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Spiritualité postmoderne et culture de l’individualisme Une transformation des mentalités,

selon Dominika Motak, par Jean Hassenforder

Dans les sociétés occidentales, on observe aujourd’hui un engagement croissant dans le champ de la spiritualité. L’image de celle-ci dans les représentations est maintenant souvent plus favorable
que celle de la religion, au point qu’on puisse se définir comme : « spirituel, mais pas religieux ». Quelles sont les caractéristiques de ce phénomène ? Et comment s’inscrit-il dans l’évolution de nos sociétés ?
Cette évolution se caractérise notamment par la montée de l’individualisation. Les sociologues des religions analysent les effets de cette transformation dans le champ religieux. Ainsi, très tôt,
Danièle Hervieu-Léger a mis en valeur le concept d’ « autonomie croyante » (1). Et dans ce début du XXI è siècle, dans différents pays, des sociologues ont mis l’accent sur ce changement de comportement.
Dans une recherche sur l’évolution de la religion dans une petite ville anglaise au cours des précédentes décennies (2), Paul Heelas et Linda Woodhead perçoivent « le tournant massif de la culture
moderne vers la subjectivisation » pour reprendre une expression du philosophe et historien Charles Taylor. Et récemment en Suisse, une recherche a porté sur l’évolution du fait religieux dans une culture « à l’ère de l’ego » (3). Dans une recherche qui embrasse la scène mondiale (4), Raphaël Liogier met en évidence trois courants en expansion : le fondamentalisme, le charismatisme et le piritualisme.
Le spiritualisme se développe tour particulièrement dans le contexte individualiste des sociétés occidentales.
Ainsi, il est bon de pouvoir faire le point sur l’expansion de la spiritualité dans ce contexte d’individualisation. Dominika Motak, sociologue de la religion en Pologne, nous apporte à cet égard une contribution éclairante sous le titre : « Postmodern spirituality and the culture of individualism » (5). A partir de cette synthèse, voici quelques notations qui balisent la réflexion.

Un changement fondamental dans la spiritualité occidentale

Dans le dernières années, on a assisté à un changement progressif de grande ampleur dans le paysage religieux. Cette transformation de grande ampleur est de plus en plus mise en évidence par les sociologues. « Beaucoup de phénomènes récents observables dans la scène religieuse sont perçus comme une resacralisation/réenchantement du monde, ou même comme une révolution spirituelle » (Heelas and Woodhead 2005). Cette évolution valide la thèse de Charles Taylor concernant : « un tournant massif de la culture moderne vers la subjectivité »… Dans ce tournant subjectif, on se détourne d’une vie vécue en terme de rôles, de devoirs et d’obligations imposés de l’extérieur, « objectifs », et on se tourne vers une vie vécue en référence à ses propres expériences aussi bien relationnelles qu’individuelles » (6). « Le nouvel univers religieux en train de prendre forme implique une unité essentielle du macrocosme et du microcosme et une présence du divin dans l’homme et dans le monde »… Le mouvement actuel dans la spiritualité occidentale ne peut pas s’expliquer par la seule influence de la culture orientale.
« La réceptivité de ces idées a été rendue possible par une réorientation de la vision du monde occidental, qui, par une évolution interne, a développé de nouveaux éléments coïncidant avec la culture orientale. Cela comprend la croyance en une unité entre l’homme et la nature, une conception holistique du rapport entre l’esprit et le corps et une conscience des limitations de la science et de la rationalité » (Hunt 2002).

Une culture caractérisée par l’individualisation et l’individualisme

Différents vocables peuvent être attribués à la culture actuelle, post-moderrne, ou plutôt modernité tardive ou modernité fluide.
L’auteure marque une préférence pour le terme « : « surmodernité » proche du terme : « ultramodernité » utilisé par des sociologues français. Cette période est caractérisée à la fois par la apidité du changement et de la montée de l’individualisation. Effectivement, le changement est accéléré et il peut être considéré aujourd’hui comme « un axiome culturel ». « L’homme moderne doit accepter la fluidité de tout ce qui était perçu auparavant comme stable ». Le changement est si rapide qu’il brouille la mémoire. « Le monde commence à apparaître comme illisible, fragmentaire, changeable et contingent ». Par ailleurs, « nous vivons maintenant dans une culture de l’individualisme… L’individualisation est devenue un postulat des sociétés occidentales ». Dominika Motak en voit les effets dans le champ religieux. « L’individualisation est devenue une clé pour comprendre la transformation de la religion occidentale ». Et elle cite une remarque éclairante de Danièle Hervieu-Léger concernant « l’individualisation de la croyance, conduisant les individus à développer des crédos personnels qui donnent sens à leur existence, selon leurs formes d’esprit, leurs expériences, leurs intérêts et aspirations » (Hervieu-Léger 2006).

L’individualisme religieux

Selon des grandes figures de la sociologie comme Max Weber et Emile Durkheim, le développement de l’individualisation prend racine dans le contexte chrétien occidental. Un lien demeure entre les institutions religieuse et ces nouvelles formes. Ainsi Danièle Hervieu-Léger écrit : « Les traditions anciennes commencent à servir de plus en plus de réservoirs symboliques de sens,
accessibles aux individus pour une utilisation et une réutilisation subjective de différentes manières ». Dominika Motak se réfère à une définition de l’individualisme religieux comme « le point de vue selon lequel le croyant individuel n’a pas besoin d’intermédiaire, qu’il a la responsabilité première de sa propre destinée spirituelle, qu’il a le droit et le devoir d’établir sa propre relation avec son Dieu selon la manière qui lui est propre » (Lukes 1973). « La religion postmoderne, « écrit Paul Healas, « est pour beaucoup dans les mains d’un libre « sujet ».

Comment définir la spiritualité ?

Dans les années récentes, l’intérêt pour la spiritualité a grandi rapidement si bien que le mouvement est devenue une tendance majeure (megatrend). Le phénomène est complexe et donc difficile à
définir. Dominika Motak reprend une définition très inclusive proposée par Paul Socha qui voit la spiritualité comme un « essai socio culturellement structuré et déterminé en vue de s’occuper de
situations humaines existentielles ». « Dans le contexte chrétien, dans la tradition anglophone, le terme : « spiritualité » a été employé depuis la fin du XIXè siècle pour décrire une attitude vis à vis de la religion mettant l’accent sur une expérience intérieure de Dieu en contraste avec une foi aveugle dans les dogmes. Puis, lorsque la notion a été employée dans d’autres contextes religieux, elle acquiert le sens d’un coeur mystique de la religion qui, contrairement aux expressions théologiques et dogmatiques, peut être expérimenté en premier, sinon exclusivement, dans des pratiques religieuses, individuelles, privées, de « chercheurs de Dieu ». Des études récentes montrent qu’aujourd’hui « la spiritualité est souvent associée avec l’interconnexion et l’unité (« oneness »), la relation à Dieu ou à un être transcendant), la relation avec la nature, avec les autres et avec soi-même, une pratique (spécialement la méditation et la prière), des expériences et capacités paranormales, et, dernier point mais pas des moindres , à l’autotranscendance ».
Dominika Motak envisage la spiritualité en trois phases et sur trois modes :
solide, liquide, en perpétuel changement.

De la religion à la spiritualité

On peut considérer la montée de la spiritualité en trois étapes.
Au début, dans une forme solide, « la religion est un ensemble d’actions sociales bien définies dans lesquelles un individu s’engage, et quelque soit le sens qu’il leur attribue, cette religion
ne s’en soucie guère. Selon Durkheim, un individu doit se soumettre aux requêtes de la religion et ne peut les modifier ou les adapter ».
Avec la Réforme protestante, une révolution se produit. C’est le rejet d’une institution professionnelle. C’est l’abandon de rites périodiques de purification et l’accent mis sur une vie religieuse et éthique régulière. Chaque individu est appelé à prendre un intérêt passionné dans la responsabilité de sa démarche personnelle. Ainsi apparaît le terrain nourricier pour une nouvelle forme de la
religion occidentale qui peut être qualifiée de « liquide ». Cette forme entraîne la notion de religiosité. La religion change d’état. Elle entre à l’intérieur de la personne. Le fondement de la religiosité est la foi personnelle. Celle-ci implique une réflexion soutenue. Croire ne signifie plus : savoir et avoir raison. Cependant, la religiosité maintient son lien avec la religion dont elle dérive. Mais Dominika Motak perçoit une évolution progressive. L’objet de la croyance devient moins défini, plus privé, plus difficile à communiquer.
Dominika Motak distingue une troisième forme, après les formes solides et liquides, une forme « gazeuse ». C’est la « nouvelle spiritualité ». Ici, la spiritualité est intimement liée avec l’individualisation dans sa forme la plus radicale. On peut parler de spiritualité individualiste lorsqu’elle est vécue par un individu pour son propre compte en réponse à ses besoins spirituels. Aujourd’hui, l’expérience passe au premier plan. Si la religion est source de religiosité, inversement la religiosité est source de religion.
Selon Simmel ( 1989), la religion répond aux aspirations personnelles et au désir de bonheur. Le tissu de la religiosité personnelle, de la spiritualité, est, avant tout, l’expérience.
L’individualité se caractérise par une ouverture à l’expérience.
L’expérience occupe aujourd’hui une place majeure. Ainsi a-t-on pu parler d’une société de l’expérience.
La nouvelle spiritualité est fondée sur l’expérience. Mais si celle-ci n’est pas communicable, alors elle ne peut déboucher sur une communication sociale qui est nécessaire pour toute visibilité
religieuse. Cette spiritualité prospère dans une culture de l’individualisme.

L’individualisme en question.

Il y a des formes contemporaines de spiritualité qui ne sont pas individualistes. Dominika Motak ajoute que, selon de grands fondateurs de la sociologie : Weber, Durkheim, Troelsch, la spiritualité
individualiste requiert un haut niveau d’instruction et correspond seulement à une minorité. Par ailleurs, en regard de l’individualisme, on prend conscience aujourd’hui de plus en plus de l’importance des évènements sociaux et de « l’effervescence collective » qui s’y manifeste pour reprendre un terme de Durkheim. On peut d’ailleurs observer aujourd’hui de nouvelles formes collectives de religiosité, par exemple dans des micro groupes, des « tribus » selon l’expression de Michel Maffesoli. Sur le plan de la réflexion philosophique, la réalité de l’individualisme est elle-même contestée par le philosophe Renè Girard à travers sa thèse du désir mimétique selon laquelle le désir se porte sur ce qui appartient au voisin.
Pour notre part, la polarisation sur l’individualisme nous semble, par ailleurs méconnaître la montée actuelle des aspirations sociales, pour une part en compensation des effets de ’individualisme lui-même et de la perte des anciennes sociabilité. Une spiritualité qui s’enferme dans l’individualisme ne va-t-elle pas à l’encontre d’une définition plus large de la spiritualité nouvelle puisque celle-ci met l’accent sur l’interconnection et l’interrelation ?

Quelles perspectives ?

Dans cette éclairante synthèse, Dominika Motak nous a permis de mieux comprendre la genèse du paysage religieux contemporain et d’en percevoir toute la variété. Dans la perspective de la recherche
engagée par Témoins au fil des années, quels enseignements pouvons-nous en retirer ?
La définition de la religion, comme un ensemble de prescriptions imposées socialement auxquelles l’individu doit se soumettre, évoque pour nous une réalité qui s’éloigne peu à peu. Dans un contexte où la bonne nouvelle proclamée au départ était opposée à cette conception de la religion, et, où, comme l’indique Dominika Motak, la Réforme protestante a ébranlé la chape religieuse d’une chrétienté marquée par l’entrée de l’Eglise dans l’empire romain, une transformation est progressivement intervenue au cours des derniers siècles. Ainsi, dans la tradition chrétienne anglophone, le terme : « spiritualité » est utilisé depuis la fin du XIXè siècle pour décrire une « attitude vis à vis de la religion qui met l’accent sur une expérience intérieure du divin par
opposition à une foi aveugle dans un dogme » . En christianisme, dans bien des aspects, il y a donc aujourd’hui une religion intériorisée qui correspond à l’image de la spiritualité.
Cependant, puisque le nombre de ceux qui se déclarent « sans religion » va croissant, c’est sans doute que les pratiques religieuses actuelles correspondent de moins en moins à l’évolution des
mentalités dans le contexte d’une évolution sociale et culturelle accélérée. Il y a sans doute aujourd’hui des conceptions du monde variées, mais la vision holistique gagne du terrain. Comme l’écrit Dominika Motak : « La nouvelle vision religieuse du monde, en train de prendre forme, implique une unité fondamentale entre le microcosme et le macrocosme et une présence du divin dans l’homme et dans le monde ». Cette vision commence à s’exprimer dans les enquêtes. Ainsi, dans l’enquête de 2008 sur les valeurs européennes, une question nouvelle a été introduite pour tester l’évolution des mentalités en ce domaine (7). Et 47% des français ont déclaré « avoir leur propre manière d’être en contact avec le divin sans avoir besoin des églises et des services religieux ». Ce nouvel état d’esprit peut déboucher sur des formes plus denses et plus affichées. Dans le livre : « Religion et spiritualité à l’ère de l’égo » (3), les auteurs distinguent ainsi un type « alternatif » à côté du type « institutionnel » et des types « distancié » et « séculier ».
Ces milieux sont eux-mêmes diversifiés dans leurs croyances et leurs attitudes. Ainsi, une des formes décrites par Dominika Motak se manifeste dans une expérience si exclusive et si individualisée qu’elle
ne peut s’exprimer dans une communication sociale. Ce comportement extrême nous paraît méconnaitre la qualification de l’homme comme un être social qui entre de plus en plus en compte dans un monde interconnecté. Et, de plus, face aux dangers engendrés par des fièvres fondamentalistes, nationalistes et racistes, nous avons besoin d’une culture de solidarité et d’une éthique sociale La montée de la spiritualité holistique aux dépens d’une religion chrétienne traditionnelle peut, pour une part être interprétée, en terme de rejet d’un héritage oppressant (culpabilité, peur, enfermement identitaire), en porte à faux avec la bonne nouvelle initiale, et aussi en terme de manque d’ouverture théologique. En effet, cette spiritualité holistique appelle en regard une théologie qui mette en valeur le rôle de l’Esprit dans son œuvre créatrice, unificatrice, manifestant la présence de Dieu en toutes choses et nous permettant de reconnaître le Dieu trinitaire, communion d’amour et puissance de vie, non seulement dans la transcendance, mais dans l’immanence et l’autotranscendance. On trouvera cet éclairage dans la pensée théologique de Jürgen Moltmann (8).
Selon Teilhard de Chardin, « tout ce qui monte converge ». La contribution, informée et éclairante de Dominika Motak peut être envisagée dans une perspective plus vaste. Et elle appelle à des remises en cause salutaires tous ceux qui veulent bien se laisser interpeller.

Jean Hassenforder

(1) Sur le site de Témoins (2001) : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises ». https://www.temoins.com/jeanhassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises/
(2) Heelas (Paul), Woodhead (Linda). The spiritual Revolution. Why Religion is giving way to spirituality. Blackwell, 2005
(3) Collectif. Religion et spiritualité à l’ère de l’ego. Profils de l’institutionnel, de l’alternatif, du distancié et du séculier. Labor et Fides, 2014
(4) Liogier (Raphaël). La guerre des civilisations n’aura pas lieu.Coexistence et violence au XXIè siécle. CNRS éditions, 2016. « Tendances de fond dans un monde globalisé » : https://www.temoins.com/tendances-de-fond-monde-globalise/
(5) Sur le site : DI Scripta Instituti Donneriani Absensis : Dominika Motajk. Postmodern spirituality and the culture of individualism : http://ojs.abo.fi/index.php/scripta/article/view/372
(6) « L’âge de l’authenticité » (A partir du livre : « L’âge séculier » de Charles Taylor) : https://www.temoins.com/lagede-lauthenticite/
(7) Bréchon (Pierre), Tchernia (Jean-François) dir. La France à travers ses valeurs, Armand Colin, 2009. Présentation sur le site de Témoins (21 mai 2009) : « L’émergence d’un nouveau paysage religieux en France. Croire sans appartenir » : https://www.temoins.com/lemergence-dun-nouveau-paysagereligieux-en-france-croire-sans-appartenir/
(8) Selon Jürgen Moltmann, l’Esprit saint est à la fois rédempteur et créateur. Par cet Esprit créateur, Dieu est présent en toutes choses et il est reconnaissable à la fois dans son immanence et dans sa transcendance. Sur la vie et la pensée de Jürgen Moltmann : « Une théologie pour notre temps » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695 sur le blog dédié à la pensée de Moltmann : « L’Esprit qui donne la vie » et sur le site de Témoins : https://www.temoins.com/une-theologiepour-notre-temps-lautobiographie-de-juergenmoltmann/
Deux livres fondamentaux parus au Cerf : Dieu dans la création ; L’Esprit qui donne la vie.
Voir aussi, sur ce site : « Le paysage religieux européen et la tendance à l’individualisation des sociétés. Questions pour les églises ». https://www.temoins.com/le-paysage-religieux-europeen-et-latendance-
a-lindividualisation-de-societes-questions-pour-les-eglises/

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