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Les enfants ouvrent les portes du Royaume

Les enfants, portiers du royaumeReconnaître une spiritualité propre à l’enfant, c’est croire que Dieu se révèle aussi par lui, d’une manière toute particulière. Ainsi reconnu comme une personne déjà en relation avec Dieu, il peut évangéliser à sa manière. Il enseigne et catéchise à son tour. Vue sous cet angle, la place de l’enfant dans la catéchèse change, mais c’est surtout la posture de l’adulte qui se trouve changée. Certaines pratiques catéchétiques, comme Godly Play®, une approche catéchétique créé par Jerome W. Berryman, mettent particulièrement en évidence que l’enfant n’est plus uniquement considéré comme quelqu’un à qui on doit tout enseigner.

A l’écoute de la Parole

Les séances Godly Play®, peuvent particulièrement bien soutenir la spiritualité des enfants. Tous sont en cercle et commencent par entendre une histoire. La Parole de Dieu est transmise sur un support, du sable ou une feutrine, et le narrateur déplace des figurines en bois ainsi que d’autres objets. Son attitude est fondamentale pour que cette Parole soit le centre de l’attention et qu’elle résonne en chacun. Le rythme lent du récit et des gestes, le silence, offrent un espace à l’imagination. Les enfants vont ensuite réagir au moment des questions d’émerveillement. Avec elles, ils vont pouvoir faire des aller-retours entre leur vie et ce qu’ils viennent d’entendre.
Dans les séances Godly Play®, le regard sur « l’enfant théologien » met en évidence une véritable source d’évangélisation. La foi, l’émerveillement, le questionnement sont signes de la présence de Dieu. La joie et le plaisir partagés provoquent un élan pour lui rendre grâce. La Parole est mise en résonance avec d’autres paroles et nourrit la réflexion pour sa propre vie.
Les enfants écoutent attentivement la Parole de Dieu, sont touchés par elle et y prennent goût. Ils se réjouissent de venir, de revenir, et emmènent parfois leurs amis. Les histoires bibliques accompagnées du questionnement les renvoient à leur propre vie, leurs propres expériences, les liens se font naturellement ou avec l’aide du narrateur. Les enfants apprennent à exprimer leur pensée, à trouver les mots justes pour être compris. Parce que leur parole est bien accueillie, ils comprennent qu’elle est importante à donner, et qu’elle a de la valeur. Ils n’hésitent pas à s’exprimer, librement. Les enfants ne sont pas évalués quant à leurs connaissances. Ils savent qu’ils peuvent risquer une parole sincère ou approximative car il leur est reconnu le droit à un apprentissage par tâtonnement par le biais du langage religieux. Cette sécurité contribue à créer les conditions de la confiance. Leur développement religieux s’effectue ainsi dans un espace de liberté, ludique et pédagogique à la fois, un lieu qui leur est réservé. Ce qui se passe là est différent, merveilleux, ils découvrent ce que peut être un « espace sacré ». Ils s’y sentent en sécurité, avec la famille de Dieu. Ils font l’expérience de la communauté, qui sont les amis présents avec eux ; et aussi de la communauté des saints par la proximité des personnages bibliques. Ils leur deviennent familiers en entendant leurs histoires, mais aussi parce que les objets avec lesquels elles sont racontées sont toujours là. Les enfants s’initient aussi au langage religieux. Godly Play® fait le choix du langage hérité de la tradition chrétienne. Ce langage se décline sur quatre registres : celui des récits bibliques, celui des paraboles, celui des actions liturgiques et celui du silence. Le lien avec le temps ecclésial est souligné par le jeu des couleurs (blanc, rouge, vert, violet…). Ces formes de langage font écho à la vie communautaire et particulièrement cultuelle, d’autant plus que la séance est comme une réplique d’une célébration (accueil, liturgie de la parole, liturgie eucharistique, prière, envoi, bénédiction…). Par la prière partagée tous ensemble, les enfants parlent à Dieu, ou à Jésus et entendent les autres parler à Dieu ou à Jésus. Parfois, ils ne disent rien, mais aiment à fermer les yeux pour se recueillir.

L’Esprit à l’œuvre

Les narrateurs, par l’apprentissage des textes par cœur, connaissent mieux et se nourrissent de la Parole. Ils voient leurs représentations de Dieu évoluer. Les enfants leur apportent des éléments qui vont déclencher leur réflexion. Ils peuvent observer l’Esprit Saint à l’œuvre, en eux et dans les enfants. Eux aussi retrouvent goût à transmettre leur foi dans ce contexte. Ce sont des témoins importants car l’amour de Dieu passe à travers eux, leur comportement respectueux, leur écoute, leur amitié. Lorsque les enfants les saluent pour dire au revoir, ils leurs donnent une parole de bénédiction, comme Jésus qui aimait bénir les enfants. La relation au Christ du narrateur peut s’entendre dans la manière d’habiter le récit raconté, l’émotion qui est partagée. Leur comportement respectueux vis-à-vis des enfants, mais aussi du lieu et du matériel, montre implicitement leur importance.
La structure de la catéchèse se trouve elle-même « évangélisée », c’est-à-dire qu’elle se trouve transformée. Elle quitte l’efficacité pour laisser la place à la rencontre dans des expériences. Godly Play privilégie le statut de l’imaginaire par rapport à celui de la raison. Il ne donne pas un contenu à la foi (ce qu’il faut croire) mais réunit les moyens nécessaires à dire sa foi, c’est-à-dire à approcher par le langage le mystère de la présence de Dieu dans la vie des enfants. Il est en outre important de partager régulièrement ce qui est vécu dans des discussions collectives pour toujours mieux s’ajuster. Avec l’équipe qui a été formée à ce concept, nous vivons des « cercles de narrateurs » c’est-à-dire que nous nous montrons les histoires Godly Play® les uns aux autres, apportant nos questions ou nos difficultés. Ces échanges sont motivants, enthousiasmants, et nous apprenons beaucoup en voyant différentes manières de raconter ou de déplacer les objets. Chaque geste compte pour s’approcher du mystère, l’appréhender d’une nouvelle façon. Ce concept porte une incontestable dimension œcuménique, et la collaboration harmonieuse au sein de l’équipe du Centre Œcuménique de Catéchèse à Genève le montre bien.
Les effets de l’évangélisation sont réciproques, agissant aussi bien sur les enfants que sur le pédagogue religieux ; et d’une certaine manière, l’approche religieuse Godly Play® « évangélise » aussi l’éducation chrétienne.

Bribes de partages

Une écoute attentive et une relecture d’échanges vécus au sein de rencontres catéchétiques confirment que les enfants sont de petits théologiens en herbe, et que par leurs interrogations, les réponses qu’ils apportent d’eux-mêmes, ils ouvrent les portes d’un monde dans lequel nous sommes tous invités à entrer avec une âme d’enfant, ils permettent « le passage » dans le Royaume de Dieu…
Avec mon expérience dans Godly Play®, je remarque que donner la parole permet aux enfants d’avoir confiance en eux et de croire que leur parole vaut la peine d’être dite. Parce que c’est leur parole, et qu’elle exprime ce qu’ils pensent, cela justifie qu’ils puissent la dire. Le « temps d’émerveillement » donne cette occasion et je m’émerveille avec eux non seulement de l’histoire que nous venons d’entendre mais aussi de leurs réponses.
J’ai été particulièrement frappée par la prise de parole d’un garçon d’environ neuf ans, et de la liberté avec laquelle il s’est exprimé.
C’était en février 2014, et j’avais raconté la Parabole du Bon Samaritain. A la dernière question Je me demande ce qui se passerait si c’était un enfant qui trouvait le blessé ? Nous avons eu diverses réponses, suivies de ma reformulation :
– « Il va chercher l’ambulance. » …
– « Il va l’aider. » ….
– « Il continue son chemin. » … Cette réponse, différente des autres, attire mon attention. Je reformule « Il continue son chemin ? » et cela emmène l’enfant à continuer :
– « Oui, car il a peur. »
Ce garçonnet a osé exprimer cela, alors que les autres réponses parlaient du prochain qui avait secouru le blessé, et qui avait en quelque sorte le beau rôle. Il s’est senti libre de dire son sentiment à haute voix. Sa réaction ayant été accueillie de la même manière que les autres, tous dans le cercle l’ont acceptée sans la juger. Il avait ouvert une nouvelle voie, celle d’avoir le droit d’avoir peur. Cela a été un moment très fort. J’ai conclu en redisant que dans une telle situation, un enfant pourrait aller chercher de l’aide, une ambulance, et qu’il pourrait aussi avoir peur et continuer son chemin. Toutes les paroles étaient également valables, chacun avait le droit de réagir à sa façon, et ils l’ont fait !

Avec le récit de la Création, les enfants me renvoient aussi des occasions de réfléchir :
A la question Je me demande si on peut enlever un jour sans que cela change quelque chose ? un enfant répond : « non, si on enlève un jour, il faut changer tout le reste… »
Intuitivement, il a compris que tout se tient, que la Création comporte intrinsèquement une cohérence, que si on y touche, elle est profondément perturbée. Les alertes écologiques en témoignent aujourd’hui. Avec la création, Dieu nous a fait don d’un cadeau mais nous ne pouvons pas en faire n’importe quoi.
Un autre enfant relève :
« Si on enlève le jour du repos, on ne peut plus se souvenir… le jour du repos, il est là pour se souvenir… »
S’arrêter pour se souvenir, avoir un jour qui permette de regarder en arrière, pour voir les belles choses accomplies, l’enfant nous dit avec ses mots que nous devons garder ce temps. L’enfant vit intensément le moment présent, mais il aime entendre son père ou sa mère, ou une grand-mère, raconter les souvenirs du passé. Cela lui dit d’où il vient, l’enracine, lui donne un sens. Pour cela, il est important de prendre du temps, de calmer le rythme effréné de la vie quotidienne, d’avoir un jour de repos.

Une des séances qui m’a le plus étonnée et émerveillée est celle où j’ai raconté « La parabole des paraboles » pour la première fois. La présentation propose un alignement de boîtes gigognes.
Lorsque je l’apprenais, j’étais surprise déjà par le contenu de cette histoire, j’avais de la peine à y entrer, à répondre moi-même aux questions d’émerveillement !
Lors de la rencontre avec les enfants, le temps d’émerveillement a particulièrement été fructueux pour moi :
A la question je me demande si vous vous êtes déjà approchés de l’intérieur d’une parabole ? J’attendais qu’ils me répondent oui, dans telle ou telle parabole des boîtes dorées (qui contiennent les paraboles de Jésus). Mais j’ai été surprise quand un enfant qui venait d’être baptisé à 10 ans a répondu :
– « dans la prière » puis « au moment de mon baptême »
Sur le moment, j’ai accueilli ce qui s’est dit, écouté un autre enfant, continué la séance. Mais ensuite, une fois rentrée à la maison, j’y ai repensé et face aux réponses ci-dessus, je me suis sentie dans une situation où je devais choisir comment « entendre » ces réponses :
Est-ce que je considérais que cet enfant, ne sachant pas quoi répondre avait dit ce qui se rapporte au « catéchisme » ? la prière, le baptême… des réponses « bateau » en quelque sorte.
Ou je faisais confiance à sa parole, à sa spiritualité et me laissais interpeler par ses réponses ?
J’ai choisi la deuxième option et me suis demandé ce que moi je trouve à l’intérieur d’une parabole : le Royaume de Dieu… et à quel moment s’approche-t-on du Royaume de Dieu sinon dans la prière et le baptême !? L’enfant a répondu simplement et intuitivement, mais il a aussi exprimé à sa manière une expérience spirituelle forte qu’il a vécue au moment de son baptême. J’ai été émerveillée ainsi après coup.
A la question Je me demande ce que voyez-vous lorsque les boîtes sont toutes alignées ? une question que je trouvais très difficile !… Les enfants ont répondu assez vite et spontanément :
– « l’évolution de l’Eglise »
– « l’évolution de la vie »
– « la jeunesse » comme je n’ai pas compris ce que l’enfant voulait dire, il a précisé « quand on grandit »
– « l’évolution de la parabole, elle grandit de plus en plus et elle va remplir toute la pièce »
Là je me suis émerveillée sur le moment-même ! Et je leur ai dit que je trouvais leurs réponses très intéressantes ! Ils m’ont totalement éblouie, je me suis sentie évangélisée par eux particulièrement ce jour-là.

S’ajuster sans cesse

En tant que narratrice, l’apprentissage des textes par cœur me permet de mieux connaître et de me nourrir de la Parole. Mais la pratique de Godly Play® m’aide surtout à changer mon regard sur les enfants, pas seulement en théorie mais aussi dans la pratique ! Même si j’adhère totalement à cette vision de l’enfant, que je lui fais confiance, je me surprends dans des moments où j’ai de vieux réflexes qui ressortent et me retrouve dans des situations cocasses :
Un jour, lors d’une séance, je proposai aux enfants une prière du Notre Père gestuée et chantée. Nous étions en cercle et j’avais mis la Lumière du Christ au centre en disant qu’il était là, parmi nous. Une petite fille me dit avec un doigt dirigé vers le haut : « Lui il est là-haut ». Cette petite phrase m’a énervée car je venais de dire qu’Il était au milieu de nous… et je n’aimais pas cette représentation de Dieu qui était induite (pour moi) là-haut, lointain, sur un nuage… Mais je n’ai pas exprimé mon agacement et j’allais continuer pour commencer la prière quand je me suis dit « elle m’a interpelé, j’ai quand même dû avoir l’air étonné, je ne peux pas la laisser comme ça ». Alors j’ai reformulé « Là-haut ? » et elle répond « Oui, dans le ciel ». Voilà qui confirmait encore mon agacement, alors j’ai dit « Oui, il est là-haut et il est aussi ici parmi nous ». J’avais besoin de redire et d’insister… Nous avons ensuite chanté la prière du Notre Père qui commence par « Notre Père qui es aux cieux… » en levant les bras au ciel. Chaque fois que je raconte cette histoire, nous rions beaucoup. Mais heureusement que je n’avais pas dit à la fillette, « non tu te trompes, il n’est pas là-haut, il est au milieu de nous » ! Non seulement elle avait raison, mais je risquais de provoquer des troubles en elle, dans sa foi, en lui faisant entendre deux choses contradictoires. Je me suis rendue compte que je me trouve dans une constante conversion et à quel point les enfants m’aident.

Avec Godly Play®, j’adhère totalement à cette phrase de Sofia Cavalletti qui parle du catéchète : il sent « passer parfois dans son travail une force qu’il perçoit clairement comme ne lui appartenant pas, un souffle imperceptible nous prévenant que l’Esprit Saint – et non pas nous – travaille dans les cœurs. »
Ecouter les enfants dans un esprit de bénédiction, c’est reconnaître ce qui est bon dans ce qu’ils disent. Même si cela met sens dessus-dessous nos manières de penser, laissons-les nous ouvrir les portes du Royaume.

Caroline Baertschi-Lopez

Caroline Baertschi-Lopez est l’auteur d’un livre à partir duquel cet article a été écrit et à paraître prochainement :
BAERTSCHI-LOPEZ, Caroline, Les enfants, portiers du Royaume. Accueillir leur spiritualité, éditions Cabédita, octobre 2017.

CAVALLETTI, Sofia, Le potentiel religieux de l’enfant, Desclée De Brouwer, Langres, 2007, p.127.

Pour en savoir plus sur Godly Play® : http://godlyplay.ch
Ou téléchargez le dépliant de l’association Godly Play Suisse Romande ci-dessous

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Un mouvement pour la paix en Centrafrique

Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, pasteur et théologien en Centreafrique est venu en France pour préparer une thèse sur la théologie d’espérance dans une situation critique à partir de la pensée de Jürgen Moltmann. Il vient  de rentrer d’un court séjour dans son pays. Nous lui avons posé quelques questions.

1 Rodolphe, pourquoi as-tu choisi de rédiger une thèse à partir de la pensée de Jürgen Moltmann ?

Les années 2012-2016 ont été des années de deuil, de souffrance, de pleur et de gémissement pour les centrafricains. Ainsi, on a entendu des pleurs, comme le dit le prophète Jérémie, « des pleurs amers. » (Jérémie 31, 15). Ce sont les centrafricains qui pleurent sur leurs biens détruits et sur leurs proches parents qu’on a froidement tués. Nous étions bombardés tous les jours et chaque jour. Comme Moltmann dans le contexte de la destruction d’Hambourg, j’ai vu des dégâts tout autour de moi en Centrafrique. J’ai vu des édifices de l’État détruits et saccagés. Des membres de ma famille ont souffert de graves agressions. La destruction généralisée de maisons et de lieux de travail a obligé  des milliers de Centrafricains à fuir, principalement vers des pays voisins comme le Cameroun, le Congo RDC et le Congo Brazzaville. Pour faire face à ces tristes réalités, j’ai consacré mes études de thèse de doctorat à la théologie de Jürgen Moltmann. Dans sa théologie, Moltmann interprète la souffrance de Jésus-Christ sur la croix comme la volonté de Dieu d’intervenir dans la souffrance humaine et de la transformer. Le but principal de la thèse est donc de montrer combien le Christ Crucifié et ressuscité a souffert à la croix pour libérer l’humanité dans toute oppression.

2 Tu étais pasteur en Centreafrique. En quoi cette recherche théologique est-elle en rapport avec les questions que tu te posais  et en quoi penses-tu qu’elle éclaire ta pratique ? 

Mon pays est passé par une expérience similaire à l’expérience de désolation vécue par Moltmann – Tout cela me frappe tellement que je me suis senti porté à comprendre – en partie – la théologie de Moltmann. J’ai eu comme motivation  de concevoir –  des bases théologiques –  sur des perspectives pour mon pays. Cela ne veut pourtant pas dire que la théologie de Moltmann soit systématiquement transposable  ou convertible en Centrafrique. Mais, si je la reprends, je me trouve face à un vécu réel, intelligent, et sensible qui me concerne directement. Je peux donc en déduire que cela a modifié le sentiment du désespoir que je ressentais à propos mon pays. J’ai été touché par la théologie de Moltmann parce que ce que Moltmann a vécu en Allemande et qu’il a raconté est très proche de ce que j’ai également vécu en Centrafrique. Voilà pourquoi l’idée d’écrire sur la théologie de Moltmann a pris tout son sens. Je suis un échantillon des centrafricains qui ont souffert dans leur chair de cinq ans de guerre, de violence et d’atrocité. Mon étude sur Moltmann a donc toute sa signification.

3 Peux-tu rappeler les événements politiques, en particulier la guerre civile, qui ont marqué l’histoire de la République Centrafricaine au cours de ces dernières années ?

Au mois de décembre de 2012, plusieurs groupes de rébellion dans le Nord du pays se sont associés pour former la Séléka – qui signifie « alliance ou coalition » en sango, l’une des deux langues officielles avec le français. Beaucoup de ces groupes étaient géographiquement situés dans les zones marginalisées du nord et étaient majoritairement musulmans. Ajoutant à cela, les forces qui composaient la Séléka contenaient également de nombreux mercenaires étrangers notamment du Tchad et du Soudan, pays majoritairement musulmans. Ces facteurs ont joué un rôle dans l’identification de la Séléka en tant que groupe musulman, malgré sa structure et sa composition fluide et disparate. Un cessez-le-feu a été négocié entre la Séléka et le gouvernement de la RCA, avec l’aide du Tchad, en 2013. Cette négociation a échoué et les gens de la Séléka ont repris leur lutte contre le gouvernement, s’emparant de Bangui, la capitale le 24 mars 2013. Cependant, les combats se sont poursuivis entre les forces de la Séléka et les partisans de François Bozizé, le président de l’époque. Le pire de la violence a eu lieu en septembre. À ce moment-là, les forces anti-Balaka, formées en grande partie par des milices chrétiennes d’autodéfense dans les années 90, se sont impliquées dans la lutte contre les Séléka. Le porte-parole autodidacte du groupe, Sébastien Wenezoui, a déclaré que les anti-Balaka luttaient pour défendre les chrétiens contre les musulmans, et bon nombre des recrues anti-Balaka continuent encore aujourd’hui à provenir des communautés chrétiennes et animistes. Cela a renforcé la dimension religieuse des combats qui se sont considérablement développés depuis 2013. À la fin de 2013 et au début de 2014, la violence avait atteint des niveaux sans précédent et le potentiel de génocide a été reconnu par la communauté internationale, ce qui a amené au déploiement par la France de l’opération Sangaris, et l’intervention des Nations-Unies à travers la MINUSCA.  Grâce à cette action la situation a été contrôlée. Depuis décembre 2012, nous avons vu un pays dévasté.  Selon les différentes évaluations, de  3 000 à 6 000 personnes sont mortes. Des milliers d’autres ont trouvé refuge à l’extérieur du pays en laissant derrière elles leurs maisons et leurs biens. 1 300 000 personnes supplémentaires ont été déplacées à l’intérieur du pays , vivant dans des circonstances dégradantes, privées d’abri, d’eau potable, d’électricité, de nourriture et de soins médicaux. Des centaines de blessés sont morts faute de soin médicaux. Des milliers d’enfants se couchaient terrifiés par les tirs de rafales et à l’arme lourde. Des milliers ne dormaient pas dans leur propre lit, forcés de quitter leur maison pour se retrouver avec leurs enfants sans abri et vivant dans des hangars publics ou dans des lieux arides. D’autres ne savaient pas si eux ou leurs enfants et leurs proches verraient la lumière d’un nouveau jour. Des dizaines de milliers de familles ont perdu des êtres chers – un enfant, un père, une mère ou un mari.

4 Lors de ton récent séjour, comment as-tu perçu l’évolution de la situation politique, sociale et économique en Centreafrique ?

Cette guerre a vraiment affecté la situation politique et sociale de la Centrafrique. Socialement et psychologiquement les populations souffrent énormément. Cela ne m’a pas étonné parce qu’il n’existe nulle part dans le monde une guerre qui ne détruit pas le patrimoine culturel et les vies humaines.  Le gouvernement actuel fait de son mieux pour maintenir la normalité et la tranquillité dans les villes autant qu’il le peut. Bangui la capitale est relativement calme, mais il y a encore beaucoup d’insécurité dans les provinces, notamment le nord.

5 Plus particulièrement, comment la vie économique évolue-telle actuellement ?

Le coût de la vie est devenu très élevé à cause de la forte présence des étrangers (fonctionnaires des Nations Unies, fonctionnaires des organisations humanitaires, des forces conventionnelles…). J’ai constaté que les prix des denrées alimentaires ont explosé sur les marchés par rapport aux années passées ; les prix des loyers sont très chers. Internet ne fonctionne pas bien, si bien que durant mon séjour je ne me suis pas bien connecté. En outre, il y a un réel manque d’accès aux soins de santé, à l’éducation, à la nourriture et de nombreuses personnes sont au chômage

6 Comment as-tu perçu la vie actuelle des églises chrétiennes en Centreafrique ?

Les églises au niveau de Bangui mènent normalement leur vie chrétienne. Les églises se sont engagées pour donner un message d’espoir et d’encouragement. Elles ont également initié de nombreuses rencontres intercommunautaires pour la paix, le pardon et la réconciliation. Les églises apportent également un message de paix dans une diversité de points de vue biblique, et cette action contribue au changement de mentalité. En général les églises, au niveau de la capitale, ont coopéré avec le pouvoir politique pour pouvoir mettre un terme à la guerre.  Mais ce n’est pas le cas dans les églises provinciales – je veux parler des églises qui se trouvent dans le nord du pays. Les chrétiens de cette zone ,dont nombre d’entre eux a été victime sdu chaos et d’attaques des musulmans depuis 2012, craignent sans cesse des affrontements intercommunautaires. Cela étant dit, tant qu’il n’y aura pas une fin totale des conflits dans ladite zone, la population chrétienne continuera toujours à vivre des situations très difficiles.

7 Comment les églises chrétiennes participent-elles à la promotion de la paix en Centreafrique ?

Une plateforme des leaders religieux centrafricains a été mise en place. Peu connue début 2013, elle a fini par avoir un impact positif sur la vie du pays. Formée fin 2012, cette plateforme est dirigée par trois chefs religieux : le Cardinal de Bangui, Monseigneur Nzapalainga, le président de l’Alliance des évangéliques en Centrafrique, le pasteur Anicet Guerekoyame, et le président national de la communauté des musulmans centrafricains, l’Imam Kobine Lamaya. Ces trois responsables religieux se sont réunis parce qu’ils ont vu dans leur unité une possibilité de construire la paix au-delà de leurs différences religieuses. Ce but est porté dans leur devise, maboko na maboko téné ti siriri, ce qui signifie « ensemble pour la paix ». Leur mission est d’intervenir sur toute l’étendue du territoire centrafricain, de maison en maison, de famille en famille, et de personne à personne, pour apporter aux Centrafricains un message de guérison, de restauration, de réconciliation, de paix et d’espoir d’un lendemain meilleur. En 2013, la plateforme est devenue incontournable et a largement été reconnue, au niveau national comme international, pour sa capacité de leadership et ses actions menées. Pas une semaine ne pouvait se passer sans que les trois hommes ne soient sollicités par le gouvernement pour négocier la paix entre les communautés chrétienne et musulmane. La présence de cette plateforme interreligieuse est donc devenue très importante un peu partout dans le pays, là où le gouvernement et les forces conventionnelles internationales ne semblaient pas en mesure de trouver des moyens pacifiques pour mettre fin à la violence. La plateforme a joué un rôle important dans la création d’une passerelle entre le gouvernement et les porteurs d’armes. Alors que de nombreuses organisations non-gouvernementales sont orientées vers l’aide humanitaire, la plateforme, elle, fonctionne et plaide pour une fin du conflit dans le pays. Bien qu’elle n’ait jamais joué un rôle de médiateur à proprement parler, elle a exploré néanmoins des possibilités pour que les deux partis en guerre se réconcilient et puissent rester en contact comme des frères et sœurs, filles et fils d’un même pays. Par cette démarche, elle a su créer de la confiance des deux côtés. À maintes reprises, les trois leaders religieux ont été reçus par le gouvernement, qui les a encouragés dans leurs engagements pour la paix. C’est ainsi qu’au début de l’année 2014, ils ont été impliqués dans les pourparlers de paix et de réconciliation nationale en tant que conseillers spirituels et observateurs du processus de paix durable. La plateforme a été en mesure de combler un vide qui n’avait jamais été rempli par aucune organisation de la société civile en Centrafrique. Elle s’est engagée à  ne pas s’arrêter dans son combat tant que la paix ne serait pas advenue. En outre, elle ne s’est jamais rangée du côté des parties en conflits, mais s’est toujours identifiée aux personnes vulnérables. Elle s’est opposée aux groupes armés en raison de leur violence commise sur la population et a interpellé le gouvernement sur sa responsabilité à apporter la paix à la population. Pour atteindre son but, la plate-forme participe à l’éducation à la paix : une société pacifiée en profondeur. Cette éducation s’est faite grâce à la formation des communautés locales et à la proximité des chefs traditionnels. La plate-forme s’est engagée dans nombre d’activités pour la paix en Centrafrique. Ses actions ont forgé le pardon, ont réinséré d’anciens rebelles. Grâce à son dévouement et à sa persévérance, elle a fait des pas importants vers la paix espérée pour la Centrafrique.

8 Quel horizon pour la société centrafricaine dans les années à venir ?

Pour penser à l’avenir, il va falloir commencer par penser à la reconstruction du pays en investissant dans l’éducation des jeunes-gens pour un vrai changement de mentalité. C’est l’étape la plus importante. Et comme je l’ai précédemment dit, le pays a été vraiment détruit pendant les événements passés. Je plaide donc pour que la communauté internationale, les ONGs, des personnes de bonne foi soutiennent la Centrafrique.

Les enfants, portiers du royaume

Les enfants, portiers du royaumeAccueillir la spiritualité des enfants et reconnaître l’enfant théologien, cela bouleverse profondément nos modèles d’éducation chrétienne. Une spiritualité propre à tous les enfants est aujourd’hui évidente. Mais à travers elle, les enfants ont-ils quelque chose à révéler de Dieu ? Ouvrent-ils les portes du royaume ? Oui. Leurs actes et leurs paroles ont une valeur théologique.

A partir d’échanges vécus au sein de rencontres catéchétiques, l’auteure confirme que les enfants sont de petits théologiens en herbe, qu’ils évangélisent à leur tour, et que les enfants de la Bible et Jésus nous mettaient déjà sur cette piste. Enfin, l’approche catéchétique Godly Play® est présenté dans cet ouvrage car elle soutient particulièrement la spiritualité des enfants et offre un espace à l’enfant théologien.

Êtes-vous prêts ? Les enfants sont là, sur le pas de la porte, et vous invitent à entrer dans le Royaume.

L’auteur désire rendre le lecteur attentif à la spiritualité de l’enfant, ouvrir des pistes qui engagent dans une catéchèse toujours renouvelée. Ce livre s’adresse aux éducateurs religieux et à tous ceux qui s’intéressent aux enfants et à leur spiritualité.

Carole Baertschi-Lopez travaille dans la catéchèse de paroisse avec des enfants depuis plus de trente ans. Collaboratrice du Service Catholique de Catéchèse de Genève depuis 2011, elle est également narratrice et formatrice de la méthode Godly Play®.

Plus proche sur FB ?

Une politique de développement communautaire à facebook

Besoin de communauté et appel à de nouvelles formes d’église

A une époque où une mutation technologique interfère avec l’évolution économique, dans un cours parsemé de troubles qui suscite une inquiétude sociale et un malaise politique, la nécessité de faire face engendre le besoin d’échapper à l’isolement et de participer à une dimension communautaire.
Ce besoin a été diagnostiqué par Thomas Friedman, un expert américain, qui, dans son livre : « Thank you for being late » (1), nous appelle à prendre le temps de la réflexion face au phénomène de l’accélération généralisée des techniques de communication et aux effets induits qui bouleversent notre manière de travailler et, plus généralement, notre manière de vivre. Thomas Friedman nous dit combien dans cette situation mouvementée, nous avons besoin d’une force spirituelle et d’un enracinement social. Et, pour cela, « cherchons à enraciner autant de gens que possible dans des communautés saines » (p 34). C’est le moyen de développer une solidarité efficace. Les africains expriment cela dans les termes d’un dicton : « Elever un enfant requiert tout un village ».Thomas Friedman a lui aussi grandi dans une forte communauté et il en a expérimenté les bienfaits. Depuis le livre d’Alexis de Tocqueville : « De la démocratie en Amérique », nous savons combien la dynamique associative a porté la vie des Etats-Unis dans toutes ses dimensions. Mais aujourd’hui, on peut observer les bienfaits de la vie associative dans beaucoup d’autres pays, en France en particulier. Et dans notre pays, cette dynamique ne faiblit pas. Au contraire, elle engendre une vitalité (2).
Aujourd’hui, dans une nouvelle conjoncture mondiale, facebook prend conscience de l’importance de la dimension communautaire. En 2016, des aléas politiques ont contribué à renforcer la conscience qu’une communication saine à l’échelle des peuples et du monde était un bien précieux auquel il fallait veiller. A cet égard, facebook a bien une responsabilité particulière puisqu’aujourd’hui deux milliards d’humains sont connectés.

Facebook : un nouvel horizon

Le 22 juin 2017, Mark Zuckerberg, fondateur et directeur de facebook a émis une déclaration par laquelle il engage ce réseau dans une politique qui va chercher à rassembler davantage les gens (« bringing people closer together »), à travers une politique qui met l’accent sur le développement communautaire, la promotion de communautés dans le réseau (3).
Une grande organisation n’infléchit pas son orientation sans une étude préalable. C’est bien ce qui s’est passé ces derniers mois et qui aboutit à ce changement de cap. Ainsi, Mark Zuckerberg s’est beaucoup entretenu avec les responsables des communautés déjà actives dans le réseau. Celles-ci apparaissent aujourd’hui comme un exemple dont on peut s’inspirer. Ainsi mentionne-t-il une communauté professionnelle rassemblant des serruriers. Il y a aussi des communautés centrées sur un aspect de la vie : partager les expériences et les questions de jeunes mamans et de jeunes papas, aider des jeunes à entrer au collège. Voici une réalisation particulièrement originale : « Il y a quelques semaines, j’ai rencontré Lola Omolola. Lola vit à Chicago et elle est originaire du Nigéria. Il y a deux ans, Lola a fondé un groupe secret appelé : « Female IN ». Elle le décrit comme un groupe de soutien qui ne porte pas de jugement en vue de donner aux femmes un endroit sûr pour parler de tout, du mariage aux questions de santé et aux problèmes de travail. Aujourd’hui ce groupe a plus d’un million de membres à travers le monde, toutes des femmes, parce qu’une femme s’est souciée de leur donner une voix ». Lorsqu’une communauté répond ainsi à des besoins, être responsable de sa bonne marche est un véritable engagement. Ces responsables ont besoin de soutien. Facebook va s’engager en ce sens.

Un nouvel horizon : « Bringing people together »

« Dans les décennies passées, nous nous sommes centrés sur un objectif : rendre le monde plus ouvert et plus connecté (« bringing the world more open and connected »). Nous n’avons pas terminé. Mais j’avais l’habitude de penser que si nous donnions simplement une voix aux gens et que nous les aidions à se connecter, cela rendrait par là même le monde meilleur. De bien des manières, cela a été le cas. Mais notre société est encore divisée. Maintenant, je pense que nous avons la responsabilité de faire davantage. Il n’est pas suffisant de simplement connecter le monde ; nous devons aussi travailler à rendre le monde plus proche, rapprocher les gens ensemble (« bring people closer together »). Nous avons besoin de donner une voix aux gens pour permettre une expression de la diversité des opinions, mais nous avons aussi besoin de créer du commun pour que nous puissions ensemble faire des progrès. Nous avons besoin de rester connectés avec les gens que nous connaissons et auxquels nous faisons déjà attention, mais nous avons aussi besoin de rencontrer des gens nouveaux avec des perspectives nouvelles. Nous avons besoin de la famille et des amis, mais nous avons aussi besoin de participer à des communautés.
Aujourd’hui, nous avons choisi de redéfinir notre mission. Notre projet est de donner aux gens le pouvoir et la capacité de créer des communautés et de rendre le monde plus proche. Nous ne pouvons pas faire cela seuls. Il nous faut donner aux gens la capacité de créer ces communautés.
Nos vies sont maintenant connectées. Dans la prochaine génération, nos grands défis seront énormes : mettre fin à la pauvreté, guérir les maladies, arrêter le changement climatique, répandre la liberté et la tolérance, stopper le terrorisme. Nous devons bâtir un monde où les gens vont converger pour effectuer ces efforts significatifs ».

Une dynamique communautaire

« Cela ne peut pas venir d’en haut. Il est nécessaire que les gens le désirent. Les changements commencent sur le plan local lorsqu’un nombre suffisant d’entre nous se sent concerné et soutenu pour s’engager dans des perspectives plus vastes.
Les gens ont généralement envie d’aider les autres, mais nous trouvons aussi que nous avons nous-mêmes également besoin d’être soutenus. Les communautés nous donnent le sentiment que nous faisons partie de quelque chose qui est plus grand que nous-mêmes, que nous ne sommes pas seuls, qu’il y a quelque chose de mieux à réaliser en avançant.
Nous retirons tous du sens de nos communautés. Que ce soient des églises, des équipes de sport, des groupes de voisinage, nous recevons d’elles la force d’ouvrir notre horizon et de nous engager pour des causes plus grandes. Des études ont prouvé que, plus nous sommes connectés, plus nous nous sentons heureux et en meilleure santé. Les gens qui vont à l’église sont plus nombreux à se porter volontaires et à donner, pas seulement parce qu’ils sont religieux, mais aussi parce qu’ils font partie d’une communauté.
C’est pourquoi il est si frappant de voir que, pendant les dernières décennies, l’appartenance à tous les genres de groupes a baissé d’un quart (l’auteur décrit la situation américaine). Il y a là beaucoup de gens qui ont besoin de trouver le sens d’un but et un soutien quelque part. Voilà notre défi. Nous sommes appelés à bâtir un monde où chacun puisse avoir un sens de projet et de communauté. C’est ainsi que nous pourrons rendre le monde de plus en plus proche, où nous pourrons prendre soin d’une personne en Inde, en Chine, au Nigéria et au Mexique aussi bien que d’une personne ici.
Je sais que nous pouvons faire cela. Nous pouvons renverser ce déclin, rebâtir nos communautés et rendre le monde plus proche.

Promouvoir la participation à des communautés significatives (« meaningful communities »)

« La plupart d’entre nous, nous faisons partie de groupes, soit dans le monde physique, soit sur internet. Une personne moyenne sur facebook est membre d’environ 30 groupes, mais, si vous avez de la chance, il peut y en avoir un ou deux qui sont importants pour vous. Les autres sont des groupes occasionnels. Nous avons trouvé que cent millions de gens sont membres de communautés significatives. Elles comptent pour vous ». Mark Zuckerberg précise sa pensée : Les communautés significatives auxquelles nous tendons ne sont pas uniquement en ligne. « Si vous avez besoin d’être soutenu dans une maladie, si vous avez de nouveaux parents, ces communautés n’interagissent pas seulement en ligne. Elles organisent des repas et se soutiennent dans la vie quotidienne ». Des communautés en ligne peuvent également élargir des communautés physiques.
Si deux milliards de gens utilisent facebook, pourquoi avons-nous aidé seulement 100 millions à joindre des communautés significatives ? Aujourd’hui, nous sommes en train de nous fixer un but : aider un milliard de gens à joindre des communautés significatives. Si nous réussissons cela, cela commencera à fortifier notre tissu social et à rapprocher le monde : « bring the world closer together ».
Cette missive se termine sur des considérations stratégiques. Comment agir pratiquement pour atteindre cet objectif ? Facebook est appelé à innover, car il n’est pas familiarisé avec le développement communautaire. Il ne suffit pas de faire connaître aux gens, grâce à l’intelligence artificielle, des communautés qui peuvent être significatives pour eux ; il est également nécessaire que le nombre de nouvelles communautés significatives grandisse rapidement, et pour cela facebook se propose d’encourager et d’aider les nouveaux leaders.

Un grand dessein

Facebook est apparu en 2006, il y a dix ans seulement. Le chemin parcouru est impressionnant. Aujourd’hui, deux milliards d’humains utilisent et fréquentent facebook. Et voici que le fondateur et animateur de facebook, Mark Zuckerberg, prend conscience qu’un nouveau pas est nécessaire parce que, dans ce monde en mutation, une exigence nouvelle apparaît : face à la tentation de la division et du repli, renforcer les forces de cohésion et d’unification, permettre aux gens de vivre davantage en convivialité et en solidarité. Il y a bien là une contribution pour répondre à une aspiration qui se fait jour dans tous les pays. C’est par exemple l’émergence de la notion de tiers lieu, un espace social propice à la convivialité entre la maison et le travail (4). En France même, on appelle à plus de convivialité (5), plus de fraternité (5). Il y a partout des forces collaboratives en voie de s’exprimer. Ce nouvel espace ouvert à la dynamique associative doit encourager la créativité dans l’expression sociale sur tous les registres : entraide, éducation, santé, spiritualité.
Des formes anciennes déclinent, des formes nouvelles apparaissent. C’est bien le mouvement de la vie. « L’essence de la création dans l’Esprit est la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître « l’accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber) » (Jürgen Moltmann) (6). En écoutant Mark Zuckerberg et en lisant sa missive très simple, très conviviale, on peut percevoir, dans ces propos, la genèse d’une grande innovation sociale à l’échelle du monde. Il y a là un grand dessein. On le reçoit comme une promesse.

Une voie ouverte pour un nouveau vivre ensemble chrétien

Cette initiative ouvre aussi un questionnement pour les églises. Du moins, est-ce le sujet d’un article d’Andrea Syverson, chroniqueur pour l’agence américaine : « Religious news Service », paru dans Protestinfo, un media protestant suisse (7).
« Facebook pourrait-il remplacer les Eglises ? s’interroge Andrea Syverson. Il constate qu’aux Etats-Unis, « les chrétiens quittent en masse les églises traditionnelles ». Les enquêtes montrent qu’il y aujourd’hui dans ce pays 30 millions de croyants distanciés des institutions religieuses. « Ils lisent la Bible, écoutent les cultes en podcasts et connaissent chaque mot des chansons de culture biblique… Mais vous les trouverez rarement dans les églises ». Et le mouvement de désaffection se poursuit. D’autres s’apprêtent à suivre le mouvement. Sur ce site, nous présentons des recherches sur l’évolution des rapports entre les croyants et les églises aux Etats-Unis (8). Effectivement, beaucoup d’églises sont prisonnières d’une routine tant dans leur enseignement que dans leurs pratiques alors que les chrétiens sont à la recherche de relations authentiques et d’une fraternité vécue. C’est aussi le témoignage d’Andrea Syverson. Les chrétiens « désirent une profondeur de relation, une profondeur d’étude, et une profondeur dans les entretiens. Ils ne veulent pas rester dans un coin ou avoir des contacts superficiels… A l’époque moderne où l’authenticité (9) est l’une des valeurs les plus précieuses, nos églises ne fonctionnent plus. Nous avons perdu la trace de Jésus. Mettez l’accent sur ce qui compte le plus : Jésus et les relations ». Ainsi, il y a une convergence avec Mark Zuckerberg dans l’analyse des besoins des gens d’aujourd’hui. Chez beaucoup d’entre eux, il y a un « grand désir de communauté ».
Andrea Syverson, à juste raison, constate qu’une part de ce besoin requiert « des conversations réelles et individuelles qui prennent du temps et ne comportent pas d’ordinateurs et de photos ». On le sait, une nouvelle manière de faire Eglise se cherche aujourd’hui en Occident (10). En regard de la nouvelle orientation de facebook, Andrea Syverson s’interroge en ces termes : « Mark Zuckerberg reconnaît quelque chose que peu de leaders chrétiens ont perçu. Il y a un vide énorme parmi les croyants et un besoin désespéré de communauté. Allons-nous avancer et constituer des communautés qui répondent à leurs besoins où allons-nous laisser facebook remplir ce vide pour nous ? » Ces propos identifient un besoin : le désir que beaucoup ressentent de communautés conviviales où une recherche de sens peut s’effectuer dans l’authenticité. Et comme Andrea Syverson le souligne : de telles communautés dépendent de la qualité des relations humaines. Cependant la convivialité dans un milieu local n’exclut pas l’usage d’internet. Les deux peuvent aller de pair et s’appuyer mutuellement. Lorsqu’il évoque la réalisation de communautés, Mark Zuckerberg évoque cette double forme de communication. Et il envisage, comme c’est le cas aujourd’hui, une pluralité de groupes sur facebook opérant sur différents registres : social, religieux, loisirs… Des formes nouvelles de sociabilité chrétienne pourraient donc se développer sur facebook.
Voilà une donnée de plus pour nourrir notre réflexion sur l’ampleur et la rapidité des changements en cours dans les rapports sociaux et sur la manière d’imaginer et de réaliser de nouvelles manières de vivre en Eglise. C’est ici la réflexion en cours depuis quinze ans, et à propos de cette usage croissant d’internet, une occasion de reparler d’ « Eglise liquide », d’Eglise fluide (11).
Très concrètement, internet permet aujourd’hui d’allier un partage en ligne et la mise en route de rencontres conviviales au plan local. On ne compte plus aujourd’hui les évènements qu’internet peut ainsi permettre en tout lieu. N’est ce pas ici une opportunité et une voie pionnière pour le développement d’un réseau de petites communautés fraternelles fondées sur un consensus chrétien interconfessionnel, de conviction et d’ouverture, pouvant, en outre, orienter les participants sur les ressources spirituelles, intellectuelles et sociales que nombre d’églises offrent aujourd’hui sans discrimination. Là aussi, il y a bien un horizon à explorer.

Jean Hassenforder

(1) Thomas Friedman. Thank you for being late. An optimist’s guide to thriving in the age of accelerations. Allen Lane, 2016 Mise en perspective : « Un monde en changement accéléré » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2560
(2) Roger Sue. La contresociété. Les liens qui libérent, 2016 Mise en perspective : « Vers une société associative. Transformations sociales et émergence d’un individu relationnel » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2572
(3) Mark Zuckerberg. Bringing the world closer together (22 juin 2017) : https://www.facebook.com/zuck/posts/10154944663901634 The Zuckerberg interview. Extended cut : https://www.youtube.com/watch?v=RYC7nAcZqn0
(4) Emergence d’espaces conviviaux et aspirations contemporaines. Troisième lieu (« Third place ») et nouveaux modes de vie : http://www.temoins.com/emergence-despaces-conviviaux-et-aspirations-contemporaines-troisieme-lieu-l-third-place-r-et-nouveaux-modes-de-vie/
(5) Appel à la fraternité. Pour un nouveau vivre ensemble : http://www.vivreetesperer.com/?p=2086
(6) Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988
(7) Protestinfo est une agence de presse spécialisée dans l’’actualité des Eglise réformées de Suisse Romande. « Facebook pourrait-il remplacer les Eglises ? » : https://protestinfo.ch/201707128539/8539-facebook-pourrait-il-remplacer-les-eglises.html
(8) « La montée d’une nouvelle conscience spirituelle. D’après le livre de Diana Butler Bass : « Christianity after religion » : http://www.temoins.com/la-montee-dune-nouvelle-conscience-spirituelle-dapres-le-livre-de-diana-butler-bass-l-christianity-after-religion-r/ « Comprendre le christianisme émergent. Une recherche sur le mouvement de l’Eglise émergente » : http://www.temoins.com/comprendre-le-christianisme-emergent-une-recherche-sociologique-sur-le-mouvement-de-leglise-emergente/
(9) « L’âge de l’authenticité ». Un contexte nouveau pour la vie spirituelle et religieuse » : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/
(10) « Des outres neuves pour le vin nouveau. Interview de Gabriel Monet, auteur de « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en post-chrétienté » : http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/
(11) « Faire Eglise : « Pete Ward. Liquid Church » : http://www.temoins.com/faire-eglise/ « Vers une Eglise liquide » : http://www.temoins.com/vers-une-eglise-liquide/

A l’Église qui vient

Article Témoins, recherche et innovationFoi, expérience et prospective selon Laurent Schlumberger

Si nous considérons la crise actuelle que nous vivons comme une mutation, un passage vers une autre société, une civilisation nouvelle, nous regarderons vers ce monde qui vient et nous participerons à sa construction.

Si, en regard du message de l’Evangile, nous percevons la décomposition des formes d’église associées à un vieux monde hiérarchique et patriarcal, alors nous regarderons vers une nouvelle église et nous participerons à sa venue.

Nous sommes en chemin dans la nouvelle création que Dieu suscite en Christ ressuscité et nous regardons vers ce nouvel univers où Dieu sera tout en tous. Nous regardons à la venue de Dieu (1).

Dans ce mouvement, en regardant vers l’avenir, nous pouvons recevoir le titre du livre de Laurent Schlumberger : « A l’Eglise qui vient » (2). Cette voix s’appuie sur une expérience particulièrement riche et originale : la présidence d’une grande Eglise française pendant plusieurs années : l’Eglise réformée, puis l’Eglise Protestante Unie de 2010 à 2017. Ainsi, il peut nous faire part d’une réflexion qui se fonde sur une observation et qui, à travers une expérience, recherche les voies de l’avenir pour en faire une contribution à « cette Eglise qui vient ».

 

Le mouvement de l’innovation en chemin dans des contextes chrétiens variés.

Nous accueillons ici cette réflexion à travers notre propre parcours au sein du groupe de recherche de Témoins. Il y a maintenant près de vingt ans, dans la conscience d’un écart croissant entre les pratiques d’Eglise et les aspirations spirituelles, celles des croyants et de tous ceux qui sont en recherche et en attente de sens, nous avons fait appel à la recherche française et internationale pour analyser les causes de cet écart, le manque de pertinence des pratiques dominantes confrontées à un changement social et culturel de plus en plus rapide (3). Et, en regard, nous avons étudié les tentatives pour remédier à cet écart, et, plus particulièrement, les innovations où de nouvelles expériences de foi sont apparues, en phase avec les sensibilités nouvelles. Ce mouvement a été particulièrement vigoureux dans des pays où la créativité a pu s’exercer dans une approche pragmatique et une moindre dépendance hiérarchique. Parfois les institutions elles-mêmes ont été réceptives comme ce fut le cas en Grande-Bretagne lorsque l’Eglise anglicane a accepté de reconnaître des expressions nouvelles au même titre que les formes traditionnelles (4). Bref, un grand courant est apparu dans les termes d’une Eglise émergente. A Témoins, nous avons fait connaître en France l’apport de ce mouvement innovant à travers de nombreux articles et des journées d’étude (5). Notre ami, Gabriel Monet, a soutenu et publié une thèse sur cette manière « d’être et de faire église en post-chrétienté » (6). Cependant, en France même, le mouvement s’est peu développé. Les initiatives, présentes dans des contextes divers, sont restées marginales (7). Dans la gouvernance des églises, peu de voix se sont élevées en faveur de transformations majeures. Dans l’Eglise catholique, Albert Rouet, évêque de Poitiers, a engagé une réforme en profondeur de son diocèse en appelant des laïcs à prendre la responsabilité des communautés locales (8). Cependant, il a aujourd’hui quitté sa fonction. A la même époque, en milieu évangélique, Stéphane Lauzet a suscité un groupe de recherche : « Evangile et culture » (9) avec lequel Témoins a collaboré. Très tôt, une collaboration s’est établie avec Andy Buckler, pasteur dans l’Eglise réformée, pour faire connaître les « Fresh expressions » britanniques (10) et nous nous sommes réjouis lorsque cette Eglise a fait appel à lui pour la promotion de l’évangélisation et de la formation. Aujourd’hui, nous voyons dans l’Eglise protestante Unie, une prise de conscience du besoin d’innovation en regard du changement socioculturel.

 

« Une Eglise qui vient » : un livre qui témoigne d’une Eglise en mouvement

Cette ouverture apparaît dans le livre de son président : « L’Eglise qui vient ». C’est un recueil de textes : « Pendant les sept années de son mandat de président de l’Eglise réformée, puis de l’Eglise Protestante Unie, Laurent Schlumberger a saisi maintes occasions pour partager une lecture de la Bible, une compréhension de l’Evangile et une conviction quant au rôle des chrétiens dont les maîtres mots sont confiance et espérance ». Ces textes sont très variés : des prédications, des hommages, des interventions qui ouvrent la voie dans les synodes qui ont jalonné la vie de son Eglise pendant des années. Ainsi dans le chapitre : « Une Eglise qui fait signe », les titres traduisent des orientations : « Jalons pour une Eglise d’hospitalités » ; « Jalons pour une Eglise d’attestation » ; « De la peur à l’encouragement » ; « Réconciliés en Jésus-Christ, Dieu nous fait ensemble accoucheurs d’espérance ».

Durant cette présidence, l’Eglise a fait du chemin.

On peut imaginer tout ce qui a été requis et mis en œuvre pour réussir le rassemblement de l’Eglise Luthérienne et de l’Eglise réformée en une Eglise commune. Et, par la suite, on a entendu parler des prises de décisions en ce qui concerne la bénédiction des couples de même sexe. Voici une initiative qui a demandé du courage et qui ne s’est pas opérée sans engendrer des conflits entre des représentations opposées. Ainsi, cette période a été marquée par le mouvement, tout le contraire de l’immobilisme. On perçoit dans ce livre des qualités qui se sont manifestées dans le leadership de Laurent Schlumberger : attention aux réalités humaines, discernement, inspiration évangélique.

 

Une Eglise exposée au changement socioculturel

Cependant, dans cette analyse, nous nous attacherons à la manière dont Laurent Schlumberger perçoit les rapports entre le changement socioculturel et l’évolution de l’Eglise.

Tout d’abord, il aborde ces questions de front. «  Nous peinons à nous laisser travailler en Eglise par les questions de notre temps. Je ne pense pas d’abord à ces interpellations qui voudraient nous entrainer à réagir en produisant sans délai des déclarations publiques. Bien sûr, cela peut et, parfois, cela doit arriver. Ce fut d’ailleurs le cas au cours de l’année écoulée, à propos de la xénophobie et du racisme… Mais lorsque je dis que nous avons de la peine à nous laisser travailler en Eglise par les questions de notre temps, je pense bien plus à ce travail en profondeur dans lequel nos convictions se trouvent exposées aux questions de nos contemporains… Fin de vie, bénédiction des personnes et des couples… Il nous arrive donc de nous saisir de questions qui ne viennent pas de nous. Mais cela me semble trop rare. En particulier dès qu’il s’agit de questions touchant au travail, à l’économie, à la justice, à la culture, au sens de la vie personnelle et sociale, nous sommes très prudents… Peut-être ne sommes-nous pas assez confiants dans la communion qui nous est donnée. J’y reviendrai. Et si nous entendons être une Eglise de Témoins, nous ne pouvons l’être qu’en prenant pleinement en compte les attentes de  nos contemporains, car c’est auprès d’eux et non de nous que nous sommes appelés à être témoins » (p  137-138).

L’association Témoins, dans son cheminement (11), rejoint (très modestement !) l’approche de Laurent Schlumberger qui est aussi celle de l’Eglise Protestante Unie et qui se manifeste dans un projet : devenir une Eglise de témoins. Au fil de ce livre, Laurent Schlumberger nous en dit l’esprit. « La conviction fondamentale, c’est que l’Eglise existe pour ce qu’elle n’est pas et pour ceux qui n’y sont pas. L’Eglise existe pour ce qu’elle n’est pas. Elle n’existe pas en vue d’elle-même, mais pour annoncer et manifester déjà le règne de Dieu qui vient. Et l’Eglise existe pour celles et ceux qui n’y sont pas. Elle n’a pas pour but de rassembler et de mettre à part le peuple des élus. Elle est envoyée pour témoigner de l’Evangile auprès de tous » (p 129).

Dans ce mouvement Laurent Schlumberger sait observer et analyser le changement socioculturel pour en tirer les conséquences.

Ainsi constate-t-il l’effacement d’un monde où le protestantisme se fortifiait dans sa condition de minorité. « Ce monde a changé. Et même, il a disparu. Les institutions religieuses sont désormais marginales, les convictions sont individualisées, les affiliations sont fluctuantes… C’est ainsi. C’est sans doute la chance de trouver une nouvelle manière d’être Eglise protestante dans ce monde ci ». Ainsi peut-il tracer des orientations. « Il s’agit pour notre protestantisme de passer de la connivence au partage, de l’entre-deux à la rencontre, d’une Eglise qui se serre les coudes à une Eglise qui ouvre les bras, d’une Eglise de membres à une Eglise de témoins… Cette mutation n’est pas à venir. Elle est en cours. Nous y sommes déjà engagés » (p 106).

Mais ce livre ne nous entretient pas seulement de la transformation de l’Eglise. Il sait aussi mettre en évidence les aspirations de nos contemporains : besoin de reconnaissance, besoin de fraternité, besoin de confiance. Et il sait appeler l’Eglise à y répondre.

 

Vers un christianisme post-confessionnel

Parce qu’il sait observer les changements en cours, Laurent Schlumberger peut anticiper les changements à venir. Il est capable de dépasser les enfermements dans des formes rigides. A cet égard, le dernier chapitre : « Vers un christianisme post-confessionnel » nous paraît tout-à-fait remarquable. Il rejoint l’expérience de Témoins qui s’inscrit maintenant dans la durée, près de trente ans écoulés (11). Sans les mentionner, il rejoint les approches de la recherche sociologique. C’est, bien sur, le processus de l’autonomie croyante telle que Danièle Hervieu Léger l’a mis en évidence (12). Comme le montre de nombreuses recherches, l’individualisation croissante brouille de plus en plus les identités confessionnelles. Les raidissements fondamentalistes, si forts soient-ils, sont eux-mêmes à contre courant.

Selon Laurent Schlumberger, le mouvement vers un christianisme interconfessionnel est sans doute « une des évolutions profondes et durables du christianisme ». Ce n’est pas seulement une évolution -à venir-, nous y sommes déjà. Et cette évolution aux racines assez anciennes, déjà entamée, va se poursuivre et s’accentuer. Où et comment peut-on la percevoir, la décrire ? Comment peut-on l’analyser sur la longue durée ?

La transformation est en cours. « Je fais l’hypothèse que nous assistons à une mue du christianisme qui change de carapace. Dans ce christianisme mué, les identités confessionnelles seront beaucoup moins déterminantes, beaucoup moins structurantes » (p 283).

Quelques exemples de cette évolution :

Parmi les cent millions de chrétiens (protestants) en Chine, très peu se réfèrent à une dénomination. Dans un pays où le développement des églises est récent, cette question n’a pas grand sens.

A Taizé, sur place, les différences confessionnelles s’estompent. Les confessions chrétiennes sont respectées, mais elles sont considérées comme en voie de dépassement.

A Strasbourg, il y a une dizaine de communautés qui rassemblent environ 3000 fidèles le dimanche, bien plus que les quelques 500 personnes participant au culte des églises protestantes classiques. C’est une nébuleuse de communautés où la structuration tient principalement à la langue, à l’origine (immigration) et à l’initiative d’un homme…

Enfin, dans ce panorama des tendances post-confessionelles, une des premières d’entre elles est le mouvement charismatique. On peut y voir aujourd’hui une sorte de post-confessionalisme transversal (données p 284-287).

« Par éclosion primaire, dépassement, recomposition ou développement transversal, nous assistons à un phénomène que je crois profond et durable. Je ne suis nullement en train de dire que les étiquettes confessionnelles auront disparu d’ici une génération. Mais leur importance aura fortement régressé. Les identités confessionnelles seront sans doute de moins en moins structurantes, et plus encore de moins en moins pertinentes pour les chrétiens eux-mêmes » (287-290). On pourrait ajouter à cette description, le courant de l’Eglise émergente (13).

Laurent Schlumberger s’engage également dans la voie d’une interprétation. « Le christianisme occidental a connu une longue période dans laquelle les questions doctrinales furent prépondérantes. Mais l’urgence missionnaire et le mouvement œcuménique ont non seulement relativisé cette prépondérance doctrinale. Ils l’ont dévalué. Cette évolution va s’accentuer et s’accélère pour trois motifs : la sécularisation, la globalisation et l’individualisation » (p 290).

Et dans cette grande transformation, un phénomène majeur apparaît. C’est le primat de l’expérience. L’auteur situe ce phénomène en rapport avec les trois tendances annoncées : sécularisation, individualisation et globalisation. « Ce qui devient décisif, c’est la cohésion de la personne, ou ce qui est ressenti comme tel. Autrement dit, ce qui devient décisif, c’est l’expérience. » (p 295). Ce constat rejoint les données de la recherche qui met en évidence une tendance de fond : la progression  de l’individualisation dans la longue durée avec pour corollaire le primat de l’expérience (14).

« A l’Eglise qui vient » : ce livre est bien nommé. Ainsi avons-nous évoqué la profondeur de cette réflexion fondée sur la foi, l’observation, l’expérience et engagée dans un mouvement en avant, dans un regard vers l’avenir, dans une démarche prospective. En considérant la littérature française à ce sujet, cet engagement d’un dirigeant d’église dans une approche prospective, nous parait original et précieux. Ce livre nous incite à accueillir et à préparer  « l’Eglise qui vient ».

Jean Hassenforder

  1. Moltmann (Jürgen). La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne. Cerf,   Voir sur ce site le parcours théologique de Jürgen Moltmann, théologien de l’espérance : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/
  2. Schlumberger (Laurent). A l’Eglise qui vient. Préface de frère alois de la communauté de Taizé. Olivétan, 2017
  3. Questions de recherche à Témoins : « La dynamique de Témoins » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-la-dynamique-de-temoins/
  4. En 2004, l’Eglise anglicane reconnaît la nécessité et la légitimité de nouvelles formes d’Eglise. C’est le rapport : Mission-shaped Church (une Eglise pour la mission) (Church House Publishing, 2004). Sur la trajectoire des « Fresh expressions en Grande-Bretagne : « Interview de Michaël Moynagh. Où en est l’Eglise émergente en Grande-Bretagne ? » : http://www.temoins.com/ou-en-est-leglise-emergente-en-grande-bretagne/
  5. « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherche » : http://www.temoins.com/le-courant-de-leglise-emergente-dix-ans-de-recherches/
  6. Monet (Gabriel). L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté. Préface d’Elisabeth Parmentier. Posface de Jean Hassenforder. LIT Verlag, 2014. Interview de Gabriel Monet sur sa thèse : « Des outre neuves pour le vin nouveau » : http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/ Cette thèse en préparation a été présentée par Gabriel Monet à la journée d’étude de Témoins le 11 novembre 2011 : « L’Eglise émergente. Une mise en perspective » http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/ Vidéo présentant la journée : http://www.temoins.com/la-rencontre-du-11-novembre-2011-en-video/
  7. « Une perspective comparative sur l’Eglise émergente : La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente » : http://www.temoins.com/une-perspective-comparative-sur-leglise-emergente-la-grande-bretagne-en-mouvement-la-france-en-attente/ Plus récemment, voir l’article d’Andy Buckler : « Des « Fresh expressions » aux « French expressions »,  dans : Perspectives missionnaires, N° 71, 2016 En janvier 2015, l’hebdomadaire Réforme a publié un excellent dossier, présentant, à partir de quelques expériences, un visage de l’Eglise émergente en France : http://www.temoins.com/eglise-emmergeante-eglise-demain/
  8. Rouet (Albert) et collectif. Un nouveau visage d’Eglise. Les communautés locales à Poitiers. Bayard, 2005 ; Rouet (Albert). Le gout d’espérance. Un Nouveau visage d’Eglise. Bayard, 2008. Présentation sur ce site : « La dynamique de la confiance. L’expérience des communautés locales à Poitiers » : http://www.temoins.com/une-dynamique-de-la-confiance-lexperience-des-communautes-locales-a-poitiers/
  9. Au début des années 2000, Stéphane Lauzet, président de l’Alliance Evangélique Française a suscité un groupe de recherche : Evangile et Culture. Des journées d’études ont été organisées en collaboration par Evangile et Culture et Témoins . Ainsi, en 2003, « Eglise en devenir » autour de Stuart Murray :  http://www.temoins.com/eglise-en-devenir/ En 2004, « Le vécu, la pratique et la théologie de l’Eglise émergente » autour de Michaël Moynagh :   http://www.temoins.com/le-vecu-la-pratique-et-la-theologie-de-leglise-emergente-conference-de-m-moynagh-5-juin-2004/
  10. Andy Buckler a participé à l’animation et est intervenu aux journées organisées par Témoins  depuis la rencontre du 20 octobre 2007 : « Innovations dans les Eglises. Le courant de l’Eglise émergente » : http://www.temoins.com/reunion-du-20-octobre-2007-innovations-dans-les-eglises-le-courant-de-leglise-emergente/ Depuis plusieurs années, Andy Buckler est responsable de la coordination Evangélisation et formation à l’Eglise protestante Unie de France. Il a écrit récemment un article dans Perspectives missionnaires (N° 71, 2016) : « Des Fresh expressions » aux « French expressions ».
  11. « La genèse de Témoins, communauté chrétienne interconfessionnelle » (1973-1986) : http://www.temoins.com/la-genese-de-temoins-communaute-chretienne-interconfessionnelle-1973-1986-redaction-en-1996/
  12. Publié en 1999, le livre de Danièle Hervieu-Léger : « Le pèlerin et le converti » garde toute sa pertinence pour éclairer une transformation qui se poursuit. Interview sur ce site : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises/
  13. Une approche sociologique de l’Eglise émergente qui éclaire, entre autres, son aspect post-confessionnel : Marti (Gerardo), Ganiel (Gladys). The deconstructed church. Understanding emerging christianity. Oxford University Press, 2014. Sur ce site : « Une recherche sociologique sur le mouvement de l’église émergente » http://www.temoins.com/comprendre-le-christianisme-emergent-une-recherche-sociologique-sur-le-mouvement-de-leglise-emergente/
  14. Le progrès de l’individualisation, dans la longue et la courte durée, débouche sur un christianisme post-confessionnel, mais interroge également plus largement sur le rapport aux institutions. « L’âge de l’authenticité. Un contexte nouveau pour la vie spirituelle et religieuse, selon le philosophe Charles Taylor » : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/ « Spiritualité post-moderne et culture de l’individualisme. Une transformation des mentalités selon S Dominika Motak » : http://www.temoins.com/spiritualite-postmoderne-culture-de-lindividualisme-transformation-mentalites/ Plus généralement, les grands courants spirituels à l’échelle du monde traversent les confessions religieuses : « Raphaël Liogier. La guerre des civilisations n’aura pas lieu. CNRS éditions, 2016. Sur ce site : « Tendances de fond dans un monde globalisé » : http://www.temoins.com/tendances-de-fond-monde-globalise/  En terme de prospective, on peut imaginer un autre paysage religieux : « Les germes d’une nouvelle société. Une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse » : http://www.temoins.com/germes-dune-nouvelle-societe-nouvelle-sensibilite-spirituelle-religieuse/