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Saint-Merry, Daniel Duigou et le pape François

Pour une Eglise en phase avec un monde en gestation

Comment vivre et annoncer l’Evangile avec les aspirations et les questions des gens de notre époque ? Le repli sur des pratiques anachroniques n’éloigne-t-il pas de plus en plus de gens ? Dans des formes variées, ces questions se posent aux différentes églises. Depuis des années, elles sont l’objet de la recherche engagée à Témoins (1). Et, en regard, nous cherchons à mettre en évidence les expériences novatrices. Dans le contexte catholique, le Centre Pastoral Saint-Merry est une église innovante, au cœur de Paris, près du Centre Beaubourg. Et c’est dans la foulée du Concile Vatican II et de mai 1968, en 1977 que cette église, sous l’impulsion du cardinal Marty est devenu un lieu expérimental afin « d’inventer des modes nouveaux pour l’Eglise de demain » (p 13).

Aujourd’hui, la responsabilité ecclésiale de cette communauté est assumée par un prêtre ayant eu précédemment un itinéraire original de journaliste à la télévision et de psychanalyste, Daniel Duigou. Daniel Duigou vient d’écrire un livre qui mérite toute notre attention : « Lettre ouverte d’un curé au pape François » (2). Cette lettre n’est pas un geste isolé, mais, en quelque sorte, la poursuite d’un dialogue. En effet, en 2015, Jacques Gaillot et Daniel Duigou qui l’accompagnait, ont été reçu par le pape François à son invitation. Ce livre nous relate le dialogue chaleureux qui est advenu à cette occasion.

Cet ouvrage témoigne ainsi d’un mouvement significatif. La dynamique du Concile Vatican II, s’est, par la suite, heurtée à une réaction conservatrice. Or, depuis cinq ans, le pape François proclame une ouverture évangélique et rompt avec l’enfermement d’un système hiérarchique. Cependant, il rencontre de fortes oppositions tant au niveau des mentalités que des cadres hiérarchiques. Dans ce contexte, ce livre, tant à travers son auteur qu’à travers celui auquel il s’adresse, témoigne de la relation qui s’établit pour un témoignage évangélique, pour une Eglise en mouvement. Il retient donc tout naturellement l’attention de Témoins.

Il y a quelques années, nous avions déjà mis en évidence, sur ce site, le mouvement innovant du Centre pastoral Saint-Merry (3). Ce livre nous fait part de la dynamique actuelle, forte et originale, de cette communauté. Puisqu’elle est originale et innovante, elle attire beaucoup de gens. Elle est donc un lieu d’observation. A partir de ce lieu, Daniel Duigou peut donc mettre en évidence les interpellations, les questionnements, les aspirations auxquelles l’Eglise catholique se trouve confrontée. Ainsi peut-il abonder dans un désir de réforme en vue de remédier à un repli du système sur lui-même et à la régression correspondante.

 

Les priorités de Saint-Merry

Quarante ans après la création de Saint-Merry, Daniel Duigou fait le point. Il rappelle le choix initial : une expérience répondant « à la nécessité pour l’Eglise de s’ouvrir à la modernité et de faire rupture ». « Aujourd’hui… le pari est en partie réussi, même si la recherche est toujours à poursuivre. Il demeure un lieu unique de liberté pour l’expérimentation d’un  nouveau rapport entre l’église et le monde, prêtres et laïcs… ». En regard, on peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles cette expérimentation ne s’est pas étendue. Mais l’exemple est là en pleine vitalité. « Grâce à ces trois priorités : accueil et écoute inconditionnelle de l’homme et du monde, gouvernance démocratique, créativité et inventivité, prêtres et laïcs, hommes et femmes, paroisse et ville, croyants et incroyants, nous dialoguons à Saint-Merry à partir d’une confrontation au réel. Notre dynamique consiste à interpréter les signes de la promesse de Dieu à travers les évènements du monde et à ouvrir des chemins nouveaux de fraternité. Prêtres et laïcs dans un échange permanent, nous faisons Eglise, c’est à dire Assemblée pour dire Dieu dans l’actualité du monde. Chaque célébration est alors un événement, une chance extraordinaire pour cette communauté ! Et pour moi ! »

 

A l’écoute des aspirations

Saint-Merry est un carrefour, un lieu de rencontre. Ainsi Daniel Duigou peut y entendre les aspirations des gens d’aujourd’hui et, en particulier, de la jeunesse. Et il est à même d’exprimer en quoi l’Evangile est pour eux une réponse alors que l’institution actuelle constitue pour eux un obstacle. Ecouter l’autre, c’est le maitre mot de la Bible. C’est aussi celui de Saint-Merry… les luttes… les souffrances. Mais aussi écouter celles et ceux qui veulent vivre tout simplement de la modernité et de leur temps. Ecouter tous ceux qui sont heureux de vivre ou veulent le devenir malgré les épreuves qui sont les leurs, celles et ceux qui n’espèrent qu’une chose : aimer et être aimés… » (p 24-25). Et, dans le contexte de liberté offert par Saint-Merry, il y a bien une réponse pour cette recherche spirituelle. « Il suffit de réécrire le catéchisme avec des yeux d’adulte pour qu’ils retrouvent le goût de la recherche de sens, dans l’esprit même de la Bible, c’est à dire dans une exigence critique à la fois individuelle et collective. Pour qu’ils reçoivent le sens d’une vie spirituelle et le goût du questionnement de l’existence. Ils discernent alors une autre vision du christianisme, libérée d’une instance religieuse qui juge et pèse sur les consciences… Le christianisme redevient pour eux un élément vital dans leur projet de vie et leur désir d’accomplissement… »  (p 29).

« Mais,  globalement,  le message institutionnel de l’Eglise passe de plus en plus difficilement auprès des jeunes générations. Aujourd’hui, il semble ne plus rien dire au monde ou presque : c’est comme un divorce (p 37). Ainsi, « les jeunes » (et beaucoup d’autres), « n’acceptent plus le discours dominant qui persiste et qui distingue toujours dans l’Eglise le sacré du non-sacré, un discours qui justifie l’ensemble du système ecclésial et son fonctionnement… Ils conçoivent autrement les rapports humains dans la société, ceux entre l’être et le pouvoir, entre l’être et la vie. Régulièrement, la remise en cause du discours clérical est au centre de nos débats à Saint-Merry ; Ils constituent le principal point d’achoppement pour penser l’avenir » (p 51). Et Daniel Duigou voit bien la racine historique et théologique de ce hiatus. C’est la séparation entre le sacré et le non-sacré qui avait été aboli par le Christ et qui est progressivement réapparu dans l’Eglise, « le pouvoir dans l’Eglise redevenant le monopole du corps sacerdotal » (p 66-67). « Cher pape François, lorsque l’Eglise organise dans le rapport entre ses membres, cette séparation entre le sacré et le non-sacré, lorsqu’elle s’adresse au monde en maintenant l’interdit dans la trame de son discours, elle maintient dans les esprits un espace imaginaire qui infantilise l’homme, alimente une structure régressive, rend coupable le besoin de liberté et d’indépendance… Or, aujourd’hui, les hommes et les femmes ne supportent plus de ne pas être considérés comme des adultes à part entière » (p 67).

 

Pour une réforme de l’Eglise

Daniel Duigou rappelle la réorientation décisive introduite par le concile Vatican II. Mais si « une ouverture a été faite avec la notion de « sacerdoce commun » entre les baptisés, réunissant sur un même plan prêtres et non prêtres, l’axe organisationnel de l’Eglise est resté celui du sacerdoce des prêtres… La structure est celle de l’Ancien Testament. Le sacré, et donc le pouvoir, est exercé par un corps sacerdotal dans le cadre d’un culte » (p 71). Dans le cadre d’un monde en mutation rapide, l’archaïsme de cette structure apparaît au grand jour. Daniel Duigou appelle le pape François à engager l’Eglise dans un grand chantier « pour que la parole s’incarne dans le temps et qu’elle soit signe d’espérance dans ce siècle qui ne fait que commencer ». C’est un nouveau projet, c’est une nouvelle structure pour une Eglise qui se défasse de son cléricalisme par une participation des laïcs. Daniel Duigou expose cette ligne de transformation en trois points auxquels nous renvoyons. Et il conclut son adresse au pape François par un appel : « L’important est que l’Eglise se remette en marche. Comment ? De la même façon que pour Saint-Merry, il s’agit de revenir au temps de l’expérimentation en dehors de toute logique cléricale. Revenir à la praxis qui seule peut produire une parole vivante, comme au premier temps du christianisme, à la rencontre des plus pauvres. Autoriser au lieu d’interdire. Et faire confiance à l’Esprit qui souffle où il veut… » (p 82).

A une époque où une angoisse s’instaure face aux exigences et aux risques de la grande mutation en cours et engendre, chez certains un repli sur soi et un regard en arrière, ce réflexe conservateur prend souvent des formes religieuses qui se manifestent aujourd’hui dans différentes traditions (4). C’est une impasse. Dans une théologie de l’espérance, reconnaissons l’œuvre de Christ ressuscité et le mouvement de l’Esprit dans la créativité, la fraternité, la solidarité, tout ce qui unit, libère, et construit (5). Parmi d’autres, en des contextes variés, cette voix plaide pour un Evangile, communion d’amour et puissance de vie.

Jean Hassenforder

 

L’entraide, puissance de vie dans la nature et dans l’humanité.

L’entraide, l’autre loi de la Jungle,  par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle

Comment nous représentons-nous le monde ? Comme un champ de bataille où les plus forts éliminent les plus faibles, ou bien, au contraire, comme un espace où l’entraide et la collaboration peuvent s’affirmer. Certes, la réalité est plus complexe. Elle est parcourue par des contradictions. Cependant, notre conception du monde a une influence directe sur notre manière d’y vivre et d’y agir. Si notre vision de monde et de la société est sombre et ne laisse pas de place à l’espoir, alors le pessimisme entrainera le repli sur soi et la démobilisation. Au contraire, si nous voyons dans ce monde une place pour le bien et le beau, alors nous pourrons chercher à l’accroitre et à participer à une œuvre d’amélioration et de transformation positive.

Ces visions du monde varient dans le temps et dans l’espace et on peut percevoir une relation entre ces manières d’envisager le monde et les conceptions philosophiques et religieuses. Aujourd’hui, des changements interviennent dans nos représentations au sujet de l’homme et de la nature. La parution du livre de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle : « L’entraide. L’autre loi de la jungle » (1) témoigne de cette évolution. En effet, les auteurs font apparaître une vision nouvelle à partir d’une littérature de recherche, récente, abondante, multiforme en réalisant ainsi « un état des lieux transdisciplinaires, de l’éthologie à l’anthropologie, en passant par l’économie, la psychologie et les neurosciences ». Et, à partir de cette synthèse, ils démontrent qu’à côté de la lutte pour la vie ou de la loi du plus fort,  il y a aussi « une autre loi aussi ou plus puissante qu’elle, la loi de la coopération et de l’entraide ». « De tout temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les micro organismes ont pratiqué l’entraide. Qui plus est, ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus ». Et les auteurs vont ainsi nous aider à « comprendre la nature coopérative de l’être humain dans le sillage de celle des autres organismes vivants ».

 

La nature, de la lutte pour la vie à l’entraide   

A partir de l’œuvre de Darwin, une interprétation s’est développée mettant l’accent sur la lutte pour la vie, la loi du plus fort, la loi de la jungle.  Dans certains milieux, cette interprétation s’est étendue à l’humanité en justifiant les pires excès. Mais aujourd’hui, cette interprétation est non seulement battue en brèche, elle est bousculée par un ensemble de recherche qui mettent en valeur l’importance de l’entraide dans l’univers du vivant. « A partir de Darwin, et durant presque tout le XXè siècle, les biologistes et les écologues ont cru que les forces principales qui structuraient les relations entre espèces au sein de ces systèmes étaient la compétition et la prédation. Les expériences ont été conçues pour mettre cela en évidence et, naturellement, c’est ce qu’on a fini par observer. L’histoire de l’observation des forces inverses (les relations mutuellement bénéfiques) a été bien plus laborieuse. Elle a véritablement explosé dans les années 1970. Aujourd’hui, les études se comptent par milliers » (p 33). Ainsi, la recherche aujourd’hui fait apparaître des modes d’entraide très variés dans tous les registres du monde animal et du monde végétal. « Entre semblables, entre lointains cousins, entre organismes qui n’ont rien à voir », nous disent les auteurs. Et, dans ce paysage multiforme, les espèces les plus anciennes ont également poursuivi leur évolution en association avec les autres êtres vivants. Ainsi les bactéries pratiquent l’entraide à tous les niveaux. Et elles s’associent aux plantes et aux animaux. « Depuis 3,8 milliards d’années, le vivant a développé mille et une manière de s’associer, de coopérer, d’être ensemble ou carrément de fusionner. Ces relations entre êtres identiques, semblables ou totalement différents peuvent prendre des formes multiples… On découvre avec émerveillement ce que nous nommons « symbiodiversité »…. Et la conclusion, « c’est que, chez les autres qu’humains,1) l’entraide existe 2) elle est partout 3) elle implique potentiellement tous les êtres vivants, y compris  l’espèce humaine » (p 49-50).

 

L’homme et la nature

Alors pourquoi des milieux influents ont-ils retenu dans leur étude de la nature principalement ce qui était rivalité, violence, prédation ? Cette attitude remonte au début de la modernité, à une époque où l’homme s’est hissé au dessus de la nature en projetant sur elle un caractère de sauvagerie. Mais cette tendance s’est accrue au XIXè siècle  où la parution du livre de Charles Darwin : « De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle » a donné lieu à des interprétations valorisant la lutte pour la vie et la loi du plus fort. Cependant, certains se sont opposés à ces représentations. Ainsi, un géographe russe, par ailleurs prince et anarchiste, Pierre Kropotkine, a publié en 1902 un livre : « L’entraide, facteur de l’évolution ». Il est aujourd’hui remis à l’honneur après des décennies où les théories compétitives  avaient le vent en poupe. Au milieu des années 1970, encore, une nouvelle discipline apparaît : la sociobiologie selon laquelle le socle de la vie serait la compétition entre les gènes et entre les individus. Cependant, au début des années 2000, le fondateur de la sociobiologie, E O Wilson revient sur son hypothèse initiale en privilégiant le milieu par rapport aux gènes. On assiste à « un effondrement du château de cartes théoriques de la sociobiologie des années 70 ». Mais, plus généralement, au début du XXIè siècle, il y a un changement majeur de tendance. « La période qui s’ouvre dans les années 2000, est caractérisée par une véritable escalade du nombre d’expériences sur les mécanismes d’entraide, en particulier grâce aux avancées en économie expérimentale, en sciences politiques, en climatologie ou encore en neurosciences ainsi qu’à l’explosion de la génétique moléculaire qui confirme  l’omniprésence et l’ancienneté des symbioses » (p 67).

 

L’évolution de l’entraide humaine 

L’entraide humaine a été active aux différentes étapes de l’histoire humaine. Elle s’est généralisée à travers des normes sociales. Ce livre est introduit par un sociologue Alain Caillé qui se réfère à l’œuvre de l’anthropologue Marcel Mauss dans son célèbre « Essai sur le don ». « Au cœur du rapport social, on trouve non pas le marché, le contrat ou le donnant-donnant, mais la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Ou si l’on préfère la loi de la réciprocité »  ( p 25). Autour de la « Revue du Mauss », un groupe de chercheurs s’inspire de cette analyse et réfute une croyance dominante : « l’axiomatique utilitariste de l’intérêt » : l’interprétation de la vie sociale en terme d’intérêts individuels en compétition. Cette croyance inspire le néolibéralisme actuel. Mais  comme la conception compétitive est aujourd’hui remise en cause en biologie, la même contestation apparaît dans les sciences sociales. Une nouvelle vision de l’homme émerge. A travers un ensemble de  recherches rapportant de nombreuses situations, les auteurs font ressortir l’omniprésence de l’entraide dans la vie sociale d’aujourd’hui. Ainsi s’égrainent plusieurs chapitres : « L’entraide spontanée. Les mécanismes de groupe. L’esprit de groupe. Au delà du groupe ». Ces chapitres ne démontrent pas seulement la puissance de l’entraide. Il décrivent et analysent avec précision les pratiques engagées et les processus en cours. Ainsi, on peut se reporter à ces chapitres pour analyser et améliorer ses propres pratiques.

 

Une prise de conscience

Pourquoi cette prise de conscience intervient-elle après une longue période où l’entraide a été méconnue ? Quels ont été les obstacles ? Et aujourd’hui à quoi tiennent les résistances ?

« Le principal obstacle à l’assimilation de ces travaux est la puissance de deux mythes fondamentaux de notre imaginaire collectif

  • La croyance que la nature (dont la nature humaine) est fondamentalement compétitive et égoïste, et, par conséquent
  • La croyance que nous devons nous extraire de celle-ci pour empêcher le retour de la barbarie.

Baignés dans cette mythologie depuis plus de 400 ans, nous sommes devenus des experts en compétition, considérant que ce mode constituait l’unique principe de vie (p 277).

En regard, les auteurs montrent, combien, dans une histoire longue, l’entraide s’est affirmée comme une caractéristique de l’humanité. « Ce qui fait de nous des êtres ultra-sociaux provient à la  fois de notre passé (animal) et aussi de notre longue histoire culturelle et de nos interactions sociales présentes » ( p 278). Aujourd’hui, en considérant l’environnement social, on peut mettre en évidence les facteurs propices à l’entraide chez les êtres humains.

 

Un livre innovant

Ce livre est la résultante d’un travail de longue haleine qui n’aurait pu advenir sans la motivation et l’enthousiasme de ses auteurs. « Nous avons démarré ce chantier il y a une douzaine d’années avec autant d’enthousiasme que de naïveté. Notre label « biologique » ne nous avait pas préparé à absorber les incroyables avancées des sciences humaines. Explorer tout cela a été une incroyable aventure » (p 28). Cet ouvrage ouvre des chemins nouveaux. Il participe à un nouvel état d’esprit qui s’ouvre à l’émerveillement et au respect des êtres vivants. « L’écriture de ce livre nous a fait ressentir notre participation intense à une vague qui  redéfinit en douceur ce que l’on est, et donc ce que l’on peut être… un sentiment fort d’appartenir à un ensemble plus grand, à une famille étendue…  Ce voyage a révélé notre interdépendance radicale avec l’ensemble de la toile du vivant et celle des interactions humaines. Pour nous, ce concept même d’individu a commencé à perdre son sens comme si aucun être vivant n’avait jamais existé, n’existe et n’existera seul. Notre liberté semble s’être construite à travers cette toile d’interactions, grâce à ces liens qui nous maintiennent debout depuis toujours » ( p 298).

 

Perspectives

Nous vivons dans un temps de crises (2). C’est une époque où on assiste à la fois à des décompositions et des recompositions.  Les menaces sont bien souvent apparentes. Elles retiennent donc notre attention au point parfois de nous entrainer dans une polarisation sur tout ce que l’on peut craindre. Et alors, nous risquons de nous égarer, car nous ne sommes plus à même d’apercevoir les changements positifs, les voies nouvelles qui sont en train d’apparaître et donc d’y participer. Ainsi, aujourd’hui, il y a bien des changements positifs dans les mentalités, encore à bas bruit, si bien qu’il faut y prêter attention.

Ce livre sur l’entraide s’inscrit dans un mouvement profond qui prend de l’ampleur depuis la fin du XXè siècle. Au cours des dernières années, par deux fois, le magazine Sciences humaines nous a informé sur l’évolution des esprits. En février 2011, c’est un dossier consacré au « retour de la solidarité : empathie, altruisme, entraide » (3). La coordinatrice du dossier, Martine Fournier, peut déjà anticiper par rapport au livre de Pablo Servigne et Gauthier-Chapelle. « Alors que la théorie de l’évolution était massivement ancrée dans un paradigme Darwinien « individualiste », centré sur la notion de compétition et de gène égoïste, depuis quelques années, un nouveau visage de la nature s’impose. La prise en compte des phénomènes de mutualisme, symbiose et coévolution entre systèmes tend à montrer que l’entraide et la coopération seraient des conditions favorable de survie et d’évolution des espèces vivantes, à toutes les étapes de la vie ». Et elle rejoint aussi le préfacier du livre, Alain Caillé, dans un rejet de l’idéologie de l’ « homo oecumenicus » à la recherche de son intérêt égoïste et des vertus de la société libérale et de la compétition.

En juin 2017, Sciences Humaines publie un nouveau dossier sur le même thème : « Empathie et bienveillance. Révolution ou effet de mode ? » (4). Le coordinateur, Jean Dortier, met en évidence un mouvement profond qui prend de l’ampleur. Ainsi l’usage du mot : empathie « grimpe en flèche dans les décennies 1990 et 2000 ».

Au cours des dernières années, plusieurs ouvrages ont également porté cette vision nouvelle. Entre autres, nous avons présenté le livre de Jérémie Rifkin : « Vers une civilisation de l’empathie » ( 2011) (5) et celui de Jacques Lecomte : « La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité » (2012) (6).

En 2017, le livre de Michel Serres : « Darwin, Bonaparte, le samaritain. Une philosophie de l’histoire » (7) vient nous interpeller, car il nous propose « un grand récit » qui récapitule les différentes étapes de notre évolution pour nous proposer une vision anticipatrice. En effet, après avoir décrit les affres d’un « âge dur » voué aux guerres et dominé par la mort, Michel Serres perçoit un tournant intervenu depuis la fin de la seconde guerre mondiale : l’apparition d’un « âge doux » convivial et inventif en lutte contre la mort. Cet « âge doux » se caractérise par l’importance donnée au soin et à la médecine, un mouvement pour assurer et développer la paix, l’expansion d’internet et la révolution numérique. C’est la montée d’un nouveau mode de relation entre les hommes. A l’occasion, face à des préjugés contraires, Michel Serres écrit : « Contre toute attente, les statistiques révèlent que les hommes pratiquent l’entraide plutôt que la concurrence ».

La prise de conscience actuelle du rôle majeur de l’entraide et de la collaboration est le fruit d’un ensemble de recherches, mais ces recherches elles-mêmes traduisent un changement de regard. Il y a un phénomène qui s’inscrit dans une trame historique et qui marque un changement de cap. Si on considère le passé, c’est un « âge dur » qui apparaît. Certains y ont vu une « guerre de la nature » et une lutte constante pour la vie. Pour ceux qui ne se résignent pas à voir l’histoire comme  une victoire définitive des puissants sur les plus faibles, comme un chemin de croix perpétuel, la prise de conscience des manifestations de l’entraide est un précieux apport. Il y a dans cette période des faits historiques qui interviennent comme des germes d’une autre vie. Ainsi, par exemple, les paroles de Jésus, comme la parabole du samaritain mise en exergue par Michel Serres marquent l’affirmation d’une autre vision du monde, d’une autre pratique de vie. A travers les méandres de sa mise en œuvre, « la leçon majeure du christianisme n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégresse vive de la naissance, enfin la résurrection non pas comme une victoire contre les ennemis comme pendant le règne de la mort, mais contre la mort elle-même », écrit Michel Serres. Jürgen Moltmann, le théologien de l’espérance, envisage la résurrection non seulement comme une victoire contre la mort, mais comme le point de départ d’un processus de nouvelle création vers un monde en harmonie où Dieu sera tout en tous ». « Le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et il invite au renouveau. La foi est chrétienne lorsqu’elle est la foi de Pâques. Avoir la foi, c’est vivre dans la présence du Christ ressuscité et tendre vers le futur royaume de Dieu » ( 8). Dans cette perspective, il est important de pouvoir constater que la constitution de la nature, envisagée dans les termes d’une première création, est déjà, pour une part, dans l’entraide et la collaboration.

La nature est aussi caractérisée par une interrelation entre tous ses éléments. C’est la constatation des auteurs en fin de parcours : « Ce voyage a révélé notre interdépendance radicale avec l’ensemble de la toile du vivant et celle des interactions humaines ». Et, en entrée de livre, figure une magnifique citation de Victor Hugo : « Rien n’est solitaire, tout est solidaire… Solidarité de tout avec tout et de chacun avec chaque chose. La solidarité des hommes est le corollaire invincible de la solidarité des univers. Le lien démocratique est de même nature que le rayon solaire ». Nous pouvons envisager cette solidarité dans la vision que nous propose Jürgen Moltmann dans son livre : « Dieu dans la création. Traité écologique de la création » (1988) (9) : « L’essence » de la création dans l’Esprit est, par conséquent, la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font reconnaître l’ « accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber).

Et si la prise de conscience de la réalité et de la montée de l’entraide, de la collaboration, de l’empathie et de la bienveillance était une inspiration de l’Esprit et un signe dans un parcours traversé par des crises et des soubresauts. Cette mise en évidence de l’entraide n’entre-t-elle pas dans une vision nouvelle de l’humanité qui commence à se faire jour dans la grande crise à laquelle elle est confrontée ?

Ce livre sur l’entraide est un livre important. Voici un chantier que les deux auteurs, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ont commencé il y a une douzaine d’années et l’ont conduit avec persévérance pour réaliser la synthèse de multiples recherches dans des disciplines différentes. Ils confirment ainsi la puissance du courant de recherche qui assure la reconnaissance et la promotion de l’entraide. Cependant, à travers plusieurs chapitres, cet ouvrage peut également nous guider pour mieux comprendre et améliorer nos pratiques sociales. Voici un livre qui compte dans le mouvement des idées pour une nouvelle vision de la nature et de l’humanité.

Jean Hassenforder

 

 

Quelle vision de l’homme ? Quelle vision de la mission ? D’après Christoph Théobald, auteur du livre : « Urgences pastorales »

En France, comme en Europe, le paysage religieux change rapidement. Dès 1999, dans son livre inspirant, « Le pèlerin et le converti », la sociologue, Danièle Hervieu-Léger annonçait la fin de la « civilisation paroissiale », un encadrement traditionnel des « fidèles » par les églises. Pourtant, encore aujourd’hui, celles-ci s’obstinent encore souvent à maintenir ce système. Plus généralement, dans une société toute nouvelle, deux visions de l’Eglise s’opposent.

L’une, face à un monde perçu comme dangereux, voire mauvais, s’organise en contre-société sans hésiter à se répéter et en opérant des missions pour conjurer le recul et agrandir le périmètre. Mais il y a une autre vision. En s’ouvrant à un monde qui change, en cherchant à le comprendre, c’est aller à la rencontre des gens d’aujourd’hui en les respectant et en les aimant. C’est former des communautés ouvertes et innovantes. Plus avant, ce qui est en jeu, c’est le regard porté sur l’humain. Voit-on d’abord en l’humain ce qui est mauvais ou ce qui est bon ? L’objectif est-il en tout premier de délivrer l’humain d’un mal intérieur, ou bien de l’aider à grandir dans le bon en reconnaissant en lui une présence de Dieu déjà opérante, toute prête à s’exprimer davantage et à répandre une lumière libératrice.

Ces questions peuvent être explicitées en termes théologiques. A cet égard, l’apport de Christoph Théobald dans son livre : « Urgences pastorales du moment présent. Comprendre, partager, réformer » (1) nous paraît particulièrement bienvenu et original. Théologien reconnu dans l’univers catholique, Christoph Theobald s’adresse à cet univers, mais son message va bien au delà, non seulement comme en témoigne sa dédicace : « Pour nos sœurs et frères luthériens 1517-2017 », mais bien plus à travers une réflexion et un langage qui prend en compte les dimensions de notre existence et les savoirs correspondants dans le monde actuel. C’est une approche qui s’inscrit dans le sillage du Concile Vatican II à la rencontre des hommes, à la rencontre du monde et dans le renouveau engagé aujourd’hui par le pape François. Celui-ci incite les chrétiens et leurs institutions à une profonde « transformation missionnaire ». L’association des deux mots est inédite. Elle donne la mission comme « critère directeur de la transformation de l’Eglise. C’est ce décentrement de l’Eglise, sa « sortie de soi » ou sa mission qui, pour la première fois, sont érigés en critères décisifs de la réforme…  Aurait-il été possible d’adresser à chaque personne qui habite cette planète une encyclique « sur la sauvegarde de la maison commune », si auparavant le Pape n’avait pas appelé les chrétiens à balayer d’abord devant la porte de leur Eglise, y compris celle de son administration centrale » (p 12) ?

En ce sens, Christoph Théobald propose une pédagogie de la réforme. « Celle-ci dessine un parcours en trois temps. Le premier temps sera de s’asseoir ensemble et de faire un diagnostic de nos sociétés et de nos communautés pour discerner la possibilité d’un accueil de l’Evangile dans notre contexte ouest-européen d’aujourd’hui. Suivra alors un deuxième temps consacré à la conversion missionnaire elle-même, en présentant l’expérience de foi spécifiquement chrétienne qui rend cette transformation désirable et possible… Nous rejoignons ici l’hypothèse centrale de l’ouvrage où ses différents fils vont se nouer : le diagnostic de notre état mental et de nos modes de vie, la suspicion de nos sociétés par rapport à tout élan missionnaire, la source et la finalité véritable de celui-ci et la compréhension du pourquoi d’une réforme de l’Eglise catholique… Dans un troisième temps, il reste à aborder par anticipation la figure d’une Eglise missionnaire et surtout le processus pédagogique ou manières de faire qui permettent d’avancer en ce sens » (p 18).

 

Annoncer l’Evangile dans la société d’aujourd’hui

Le regard de Christoph Théobald ne s’attache donc pas à la sauvegarde de l’institution, mais à l’annonce de l’Evangile qui est sa raison d’être. C’est un regard qui va de l’avant. « Si, à la surface de la carte climatique du catholicisme français et européen, l’inquiétude dépressive des uns et la combativité identitaire des autres semblent dominer, on peut découvrir sous la surface de beaucoup d’enquêtes, une véritable fécondité évangélique, toujours enracinée localement.

Celle-ci a la vertu, si elle est effectivement perçue, de nous libérer d’un certain volontarisme, y compris institutionnel, et d’engager l’Eglise dans une conversion missionnaire sur la base d’une expérience de foi bien spécifique à laquelle il faudra sans doute prêter davantage attention. L’Evangile de Luc (comme d’ailleurs celui de Matthieu) induit une telle inversion du regard, Jésus fondant la mission sur l’abondance de ce qui est déjà mur et attend d’être moissonné… » (p 139).

Cependant, la notion de mission ne va pas de soi aujourd’hui. Elle n’a pas nécessairement une bonne image. De fait, l’héritage du passé est mitigé. Il varie selon les Eglises et les milieux. Si l’évangélisation a porté de bons fruits, trop souvent, elle a été aussi encadrée dans une conception menaçante de Dieu. Un examen rétrospectif peut expliquer les aléas de la notion de « mission ».

En esprit libre et courageux, Christoph Théobald sait reconnaître les situations telles qu’elles sont. Ainsi évoque-il « le discrédit dans lequel est tombée la notion de mission immédiatement identifiée dans la mentalité contemporaine avec le « prosélytisme ». « L’équation entre « mission » et « prosélytisme » est tellement ancrée dans la conscience occidentale que la plupart des chrétiens eux-mêmes ne comprennent plus le lien intrinsèque entre l’Evangile et sa diffusion ou la mission » (p 341). A vrai dire, s’il y a encore des éléments doctrinaux qui ne jouent pas en faveur d’une pleine liberté de détermination, Christoph Théobald sait opérer les clarifications nécessaires. Ainsi pouvons-nous déboucher sur une conception de la mission qui allie l’œuvre de Dieu et le respect de la liberté humaine. Cette section s’intitule : « Finalité et source la mission. La foi de « quiconque » et la foi des « christiens » (p 168), nous parait tout à fait essentielle, car elle fonde l’évangélisation sur un « intérêt désintéressé pour autrui », dans le respect de sa liberté.

 

Les voies de Dieu dans les cheminements humains 

« Il suffit d’ouvrir les évangiles et les actes des apôtres pour constater qu’ils sont tissés d’une multitude de rencontres avec des personnes diverses venant de milieux, de statuts sociaux et de cultures très différentes. La rencontre entre eux et Jésus, voire entre ces personnes et les apôtres ou missionnaires dans les actes, se produit presque toujours à l’improviste et est engagée ou acceptée de la part du Christ et de ceux qui s’en réclament, de manière gratuite ou désintéressée. Cela ressort du fait que la plupart des bénéficiaires de ces rencontres repartent chez eux sans devenir disciples du maitre ; disons au moins que ce n’est pas leur « suite » de Jésus que les récits suggèrent (p  149).

Et comment peut-on interpréter la « foi » qui s’exprime dans ces rencontres ? « De multiples « sympathisants » rencontrés à l’improviste par Jésus s’entendent dire de sa bouche : « Ma fille, mon fils, ta foi t’a sauvé » sans se retrouver pour autant dans le groupe de ses disciples » (p 152). Christoph Théobald voit là une « foi élémentaire » omniprésente dans les récits évangéliques.  N‘est-ce pas là un élan de vie qui trouve réponse dans une guérison ou une libération ? Cette « foi élémentaire » constitue « une figure de foi, distincte, infiniment variée, rassemblant des personnes qu’on peut désigner de « quiconque » qui trouvent leur place à côté des disciples de Jésus… » (p 159). Dans cette foi élémentaire, l’auteur perçoit la manifestation  de  « l’universelle grâce christique orientée vers le mystère pascal ». Mais cette manifestation ne débouche pas nécessairement sur le baptême. C’est « une foi élémentaire » en la vie, les voies connues de Dieu » (p 154).

Ainsi le passage de la « foi élémentaire » nécessaire pour vivre, à la foi christique, n’est pas de l’ordre de la nécessité. Il se produit gratuitement et dépend à ce titre d’une grâce spéciale du Christ. C’est ce que manifeste par exemple le retour du dixième lépreux, alors que les neuf autres sont eux aussi guéris (Luc 17, 11-19). Ainsi, certains viennent délibérément vers le Christ et vivent alors dans sa communion. Leur foi prend alors une autre forme. Elle devient une foi proprement christique qui donne accès à l’intimité de Dieu (p 156). « L’Ecriture et la tradition l’affirment et présentent cette foi de « christiens » (une appellation donnée par l’auteur) comme expérience spirituelle, voire mystique qui fonde l’intérêt missionnaire  inconditionnel et gratuit pour l’autre et pour sa « foi élémentaire » (p 156). Cette foi donne accès à l’intimité de Dieu. « Jésus ne nous met pas seulement face à Dieu comme l’ont fait les prophètes, ceux de la Bible et celui du Coran, etc ; il nous donne accès à son intimité, à son intériorité abyssale puisqu’il y est déjà lui-même. Voilà la différence chrétienne » (p 156). Le terme d’intériorité est analogique, explicite l’auteur, mais il est tout à fait ajusté, car «  à la suite de Jésus,  il nous fait découvrir ce qui est « divin » en tout être humain, sa liberté d’ouvrir son intimité à autrui en parlant et agissant avec lui. Nous comprenons alors que « Dieu seul » peut nous dire qui il est… La foi biblique et christique nous donnent une capacité toute particulière, celle de Jésus lui-même de contempler sur le « visage » de Dieu, son intériorité entièrement disponible à nous et à sa manière de prévenir  nos résistance, à Lui ouvrir notre propre intimité et à ne jamais l’ouvrir à Lui sans l’ouvrir à autrui » (p 157)… De même, l’écoute de l’Evangile ne va pas sans son annonce. « Une entrée dans l’intimité de Dieu avec le Christ serait illusoire si elle ne se réalisait pas en même temps comme « ouverture » à l’intériorité de Dieu en tout homme et en toute chose » (p 159).

 

Ce livre nous apporte une analyse des différentes manières selon lesquelles l’expérience religieuse est envisagée dans la société. Et, dans cette perspective, il met l’accent sur le reproche qui est fait à l’Eglise catholique, aux Eglises, de « ne pas s’intéresser à autrui pour lui-même ». En mettant en évidence la « différence chrétienne », « le « point » mystérieux ou se rejoignent la rencontre unique du Christ et la nécessité d’annoncer l’Evangile, Christoph Théobald a opéré une clarification qui nous paraît fort utile. « Elle consiste à considérer la « foi élémentaire » de tout un chacun, non pas comme une exception due à une ignorance invincible, mais comme une expérience humaine normale » En regard, la foi proprement chrétienne ouvre l’accès à l’intimité de Dieu.

« Urgences pastorales du moment présent. Comprendre, partager, réformer », ce livre ouvre un champ très vaste en plus de 500 pages. Il n’était pas question de le résumer. Nous nous sommes attachés ici à présenter la manière dont Christoph Théobald envisage l’annonce de l’Evangile, la mission, dans le contexte du respect de la  liberté humaine, le refus de toute imposition ou manipulation symbolique. C’est envisager, en même temps, le sens de la mission chrétienne et son importance et la nature humaine et le chemin des hommes. C’est un sujet au cœur de notre existence chrétienne. C’est un sujet délicat. Nous avons essayé de présenter les propositions de l’auteur, mais, manifestement, notre tentative est limitée et maladroite, car, dans ce cheminement de pensée, tous les mots comptent et on ne peut vraiment rendre compte de toute la complexité de cette démarche. Nous renvoyons donc au chapitre : « L’Evangile de Dieu : une expérience qui pousse à la « sortie » et à l’ensemble du livre, car ce sujet est au cœur de l’ouvrage.

Au cours des siècles, l’évangélisation a été une composante essentielle de la démarche chrétienne. Et, dans un espace de réflexion interconfessionnel, on sait combien aujourd’hui, elle peut être perçue selon des représentations différentes. Ces différences se sont manifestées tout particulièrement dans les dernières décennies. Ainsi, nous ne prétendons pas accompagner ici une démonstration théologique. Simplement, il nous a paru important de faire part de cette réflexion parce que cet éclairage a éveillé en nous un sentiment d’ouverture et de paix, dans le respect de l’humain allié à la puissance de l’amour divin. Oui, en Christ, nous pouvons être nous-même dans une gratuité de notre relation avec l’autre. Oui, nous pouvons être conscient et reconnaissant du don de la grâce et de la communion divine qui s’offre à nous. Déjà, nous avions reconnu, grâce à Jürgen Moltmann, la présence divine à travers la communion trinitaire et « l’Esprit qui donne la vie » (2) au delà de toute limite. Oui, nous pouvons reconnaître dans nos frères humains une présence de Dieu qui se manifeste sous des formes différentes, et peut, à tel moment, se révéler pleinement. Cette révélation sera accueillie comme une bénédiction, une source de louange. En lisant le texte profond, réfléchi, nuancé de Christoph Théobald, nous ressentons une joie qui peut s’exprimer dans la parole : « Vous avez été appelés à la liberté (Gal 5.13) ».

Jean Hassenforder

 

 

En annexe, l’auteur publie un texte sur « la pastorale d’engendrement ». Effectivement, Christoph Théobald est codirecteur avec Philippe Bach d’un livre : Vers une pastorale d’engendrement. Une nouvelle chance pour l’évangile ». Ce livre est présenté sur ce site par Gabriel Monet : http://www.temoins.com/la-pastorale-dengendrement-appel-a-un-regard-chretien-nouveau-sur-la-naissance-et-le-developpement-de-la-foi/

2018 après Jésus Christ – Une émission de télévision qui parle à tous

2018 après Jésus-Chirst2018 après Jésus-Christ : ce titre un peu énigmatique a été donné à une émission bimestrielle de télévision de Présence protestante. Comment le message de l’Évangile est-il reçu aujourd’hui dans un univers culturel qui a considérablement changé pendant 2000 ans ? Nous avons regardé et nous avons été conquis par cette émission originale à travers la mise en œuvre d’un dialogue cordial et authentique.

L’animatrice de cette émission, la théologienne Marion Muller-Colard a ainsi défini cette émission lors de ses débuts en 2017.
« l’Evangile est modelé de tout en tout par des rencontres insolites. Un dialogue incessant entre des sujets supposés savoir et des errants, un dialogue qui élargit sans cesse le sens et le désir de Dieu.
L’émission se propose de reconstituer, 2017 ans après Jésus-Christ, ces rencontres insolites qui jalonnent la Parole de Dieu qui n’a pas le sens des frontières. Partir à la recherche de la Samaritaine d’aujourd’hui, des Nicodème contemporains, des Zacchée, de ceux qui pêchent au bord du lac jusqu’à ce qu’un homme les hèle et les entraine dans une aventure qui déborde tout ce qu’ils comprenaient de la vie. C’est pourquoi notre choix se porte sur trois archétypes d’invités : un spécialiste de la Bible (pasteur, enseignant, prédicateur, etc), un candide (sans culture biblique), et enfin une personne dont la profession, la passion ou l’histoire de vie a un lien avec un thème fort qui se dégage du texte.
Avec ces trois invités qui entreront chacun dans le texte par une porte différente, nous voulons être témoins de la surprise, du décontenancement, des convictions, des doutes, de l’écoute, du déplacement. Fouiller ensemble, se délester de nos à priori, que nous soyons familiers du texte ou supposé lointain. Repartir en offrant une phrase qui éclôt à la fin du chemin, une invitation au téléspectateur à trouver pour lui-même comment résonne ce texte après avoir fait le chemin avec nous ».

Cette année, au début de 2018, Marion Muller-Colard s’exprime à nouveau (1).
« Mon expérience, depuis maintenant plus d’un an et après sept tournages, pourrait se résumer à cet extrait d’Evangile : « Il vous précède en Galilée »… Ma conviction que c’est le Christ qui est l’invitant me permet de clore le temps de la préparation, d’essayer de me rendre disponible à l’inattendu, de me replacer dans ma foi comme invitée parmi les autres. Sur chaque tournage, je refais l’expérience du surcroit de grâce que permet l’inattendu. Je suis émerveillé par ce constat. Jamais personne n’est resté indifférent à la saveur et à la profondeur du texte biblique. Parfois dès la première lecture, parfois après le temps de méditation personnelle creusée ensuite par l’échange avec les autres. Souvent l’invité non chrétien est celui qui s’avère le plus enthousiaste…. Pour moi, le principe de l’émission est au cœur du message de l’Evangile. Comme dans l’Evangile, ce sont souvent les ingénus, les distants, les non-connaisseurs qui révèlent au mieux la richesse de la rencontre. Ils tendent la main au téléspectateur qui se retrouvent dans cette distance, dans leurs questionnements, dans leur esprit critique, et, en même temps, ils témoignent que ce texte vient les saisir ».

Pourquoi cette émission nous paraît aussi attirante, une émission à ne pas manquer, une émission qu’on aime faire connaître à des amis ?
C’est sans doute d’abord parce que l’expérience présentée correspond à notre attente : Dans leurs cheminements, les participants éveillent la sympathie et l’expression de leur ressenti éveille en nous des échos.
Nous nous retrouvons dans la méthode. Ici, pas de pression doctrinaire, pas de schémas rebattus. On s’enrichit de la diversité des interprétations. On chemine, on discerne, on apprend à partir de cette diversité. Et donc, chacun peut trouver là ce qui lui correspond. Ce dispositif encourage l’authenticité telle que l’historien, Charles Taylor (2) en exprime la requête : « La vie ou la pratique religieuse auxquelles je prend part, doivent me parler, doivent avoir du sens par rapport à mon développement personnel tel que je le conçois ».
Cette découverte spirituelle ne se fait pas dans l’ascèse d’une règle imposée, mais dans un moment heureux dans le très beau cadre d’une nature méditerranéenne qui appelle l’émerveillement. C’est un moment heureux dans le temps d’une rencontre conviviale qui éveille la confiance. C’est un moment heureux parce que ce climat de bon accueil permet à chacun de se sentir reconnu. Cette bienveillance (3) ouvre le chemin. Dans cette ambiance de liberté et de fraternité, l’Esprit saint peut se mouvoir et inspirer chacun. Et on peut entrevoir son œuvre dans les intuitions qui jaillissent, les découvertes qui s’expriment. C’est particulièrement le cas chez ceux qui viennent sans aucun prérequis et qui nous comblent parfois par l’originalité de leur regard.
Et donc, la parole de Jésus peut à nouveau se révéler libératrice et ouvrir une relation.

Entre amis, ces émissions suscitent souvent un enthousiasme partagé. On se dit qu’elles pourraient être de remarquables outils pour des réunions de groupe où le parcours déjà engagé pourrait être un point de départ pour un nouveau partage. Et, sur le plan individuel un accès à plusieurs émissions peut entrainer un cheminement personnel, une familiarisation avec l’Evangile, une relation croyante qui se dessine. Aujourd’hui, on peut se procurer chaque émission au prix de 20 euros.
Merci à Marion Muller-Colard pour son animation qui veut témoigner de la présence du Christ dans ces rencontres. Il nous parle toujours à travers sa Parole

J H

(1) Sur le site de la Fédération protestante de France, Marion Muller-Colard présente : « 2018 après Jésus-Christ ». Prochaine émission : France 2 Présence protestante. 11 mars 2018 10h :
(2) Charles Taylor, auteur du livre : « L’Âge séculier (Seuil, 2011). Voir sur ce site : « L’âge de l’authenticité » : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/
(3) « Lytta Basset. Oser la bienveillance ». sur le blog : Vivre et espérer : http://www.vivreetesperer.com/?p=1842

Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ?

Mandela - GandhiAu cœur de l’histoire, le rôle et l’influence de certaines personnalités politiques ont été considérables pour le meilleur comme pour le pire.

On peut donc s’interroger à leur sujet. Entre autres, en quoi telle inspiration, telle vision ont pu exercer une influence décisive dans certains contextes et dans certaines circonstances ? Eric Vinson et Sophie Viguier-Vinson répondent à cette question dans un livre sur Mandela et Gandhi. Le sous-titre : « La sagesse peut-elle changer le monde ? » (1) éclaire le propos. En quoi un engagement spirituel peut-il exercer une influence dans le champ de l’action politique et de la transformation sociale ?

A cet égard, le choix de Mandela et Gandhi est particulièrement judicieux. Car ces deux hommes, aujourd’hui célèbres, ne sont pas sans rapport. En effet, si l’engagement de Gandhi est chronologiquement antérieur à celui de Mandela, il y a, entre eux, une forte interconnexion à travers un champ commun : l’Afrique australe, un adversaire semblable : l’impérialisme colonial occidental, des modes d’action comparables : le primat de la non violence, une inspiration chrétienne sur des registres variés. Voici deux personnalités qui ont marqué le XXè siècle dans des séquences historiques différentes. Les approcher dans leurs interrelations peut démultiplier l’intérêt déjà considérable qui leur est porté. Et cette étude comparée permet de mieux comprendre les enjeux communs.

C’est la vision que nous proposent les deux auteurs. « Gandhi, Mandela et l’Afrique du Sud, une triangulaire aux interactions déterminantes pour comprendre l’histoire particulière de ces hommes et de ces pays, mais aussi la pensée universelle de la dynamique qui les lie. Sur cette terre, en moins d’un siècle, sont en effet apparus les pires poisons de la modernité politique et leurs antidotes ». Là sont apparus camp de concentration,  génocide, racisme institutionnel. Mais, en regard, il y a eu « l’invention du « satyagraha » par Gandhi et sa mise en œuvre par des générations successives de militants, jusqu’à la victoire définitive sur ce régime inhumain, par une démarche de réconciliation démocratique guidée par Mandela. Il y a là comme « une scène primitive » du XXè siècle, un laboratoire à la fois tragique et fascinant où les crimes contre l’humanité de la colonisation ont préfiguré ceux du totalitarisme. Mais, « là où croit le péril croit aussi ce qui sauve » (Holderlin). Cet antidote émerge ainsi des chemins de Gandhi et de Mandela  comme de leur intersection sur le plan historique, théorique et pratique donnant aux droits de l’homme toute leur portée, qui confine au sacré » (p 239-240).

Si le monde est actuellement engagé dans une grande mutation, si aujourd’hui nous sommes confrontés à des défis majeurs, pour affronter cette situation, n’avons-nous pas besoin d’une vision qui nous permette de dépasser l’immédiateté et l’égocentrisme pour entrer dans une dimension supérieure. « Sans vision, le peuple meurt », déclare une parole biblique (Proverbes 29.18). Ainsi, personnellement, collectivement, pouvons-nous trouver une inspiration dans un registre spirituel et religieux. Et effectivement, au cours de l’histoire, des leaders ont trouvé force et discernement dans une telle inspiration. C’est bien la perspective mise en évidence par les auteurs de ce livre à partir de l’exemple de Mandela et de Gandhi. « Chacun, à leur façon, Gandhi et Mandela manifestent une certaine manière de vivre et de faire de la politique. Ils s’imposent comme des figures singulières, en ce qu’ils connectent le débat démocratique avec une autre dimension de l’existence à la fois personnelle, universelle et transcendante. Rarement mobilisé en politique, ce domaine peut être nommé « spiritualité » comme une certaine relation  à l’ultime (en général identifié avec le Divin)  qui s’enracine à la fois dans l’intériorité et l’interdépendance pour se traduire par une parole et une éthique spécifique » (p 249).

Eric et Sophie Vinson évoquent des figures historiques qui sont inscrites dans cette démarche et forment « une même famille, celle des démocrates spirituels, qui articulent démocratie et intériorité, intime et collectif, tradition et modernité. Ces hommes mobilisent le champ sémantique et pratique du spirituel » (p 250) et y trouvent une source d’influence et de rayonnement. Ainsi les auteurs citent des noms, qui, pour nombre d’entre nous sensibles à cette approche, sont déjà familiers. Outre Mandela et Gandhi, le Dalaï Lama, le pape François, Martin Luther King, Tolstoï, Dietrich Bonhoeffer, Vaclav Havel et Jean Jaures (2).

Par le choix des personnalités étudiées : Mandela et Gandhi, par la riche analyse de leur interaction, par l’approche originale et bienfaisante ainsi mise en évidence, ce livre appelle une large audience à laquelle participera le lectorat ce Témoins.

Jean Hassenforder

  • Eric Vinson, Sophie Viguier-Vinson. Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ? Albin Michel, 2018
  • Eric Vinson, Sophie Vigier-Vinson. Jaurès le prophète. Mystique et politique d’un combattant républicain. Albin Michel, 2014. Un livre qui permet de revisiter l’œuvre de Jaurès et d’y découvrir une profonde inspiration spirituelle.      « Si l’on néglige sa thèse sur la « Réalité du monde sensible », si on passe à côté de sa spiritualité- qui s’oppose au pouvoir temporel de l’Eglise catholique, mais reconnaît en l’homme la présence du divin-on ignore les principes mêmes qui ont guidé toute son action ».