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Quelle vision de l’homme ? Quelle vision de la mission ? D’après Christoph Théobald, auteur du livre : « Urgences pastorales »

En France, comme en Europe, le paysage religieux change rapidement. Dès 1999, dans son livre inspirant, « Le pèlerin et le converti », la sociologue, Danièle Hervieu-Léger annonçait la fin de la « civilisation paroissiale », un encadrement traditionnel des « fidèles » par les églises. Pourtant, encore aujourd’hui, celles-ci s’obstinent encore souvent à maintenir ce système. Plus généralement, dans une société toute nouvelle, deux visions de l’Eglise s’opposent.

L’une, face à un monde perçu comme dangereux, voire mauvais, s’organise en contre-société sans hésiter à se répéter et en opérant des missions pour conjurer le recul et agrandir le périmètre. Mais il y a une autre vision. En s’ouvrant à un monde qui change, en cherchant à le comprendre, c’est aller à la rencontre des gens d’aujourd’hui en les respectant et en les aimant. C’est former des communautés ouvertes et innovantes. Plus avant, ce qui est en jeu, c’est le regard porté sur l’humain. Voit-on d’abord en l’humain ce qui est mauvais ou ce qui est bon ? L’objectif est-il en tout premier de délivrer l’humain d’un mal intérieur, ou bien de l’aider à grandir dans le bon en reconnaissant en lui une présence de Dieu déjà opérante, toute prête à s’exprimer davantage et à répandre une lumière libératrice.

Ces questions peuvent être explicitées en termes théologiques. A cet égard, l’apport de Christoph Théobald dans son livre : « Urgences pastorales du moment présent. Comprendre, partager, réformer » (1) nous paraît particulièrement bienvenu et original. Théologien reconnu dans l’univers catholique, Christoph Theobald s’adresse à cet univers, mais son message va bien au delà, non seulement comme en témoigne sa dédicace : « Pour nos sœurs et frères luthériens 1517-2017 », mais bien plus à travers une réflexion et un langage qui prend en compte les dimensions de notre existence et les savoirs correspondants dans le monde actuel. C’est une approche qui s’inscrit dans le sillage du Concile Vatican II à la rencontre des hommes, à la rencontre du monde et dans le renouveau engagé aujourd’hui par le pape François. Celui-ci incite les chrétiens et leurs institutions à une profonde « transformation missionnaire ». L’association des deux mots est inédite. Elle donne la mission comme « critère directeur de la transformation de l’Eglise. C’est ce décentrement de l’Eglise, sa « sortie de soi » ou sa mission qui, pour la première fois, sont érigés en critères décisifs de la réforme…  Aurait-il été possible d’adresser à chaque personne qui habite cette planète une encyclique « sur la sauvegarde de la maison commune », si auparavant le Pape n’avait pas appelé les chrétiens à balayer d’abord devant la porte de leur Eglise, y compris celle de son administration centrale » (p 12) ?

En ce sens, Christoph Théobald propose une pédagogie de la réforme. « Celle-ci dessine un parcours en trois temps. Le premier temps sera de s’asseoir ensemble et de faire un diagnostic de nos sociétés et de nos communautés pour discerner la possibilité d’un accueil de l’Evangile dans notre contexte ouest-européen d’aujourd’hui. Suivra alors un deuxième temps consacré à la conversion missionnaire elle-même, en présentant l’expérience de foi spécifiquement chrétienne qui rend cette transformation désirable et possible… Nous rejoignons ici l’hypothèse centrale de l’ouvrage où ses différents fils vont se nouer : le diagnostic de notre état mental et de nos modes de vie, la suspicion de nos sociétés par rapport à tout élan missionnaire, la source et la finalité véritable de celui-ci et la compréhension du pourquoi d’une réforme de l’Eglise catholique… Dans un troisième temps, il reste à aborder par anticipation la figure d’une Eglise missionnaire et surtout le processus pédagogique ou manières de faire qui permettent d’avancer en ce sens » (p 18).

 

Annoncer l’Evangile dans la société d’aujourd’hui

Le regard de Christoph Théobald ne s’attache donc pas à la sauvegarde de l’institution, mais à l’annonce de l’Evangile qui est sa raison d’être. C’est un regard qui va de l’avant. « Si, à la surface de la carte climatique du catholicisme français et européen, l’inquiétude dépressive des uns et la combativité identitaire des autres semblent dominer, on peut découvrir sous la surface de beaucoup d’enquêtes, une véritable fécondité évangélique, toujours enracinée localement.

Celle-ci a la vertu, si elle est effectivement perçue, de nous libérer d’un certain volontarisme, y compris institutionnel, et d’engager l’Eglise dans une conversion missionnaire sur la base d’une expérience de foi bien spécifique à laquelle il faudra sans doute prêter davantage attention. L’Evangile de Luc (comme d’ailleurs celui de Matthieu) induit une telle inversion du regard, Jésus fondant la mission sur l’abondance de ce qui est déjà mur et attend d’être moissonné… » (p 139).

Cependant, la notion de mission ne va pas de soi aujourd’hui. Elle n’a pas nécessairement une bonne image. De fait, l’héritage du passé est mitigé. Il varie selon les Eglises et les milieux. Si l’évangélisation a porté de bons fruits, trop souvent, elle a été aussi encadrée dans une conception menaçante de Dieu. Un examen rétrospectif peut expliquer les aléas de la notion de « mission ».

En esprit libre et courageux, Christoph Théobald sait reconnaître les situations telles qu’elles sont. Ainsi évoque-il « le discrédit dans lequel est tombée la notion de mission immédiatement identifiée dans la mentalité contemporaine avec le « prosélytisme ». « L’équation entre « mission » et « prosélytisme » est tellement ancrée dans la conscience occidentale que la plupart des chrétiens eux-mêmes ne comprennent plus le lien intrinsèque entre l’Evangile et sa diffusion ou la mission » (p 341). A vrai dire, s’il y a encore des éléments doctrinaux qui ne jouent pas en faveur d’une pleine liberté de détermination, Christoph Théobald sait opérer les clarifications nécessaires. Ainsi pouvons-nous déboucher sur une conception de la mission qui allie l’œuvre de Dieu et le respect de la liberté humaine. Cette section s’intitule : « Finalité et source la mission. La foi de « quiconque » et la foi des « christiens » (p 168), nous parait tout à fait essentielle, car elle fonde l’évangélisation sur un « intérêt désintéressé pour autrui », dans le respect de sa liberté.

 

Les voies de Dieu dans les cheminements humains 

« Il suffit d’ouvrir les évangiles et les actes des apôtres pour constater qu’ils sont tissés d’une multitude de rencontres avec des personnes diverses venant de milieux, de statuts sociaux et de cultures très différentes. La rencontre entre eux et Jésus, voire entre ces personnes et les apôtres ou missionnaires dans les actes, se produit presque toujours à l’improviste et est engagée ou acceptée de la part du Christ et de ceux qui s’en réclament, de manière gratuite ou désintéressée. Cela ressort du fait que la plupart des bénéficiaires de ces rencontres repartent chez eux sans devenir disciples du maitre ; disons au moins que ce n’est pas leur « suite » de Jésus que les récits suggèrent (p  149).

Et comment peut-on interpréter la « foi » qui s’exprime dans ces rencontres ? « De multiples « sympathisants » rencontrés à l’improviste par Jésus s’entendent dire de sa bouche : « Ma fille, mon fils, ta foi t’a sauvé » sans se retrouver pour autant dans le groupe de ses disciples » (p 152). Christoph Théobald voit là une « foi élémentaire » omniprésente dans les récits évangéliques.  N‘est-ce pas là un élan de vie qui trouve réponse dans une guérison ou une libération ? Cette « foi élémentaire » constitue « une figure de foi, distincte, infiniment variée, rassemblant des personnes qu’on peut désigner de « quiconque » qui trouvent leur place à côté des disciples de Jésus… » (p 159). Dans cette foi élémentaire, l’auteur perçoit la manifestation  de  « l’universelle grâce christique orientée vers le mystère pascal ». Mais cette manifestation ne débouche pas nécessairement sur le baptême. C’est « une foi élémentaire » en la vie, les voies connues de Dieu » (p 154).

Ainsi le passage de la « foi élémentaire » nécessaire pour vivre, à la foi christique, n’est pas de l’ordre de la nécessité. Il se produit gratuitement et dépend à ce titre d’une grâce spéciale du Christ. C’est ce que manifeste par exemple le retour du dixième lépreux, alors que les neuf autres sont eux aussi guéris (Luc 17, 11-19). Ainsi, certains viennent délibérément vers le Christ et vivent alors dans sa communion. Leur foi prend alors une autre forme. Elle devient une foi proprement christique qui donne accès à l’intimité de Dieu (p 156). « L’Ecriture et la tradition l’affirment et présentent cette foi de « christiens » (une appellation donnée par l’auteur) comme expérience spirituelle, voire mystique qui fonde l’intérêt missionnaire  inconditionnel et gratuit pour l’autre et pour sa « foi élémentaire » (p 156). Cette foi donne accès à l’intimité de Dieu. « Jésus ne nous met pas seulement face à Dieu comme l’ont fait les prophètes, ceux de la Bible et celui du Coran, etc ; il nous donne accès à son intimité, à son intériorité abyssale puisqu’il y est déjà lui-même. Voilà la différence chrétienne » (p 156). Le terme d’intériorité est analogique, explicite l’auteur, mais il est tout à fait ajusté, car «  à la suite de Jésus,  il nous fait découvrir ce qui est « divin » en tout être humain, sa liberté d’ouvrir son intimité à autrui en parlant et agissant avec lui. Nous comprenons alors que « Dieu seul » peut nous dire qui il est… La foi biblique et christique nous donnent une capacité toute particulière, celle de Jésus lui-même de contempler sur le « visage » de Dieu, son intériorité entièrement disponible à nous et à sa manière de prévenir  nos résistance, à Lui ouvrir notre propre intimité et à ne jamais l’ouvrir à Lui sans l’ouvrir à autrui » (p 157)… De même, l’écoute de l’Evangile ne va pas sans son annonce. « Une entrée dans l’intimité de Dieu avec le Christ serait illusoire si elle ne se réalisait pas en même temps comme « ouverture » à l’intériorité de Dieu en tout homme et en toute chose » (p 159).

 

Ce livre nous apporte une analyse des différentes manières selon lesquelles l’expérience religieuse est envisagée dans la société. Et, dans cette perspective, il met l’accent sur le reproche qui est fait à l’Eglise catholique, aux Eglises, de « ne pas s’intéresser à autrui pour lui-même ». En mettant en évidence la « différence chrétienne », « le « point » mystérieux ou se rejoignent la rencontre unique du Christ et la nécessité d’annoncer l’Evangile, Christoph Théobald a opéré une clarification qui nous paraît fort utile. « Elle consiste à considérer la « foi élémentaire » de tout un chacun, non pas comme une exception due à une ignorance invincible, mais comme une expérience humaine normale » En regard, la foi proprement chrétienne ouvre l’accès à l’intimité de Dieu.

« Urgences pastorales du moment présent. Comprendre, partager, réformer », ce livre ouvre un champ très vaste en plus de 500 pages. Il n’était pas question de le résumer. Nous nous sommes attachés ici à présenter la manière dont Christoph Théobald envisage l’annonce de l’Evangile, la mission, dans le contexte du respect de la  liberté humaine, le refus de toute imposition ou manipulation symbolique. C’est envisager, en même temps, le sens de la mission chrétienne et son importance et la nature humaine et le chemin des hommes. C’est un sujet au cœur de notre existence chrétienne. C’est un sujet délicat. Nous avons essayé de présenter les propositions de l’auteur, mais, manifestement, notre tentative est limitée et maladroite, car, dans ce cheminement de pensée, tous les mots comptent et on ne peut vraiment rendre compte de toute la complexité de cette démarche. Nous renvoyons donc au chapitre : « L’Evangile de Dieu : une expérience qui pousse à la « sortie » et à l’ensemble du livre, car ce sujet est au cœur de l’ouvrage.

Au cours des siècles, l’évangélisation a été une composante essentielle de la démarche chrétienne. Et, dans un espace de réflexion interconfessionnel, on sait combien aujourd’hui, elle peut être perçue selon des représentations différentes. Ces différences se sont manifestées tout particulièrement dans les dernières décennies. Ainsi, nous ne prétendons pas accompagner ici une démonstration théologique. Simplement, il nous a paru important de faire part de cette réflexion parce que cet éclairage a éveillé en nous un sentiment d’ouverture et de paix, dans le respect de l’humain allié à la puissance de l’amour divin. Oui, en Christ, nous pouvons être nous-même dans une gratuité de notre relation avec l’autre. Oui, nous pouvons être conscient et reconnaissant du don de la grâce et de la communion divine qui s’offre à nous. Déjà, nous avions reconnu, grâce à Jürgen Moltmann, la présence divine à travers la communion trinitaire et « l’Esprit qui donne la vie » (2) au delà de toute limite. Oui, nous pouvons reconnaître dans nos frères humains une présence de Dieu qui se manifeste sous des formes différentes, et peut, à tel moment, se révéler pleinement. Cette révélation sera accueillie comme une bénédiction, une source de louange. En lisant le texte profond, réfléchi, nuancé de Christoph Théobald, nous ressentons une joie qui peut s’exprimer dans la parole : « Vous avez été appelés à la liberté (Gal 5.13) ».

Jean Hassenforder

 

 

En annexe, l’auteur publie un texte sur « la pastorale d’engendrement ». Effectivement, Christoph Théobald est codirecteur avec Philippe Bach d’un livre : Vers une pastorale d’engendrement. Une nouvelle chance pour l’évangile ». Ce livre est présenté sur ce site par Gabriel Monet : http://www.temoins.com/la-pastorale-dengendrement-appel-a-un-regard-chretien-nouveau-sur-la-naissance-et-le-developpement-de-la-foi/

Culture numérique et spiritualité

Depuis plusieurs années, Pierre-Jean explore les technologies de la communication. Nous lui avons demandé comment il envisage la relation entre culture numérique et spiritualité.

 Des chercheurs nous présentent l’expansion d’internet et plus largement la culture numérique comme un changement de civilisation. Ainsi Milad Doueihi écrit : « le numérique est devenu une civilisation. En effet, le numérique modifie nos regards pour les objets, les relations et les valeurs ». Dans « Petite Poucette », Michel Serres nous invite à découvrir comment internet change nos représentations et nos comportements. Il nous parle d’un « âge doux » par référence au « software ». C’est dire comment nous pouvons nous interroger sur la manière dont la culture numérique interfère sur les représentations et les expressions du religieux et du spirituel.

 

1- Pierre Jean, peux-tu nous dire quelque chose de ton parcours et comment tu en es arrivé à te poser ces questions ?

Le privilège de chaque génération est de pouvoir écrire une page blanche. La nôtre est virtuelle. Et donc impossible de résister à l’envie de participer.

Le génie de notre époque ne se trouve plus dans la théologie des élites, la tête des mandarins, ni dans la culture subventionnée, mais bien dans la culture numérique. C’est aujourd’hui le plus puissant levier d’invention sociale et culturelle.

Plus que cela, le numérique aujourd’hui cristallise tous les enjeux de société et remet en cause notre rapport à la liberté, à l’autre, à l’information, à l’espace et au temps mais aussi aux biens matériels. Cela fait longtemps qu’internet a … dépassé internet. Et pour reprendre la prophétie de Marc Andresseen*, il dévore le monde.

Du fond de nos poches, les outils numériques ont pris une place incontournable dans nos vies. Les smartphones sont littéralement les écrins de nos intimités ; tout converge vers ce petit morceau de plastique : nos affects, nos émotions, ce qui nous relie aux autres, mais également ce qui nous permet de gérer notre vie pratique au quotidien.

Dans 20 ans, on se souviendra des deux premières décennies des années 2000 où tout était à inventer. Il sera alors temps de nous interroger sur ce que nous avons fait de cet inédit moment de liberté.

Pour la première fois dans l’histoire des hommes, la technique défie son imagination. Historiquement, c’est la nécessité qui poussait l’homme à inventer. Aujourd’hui, la diversité et l’accessibilité des outils technologiques mettent notre imagination en défi face à l’immensité des possibles.

La première révolution industrielle fut une révolution d’ingénieur. Le boom économique des années 80 fut celui du marketing. Le monde qui vient sera celui de la culture et du sens : de ceux qui auront la capacité à raconter des histoires.

2- Dans quel contexte culturel internet est-il apparu et s’est-il développé ? Quelles sont les caractéristiques originales de la culture numérique à ses débuts ?

Daniel Lallemand raconte cette aventure humaine dans un son passionnant livre L’Age du Faire. Le numérique est né de l’union contre nature du complexe militaro-industriel et d’une pensée libertaire issue de la contre-culture des années 60 en Californie : une profusion d’outils innovants se confrontait à la permission de penser différemment. De nombreux pays ont étudié le modèle de la Silicon Valley sans réussir à le reproduire. Sa spécificité est avant tout culturelle et… donc intérieure, impalpable et omniprésente.

Ce bouleversement inédit dans l’Histoire est avant tout une opportunité sociologique et non une opportunité technologique. Par exemple, les conditions technologiques pour l’apparition de facebook existaient depuis la fin des années 90. Son arrivée dans les années 2010 dans nos vies correspond à un moment bien particulier de nos sociétés.

La « valley » a réussi sa mission prométhéenne de démocratiser internet. Avec ses limites : notamment son transhumanisme nihiliste et son rapport compliqué à la culture, au sensible. La question la plus excitante du moment est où aura lieu la prochaine révolution. On peut se prendre à rêver qu’elle sera nourrie d’humanisme et de culture. Et pourquoi pas de la si vieille Europe riche d’histoire, de culture et de complexité. Il ne tient qu’à nous d’écrire le prochain chapitre.

3- Cette originalité s’exprime dans le livre : « la cathédrale et le bazar ». Dans quel contexte, ce livre a-t-il été publié ?

Il s’agit d’un texte écrit initialement sur un blog pour relater une expérience de développement collaborative d’un logiciel informatique. Contrairement à l’intuition initiale de l’auteur, l’ouverture et le partage à d’autres développeurs de son code et l’autorisation des utilisateurs à faire remonter leurs impressions lui a permis de mieux travailler et surtout de proposer un service parfaitement en phase avec ses utilisateurs. Il faut aussi lire en paratexte que cette liberté n’est possible que si un projet, un problème, est bien défini.

Ce modèle est aujourd’hui celui de l’Open Source, c’est à dire une technologique librement modifiable par tous, collaborative, bénévole, gratuite au service de ses utilisateurs. Il a notamment permis le développement de l’objet techniquement le plus avancé conçus par l’humanité : l’OS Linux, ce logiciel faisant tourner la grande majorité des serveurs permettant le fonctionnement d’internet.

4- En quoi ce livre : « la cathédrale et le bazar » nous ouvre de nouvelles perspectives dans notre manière d’envisager la vie sociale et politique ? Comment cette perspective peut-elle s’appliquer également à l’expression du religieux et du spirituel ?

Ce texte pose une question essentielle : est-il de possible de construire un projet commun, complexe et ambitieux sans une organisation structurée et hiérarchisée ? Et de manière contre-intuitive il répond qu’au contraire, la qualité de l’exécution, la dynamique, l’adhésion des participants et la qualité des idées qui en découlent sont bien meilleures.

Ce texte rejoint un corpus de textes qui partagent ce constat : nous pouvons citer le manifeste AGILE, le texte passionnant de David Marquet « Turn the Ship Around »… Le monde du numérique s’est dès son commencement posé la question de l’organisation d’équipes autour de projets complexes, regroupant de nombreuses inconnues dans son process et regroupant des gens conscients, informés et cultivés.

5- Philosophe, historien des religions et spécialiste du numérique, titulaire de la chaire sur les cultures numériques à l’Université Laval (Québec), Milad Doueihi plaide pour « un humanisme numérique ». Qu’entend-il par là ?

Comment devient-on un des plus pertinents penseurs du numérique en venant de l’histoire des religions ?

La conviction de Milad Doueihi est que le rôle de la religion, depuis toujours, est de gérer la communication et la médiation : c’est exactement le rôle du numérique aujourd’hui. L’étymologie du mot religion nous éclaire : relier ou relire. Selon ce chercheur, la caractéristique du numérique est de renouveler la manière de relier et relire de manière radicale.

Lui aussi affirme que : « L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture dans le sens où elle met en place un nouveau contexte à l’échelle mondiale, et parce que le numérique (…) est de devenue une culture qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se traduit par de nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine ».

Selon lui, la conséquence majeure est une hybridation entre le virtuel et le réel. Un mélange entre les humanités anciennes et ce nouveau paradigme.

6- Mettant l’accent dans cette interview sur les aspects positifs, quelles valeurs la culture numérique porte-t-elle ?

Regarder 20 ans en arrière nous permet de constater à quel point beaucoup de nos usages et les valeurs qui en découlent ont été bouleversés.

  1. La confiance mutuelle : AirBnB, Drivy… proposent de mettre à disposition d’autrui ses biens contre rémunération. Cette économie collaborative qui porte mal son nom sous entend une grande confiance envers les autres. Ce mode de consommation était inimaginable il y a encore 10 ans.
  2. Le collaboratif : notamment via l’Open Source. Enormément d’applications qui façonnent nos vies ont été conçues de manière collaborative. Au-delà de la conception d’application, cette culture est devenue un mode de consommation, de financement de projet, de co-création… Cette culture du partage est née avec l’idée sous-jacente que pour recevoir, il faut avant tout partager. Et qu’il y aura toujours beaucoup plus d’intelligence en dehors des organisations qu’à l’intérieur.
  3. Le droit d’être soi-même : internet permet à toutes les micro-cultures d’exister. Personne n’est plus seul dans sa singularité.
  4. Le droit à l’information et à la culture : historiquement, le pouvoir et l’argent naissaient de l’accès à l’information. Lorsque celle-ci est instantanément et universellement disponible, où se trouve la légitimité de toute forme d’autorité ?
  5. La remise en cause de la verticalité : il y a encore 20 ans une entreprise pouvait distribuer de mauvais produits et les vendre grâce à un marketing efficace. Aujourd’hui, cela se sait instantanément. Cela est évidemment valable dans la politique, la culture,…

Sans promouvoir un techno-utopisme béat, et malgré les questions cruciales des données personnelles et de la neutralité du net, le numérique reste une immense avancée culturelle.

7- Philosophe, historien des sciences, penseur interdisciplinaire, à travers son livre : « Petite Poucette », Michel Serres met en évidence la nouveauté d’internet et de ses effets. A quoi es-tu particulièrement sensible dans cette pensée ?

Michel Serre dresse le portrait d’un habitant de ce nouveau monde numérique.

A l’opposé des lieux communs réactionnaires, il tente de décrire le nouveau monde dans lequel le numérique nous immerge et d’en comprendre les bouleversements qu’il implique dans la relation au savoir, à l’autre, à la politique, à l’histoire, à l’espace… Il rappelle notamment que l’invention de l’écriture et celle plus tardive de l’imprimerie bouleversèrent les collectifs plus que les outils. Il est vertigineux d’imaginer l’impact qu’a déjà le digital. Il renverse toutes les composantes de nos vies. Et il est évident que la manière de vivre sa foi sera impactée.

8- En quoi les représentations et les comportements issus de la culture numérique viennent-ils à la rencontre de ta perception des expressions nouvelles du spirituel et du religieux ?

Lors de la réforme protestante, Luther a promu la liberté de conscience et l’accès aux textes religieux. Cette revendication est née en partie grâce à l’invention de Gutenberg : l’imprimerie.

Au regard de cette révolution, impossible de ne pas se poser la question des conséquences spirituelles d’une révolution aussi globale et profonde qu’est l’arrivée du numérique dans nos vies.

9- Quelles leçons et quelles opportunités pouvons-nous tirer de l’arrivée rapide et indispensable du numérique dans nos vies ?

Plus qu’un outil, le numérique permet un autre rapport à l’autre, à l’action et à la liberté. Que nous apprend-t-il ?

Que la culture est essentielle dans la vie d’une organisation. 

Le coût pour mettre en place un service sur internet déclinant d’année en année et tendant vers 0 rend facile et accessible la concurrence. Pour se différencier et fidéliser ses talents, la culture est capitale pour une organisation. Elle est ce qui rend pérenne et résiliente une organisation autour d’un problème identifié.

Qu’il faut essayer ! Qu’il faut itérer !

L’autre conséquence de ce faible coût de mise ne place d’un service est qu’il devient très facile d’essayer. Et c’est dans cette suite d’essais que se trouve petit à petit la forme idéale d’une organisation.

Ne pas avoir d’à priori !

Plutôt qu’une forme préconçue en amont, le numérique invite à essayer de manière itérative et à trouver sa forme en écoutant les retours des utilisateurs. Cela implique d’avancer tout en n’ayant pas d’idées précises mais d’être à l’écoute de son environnement. Il faut avoir le courage d’avancer sans idées toutes faites en restant radicalement tourné vers l’extérieur.

Faire confiance…

Le numérique donne une forme à une intelligence dite collective. Et que cette intelligence fonctionne. Le meilleur exemple reste l’encyclopédie Wikipedia : elle comporte moins d’imprécisions et d’erreurs que ses concurrentes payantes. La somme des bonnes volontés sera toujours meilleure qu’une ambition isolée.

Donner la liberté

Donner la liberté de faire, de penser est toujours la bonne idée. Mais pas à n’importe quelle condition. Dans ce grand brouhaha qu’est internet aujourd’hui il faut souligner la contradiction suivante : sur un forum la pertinence des participations vient de la précision de la question posée. En découle la qualité et l’intelligence des réponses. Une liberté oui, mais avec un cadre défini… Et là, nous revenons à la culture.

La métaphore religieuse est omniprésente dans la sphère technologique. Il est notamment question d’évangélistes pour les promoteurs de solutions. Au religieux de s’approprier le numérique.

 

Sources :

Pour un humanisme numérique de Milad Doueihi

Le Seuil (10 février 2011)

Petite Poucette de Michel Serres (Le Pommier, 2012)

Marc Andressen est le créateur Mozaic, le premier navigateur de l’histoire d’internet qui deviendra Netscape. Il est aujourd’hui l’un des investisseur le plus avertit et plus actif de la Silicon Valley.

L’Âge du faire. Hacking, travail, anarchie de Michel Lallement

Le Seuil (22 janvier 2015) / Collection : COULEUR IDEES

The Cathedral & the Bazaar d’Eric Raymond et Bob Young

O’Reilly (2001)

Manifeste Agile : http://agilemanifesto.org/iso/fr/manifesto.html

Turn the Ship Around!: How to Create Leadership at Every Level de David Marquet

Portfolio Penguin (8 octobre 2015)

Sur ce site, voir aussi :

« Un nouvel univers social et culturel. La révolution internet et ses conséquences. Le regard de Michel Serres : « Petite Poucette » : http://www.temoins.com/un-nouvel-univers-social-et-culturel-la-revolution-internet-et-ses-consequences-le-regard-de-michel-serres-l-petite-poucette-r/

« Un guide pour entrer dans l’ère numérique. (Gilles Babinet. L’ère numérique. Un nouvel âge de l’humanité) » : http://www.temoins.com/un-guide-pour-entrer-dans-lere-numerique/

« Le pouvoir d’organiser sans organisation. Les structures hiérarchiques en question (« Here comes everybody. The power of organising without organization » (Clay Shirky) » : http://www.temoins.com/le-pouvoir-dorganiser-sans-organisation-les-structures-hierarchiques-en-question/

Cyberespace et théologie. Regard chrétien sur le net. Selon Antonio Spadaro, rédacteur en chef de la revue : Civilta Cattolica : http://www.temoins.com/cyberespace-et-theologie/

Cyberespace et théologie

Regard chrétien sur le Net
Selon Antonio Spadaro, rédacteur en chef de la revue : Civilta Cattolica

A une époque où la culture numérique entraine un changement dans notre manière de vivre et de penser (1), nos sensibilités et nos représentations religieuses sont également affectées. La théologie peut nous aider à répondre à nos questionnements. C’est la tâche de tout chrétien, car on a pu dire qu’en chaque chrétien, il y avait un théologien (2). Mais c’est aussi une recherche entreprise par des hommes d’étude et de foi qui nous aident à envisager nos croyances à partir d’une réflexion sur le donné biblique et l’expérience spirituelle en relation avec la culture de notre temps. Cependant, il y a des variables importantes selon les théologiens. Certains s’emploient à garder le passé. D’autres, au contraire, ouvrent des chemins nouveaux, pour permettre à la foi chrétienne de se vivre en phase avec le changement culturel. Et c’est ainsi, par exemple, que des théologiens catholiques ont ouvert la voie du renouveau intervenu au Concile Vatican II (3). Aujourd’hui encore, certains théologiens nous aident à vivre notre foi dans l’intelligence des transformations en cours.

Antonio Spadaro. Un itinéraire de vie et de recherche

A travers ses livres, le théologien Antonio Spadaro nous aide à aller à la rencontre de la culture numérique. Cependant, son œuvre s’est développée dans un contexte religieux particulier puisqu’il se situe dans l’environnement de la papauté.
Antonio Spadaro est un prêtre jésuite, également écrivain et journaliste (4). Si sa formation de base en philosophie et en théologie s’est déroulée dans le contexte de l’Italie, notamment à l’Université grégorienne, on peut noter qu’au cours d’un séjour aux Etats-Unis, il s’est familiarisé avec la culture américaine. C’est une donnée importante qui entre en compte dans les centres d’intérêt d’Antonio Spadaro : la critique littéraire, la musique, l’art contemporain, les technologies de la communication et leur impact sur le style de vie, la lecture digitale, les réseaux sociaux, la cyberthéologie.
Dans les années 1990, Antonio Spadaro commence à écrire des articles dans la revue jésuite : Civilta Cattolica. Publiée de longue date, Civilta Cattolica est également étroitement associée au Vatican. En 2011, Antonio Spadaro devient rédacteur en chef de cette revue où il continue à écrire. Ainsi, en 2017, il y publie un article qui s’attaque au lobby conservateur qui soutient Donald Trump à partir d’une alliance entre le fondamentalisme évangélique et l’intégrisme catholique. Cet article témoigne de l’ouverture d’esprit de son auteur. On comprend qu’il soit réputé proche du pape François. Consultant pour la culture et la communication dans des commissions pontificales, Antonio Spadaro s’est particulièrement investi dans l’étude de la culture numérique.

Une théologie du cyberespace

Ainsi a-t-il écrit deux livres traduits en français : « Cyberthéologie. » (2014) (5) et « Quand la foi passe par le réseau » (2017) (6).
Le premier se propose de « penser le christianisme à l’heure d’internet » dans une approche théologique qui aborde des thèmes majeurs énoncés dans les titres des chapitres : « Internet entre théologie et technologie ». « L’homme décodeur et le moteur de recherche de Dieu ». « Corps mystique et connecté ». « Ethique hacker et vision chrétienne ». « Liturgie, sacrement et présence virtuelle ». « Le défi théologique de l’intelligence collective ».
Cette approche théologique éclaire des questionnements aujourd’hui répandus.
Bien informé par la recherche au plan international, cette réflexion prend en considération les avancées de la culture numérique et les changements de mentalité qui en découlent. Cependant, parce qu’émise à partir d’un contexte religieux qui s’inscrit dans une forme très hiérarchisée, cette pensée manque parfois de recul et peut se trouver limitée. Mais si on perçoit des traces de cette situation dans l’exposé du livre, on appréciera d’autant plus le savoir, l’ouverture et l’intelligence de l’auteur. Il nous apporte un éclairage positif sur les nouvelles formes de communication.

Expérience du Net et témoignage chrétien

Le petit livre suivant : « Quand la foi passe par le réseau » vient nous éclairer au sujet de notre usage d’internet. Il met en évidence le potentiel du Net. « Internet n’est pas un simple « instrument » de communication, mais un « milieu » culturel qui détermine un style de pensée et crée de nouveaux territoires et de nouvelles formes d’éducation, contribuant à définir un mode nouveau de stimulation des intelligences et de construction de la connaissance et des relations » (p 34). Ainsi, on ne peut plus opposer aujourd’hui vie réelle et fréquentation du web. « Conserver le dualisme en ligne/hors connexion, multiplie les aliénations » (p 35). « Nous sommes appelés à vivre en étant conscient que le Net fait partie de notre milieu vital et que désormais se développe en lui une partie de notre capacité à en faire l’expérience » (p 46).
Ainsi le Net apparaît maintenant comme un milieu de vie où nous sommes appelés à vivre dans l’esprit de notre foi et donc à en témoigner tout naturellement. Cependant, il y a bien une tâche spécifique à laquelle nous sommes appelés : dans un esprit de convivialité et de fraternité, faire évoluer le Net d’un lieu de « connexion » à un lieu de « communion ». « La connexion en soi ne suffit pas à faire du Net un lieu de partage pleinement humain. Travailler en vue d’un tel partage est la tâche spécifique du chrétien » (p 45). Antonio Spadaro exprime là une foi vécue dans le naturel de la vie et appelée à se manifester de la même façon sur le Net.
« Le défi ne doit pas être : comment bien « utiliser » le Net, mais comment bien « vivre » à l’époque du Net. En ce sens, le Net n’est pas un nouveau mode d’évangélisation, mais, avant tout, un contexte où la foi est appelée à s’exprimer… en fonction du caractère congénital du christianisme et de la vie des hommes » (p 47). « Témoigner signifie avant tout vivre en dehors et en dedans du Net » (p 69). A une époque où on ressent généralement une aspiration à la convivialité et à la fraternité et où cette tendance s’exprime en des lieux variés et sur différents registres (7), cette voie nous paraît pertinente.

Ce parcours autour de l’itinéraire d’Antonio Spadaro et de sa réflexion théologique sur le cyberespace, nous a permis de suggérer l’ampleur et l’intérêt de ce champ de recherche. Cette oeuvre est très riche et nous y reviendrons. Dans l’immédiat, nous avons relayé un regard qui vient éclairer notre pratique du Net. Nous vivons aujourd’hui dans un nouvel espace. C’est un appel à l’émerveillement qui trouve un écho dans la pensée de Teilhard de Chardin (8). C’est un appel à la relation tel que nous le ressentons existentiellement et spirituellement (9).

Jean Hassenforder

(1) Dans « Petite Poucette », Michel Serres nous introduit dans une « nouvelle manière d’être et de connaitre », une « nouvelle manière de vivre ensemble » engendrée par la révolution internet : http://www.temoins.com/un-nouvel-univers-social-et-culturel-la-revolution-internet-et-ses-consequences-le-regard-de-michel-serres-l-petite-poucette-r/
(2) « En chaque chrétien, un théologien ! », c’est le message communiqué par Philip Clayton, dans son livre : « Transforming christian theology » : http://www.temoins.com/en-chaque-chretien-un-theologien/
(3) « La théologie catholique dans une Eglise en crise. Une contribution de Bernard Sesboüé » : http://www.temoins.com/la-theologie-catholique-dans-une-eglise-en-crise-une-contribution-de-bernard-sesbouee/
(4) From Wikipedia, the free encyclopedia : Antonio Spadaro : https://en.wikipedia.org/wiki/Antonio_Spadaro
(5) Spadaro (Antonio). Cyberthéologie. Penser le christianisme à l’heure d’internet. Lessius, 2014 Interview d’Antonio Spadaro dans le journal La Croix : http://livre-religion.blogs.la-croix.com/cybertheologie/2014/09/15/
(6) Spadaro (Antonio). Quand la foi passe par le réseau. Parole et Silence, 2017
(7) Il y a bien aujourd’hui un désir de convivialité et de fraternité : « Emergence d’espaces conviviaux et aspirations contemporaines » : http://www.temoins.com/emergence-despaces-conviviaux-et-aspirations-contemporaines-troisieme-lieu-l-third-place-r-et-nouveaux-modes-de-vie/ « Appel à la fraternité » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2086 « Plus proche sur facebook » : http://www.temoins.com/plus-proche-fb/
(8) Le livre d’Antonio Spadaro sur la cyberthéologie se termine par un chapitre consacré aux « défis théologiques de l’intelligence collective » dans lequel il présente la vision anticipatrice de Teilhard de Chardin
(9) Cette importance majeure de la relation est bien exprimée par le théologien Jürgen Moltmann : « L’essence de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration », et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font connaître l’« accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber) (« Dieu dans la création », Cerf (p 25)

Sur ce site, voir aussi :
« Les chrétiens et internet : une nouvelle dimension » : http://www.temoins.com/les-chretiens-et-internet-une-nouvelle-dimension/
« Le pouvoir d’organiser sans organisation. Les structures hiérarchiques en question » : http://www.temoins.com/le-pouvoir-dorganiser-sans-organisation-les-structures-hierarchiques-en-question/
« Le Royaume de Dieu : un univers connecté » : http://www.temoins.com/le-royaume-de-dieu-un-univers-connectetisser-une-tapisserie-spirituelle/
« Quelle vie en Eglise à l’ère numérique ? Apport de le recherche anglophone » : http://www.temoins.com/quelle-vie-en-eglise-a-lere-numerique/

Plus proche sur FB ?

Une politique de développement communautaire à facebook

Besoin de communauté et appel à de nouvelles formes d’église

A une époque où une mutation technologique interfère avec l’évolution économique, dans un cours parsemé de troubles qui suscite une inquiétude sociale et un malaise politique, la nécessité de faire face engendre le besoin d’échapper à l’isolement et de participer à une dimension communautaire.
Ce besoin a été diagnostiqué par Thomas Friedman, un expert américain, qui, dans son livre : « Thank you for being late » (1), nous appelle à prendre le temps de la réflexion face au phénomène de l’accélération généralisée des techniques de communication et aux effets induits qui bouleversent notre manière de travailler et, plus généralement, notre manière de vivre. Thomas Friedman nous dit combien dans cette situation mouvementée, nous avons besoin d’une force spirituelle et d’un enracinement social. Et, pour cela, « cherchons à enraciner autant de gens que possible dans des communautés saines » (p 34). C’est le moyen de développer une solidarité efficace. Les africains expriment cela dans les termes d’un dicton : « Elever un enfant requiert tout un village ».Thomas Friedman a lui aussi grandi dans une forte communauté et il en a expérimenté les bienfaits. Depuis le livre d’Alexis de Tocqueville : « De la démocratie en Amérique », nous savons combien la dynamique associative a porté la vie des Etats-Unis dans toutes ses dimensions. Mais aujourd’hui, on peut observer les bienfaits de la vie associative dans beaucoup d’autres pays, en France en particulier. Et dans notre pays, cette dynamique ne faiblit pas. Au contraire, elle engendre une vitalité (2).
Aujourd’hui, dans une nouvelle conjoncture mondiale, facebook prend conscience de l’importance de la dimension communautaire. En 2016, des aléas politiques ont contribué à renforcer la conscience qu’une communication saine à l’échelle des peuples et du monde était un bien précieux auquel il fallait veiller. A cet égard, facebook a bien une responsabilité particulière puisqu’aujourd’hui deux milliards d’humains sont connectés.

Facebook : un nouvel horizon

Le 22 juin 2017, Mark Zuckerberg, fondateur et directeur de facebook a émis une déclaration par laquelle il engage ce réseau dans une politique qui va chercher à rassembler davantage les gens (« bringing people closer together »), à travers une politique qui met l’accent sur le développement communautaire, la promotion de communautés dans le réseau (3).
Une grande organisation n’infléchit pas son orientation sans une étude préalable. C’est bien ce qui s’est passé ces derniers mois et qui aboutit à ce changement de cap. Ainsi, Mark Zuckerberg s’est beaucoup entretenu avec les responsables des communautés déjà actives dans le réseau. Celles-ci apparaissent aujourd’hui comme un exemple dont on peut s’inspirer. Ainsi mentionne-t-il une communauté professionnelle rassemblant des serruriers. Il y a aussi des communautés centrées sur un aspect de la vie : partager les expériences et les questions de jeunes mamans et de jeunes papas, aider des jeunes à entrer au collège. Voici une réalisation particulièrement originale : « Il y a quelques semaines, j’ai rencontré Lola Omolola. Lola vit à Chicago et elle est originaire du Nigéria. Il y a deux ans, Lola a fondé un groupe secret appelé : « Female IN ». Elle le décrit comme un groupe de soutien qui ne porte pas de jugement en vue de donner aux femmes un endroit sûr pour parler de tout, du mariage aux questions de santé et aux problèmes de travail. Aujourd’hui ce groupe a plus d’un million de membres à travers le monde, toutes des femmes, parce qu’une femme s’est souciée de leur donner une voix ». Lorsqu’une communauté répond ainsi à des besoins, être responsable de sa bonne marche est un véritable engagement. Ces responsables ont besoin de soutien. Facebook va s’engager en ce sens.

Un nouvel horizon : « Bringing people together »

« Dans les décennies passées, nous nous sommes centrés sur un objectif : rendre le monde plus ouvert et plus connecté (« bringing the world more open and connected »). Nous n’avons pas terminé. Mais j’avais l’habitude de penser que si nous donnions simplement une voix aux gens et que nous les aidions à se connecter, cela rendrait par là même le monde meilleur. De bien des manières, cela a été le cas. Mais notre société est encore divisée. Maintenant, je pense que nous avons la responsabilité de faire davantage. Il n’est pas suffisant de simplement connecter le monde ; nous devons aussi travailler à rendre le monde plus proche, rapprocher les gens ensemble (« bring people closer together »). Nous avons besoin de donner une voix aux gens pour permettre une expression de la diversité des opinions, mais nous avons aussi besoin de créer du commun pour que nous puissions ensemble faire des progrès. Nous avons besoin de rester connectés avec les gens que nous connaissons et auxquels nous faisons déjà attention, mais nous avons aussi besoin de rencontrer des gens nouveaux avec des perspectives nouvelles. Nous avons besoin de la famille et des amis, mais nous avons aussi besoin de participer à des communautés.
Aujourd’hui, nous avons choisi de redéfinir notre mission. Notre projet est de donner aux gens le pouvoir et la capacité de créer des communautés et de rendre le monde plus proche. Nous ne pouvons pas faire cela seuls. Il nous faut donner aux gens la capacité de créer ces communautés.
Nos vies sont maintenant connectées. Dans la prochaine génération, nos grands défis seront énormes : mettre fin à la pauvreté, guérir les maladies, arrêter le changement climatique, répandre la liberté et la tolérance, stopper le terrorisme. Nous devons bâtir un monde où les gens vont converger pour effectuer ces efforts significatifs ».

Une dynamique communautaire

« Cela ne peut pas venir d’en haut. Il est nécessaire que les gens le désirent. Les changements commencent sur le plan local lorsqu’un nombre suffisant d’entre nous se sent concerné et soutenu pour s’engager dans des perspectives plus vastes.
Les gens ont généralement envie d’aider les autres, mais nous trouvons aussi que nous avons nous-mêmes également besoin d’être soutenus. Les communautés nous donnent le sentiment que nous faisons partie de quelque chose qui est plus grand que nous-mêmes, que nous ne sommes pas seuls, qu’il y a quelque chose de mieux à réaliser en avançant.
Nous retirons tous du sens de nos communautés. Que ce soient des églises, des équipes de sport, des groupes de voisinage, nous recevons d’elles la force d’ouvrir notre horizon et de nous engager pour des causes plus grandes. Des études ont prouvé que, plus nous sommes connectés, plus nous nous sentons heureux et en meilleure santé. Les gens qui vont à l’église sont plus nombreux à se porter volontaires et à donner, pas seulement parce qu’ils sont religieux, mais aussi parce qu’ils font partie d’une communauté.
C’est pourquoi il est si frappant de voir que, pendant les dernières décennies, l’appartenance à tous les genres de groupes a baissé d’un quart (l’auteur décrit la situation américaine). Il y a là beaucoup de gens qui ont besoin de trouver le sens d’un but et un soutien quelque part. Voilà notre défi. Nous sommes appelés à bâtir un monde où chacun puisse avoir un sens de projet et de communauté. C’est ainsi que nous pourrons rendre le monde de plus en plus proche, où nous pourrons prendre soin d’une personne en Inde, en Chine, au Nigéria et au Mexique aussi bien que d’une personne ici.
Je sais que nous pouvons faire cela. Nous pouvons renverser ce déclin, rebâtir nos communautés et rendre le monde plus proche.

Promouvoir la participation à des communautés significatives (« meaningful communities »)

« La plupart d’entre nous, nous faisons partie de groupes, soit dans le monde physique, soit sur internet. Une personne moyenne sur facebook est membre d’environ 30 groupes, mais, si vous avez de la chance, il peut y en avoir un ou deux qui sont importants pour vous. Les autres sont des groupes occasionnels. Nous avons trouvé que cent millions de gens sont membres de communautés significatives. Elles comptent pour vous ». Mark Zuckerberg précise sa pensée : Les communautés significatives auxquelles nous tendons ne sont pas uniquement en ligne. « Si vous avez besoin d’être soutenu dans une maladie, si vous avez de nouveaux parents, ces communautés n’interagissent pas seulement en ligne. Elles organisent des repas et se soutiennent dans la vie quotidienne ». Des communautés en ligne peuvent également élargir des communautés physiques.
Si deux milliards de gens utilisent facebook, pourquoi avons-nous aidé seulement 100 millions à joindre des communautés significatives ? Aujourd’hui, nous sommes en train de nous fixer un but : aider un milliard de gens à joindre des communautés significatives. Si nous réussissons cela, cela commencera à fortifier notre tissu social et à rapprocher le monde : « bring the world closer together ».
Cette missive se termine sur des considérations stratégiques. Comment agir pratiquement pour atteindre cet objectif ? Facebook est appelé à innover, car il n’est pas familiarisé avec le développement communautaire. Il ne suffit pas de faire connaître aux gens, grâce à l’intelligence artificielle, des communautés qui peuvent être significatives pour eux ; il est également nécessaire que le nombre de nouvelles communautés significatives grandisse rapidement, et pour cela facebook se propose d’encourager et d’aider les nouveaux leaders.

Un grand dessein

Facebook est apparu en 2006, il y a dix ans seulement. Le chemin parcouru est impressionnant. Aujourd’hui, deux milliards d’humains utilisent et fréquentent facebook. Et voici que le fondateur et animateur de facebook, Mark Zuckerberg, prend conscience qu’un nouveau pas est nécessaire parce que, dans ce monde en mutation, une exigence nouvelle apparaît : face à la tentation de la division et du repli, renforcer les forces de cohésion et d’unification, permettre aux gens de vivre davantage en convivialité et en solidarité. Il y a bien là une contribution pour répondre à une aspiration qui se fait jour dans tous les pays. C’est par exemple l’émergence de la notion de tiers lieu, un espace social propice à la convivialité entre la maison et le travail (4). En France même, on appelle à plus de convivialité (5), plus de fraternité (5). Il y a partout des forces collaboratives en voie de s’exprimer. Ce nouvel espace ouvert à la dynamique associative doit encourager la créativité dans l’expression sociale sur tous les registres : entraide, éducation, santé, spiritualité.
Des formes anciennes déclinent, des formes nouvelles apparaissent. C’est bien le mouvement de la vie. « L’essence de la création dans l’Esprit est la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître « l’accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber) » (Jürgen Moltmann) (6). En écoutant Mark Zuckerberg et en lisant sa missive très simple, très conviviale, on peut percevoir, dans ces propos, la genèse d’une grande innovation sociale à l’échelle du monde. Il y a là un grand dessein. On le reçoit comme une promesse.

Une voie ouverte pour un nouveau vivre ensemble chrétien

Cette initiative ouvre aussi un questionnement pour les églises. Du moins, est-ce le sujet d’un article d’Andrea Syverson, chroniqueur pour l’agence américaine : « Religious news Service », paru dans Protestinfo, un media protestant suisse (7).
« Facebook pourrait-il remplacer les Eglises ? s’interroge Andrea Syverson. Il constate qu’aux Etats-Unis, « les chrétiens quittent en masse les églises traditionnelles ». Les enquêtes montrent qu’il y aujourd’hui dans ce pays 30 millions de croyants distanciés des institutions religieuses. « Ils lisent la Bible, écoutent les cultes en podcasts et connaissent chaque mot des chansons de culture biblique… Mais vous les trouverez rarement dans les églises ». Et le mouvement de désaffection se poursuit. D’autres s’apprêtent à suivre le mouvement. Sur ce site, nous présentons des recherches sur l’évolution des rapports entre les croyants et les églises aux Etats-Unis (8). Effectivement, beaucoup d’églises sont prisonnières d’une routine tant dans leur enseignement que dans leurs pratiques alors que les chrétiens sont à la recherche de relations authentiques et d’une fraternité vécue. C’est aussi le témoignage d’Andrea Syverson. Les chrétiens « désirent une profondeur de relation, une profondeur d’étude, et une profondeur dans les entretiens. Ils ne veulent pas rester dans un coin ou avoir des contacts superficiels… A l’époque moderne où l’authenticité (9) est l’une des valeurs les plus précieuses, nos églises ne fonctionnent plus. Nous avons perdu la trace de Jésus. Mettez l’accent sur ce qui compte le plus : Jésus et les relations ». Ainsi, il y a une convergence avec Mark Zuckerberg dans l’analyse des besoins des gens d’aujourd’hui. Chez beaucoup d’entre eux, il y a un « grand désir de communauté ».
Andrea Syverson, à juste raison, constate qu’une part de ce besoin requiert « des conversations réelles et individuelles qui prennent du temps et ne comportent pas d’ordinateurs et de photos ». On le sait, une nouvelle manière de faire Eglise se cherche aujourd’hui en Occident (10). En regard de la nouvelle orientation de facebook, Andrea Syverson s’interroge en ces termes : « Mark Zuckerberg reconnaît quelque chose que peu de leaders chrétiens ont perçu. Il y a un vide énorme parmi les croyants et un besoin désespéré de communauté. Allons-nous avancer et constituer des communautés qui répondent à leurs besoins où allons-nous laisser facebook remplir ce vide pour nous ? » Ces propos identifient un besoin : le désir que beaucoup ressentent de communautés conviviales où une recherche de sens peut s’effectuer dans l’authenticité. Et comme Andrea Syverson le souligne : de telles communautés dépendent de la qualité des relations humaines. Cependant la convivialité dans un milieu local n’exclut pas l’usage d’internet. Les deux peuvent aller de pair et s’appuyer mutuellement. Lorsqu’il évoque la réalisation de communautés, Mark Zuckerberg évoque cette double forme de communication. Et il envisage, comme c’est le cas aujourd’hui, une pluralité de groupes sur facebook opérant sur différents registres : social, religieux, loisirs… Des formes nouvelles de sociabilité chrétienne pourraient donc se développer sur facebook.
Voilà une donnée de plus pour nourrir notre réflexion sur l’ampleur et la rapidité des changements en cours dans les rapports sociaux et sur la manière d’imaginer et de réaliser de nouvelles manières de vivre en Eglise. C’est ici la réflexion en cours depuis quinze ans, et à propos de cette usage croissant d’internet, une occasion de reparler d’ « Eglise liquide », d’Eglise fluide (11).
Très concrètement, internet permet aujourd’hui d’allier un partage en ligne et la mise en route de rencontres conviviales au plan local. On ne compte plus aujourd’hui les évènements qu’internet peut ainsi permettre en tout lieu. N’est ce pas ici une opportunité et une voie pionnière pour le développement d’un réseau de petites communautés fraternelles fondées sur un consensus chrétien interconfessionnel, de conviction et d’ouverture, pouvant, en outre, orienter les participants sur les ressources spirituelles, intellectuelles et sociales que nombre d’églises offrent aujourd’hui sans discrimination. Là aussi, il y a bien un horizon à explorer.

Jean Hassenforder

(1) Thomas Friedman. Thank you for being late. An optimist’s guide to thriving in the age of accelerations. Allen Lane, 2016 Mise en perspective : « Un monde en changement accéléré » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2560
(2) Roger Sue. La contresociété. Les liens qui libérent, 2016 Mise en perspective : « Vers une société associative. Transformations sociales et émergence d’un individu relationnel » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2572
(3) Mark Zuckerberg. Bringing the world closer together (22 juin 2017) : https://www.facebook.com/zuck/posts/10154944663901634 The Zuckerberg interview. Extended cut : https://www.youtube.com/watch?v=RYC7nAcZqn0
(4) Emergence d’espaces conviviaux et aspirations contemporaines. Troisième lieu (« Third place ») et nouveaux modes de vie : http://www.temoins.com/emergence-despaces-conviviaux-et-aspirations-contemporaines-troisieme-lieu-l-third-place-r-et-nouveaux-modes-de-vie/
(5) Appel à la fraternité. Pour un nouveau vivre ensemble : http://www.vivreetesperer.com/?p=2086
(6) Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988
(7) Protestinfo est une agence de presse spécialisée dans l’’actualité des Eglise réformées de Suisse Romande. « Facebook pourrait-il remplacer les Eglises ? » : https://protestinfo.ch/201707128539/8539-facebook-pourrait-il-remplacer-les-eglises.html
(8) « La montée d’une nouvelle conscience spirituelle. D’après le livre de Diana Butler Bass : « Christianity after religion » : http://www.temoins.com/la-montee-dune-nouvelle-conscience-spirituelle-dapres-le-livre-de-diana-butler-bass-l-christianity-after-religion-r/ « Comprendre le christianisme émergent. Une recherche sur le mouvement de l’Eglise émergente » : http://www.temoins.com/comprendre-le-christianisme-emergent-une-recherche-sociologique-sur-le-mouvement-de-leglise-emergente/
(9) « L’âge de l’authenticité ». Un contexte nouveau pour la vie spirituelle et religieuse » : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/
(10) « Des outres neuves pour le vin nouveau. Interview de Gabriel Monet, auteur de « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en post-chrétienté » : http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/
(11) « Faire Eglise : « Pete Ward. Liquid Church » : http://www.temoins.com/faire-eglise/ « Vers une Eglise liquide » : http://www.temoins.com/vers-une-eglise-liquide/

A l’Église qui vient

Article Témoins, recherche et innovationFoi, expérience et prospective selon Laurent Schlumberger

Si nous considérons la crise actuelle que nous vivons comme une mutation, un passage vers une autre société, une civilisation nouvelle, nous regarderons vers ce monde qui vient et nous participerons à sa construction.

Si, en regard du message de l’Evangile, nous percevons la décomposition des formes d’église associées à un vieux monde hiérarchique et patriarcal, alors nous regarderons vers une nouvelle église et nous participerons à sa venue.

Nous sommes en chemin dans la nouvelle création que Dieu suscite en Christ ressuscité et nous regardons vers ce nouvel univers où Dieu sera tout en tous. Nous regardons à la venue de Dieu (1).

Dans ce mouvement, en regardant vers l’avenir, nous pouvons recevoir le titre du livre de Laurent Schlumberger : « A l’Eglise qui vient » (2). Cette voix s’appuie sur une expérience particulièrement riche et originale : la présidence d’une grande Eglise française pendant plusieurs années : l’Eglise réformée, puis l’Eglise Protestante Unie de 2010 à 2017. Ainsi, il peut nous faire part d’une réflexion qui se fonde sur une observation et qui, à travers une expérience, recherche les voies de l’avenir pour en faire une contribution à « cette Eglise qui vient ».

 

Le mouvement de l’innovation en chemin dans des contextes chrétiens variés.

Nous accueillons ici cette réflexion à travers notre propre parcours au sein du groupe de recherche de Témoins. Il y a maintenant près de vingt ans, dans la conscience d’un écart croissant entre les pratiques d’Eglise et les aspirations spirituelles, celles des croyants et de tous ceux qui sont en recherche et en attente de sens, nous avons fait appel à la recherche française et internationale pour analyser les causes de cet écart, le manque de pertinence des pratiques dominantes confrontées à un changement social et culturel de plus en plus rapide (3). Et, en regard, nous avons étudié les tentatives pour remédier à cet écart, et, plus particulièrement, les innovations où de nouvelles expériences de foi sont apparues, en phase avec les sensibilités nouvelles. Ce mouvement a été particulièrement vigoureux dans des pays où la créativité a pu s’exercer dans une approche pragmatique et une moindre dépendance hiérarchique. Parfois les institutions elles-mêmes ont été réceptives comme ce fut le cas en Grande-Bretagne lorsque l’Eglise anglicane a accepté de reconnaître des expressions nouvelles au même titre que les formes traditionnelles (4). Bref, un grand courant est apparu dans les termes d’une Eglise émergente. A Témoins, nous avons fait connaître en France l’apport de ce mouvement innovant à travers de nombreux articles et des journées d’étude (5). Notre ami, Gabriel Monet, a soutenu et publié une thèse sur cette manière « d’être et de faire église en post-chrétienté » (6). Cependant, en France même, le mouvement s’est peu développé. Les initiatives, présentes dans des contextes divers, sont restées marginales (7). Dans la gouvernance des églises, peu de voix se sont élevées en faveur de transformations majeures. Dans l’Eglise catholique, Albert Rouet, évêque de Poitiers, a engagé une réforme en profondeur de son diocèse en appelant des laïcs à prendre la responsabilité des communautés locales (8). Cependant, il a aujourd’hui quitté sa fonction. A la même époque, en milieu évangélique, Stéphane Lauzet a suscité un groupe de recherche : « Evangile et culture » (9) avec lequel Témoins a collaboré. Très tôt, une collaboration s’est établie avec Andy Buckler, pasteur dans l’Eglise réformée, pour faire connaître les « Fresh expressions » britanniques (10) et nous nous sommes réjouis lorsque cette Eglise a fait appel à lui pour la promotion de l’évangélisation et de la formation. Aujourd’hui, nous voyons dans l’Eglise protestante Unie, une prise de conscience du besoin d’innovation en regard du changement socioculturel.

 

« Une Eglise qui vient » : un livre qui témoigne d’une Eglise en mouvement

Cette ouverture apparaît dans le livre de son président : « L’Eglise qui vient ». C’est un recueil de textes : « Pendant les sept années de son mandat de président de l’Eglise réformée, puis de l’Eglise Protestante Unie, Laurent Schlumberger a saisi maintes occasions pour partager une lecture de la Bible, une compréhension de l’Evangile et une conviction quant au rôle des chrétiens dont les maîtres mots sont confiance et espérance ». Ces textes sont très variés : des prédications, des hommages, des interventions qui ouvrent la voie dans les synodes qui ont jalonné la vie de son Eglise pendant des années. Ainsi dans le chapitre : « Une Eglise qui fait signe », les titres traduisent des orientations : « Jalons pour une Eglise d’hospitalités » ; « Jalons pour une Eglise d’attestation » ; « De la peur à l’encouragement » ; « Réconciliés en Jésus-Christ, Dieu nous fait ensemble accoucheurs d’espérance ».

Durant cette présidence, l’Eglise a fait du chemin.

On peut imaginer tout ce qui a été requis et mis en œuvre pour réussir le rassemblement de l’Eglise Luthérienne et de l’Eglise réformée en une Eglise commune. Et, par la suite, on a entendu parler des prises de décisions en ce qui concerne la bénédiction des couples de même sexe. Voici une initiative qui a demandé du courage et qui ne s’est pas opérée sans engendrer des conflits entre des représentations opposées. Ainsi, cette période a été marquée par le mouvement, tout le contraire de l’immobilisme. On perçoit dans ce livre des qualités qui se sont manifestées dans le leadership de Laurent Schlumberger : attention aux réalités humaines, discernement, inspiration évangélique.

 

Une Eglise exposée au changement socioculturel

Cependant, dans cette analyse, nous nous attacherons à la manière dont Laurent Schlumberger perçoit les rapports entre le changement socioculturel et l’évolution de l’Eglise.

Tout d’abord, il aborde ces questions de front. «  Nous peinons à nous laisser travailler en Eglise par les questions de notre temps. Je ne pense pas d’abord à ces interpellations qui voudraient nous entrainer à réagir en produisant sans délai des déclarations publiques. Bien sûr, cela peut et, parfois, cela doit arriver. Ce fut d’ailleurs le cas au cours de l’année écoulée, à propos de la xénophobie et du racisme… Mais lorsque je dis que nous avons de la peine à nous laisser travailler en Eglise par les questions de notre temps, je pense bien plus à ce travail en profondeur dans lequel nos convictions se trouvent exposées aux questions de nos contemporains… Fin de vie, bénédiction des personnes et des couples… Il nous arrive donc de nous saisir de questions qui ne viennent pas de nous. Mais cela me semble trop rare. En particulier dès qu’il s’agit de questions touchant au travail, à l’économie, à la justice, à la culture, au sens de la vie personnelle et sociale, nous sommes très prudents… Peut-être ne sommes-nous pas assez confiants dans la communion qui nous est donnée. J’y reviendrai. Et si nous entendons être une Eglise de Témoins, nous ne pouvons l’être qu’en prenant pleinement en compte les attentes de  nos contemporains, car c’est auprès d’eux et non de nous que nous sommes appelés à être témoins » (p  137-138).

L’association Témoins, dans son cheminement (11), rejoint (très modestement !) l’approche de Laurent Schlumberger qui est aussi celle de l’Eglise Protestante Unie et qui se manifeste dans un projet : devenir une Eglise de témoins. Au fil de ce livre, Laurent Schlumberger nous en dit l’esprit. « La conviction fondamentale, c’est que l’Eglise existe pour ce qu’elle n’est pas et pour ceux qui n’y sont pas. L’Eglise existe pour ce qu’elle n’est pas. Elle n’existe pas en vue d’elle-même, mais pour annoncer et manifester déjà le règne de Dieu qui vient. Et l’Eglise existe pour celles et ceux qui n’y sont pas. Elle n’a pas pour but de rassembler et de mettre à part le peuple des élus. Elle est envoyée pour témoigner de l’Evangile auprès de tous » (p 129).

Dans ce mouvement Laurent Schlumberger sait observer et analyser le changement socioculturel pour en tirer les conséquences.

Ainsi constate-t-il l’effacement d’un monde où le protestantisme se fortifiait dans sa condition de minorité. « Ce monde a changé. Et même, il a disparu. Les institutions religieuses sont désormais marginales, les convictions sont individualisées, les affiliations sont fluctuantes… C’est ainsi. C’est sans doute la chance de trouver une nouvelle manière d’être Eglise protestante dans ce monde ci ». Ainsi peut-il tracer des orientations. « Il s’agit pour notre protestantisme de passer de la connivence au partage, de l’entre-deux à la rencontre, d’une Eglise qui se serre les coudes à une Eglise qui ouvre les bras, d’une Eglise de membres à une Eglise de témoins… Cette mutation n’est pas à venir. Elle est en cours. Nous y sommes déjà engagés » (p 106).

Mais ce livre ne nous entretient pas seulement de la transformation de l’Eglise. Il sait aussi mettre en évidence les aspirations de nos contemporains : besoin de reconnaissance, besoin de fraternité, besoin de confiance. Et il sait appeler l’Eglise à y répondre.

 

Vers un christianisme post-confessionnel

Parce qu’il sait observer les changements en cours, Laurent Schlumberger peut anticiper les changements à venir. Il est capable de dépasser les enfermements dans des formes rigides. A cet égard, le dernier chapitre : « Vers un christianisme post-confessionnel » nous paraît tout-à-fait remarquable. Il rejoint l’expérience de Témoins qui s’inscrit maintenant dans la durée, près de trente ans écoulés (11). Sans les mentionner, il rejoint les approches de la recherche sociologique. C’est, bien sur, le processus de l’autonomie croyante telle que Danièle Hervieu Léger l’a mis en évidence (12). Comme le montre de nombreuses recherches, l’individualisation croissante brouille de plus en plus les identités confessionnelles. Les raidissements fondamentalistes, si forts soient-ils, sont eux-mêmes à contre courant.

Selon Laurent Schlumberger, le mouvement vers un christianisme interconfessionnel est sans doute « une des évolutions profondes et durables du christianisme ». Ce n’est pas seulement une évolution -à venir-, nous y sommes déjà. Et cette évolution aux racines assez anciennes, déjà entamée, va se poursuivre et s’accentuer. Où et comment peut-on la percevoir, la décrire ? Comment peut-on l’analyser sur la longue durée ?

La transformation est en cours. « Je fais l’hypothèse que nous assistons à une mue du christianisme qui change de carapace. Dans ce christianisme mué, les identités confessionnelles seront beaucoup moins déterminantes, beaucoup moins structurantes » (p 283).

Quelques exemples de cette évolution :

Parmi les cent millions de chrétiens (protestants) en Chine, très peu se réfèrent à une dénomination. Dans un pays où le développement des églises est récent, cette question n’a pas grand sens.

A Taizé, sur place, les différences confessionnelles s’estompent. Les confessions chrétiennes sont respectées, mais elles sont considérées comme en voie de dépassement.

A Strasbourg, il y a une dizaine de communautés qui rassemblent environ 3000 fidèles le dimanche, bien plus que les quelques 500 personnes participant au culte des églises protestantes classiques. C’est une nébuleuse de communautés où la structuration tient principalement à la langue, à l’origine (immigration) et à l’initiative d’un homme…

Enfin, dans ce panorama des tendances post-confessionelles, une des premières d’entre elles est le mouvement charismatique. On peut y voir aujourd’hui une sorte de post-confessionalisme transversal (données p 284-287).

« Par éclosion primaire, dépassement, recomposition ou développement transversal, nous assistons à un phénomène que je crois profond et durable. Je ne suis nullement en train de dire que les étiquettes confessionnelles auront disparu d’ici une génération. Mais leur importance aura fortement régressé. Les identités confessionnelles seront sans doute de moins en moins structurantes, et plus encore de moins en moins pertinentes pour les chrétiens eux-mêmes » (287-290). On pourrait ajouter à cette description, le courant de l’Eglise émergente (13).

Laurent Schlumberger s’engage également dans la voie d’une interprétation. « Le christianisme occidental a connu une longue période dans laquelle les questions doctrinales furent prépondérantes. Mais l’urgence missionnaire et le mouvement œcuménique ont non seulement relativisé cette prépondérance doctrinale. Ils l’ont dévalué. Cette évolution va s’accentuer et s’accélère pour trois motifs : la sécularisation, la globalisation et l’individualisation » (p 290).

Et dans cette grande transformation, un phénomène majeur apparaît. C’est le primat de l’expérience. L’auteur situe ce phénomène en rapport avec les trois tendances annoncées : sécularisation, individualisation et globalisation. « Ce qui devient décisif, c’est la cohésion de la personne, ou ce qui est ressenti comme tel. Autrement dit, ce qui devient décisif, c’est l’expérience. » (p 295). Ce constat rejoint les données de la recherche qui met en évidence une tendance de fond : la progression  de l’individualisation dans la longue durée avec pour corollaire le primat de l’expérience (14).

« A l’Eglise qui vient » : ce livre est bien nommé. Ainsi avons-nous évoqué la profondeur de cette réflexion fondée sur la foi, l’observation, l’expérience et engagée dans un mouvement en avant, dans un regard vers l’avenir, dans une démarche prospective. En considérant la littérature française à ce sujet, cet engagement d’un dirigeant d’église dans une approche prospective, nous parait original et précieux. Ce livre nous incite à accueillir et à préparer  « l’Eglise qui vient ».

Jean Hassenforder

  1. Moltmann (Jürgen). La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne. Cerf,   Voir sur ce site le parcours théologique de Jürgen Moltmann, théologien de l’espérance : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/
  2. Schlumberger (Laurent). A l’Eglise qui vient. Préface de frère alois de la communauté de Taizé. Olivétan, 2017
  3. Questions de recherche à Témoins : « La dynamique de Témoins » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-la-dynamique-de-temoins/
  4. En 2004, l’Eglise anglicane reconnaît la nécessité et la légitimité de nouvelles formes d’Eglise. C’est le rapport : Mission-shaped Church (une Eglise pour la mission) (Church House Publishing, 2004). Sur la trajectoire des « Fresh expressions en Grande-Bretagne : « Interview de Michaël Moynagh. Où en est l’Eglise émergente en Grande-Bretagne ? » : http://www.temoins.com/ou-en-est-leglise-emergente-en-grande-bretagne/
  5. « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherche » : http://www.temoins.com/le-courant-de-leglise-emergente-dix-ans-de-recherches/
  6. Monet (Gabriel). L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté. Préface d’Elisabeth Parmentier. Posface de Jean Hassenforder. LIT Verlag, 2014. Interview de Gabriel Monet sur sa thèse : « Des outre neuves pour le vin nouveau » : http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/ Cette thèse en préparation a été présentée par Gabriel Monet à la journée d’étude de Témoins le 11 novembre 2011 : « L’Eglise émergente. Une mise en perspective » http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/ Vidéo présentant la journée : http://www.temoins.com/la-rencontre-du-11-novembre-2011-en-video/
  7. « Une perspective comparative sur l’Eglise émergente : La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente » : http://www.temoins.com/une-perspective-comparative-sur-leglise-emergente-la-grande-bretagne-en-mouvement-la-france-en-attente/ Plus récemment, voir l’article d’Andy Buckler : « Des « Fresh expressions » aux « French expressions »,  dans : Perspectives missionnaires, N° 71, 2016 En janvier 2015, l’hebdomadaire Réforme a publié un excellent dossier, présentant, à partir de quelques expériences, un visage de l’Eglise émergente en France : http://www.temoins.com/eglise-emmergeante-eglise-demain/
  8. Rouet (Albert) et collectif. Un nouveau visage d’Eglise. Les communautés locales à Poitiers. Bayard, 2005 ; Rouet (Albert). Le gout d’espérance. Un Nouveau visage d’Eglise. Bayard, 2008. Présentation sur ce site : « La dynamique de la confiance. L’expérience des communautés locales à Poitiers » : http://www.temoins.com/une-dynamique-de-la-confiance-lexperience-des-communautes-locales-a-poitiers/
  9. Au début des années 2000, Stéphane Lauzet, président de l’Alliance Evangélique Française a suscité un groupe de recherche : Evangile et Culture. Des journées d’études ont été organisées en collaboration par Evangile et Culture et Témoins . Ainsi, en 2003, « Eglise en devenir » autour de Stuart Murray :  http://www.temoins.com/eglise-en-devenir/ En 2004, « Le vécu, la pratique et la théologie de l’Eglise émergente » autour de Michaël Moynagh :   http://www.temoins.com/le-vecu-la-pratique-et-la-theologie-de-leglise-emergente-conference-de-m-moynagh-5-juin-2004/
  10. Andy Buckler a participé à l’animation et est intervenu aux journées organisées par Témoins  depuis la rencontre du 20 octobre 2007 : « Innovations dans les Eglises. Le courant de l’Eglise émergente » : http://www.temoins.com/reunion-du-20-octobre-2007-innovations-dans-les-eglises-le-courant-de-leglise-emergente/ Depuis plusieurs années, Andy Buckler est responsable de la coordination Evangélisation et formation à l’Eglise protestante Unie de France. Il a écrit récemment un article dans Perspectives missionnaires (N° 71, 2016) : « Des Fresh expressions » aux « French expressions ».
  11. « La genèse de Témoins, communauté chrétienne interconfessionnelle » (1973-1986) : http://www.temoins.com/la-genese-de-temoins-communaute-chretienne-interconfessionnelle-1973-1986-redaction-en-1996/
  12. Publié en 1999, le livre de Danièle Hervieu-Léger : « Le pèlerin et le converti » garde toute sa pertinence pour éclairer une transformation qui se poursuit. Interview sur ce site : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises/
  13. Une approche sociologique de l’Eglise émergente qui éclaire, entre autres, son aspect post-confessionnel : Marti (Gerardo), Ganiel (Gladys). The deconstructed church. Understanding emerging christianity. Oxford University Press, 2014. Sur ce site : « Une recherche sociologique sur le mouvement de l’église émergente » http://www.temoins.com/comprendre-le-christianisme-emergent-une-recherche-sociologique-sur-le-mouvement-de-leglise-emergente/
  14. Le progrès de l’individualisation, dans la longue et la courte durée, débouche sur un christianisme post-confessionnel, mais interroge également plus largement sur le rapport aux institutions. « L’âge de l’authenticité. Un contexte nouveau pour la vie spirituelle et religieuse, selon le philosophe Charles Taylor » : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/ « Spiritualité post-moderne et culture de l’individualisme. Une transformation des mentalités selon S Dominika Motak » : http://www.temoins.com/spiritualite-postmoderne-culture-de-lindividualisme-transformation-mentalites/ Plus généralement, les grands courants spirituels à l’échelle du monde traversent les confessions religieuses : « Raphaël Liogier. La guerre des civilisations n’aura pas lieu. CNRS éditions, 2016. Sur ce site : « Tendances de fond dans un monde globalisé » : http://www.temoins.com/tendances-de-fond-monde-globalise/  En terme de prospective, on peut imaginer un autre paysage religieux : « Les germes d’une nouvelle société. Une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse » : http://www.temoins.com/germes-dune-nouvelle-societe-nouvelle-sensibilite-spirituelle-religieuse/

 

 

 

 

 

 

Une philosophie de l’histoire selon Michel Serres

Article Témoins rubrique Recherche et innovationAu sortir de massacres séculaires, vers un âge doux portant la vie contre la mort

A travers une culture encyclopédique, Michel Serres a développé une pensée créative et originale dans un style imagé. Il ouvre de nouvelles compréhensions plus vastes, plus profondes. Les ouvrages de Michel Serres nous entraînent dans une vision nouvelle du monde. C’est le cas dans son livre : « darwin, bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire » (1).

En page de couverture, quelques lignes explicitent le titre concernant ce regard nouveau sur l’histoire de l’humanité.

« Darwin raconte l’ouverture de Faune et de Flore. Devenu empereur, Bonaparte, parmi les cadavre sur le champ de bataille, prononça, dit-on, ces mots : « Une nuit de Paris réparera cela ». Quant au Samaritain, il ne cesse, depuis deux mille ans, de se pencher sur la détresse du blessé. Voilà trois personnages qui scandent sous mes yeux, trois âges de l’histoire.

Le premier âge est plus long qu’on ne croit, le deuxième est pire qu’on ne pense, le dernier meilleur qu’on ne dit.

Histoire ou utopie ? Il n’y a pas de philosophie de l’histoire sans un projet, réaliste et utopique. Réaliste : contre toute attente, les statistiques montrent que les hommes pratiquent l’entraide plutôt que la concurrence. Utopique : puisque la paix devint notre souci ainsi que la vie. Tentons de les partager avec le plus grand nombre. Voici un projet aussi réaliste et difficile qu’utopique, possible et enthousiasmant ».

Le livre se répartit en trois parties : « Premier âge, long : le Grand récit. Deuxième âge, dur : trois morts. Troisième âge, doux : trois héros. », et se termine par une réflexion sur « les sens de l’histoire ». Le regard de Michel Serres renouvelle notre vision du passé dans une approche si dense, si riche, si originale qu’elle ne peut être résumée. Nous mettrons l’accent sur l’émergence actuelle d’un nouvel âge, cet « âge doux » évoqué par l’auteur. Et nous commenterons cette prise de conscience.

 

Le Grand Récit

Au départ, l’auteur montre comment les progrès récents de la science, à travers une capacité nouvelle de dater les phénomènes, nous ouvrent à une mémoire de l’univers, à une mémoire de la terre dans laquelle l’histoire humaine vient s’inscrire. Une nouvelle synthèse peut ainsi s’élaborer. Nous voici en présence d’un « Grand Récit ».

C’est une situation nouvelle. Michel Serres dégage quelques caractéristiques fondamentales de ce temps long. « Le couple énergie-entropie régit le monde physique ; analogue, le couple vie-mort régit le monde vivant » (p 33). Ainsi, dans l’évolution, pendant que la vie irrésistible perpétue son développement, la mort frappe espèces et individus. Dans notre humanité, on observe une évolution analogue. « D’une part, l’énergie et la vie prennent des figures nouvelles comme l’invention et la paix, d’autre part, l’entropie et la mort réapparaissent en guerres à répétitions » et menacent l’existence de l’humanité (p 33).

Cependant, en regard, l’auteur distingue deux formes, deux pratiques : les pratiques dures qui mobilisent des hautes énergies et les pratiques douces qui font appel à des basses énergies, à l’échelle informationnelle. Parallèlement, Michel Serres oppose deux âges : un « âge dur » caractérisé par la violence et par la guerre, et un « âge doux » convivial et inventif en lutte contre la mort.

 

Un âge dur

Dans son regard sur la plus grande part de l’histoire humaine, Michel Serres fait ressortir les composantes d’un âge dur. C’est la prépondérance de la guerre avec les massacres qui l’accompagnent. Cette importance des conflits militaires ne nous avaient sans doute pas échappé, mais l’auteur éveille en nous une prise de conscience de cette réalité dévastatrice. « Toute notre culture baigne dans le sang versé au cours de violences qui s’enchainent et nous enchainent à la guerre perpétuelle » (p 47). Ainsi a-t-on calculé qu’au cours des derniers millénaires, moins de 10% des années ont été consacrées à la paix, c’est à dire à la vie (p 48). Et l’auteur évoque les massacres tels qu’ils apparaissent dans des textes littéraires comme l’Iliade et se manifestent dans des données chiffrées que nous ignorons bien souvent. Sait-on par exemple que les guerres de la Révolution Française et celles de Napoléon ont engendré la mort d’un million cinq cent mille français plus que le million trois cent mille victimes provoquées par la Première Guerre Mondiale entre 1914 et 1918… (p 79). Dans ce contexte, un culte a été voué à l’héroïsme patriotique. « Chacun doit donner sa vie pour sa patrie » (p 53). Les religions ont participé à cette idéologie mortifère. Michel Serres nous rappelle les analyses de René Girard. La violence se manifeste jusque dans le sacrifice animal.

L’auteur nous amène également à entrevoir les rapports entre économie et violence. Et il nous invite à réfléchir au phénomène de la dette. « Avoir et Dû : voilà le titre de deux colonnes dans un bilan comptable. « Je dois » signifie à la fois une obligation morale et une dette à restituer » (p 64). Si la dette asservit les gens et les peuples, elle s’exprime aussi en termes religieux. C’est ici que Michel Serres met l’accent sur le pouvoir libérateur de la Passion du Christ. « A partir du Vendredi saint, nous n’aurons plus jamais de vains devoirs, ni de dettes… Ces péchés nous sont remis… » (p 67). Et plus encore, « le caractère intégral de la remise de nos dettes s’efface devant l’annonce triomphale que cesse le règne même de la dette, c’est à dire de la mort… De même que la Résurrection du Christ ne marque pas une vengeance sur ceux qui l’ont tué, mais positivement une victoire sur la mort elle-même » (p 67) ». Il y a là un tournant. Mais, dans un monde dominé par la violence et par la mort, le potentiel de la libération se fraye difficilement un chemin.

Et, de même, dans son inventaire des raisons d’espérer, l’auteur se refuse à croire à une méchanceté irrémédiable de l’homme. Les recherches (2) vont à l’encontre des théories et concepts abstraits prétendant l’homme en général mauvais, en général égoïste et violent, incapable d’empathie… En la plupart d’entre nous, une manière d’amour l’emporte sur la haine… l’humain est humain » (p 87).

Pendant des millénaires, la « thanatocratie » a prévalu. « Déclinée trois fois dans la religion, longtemps sacrificielle, les armes, létales toujours, et l’économie, exploitant les faibles et blessant le monde, la mort me paraît le moteur de l’histoire » (p 72). Il a fallu la menace d’anéantissement collectif éveillée par l’usage de la bombe atomique en 1945 à Hiroshima et Nagasaki pour qu’une prise de conscience s’effectue. Mais dans la période sombre qui a précédé, on peut entrevoir un mouvement de libération qui s’est frayé un chemin. Ce mouvement débouche aujourd’hui. Dans cette histoire, Michel Serres, évoque la part du christianisme : « Sa leçon majeure n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégorie vive de la Naissance, enfin la Résurrection, soit une victoire non pas contre nos ennemis, comme pendant le règne de la Mort, mais contre la Mort elle-même ? Par ce rééquilibrage, un tout autre monde semble annoncé, promis, espéré… » (p 77).

 

Un âge doux

Nous voici aujourd’hui au début d’un nouvel âge : un âge doux. Michel Serres y voit la mise en œuvre de la néguentropie, selon Wikipedia : « Une entropie négative, un facteur d’organisation des systèmes physiques et, éventuellement sociaux et humains, qui s’oppose à la tendance naturelle à la désorganisation ». « Comme la vie produit des individus nouveaux, l’esprit inventif et novateur, effet de la néguentropie, devient source de nouveautés, produit à nouveau de la néguentropie. Puisque celle-là se trouve déjà là ensemencée dans l’Univers et au sein du réseau évolutif, l’âge de l’Esprit, doux par rapport aux hautes énergies, dites entropiques, perdure donc  en tous temps, travaillant à se libérer d’un étranglement mortel » (p 92). « L’âge doux, celui des esprits, advient dès que ceux-ci se mettent à lutter contre la mort de manière efficace. Nous y sommes. De même qu’il y eut trois manières de s’entre égorger durement, armée, religieuse, économique, de même l’âge que j’appelle doux se décline de trois manières, portant sur la vie et l’esprit : médicale, pacifique et numérique » (p 93).

Un  premier fait est le développement de la médecine et son efficacité accrue. C’est un état d’esprit. « En refusant les lois de la jungle, nos pratiques combattent l’évolution, la sélection naturelle » (p 103). « Il y a deux âges : assassin-victime ; malade-médecin » (p 104). Par sa faiblesse et le fait qu’il détienne, miraculeusement, parmi la violence usuelle, d’être pansé par et parmi les siens, le malade est un personnage emblématique décisif, rare, faible, mourant même, mais producteur d’humanité » (p 103).

Dans cette perspective, la parabole du Samaritain résonne avec une force particulière, comme une injonction révolutionnaire à l’encontre d’un univers de violence. L’émotion nous gagne lorsque nous entendons ces paroles. Michel Serres célèbre la figure du médecin : « Celle qui se penche sur les blessés ; celui qui écoute les plaintes de l’agonie ; celle qui s’incline ; l’attentive qui cherche à comprendre et peut-être guérira… Non, il ou elle, n’est pas seulement le héros de ce temps, mais sans doute, celle et celui de toute l’histoire » (p 107).

Très concrètement, l’auteur met l’accent sur l’espace de paix qui s’est créé en Europe occidentale après 1945 au sortir d’une guerre dévastatrice. « De 1945 à 2015, comptons soixante-dix ans de paix, laps de temps exceptionnel, inconnu en Europe depuis au moins la guerre de Troie ». Bien sûr, il y a un abcès au Moyen-Orient, mais au total dans le monde, homicides et violences ne cessent de reculer. L’industrie du tabac est bien  plus meurtrière que le terrorisme (p 122). On assiste à des changements profonds comme le recul de la peine de mort. « Sortant à peine de l’enfer, nous avons construit une sorte d’utopie dont nous ne pouvons connaître la nouveauté que par comparaison avec ce qui se passe alentour qui ressemble trait pour trait à ce qui se passait chez nous avant cette ère nouvelle ».

Cependant la paix est constamment à maintenir et à construire. L’auteur évoque une figure exemplaire, celle de François de Callières (1645-1717) qui publia un livre décisif : « De la manière de négocier avec les souverains ». Conseiller de Louis XIV, un roi qui ne cessa de faire la guerre – plus de trois cent mille morts- , François de Callières sait de quoi il parle. Il définit le rôle du négociateur : éviter au maximum les conflits. « Tout prince chrétien doit avoir pour maxime principale de n’employer la voie des armes pour soutenir et faire valoir ses droits qu’après avoir tenté et épuisé celle de la raison et de la persuasion (p 126). Promouvoir la paix, c’est aussi construire un vivre ensemble. Michel Serres évoque les réalisations coopératives du « socialisme utopique » qui ont porté du fruit alors que les théories prétendument « scientifiques » du socialisme ont durement échoué. « Pas un seul mort de leur fait, du concret, de la continuité » (p 134). Et aujourd’hui, on peut se réjouir de toutes les réalisations du mouvement associatif. L’auteur nous appelle à prendre en compte, à prendre en charge « le personnage commun, banal, minuscule, individuel, faible, malade, infirme, virtuel, oui, miraculeux, si délaissé dans son fossé, si oublié dans sa bonté, si concret dans son humilité qu’il passe pour inexistant… » (p 135).

Ainsi, trois sens au terme « doux » : la vie prolongée par le biologiste et le médecin ; la paix nouvelle, mais qui dure, les basses énergies. Voici les trois composantes de l’âge doux » (p 138). Les nouvelles technologies qui ouvrent l’ère du virtuel s’inscrivent dans cet univers de basses énergies. Face aux puissants qui prédominent, face au déploiement de la violence, un texte biblique « prophétise exactement le troisième âge, celui là même que nous vivons aujourd’hui et qui, à l’écart du feu et des hautes énergies, destructrices, cultive les basses, l’information, les signaux, les signes, les paroles… que le tonnerre rend inaudible » : « Il y eut un grand ouragan, si fort qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, en avant de Yahvé, mais Yahvé n’était pas dans l’ouragan…Après le feu, le bruit d’une brise légère. Dès qu’Elie l’entendit, il se voilà le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la grotte. Alors une voix lui parvint qui dit… » (I Rois 19, 11-13) (p 139).

En se rappelant les effets démocratiques de l’imprimerie, l’émergence d’internet peut nous émerveiller. C’est là que Michel Serres évoque Petite Poucette, cette jeune fille emblématique des usages révolutionnaires d’internet qu’il a brillamment évoquée dans un précédent livre (3). « Face à l’aristocratie des puissants, des riches, des représentants, le portable dans la paume, Petite Poucette annonce : « Maintenant, tenant en main le monde… ». Elle a accès à tout. Tout lui appartient. « Troisième héroïne de l’âge doux, Petite Poucette monte ainsi sur la plus haute marche du podium, entre le médecin et le négociateur. Elle incarne une nouvelle démocratie du savoir  dont l’utopie fait peur aux anciens… » (p 142).

Le paysage de la communication change. Tout se lie, tout se relie. « Il me paraît prévisible que la main du marché devra un jour adapter sa puissance relationnelle à celle, concrète, du monde et, sans doute, s’adapter, voire obéir à sa loi. Nous entrons dans un temps où se joue un « mano a mano » décisif pour notre survie entre l’homme individuel ou global et la planète entière » (p 147).

 

Quel avenir ?

Nous voyons bien aujourd’hui des menaces s’élever à l’encontre de la civilisation nouvelle en train de grandir (4). Michel Serres est bien conscient de ce danger. « Je ne suis ni sourd, ni aveugle aux forces atroces qui pendant cet âge si court s’opposent à la prégnance neuve de la paix ». Pour faire face aux attitudes passées qui remontent parfois, « nous devons trouver des stratégies propres à notre temps et délaisser celles que nous venons de quitter. Secourir, soigner, partager, négocier, dialoguer, suivre les trois modèles qui nous guident pour vivre dans notre âge… » (p 118).

Cependant, lorsqu’on voit la violence se propager jusque sur internet, on peut s’inquiéter. L’auteur est attentif à ce danger. « Libérer le nombre impose des risques… Combien de temps faut-il pour qu’une multiplicité désordonnée s’organise et forme une communauté d’autant plus nouvelle que ce type de libération, inattendu, n’a aucun équivalent dans le passé ? Peut-on éviter une violence interminable avant de parvenir à une cohésion ? Confirmé par l’advenue du troisième âge où le multiple se libère vraiment, mon utopie espère échapper à cet étau (p 145).

Ce livre ouvre pour nous une compréhension originale de l’histoire humaine. Il met en évidence une dynamique qui suscite l’espérance. Ainsi, Michel Serres nous y parle de survie dans un triple sens :

« Survivre : laisser survivre ou conserver

Survivre : mettre l’accent sur une nouvelle histoire, un nouveau sens de l’histoire

Survivre : vivre mieux que la vie, accéder avec joie à l’esprit.

Créer ces trois survies en compagnie du plus grand nombre possible, voilà le projet aussi réaliste, dangereux, difficile qu’utopique, possible et enthousiasmant » (p 161).

 

Une vision prophétique

Ces dernières années, le ciel s’est assombri. Des orages éclatent. Mais, comme en toute navigation, il importe de garder le cap. Dans ce temps de crise, on a besoin de ne pas perdre confiance, mais de discerner les courants porteurs, parfois peu visibles et souterrains. « Sans vision, le peuple meurt », nous dit un verset de la Bible  (Proverbes 29.18). Le livre de Michel Serres nous communique une telle vision. C’est l’émergence d’un âge doux où la paix l’emporte sur la guerre et la vie sur la mort. Et, si on perçoit bien les menaces envers cette nouvelle manière de vivre, Michel Serres met en valeur la dynamique du processus.

Il se trouve que d’autres chercheurs mettent également en évidence un changement positif intervenu au cours de ces dernières décennies. Ainsi, d’une certaine façon, le livre de Jérémie Rifkin : « Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie » (5) converge avec le texte de Michel Serres. En effet, à partir d’une rétrospective historique approfondie, Jérémie Rifkin perçoit, dans ces dernières décennies, « la plus grande poussée empathique de l’histoire de l’humanité ». Et d’après la recherche de Ronald Inglehart sur les valeurs dans le monde (World values survey) (6), on enregistre depuis 1981, une évolution, certes diversifiée, mais rapide vers une valorisation de l’expression personnelle et la recherche d’une qualité de vie. Une autre recherche a montré l’expansion du courant des « culturels créatifs » (6) qui valorise ce qu’on pourrait appeler une sobriété heureuse et conviviale.

Jérémie Rifkin nous montre une évolution vers une pacification des esprits. Ainsi rejoint-il Michel Serres sans encourir le reproche qu’on peut parfois faire à celui-ci de présenter une catégorisation trop tranchée entre « âge dur » et « âge doux ». Il est également très attentif au potentiel de changement à travers et dans l’économie.

Dans son analyse, à plusieurs reprises, Michel Serres met en lumière l’incidence du récit évangélique et de la foi qui s’en inspire sur l’évolution des esprits Ces passages nous paraissent particulièrement importants. Au cœur de l’histoire, nous percevons la singularité, l’originalité, le potentiel de vie et d’espérance de cette inspiration. Si, pendant les siècles de l’âge dur, les institutions religieuses ont souvent pactisé avec l’idéologie ambiante, on voit bien ici combien les textes évangéliques ont joué le rôle de ferment. Et, aujourd’hui dans ce livre, ils contribuent à interpréter l’histoire.

Rappelons cette citation : « La leçon majeure du christianisme n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégresse vive de la naissance, enfin la Résurrection, soit une victoire non plus contre les ennemis comme pendant le règne de la Mort, mais contre la Mort elle-même » (p 77).

Ici, Michel Serres est en phase avec rgen Moltmann, le théologien de l’espérance. Leurs pensées se rejoignent à plusieurs égards

Engagé très tôt dans une théologie écologique (7), Moltmann inscrit l’histoire de l’humanité dans celle de la nature.

« La nouvelle vision du monde écologique part de l’idée que la terre est notre maison. L’humanité fait partie d’un grand univers en évolution. La terre, notre maison, est vivante avec une communauté de vie singulière… La protection de la vitalité, de la diversité et de la beauté de la terre est une responsabilité sacrée… Cela rejoint la richesse des traditions bibliques concernant la terre » (8).

Cependant, c’est aussi sur la question de l’attitude vis-à-vis de la mort que la pensée théologique de Moltmann appuie la recherche de Michel Serres. En effet, dans une civilisation dominée par la guerre et par la mort, cet « âge dur » qui nous a été décrit, la religion a pu se résigner dans une acceptation de la mort comme une fatalité, détournée vers une émigration de l’âme vers l’au delà. Au contraire, avec force, Moltmann proclame la lutte contre la mort. « La résurrection du Christ porte le « oui » de Dieu à la vie et son « non » à la mort et suscite nos énergies vitales. Les chrétiens sont des gens qui refusent la mort (« Protest people against death »)… L’origine de la foi chrétienne est, une fois pour toutes, la victoire de la vie divine sur la mort. « La mort a été engloutie dans la victoire » (1 Corinthiens 15.54). C’est le cœur de l’Evangile. C’est l’Evangile de la vie ».

Et Jürgen Moltmann poursuit : « Cette théologie de la vie doit être le cœur du message chrétien en ce XXIè siècle. Jésus n’a pas fondé une nouvelle religion. Il a apporté une vie nouvelle dans le monde, aussi dans le monde moderne. Ce dont nous avons besoin, c’est une lutte partagée pour la vie, la vie aimée et aimante qui se communique et est partagée, en bref la vie qui vaut d’être vécue dans cet espace vivant et fécond de la terre » (9).

Comme Michel Serres, Jürgen Moltmann  porte également attention aux émergences : « L’histoire présente des situations qui contredisent le Royaume de Dieu et sa justice. Nous devons nous y opposer. Mais il existe également des situations qui correspondent au Royaume de Dieu et à sa justice. Nous devons les soutenir et les créer lorsque c’est possible. Il existe ensuite dans le temps présent des paraboles du Royaume futur et nous y voyons ce qui arrivera au jour de Dieu. Nous entrevoyons déjà maintenant quelque chose de la guérison et de la nouvelle création de toutes chose que nous attendons. Nous le traduisons par une attente créatrice… » (10).

Si la vision de Michel Serres est particulièrement originale, elle est aussi en convergences avec la pensée de quelques autres penseurs contemporains. Son livre nous appelle à un regard nouveau. La pensée de Michel Serres nous ouvre à la reconnaissance d’une civilisation nouvelle en train d’apparaître et de s’étendre, cet « âge doux » déjà suffisamment avancé pour que Michel Serres puisse le décrire et le caractériser. Il y a dans ce discernement un aspect prophétique. Michel Serres nous invite à entrer dans une nouvelle manière de vivre.

J H

  1. Serres (Michel). darwin, bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire. Le Pommier, 2016Une conversation particulièrement éclairante avec Michel Serres sur cet ouvrage au Monde Festival en vidéo : http://www.lemonde.fr/festival/video/2016/09/20/le-monde-festival-en-video-conversation-avec-michel-serres_5000685_4415198.html
  2. Lecomte (Jacques). La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012. Mise en perspective sur ce blog : http://www.vivreetesperer.com/?p=674
  3. Serres (Michel). Petite Poucette. Le Pommier, 2012. Mise en perspective sur ce blog : http://www.vivreetesperer.com/?p=820
  4. Menaces multiples et même, menaces de guerres, comme en traite Pierre Servent dans son livre : « Extension du domaine de la guerre » (Robert Laffont, 2016)
  5. Rifkin (Jérémie). Une nouvelle conscience pour le monde. Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libèrent, 2010. Mise en perspective sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/
  6. « Emergence d’une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse », sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/emergence-dune-nouvelle-sensibilite-spirituelle-et-religieuse-en-regard-du-livre-de-frederic-lenoir-l-la-guerison-du-monde-r/
  7. « Montée de la conscience écologique » : http://www.temoins.com/la-montee-de-la-conscience-ecologique/
  8. « In the fellowship of the earth », p 80-85, in : Jürgen Moltmann. The Living God and the fullness of life. World Council of Churches, 2016.   Présentation du livre : http://www.vivreetesperer.com/?p=2413
  9. Sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : « la vie contre la mort » (Voir : Moltmann (Jürgen). Sun of rigtneousmess, arise. Fortress Press, 2010 (p 75-77) : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=841
  10. Moltmann (Jürgen). De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte temps présent, 2012 (p 115). Présentation sur ce site : http://www.temoins.com/vivre-dans-lespoir-de-commencements-en-recommencements/