s’est engagée définitivement chez des religieuses soignantes ! Alors que sa soeur était médecin en entrant dans cette communauté et qu’elle sait que sa soeur n’a pas le droit d’exercer son savoir ! Elle est attachée à la cuisine et aux petites tâches de la communauté ! Cela l’a rendu folle de rage et l’a définitivement éloigné de l’église catholique.
 
Pour le moment, elle est dans une clinique psychiatrique où visiblement elle peut sortir et vivre ses qualités d’artiste ! Elle va très souvent chanter dans un bistro pas très loin de la clinique. Je sais qu’elle chante des chants charismatiques la plupart du temps. Mais, elle n’est pas prête non plus de retourner dans une église ! Elle veut pouvoir penser et exister sans que personne ne lui mette la pression et décide à sa place de ce qui est bien ou pas bien.

Dieu-avec-nous engagé dans la création et dans l’humanité

Dieu-avec-nous engagé dans la création et dans l’humanité

Deux approches convergentes : Jürgen Moltmann et Diana Butler Bass

A partir d’une approche scientifique, technique ou sociale, on découvre de plus en plus aujourd’hui que nous vivons dans un univers en interaction, un univers où tout se tient. Pour certains, cela ne va pas de soi, car c’est une nouveauté qui bouleverse un héritage intellectuel ou religieux. Où est Dieu ? Ce mouvement appelle une réflexion théologique.

La communauté de la création

Dans les années 1980 déjà, dans son livre : « Dieu dans la création » (1), Jürgen Moltmann pouvait écrire : « Si l’Esprit Saint est répandu sur toute la création, il fait de la communauté entre toutes les créatures avec Dieu et entre elles, cette communauté de la création dans laquelle toutes les créatures communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu… L’existence, la vie et le réseau des relations réciproques ont lieu dans l’Esprit. « En Lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes des apôtres 1.28) (p 24)… Dieu le créateur du ciel et de la terre est présent par son Esprit cosmique dans chacune de ses créatures  et dans leur communauté créée. Dieu n’est pas seulement le créateur du monde, mais aussi l’Esprit de l’univers. Grace aux forces et aux possibilités de l’Esprit, le créateur demeure auprès de ses créatures, les vivifie, les maintient dans l’existence et les mène dans son royaume futur » (p 28). Dieu est à la fois transcendant et immanent.

 Le Dieu vivant

Aujourd’hui, dans la lignée de ses nombreux ouvrages (2), le nouveau livre de Jürgen Moltmann, publié par le Conseil Mondial des Eglises, s’intitule : « The living God and the fullness of life » (Le Dieu vivant et la plénitude de vie » (3). L’auteur s’adresse en premier à un public marqué par une culture moderne qui ferait appel à « des concepts humanistes et matérialistes » de la vie, une culture dans laquelle Dieu serait absent. Cette vie sans transcendance engendre un manque et induit ce que Moltmann appelle une « vie diminuée ».

Si une forme de christianisme a pu apparaître comme un renoncement à une vie pleinement vécue dans le monde, Moltmann nous présente au contraire un Dieu vivant qui suscite une plénitude de vie. Dieu n’est pas lointain. Il est présent et agissant. « Avec Christ, le Dieu vivant est venu sur cette terre pour que les humains puissent avoir la vie et l’avoir en abondance (Jean 10.10). Moltmann nous propose une spiritualité dans laquelle « la vie terrestre est sanctifiée » et qui se fonde sur la résurrection du Christ. Dans la dynamique de cette résurrection, « l’horizon de l’avenir, aujourd’hui assombri par le terrorisme, la menace nucléaire et la catastrophe environnementale, peut s’éclairer. Une lumière nouvelle est projetée sur le passé et ceux qui sont morts. La vie entre dans le présent pour qu’on puisse l’aimer et en jouir… Ce que je désire, écrit Moltmann, c’est de présenter ici une transcendance qui ne supprime, ni n’aliène notre vie présente, mais qui libère et donne vie, une transcendance par rapport à laquelle nous ne ressentions pas l’envie de lui tourner le dos, mais qui nous remplisse d’une joie de vivre » (p X-XI).

 Une vie divine

Jürgen Moltmann consacre un chapitre à la vie éternelle. Cette vie ne tourne pas le dos à la condition terrestre de l’homme, mais elle l’anime. Elle ne s’adresse pas à des individus qui seraient polarisés sur le salut de leur âme. Elle s’inscrit dans un univers interrelationnel. « L’être humain n’est pas un individu, mais un être social… Il meurt socialement lorsqu’il n’a pas de relations ». Ainsi, selon Moltmann, la vie éternelle s’inscrit dans trois dimensions : « Comme enfants de Dieu, les êtres humains vivent une vie divine. Comme parents et enfants, ils s’inscrivent dans la séquence des générations humaines. Comme créatures terrestres, ils vivent dans la communauté de la terre » (p 73). Dès lors, le chapitre s’articule en trois parties : « In the fellowship of the divine life » (Dans la communion de la vie divine) ; « In the fellowship of the living and of the dead » (Dans la communion entre les vivants et les morts) ; « In the fellowship of the earth » (dans la communion avec la terre).

« On entend dire que la vie sur terre n’est rien qu’une vie mortelle et finie. Dire cela, c’est accepter la domination de la mort sur la vie humaine. Alors cette vie est bien diminuée. Dans la communion avec le Dieu vivant, cette vie mortelle et finie, ici et maintenant, est une vie interconnectée, pénétrée par Dieu et ainsi, elle devient immédiatement une vie qui est divine et éternelle » (p 73). « La vie humaine est enveloppée et acceptée par le divin et le fini prend part à l’infini. La vie éternelle est ici et maintenant. Cette vie présente, joyeuse et douloureuse, aimée et souffrante, réussie ou non, est vie éternelle. Dans l’incarnation du Christ, Dieu a accepté cette vie humaine. Il l’interpénètre, la réconcilie, la guérit et la qualifie pour l’immortalité. Nous ne vivons pas simplement une vie terrestre, ni seulement une vie humaine, mais nous vivons aussi simultanément une vie qui est remplie par Dieu, une vie dans l’abondance (Jean 10.10)… Ce n’est pas la foi humaine qui procure la vie éternelle. La vie éternelle est donnée par Dieu et elle est présente dans chaque vie humaine, mais c’est le croyant qui en a conscience. On la reconnaît objectivement et subjectivement, on l’intègre dans sa vie comme la vérité. La foi est une joie vécue dans la plénitude divine de cette vie. Cette participation à la vie divine présuppose deux mouvements qui traversent les frontières : l’incarnation de Dieu dans la vie humaine et la transcendance de cette vie humaine dans la vie divine… » (p 74).

Reconnaître Dieu dans le monde

Au contact de la vie des gens au plus près de leur expérience à travers ses rencontres, mais aussi à même d’interpréter les évolutions grâce à une culture d’historienne et de théologienne, Diana Butler Bass a publié, il y a quelques années, un livre intitulé « Christianity after religion » (4). Dans cet ouvrage, elle situe l’éveil spirituel (« spiritual awakening ») qui a lieu actuellement aux Etats-Unis, dans une rétrospective historique qui montre à la fois les continuités et les émergences. Diana Butler Bass vient de publier un nouveau livre intitulé : « Grounded.  Finding God in the world. A spiritual revolution » (5). « Ce qui apparaît comme un déclin  de la religion organisée indique en fait une transformation majeure dans la manière dont les gens comprennent Dieu et en font l’expérience. Le Dieu distant de la religion conventionnelle cède la place à un sens plus intime du sacré qui irrigue le monde. Ce glissement d’un Dieu vertical vers un Dieu qui se trouve à travers la nature et la communauté humaine est le cœur de la révolution spirituelle qui nous environne et qui interpelle non seulement les institutions religieuses, mais aussi les institutions politiques et sociales… Ce livre observe et rapporte un changement radical dans la manière dont beaucoup de gens situent Dieu et pratiquent leur foi. L’auteur invite ainsi les lecteurs à rejoindre cette révolution spirituelle en cours d’émergence, à trouver une expression revitalisée de la foi et à changer le monde » (6).

Dieu avec nous

Dans un article paru sur le blog du Hutchinson Post (7), Diana Butler Bass indique les grandes orientations de sa recherche.

« Où est Dieu ? Pendant des siècles, la plupart des religions ont enseigné que Dieu était au ciel et qu’il existait un univers à trois étages avec Dieu au sommet dans le ciel avec les anges, puis nous les hommes embrouillés sur la terre, et, en dessous de nous, Satan et les démons en enfer avec la menace d’une punition éternelle. Le ciel était très éloignés et le Dieu qui vivait là haut apparaissait comme une divinité inaccessible : Roi, Gouverneur, Maître, Juge et Père. Pour atteindre ce Dieu là, il y avait toute une gamme de médiateurs et de médiations… ». Jürgen Moltmann, lui aussi, a décrit la manière dont ce Dieu transcendant était censé opérer en montrant combien cette représentation était en contradiction avec la vie et l’enseignement de Jésus.

Diana Butler Bass montre comment cette conception de la divinité a été remise en cause au cours des dernières décennies. Elle a suscité le développement de l’agnosticisme et de l’athéisme, mais globalement, la plupart des gens qui ont rompu avec les églises  continuent à croire en Dieu. En fait, « ce qu’ils rejettent, c’est une certaine conception de la divinité tandis que, dans le même mouvement, ils essaient de resituer Dieu dans leur vie… Où est Dieu ? Plus là-haut dans le ciel. Dieu est avec nous. Souvent inaperçue ou mal comprise par les commentateurs et même quelques leaders religieux, un glissement théologique est en train d’advenir parmi nous : une révolution dans la manifestation de la proximité divine… C’est un Dieu qui est totalement présent dans le chaos, la souffrance et la confusion qui nous environne, l’Esprit qui nous invite à sauver la planète et à faire la paix avec la famille humaine toute entière et qui est un compagnon et un partenaire pour créer un avenir rempli d’espérance. Le seul Dieu qui fait sens est un Dieu de compassion et d’empathie qui partage la vie du monde ».

La théologie de Jürgen Moltmann nous éclaire sur ce Dieu là. C’est un Dieu qui ne réside pas loin de nous, mais qui est engagé dans la création, engagé dans l’humanité. « Le message du Christ annonçant la résurrection et la vie, a libéré une puissance de vie parmi les premiers chrétiens, une force qui a rendu possible de nouveaux commencements et un changement qui a permis à des hommes et à des femmes de créer ce qui avait été jusque là inconnu. Je crois que cette force peut se déployer également dans le monde moderne et qu’elle porte en elle-même la plénitude de vie à laquelle beaucoup de gens aspirent. Ceux qui croient, ceux qui aiment, ceux qui espèrent, tirent leur force du Dieu vivant et, dans leur proximité avec Dieu, ils font l’expérience d’une vie dans sa plénitude » ( p IX).

Nous vivons dans une période de grandes mutations qui induit et appelle des changements profonds dans les mentalités. Parce que, depuis plusieurs décennies, Jürgen Moltmann est à l’écoute des aspirations et des questionnements des gens de notre époque, dans la mouvance de l’Esprit et une approche renouvelée de la Parole, il a développé une pensée théologique qui inspire notamment les chrétiens engagés dans le courant de l’Eglise émergente (8).

Diana Butler Bass participe, elle aussi, à la recherche d’une manière nouvelle de penser et de vivre la foi chrétienne. Dans son livre (p 277-278), elle nous raconte son cheminement ponctué par des conversions successives, d’abord à la vision protestante évangélique, puis à un christianisme libéral dans l’expression de l’Eglise épiscopale, et enfin, en 2001, la prise de conscience qu’il lui fallait dépasser la conception d’« un Dieu vertical ». « Ma troisième conversion n’a pas été le rejet de l’Eglise (comme l’expression vivante de Jésus dans le monde), ni celui du christianisme ou de la foi… Mon mouvement a été de quitter une conception verticale de Dieu et de me tourner vers un Dieu-avec-nous et une espérance dans une foi communautaire… ».

Dans ce monde en mutation, les parcours de foi sont divers. Mais, dans le même mouvement, des tendances communes apparaissent. La pensée théologique de Jürgen Moltmann fait appel à des apports de différents milieux chrétiens, comme, par exemple l’orthodoxie ou le pentecôtisme, et aussi du judaïsme. Et, dans le champ écologique, on note une convergente évidente entre la vision de Moltmann et celle du pape François (9) dont, en exergue de son livre, Diana Butler Bass cite un passage de son encyclique Laudato Si : « Tout est en relation, et nous êtres humains, nous sommes unis comme des frères et des sœurs en marche dans un merveilleux pèlerinage, entrelacés ensemble par l’amour que Dieu a pour chacun… et qui nous unit aussi dans une tendre affection pour notre frère soleil, notre sœur lune, notre frère rivière et notre mère terre ».

Oui, ensemble, nous voulons accueillir et suivre le Dieu vivant.

Jean Hassenforder

  1. Moltmann (Jürgen). Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988
  2. On trouvera une introduction à la pensée théologique de Jürgen Moltmann sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : http://www.lespritquidonnelavie.com. Dans une autobiographie : « The broad place », Moltmann relate sa vie et l’évolution de son œuvre. Ce livre est présenté dans un article : « Une théologie pour notre temps » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695
  3. Moltmann (Jürgen). The living God and the fullness of life. World Council of churches, 2016
  4. Butler Bass (Diana). Christianity after religion. The end of the church and the birth of a new spiritual awakening. Harper one, 2012. Sur ce site, une mise en perspective : «La montée d’une nouvelle conscience spirituelle » : http://www.temoins.com/la-montee-dune-nouvelle-conscience-spirituelle-dapres-le-livre-de-diana-butler-bass-l-christianity-after-religion-r/
  5. Butler Bass (Diana). Grounded. Finding God in the world. A spiritual evolution. Harper one, 2015. Ce livre est salué par des personnalités chrétiennes comme Brian Mc Laren, une des voix de l’Eglise émergente aux Etats-Unis : « Il n’y a rien de pire que de dormir lorsqu’il y a une révolution » écrit Diana Butler Bass. Ce livre nous aidera à nous éveiller. Il nous équipera pour être un participant enthousiaste dans ce que je crois être le mouvement le plus profond et le plus important qui prend forme à notre époque »
  6. Présentation du livre en couverture
  7. Sur le blog du Huff Post : « Where is God ? » par Diana Butler Bass : http://www.huffingtonpost.com/diana-butler-bass/grounded-where-is-god_b_8251022.html
  8. « L’Eglise émergente en conversation avec Jürgen Moltmann. L’Eglise transformationnelle. Interview de Patrick Oden » : http://www.temoins.com/leglise-emergente-en-conversation-avec-juergen-moltmann-leglise-transformationnelle-interview-de-patrick-oden/
  9. « La montée de la conscience écologique : Des voix pionnières : Jürgen Moltmann, Pape François, Edgar Morin » : http://www.temoins.com/la-montee-de-la-conscience-ecologique/

 

Le paternalisme : un problème dans l’Eglise ?

Le regard d’une sociologue britannique : Linda Woodhead

Linda Woodhead Linda Woodhead est professeur de sociologie de la religion à l’Université de Lancaster. Elle a mené des recherches importantes dans le champ de la religion et dans le domaine du genre (1). Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, elle est considérée comme une experte et elle est souvent consultée. Ainsi a-t-elle été interviewée sur le thème de la relation entre le féminisme et l’Eglise aujourd’hui (2).

On connaît la progression de la place des femmes dans le clergé de l’Eglise anglicane, mais le processus a été ardu et suscite encore des frictions. Linda Woodhead s’interroge sur les obstacles qui rendent si difficile l’égalité des genres dans les églises alors que celle-ci progresse beaucoup plus rapidement dans la vie publique. Linda Woodhead impute ce conservatisme à un paternalisme ambiant dans les églises.

« Plus j’y pense, plus j’estime que le paternalisme est le mot juste pour décrire et débloquer ce qui se passe dans les églises. Il décrit plus directement ce qui est en jeu mieux que les mots : patriarcat, sexisme ou misogynie. Le mot paternalisme décrit l’autorité des pères. Le père est à la tête de la famille avec femme et enfants sous sa direction. Cette direction se veut bienveillante -comme celle de Dieu le Père- mais il est le maître. Papa sait mieux ».

Est-ce que le paternalisme est répandu dans le christianisme aujourd’hui ?

« Oui, les églises en sont imprégnées. C’est une partie majeure de leur symbolisme et de leur langage… Dieu le Père ; le pape, père ; le prêtre, père… et cela se reflète dans les structures et les hiérarchies du pouvoir. Parler de l’Eglise comme d’une famille est généralement un reflet de cette attitude. C’est une famille sous l’autorité d’un père.

Mais les églises sont également paternalistes dans un sens plus large. C’est le sens dans lequel les sociologues de la politique utilisent le mot. C’est l’opposé de « libéral ». Un libéral est quelqu’un qui croit que les individus devraient être libres de se faire leur propre opinion sur la manière dont ils voient leur propre vie. Par contraste, un paternaliste est quelqu’un qui croit que les gens doivent s’en remettre à une autorité plus élevée. Cette autorité peut être un homme ou une femme, la Bible ou Dieu, mais s’il y a conflit, cette autorité devrait l’emporter sur votre conscience ou votre propre jugement ».

Mais en quoi, dans la pratique, peut-on voir ce paternalisme ?

« Je pense qu’il apparaît avec évidence dans le refus continu des églises à rendre leurs structures plus démocratiques, plus participatives et rendant davantage compte. Il est évident dans le manque d’intérêt pour ce que leurs membres pensent et croient. Il est évident dans beaucoup de leurs pratiques… Aujourd’hui où est-ce qu’on s’attendrait à recevoir un prêche ailleurs que dans une église ? Mais les esprits évoluent de plus en plus. D’après mes enquêtes, je sais que la majorité des gens, y compris ceux qui se disent chrétiens, ne veulent plus de cela ».

Cependant, le paternalisme reste puissant. Comment cette situation peut-elle évoluer ? « Le paternalisme est profondément tissé dans la structure et le symbolisme des églises. Ses défenseurs peuvent se référer à des parties de l’Ecriture et de la tradition. Mais il ne prend pas racine dans la personne de Jésus. S’il y a une chose que Jésus n’a jamais faite, c’est de se présenter comme un père. Et il ne se soumettait pas à un régime familial enfermant. Une bonne partie de la tradition chrétienne le suit en ce sens. C’est le côté spirituel du christianisme. Cette partie de la tradition qui ne dénie pas « la nature », mais regarde à travers elle à son essence spirituelle, à la grâce qui parfait. Dans les relations humaines, elle regarde là où la division et l’inégalité s’en vont et où une plus grande communauté d’amour fleurit. C’est le monde à l’envers du Royaume dans lequel les vallées sont élevées et les montagnes abaissées, où les puissants sont renversés de leurs trônes et où les collecteurs d’impôt et les prostituées entrent au ciel avant nous. L’enseignement de Jésus porte sur l’amour. Pendant des siècles, certains ont interprété le message chrétien d’une manière paternaliste. Mais, en dépit de toute l’ambiguïté dans les évangiles, il ne semble pas que Jésus ait rendu les gens dépendants de lui. Il leur a offert la même relation avec Dieu et le même Esprit qui l’inspiraient. Et Paul, à son meilleur, fait de même.

Linda Woodhead s’interroge lorsqu’on lui demande si il y a un espoir de voir l’église future en amie du féminisme. En effet, elle mesure l’importance du paternalisme dans ce qui est transmis par l’église. La transformation requiert une vraie révolution, une révision du sommet au bas de l’échelle, et des leaders qui aient le désir et la capacité de faire cela… ».

Depuis la publication de cet article en 2013, des femmes ont accédé à la fonction d’évêque dans l’Eglise anglicane, ce qui semblait très difficile quelques années plus tôt. Une évolution est en cours. Manifestement, il y a beaucoup d’écarts entre les églises dans cette évolution. Certaines sont plus égalitaires et fraternelles ; d’autres sont encore très hiérarchisées et sont constituées à la tête par un  univers masculin qui exclue les femmes des responsabilités ecclésiales. L’interview de Linda Woodhead nous aide à prendre conscience de l’ampleur des changements à réaliser.  A un moment où, dans les sociétés occidentales, remontent des pulsions d’autoritarisme et de rejet, on constate que le respect porté à la place des femmes dans la société est un critère de civilisation. Leur mobilisation récente dans les « women’s march » est un jalon dans une évolution qui se poursuit malgré les aléas. La question du rôle des femmes dans les églises est donc un enjeu majeur dans la recherche de pertinence par rapport aux gens d’aujourd’hui.

Jean Hassenforder