Si on imagine une communauté enracinée dans un lieu, quels peuvent être les effets d’une expulsion brutale lui dérobant son assise quotidienne ? Les membres peuvent se disperser progressivement et la communauté peut se dissoudre. Ou bien, on peut assister à une mobilisation permettant l’invention d’un nouveau fonctionnement, d’un nouveau mode de vie ? Gagner l’alternative de la survie requiert une grande vitalité préalable et une conduite éclairée. Ce fut le cas dans la transformation de la communauté Saint-Merry en une communauté Saint-Merry Hors Les Murs.
« Crée en 1975 par le Cardinal Marty, archevêque de Paris, le Centre Pastoral Saint-Merry avait pour mission d’inventer de nouvelles propositions pour dire la foi chrétienne au cœur d’un quartier en pleine rénovation, Halles Beaubourg, à la rencontre de la modernité triomphante de l’art et de la culture contemporaine. Pendant 45 ans, il a concilié la célébration, la solidarité, l’accueil inconditionnel – tout spécialement des personnes ‘en marge’ de l’église catholique, le dialogue avec l’art moderne et l’expérimentation de formes participatives dans l’animation d’une communauté et la prise de décisions. Sans aucune concertation préalable, Monseigneur Aupetit, archevêque de Paris, a décidé de mettre fin à la mission confiée au Centre et ce à compter du 1er mars 2021. Cette mesure brutale qui consiste à supprimer une communauté rassemblant plusieurs centaines de personnes au motif que quelques-unes auraient eu des attitudes méchantes envers le curé qui a démissionné, a provoqué beaucoup d’émotion dans toute la France et à l’étranger » (1).
Cependant, en transférant une part de ses activités sur internet, moyen de communication se révélant un facteur de liberté incomparable (2), la communauté Saint-Merry a réussi à survivre et à prospérer en devenant une communauté ‘hors les murs’. Deux livres, publiés par Guy Aurenche et les amis de Saint Merry hors-les-murs, ont successivement fait le point sur la démarche de cette communauté innovante : ‘Et vous m’avez accueilli. Contributions pour une Eglise vivante’ (2021) (3) et ‘L’aventure hors les murs. L’Esprit souffle où il veut’ (2025 (4). Hors des sentiers battus, la communauté Saint Merry est effectivement engagée dans une aventure à la découverte d’une manière de faire église autrement. On peut reconnaitre là une inspiration de l’Esprit ‘qui souffle où il veut’.
Dans sa préface, Guy Aurenche nous introduit dans la démarche du ‘hors les murs’ qui est au cœur de cet ouvrage, ‘L’aventure hors les murs’ : « De la brutalité de l’exclusion, de l’inconfort, des désarrois et des souffrances qu’elle a pu engendrer, a jailli une envie de vivre et de réfléchir la dynamique parfois stimulante du hors les murs, dans la vie personnelle et communautaire. Peut-on, sans blesser les victimes de la société contemporaine, oser réfléchir aux exigences, promesses et richesses du nomadisme sous l’angle historique, sociologique, artistique, politique, psychanalytique, théologique et ecclésial ? Cet ouvrage, à la fois vivant, dense et accessible, constitué de témoignages et d’études très diversifiées, se veut humble : il souhaite être un appel à introduire, dans notre vie et dans celle des groupes auxquels nous appartenons, l’horizon et l’esprit du hors les murs. Sortir des schémas et des pratiques idéologiques, politiques ou religieuses enfermants. Non pour en oublier l’utilité, mais pour les remplacer dans une double dynamique : celle de l’échange et de la rencontre » (p 8-9). Les contributions de ce livre, près d’une vingtaine, se déploient en trois grandes parties : Du Centre Pastoral Halles-Beaubourg à Saint Merry Hors-les-Murs ; Une ecclésiologie du Hors-les-Murs ; Le Hors-les-Murs dans tous ses états. Ce menu est riche et divers. Dans cette présentation, nous nous bornerons à quelques points.
Du Centre pastoral Halles-Beaubourg à Saint-Merry Hors-les-Murs.
Sous la plume de Blandine Hayoub (p 19-25), nous découvrons ce que fut Saint-Merry dans sa fonction de Centre pastoral : une communauté ouverte et inventive. Elle nous parle d’une porte grande ouverte tous les après-midis, d’une présence nourrie des arts plastiques et d’un accueil autour des œuvres. « Quand on parle d’art, on parle de l’humain et quand on parle de l’humain, on parle de Dieu ». En termes forts : « un brouillage entre le dehors et le dedans », Blandine Hayoub évoque aussi un grand nombre de liens avec des initiatives extérieures dans des registres variés. Saint-Merry accueille les réfugiés comme les chiliens ayant fui la dictature de Pinochet et se tient en première ligne pour la défense des droits humains. « L’Église a également beaucoup accueilli le large monde entre ses murs ». On en verra la variété depuis la marche des beurs pour l’égalité jusqu’à « quelques nuits sacrées interreligieuses ». L’expression est claire : « Saint-Merry : une communauté de passe-murailles ». « La communauté Saint-Merry a toujours ouvert (physiquement ou symboliquement) ses portes, elle est sortie dans le quartier plus ou moins loin, elle a noué des liens avec des associations non confessionnelles ou d’autres traditions religieuses comme d’autres communautés d’Église ». Blandine Hayoub exprime en termes forts cette vision d’ouverture : « La co-construction avec d’autres, la simple rencontre avec les autres, ceux de l’extérieur de notre Église ou de notre Église est indispensable pour rencontrer, à travers eux et avec eux, le Tout-autre ».
On comprend comment l’existence d’un lieu contribue à la réalisation de cette vocation. Il y avait là un défi à relever. « Le faire, quand on n’a pas de murs à soi, est à la fois moins confortable, mais encore plus inévitable, à commencer avec ceux qui nous accueillent (des paroisses amies). Si notre communauté n’a pu mourir suite à notre expulsion de Saint-Merry, c’est que son âme n’avait jamais pu être enfermée dans ses murs, mais se nourrissait des allers-retours incessants entre l’intérieur et l’extérieur, dans et hors les murs. Quand nos partages en visio le dimanche matin permettant d’accueillir aussi des personnes vivant en province ou à l’étranger, qui nous ont parfois découverts par internet, ils sont le prolongement naturel de notre tropisme pour le Hors les murs consubstantiel de notre pastorale depuis 1975 » (p 25). Cependant, évoquer la vie riche et féconde de la communauté Saint-Merry en son église, c’est mesurer la perte dans l’expulsion, une perte dont elle aurait pu ne pas se relever.
On lira avec d’autant plus d’attention le chapitre d’Agnès Charlemagne, ‘Démarche synodale et pastorale hors les murs’. « Expulsés, les membres de Saint-Merry auraient pu perdre les liens qui les unissaient. Ils peuvent en témoigner : l’inverse s’est produit ».
Agnès Charlemagne, habitant Marseille a été marquée par sa découverte de Saint Merry, lors d’un ses déplacements à Paris. Au point d’écrire : « On EST Saint Merry ». Et oui, « on est Saint Merry toute sa vie ». D’autres personnes « témoignant y être passé en gardent une trace indélébile ». Aussi applaudit-elle à l’appellation Hors-les-murs. « Ce faisant, ils ont sauvé l’esprit, bien plus déterminant que l’édifice ». « Nous sommes des pierres vivantes » (1 Pierre 2.5). Agnès Charlemagne met en exergue le dialogue. « Nous mettre autour d’une table, à côté d’inconnus en situation de parole sans hiérarchie aucune, voilà le souffle et la dignité à redécouvrir ensemble. Voilà le ton à attraper, nous a dit François. À l’exercice, il a donné le nom de ‘Synode’, pas facile à comprendre pour le premier venu… Mais c’est le geste qui compte, et non le mot. C’est le retournement qu’il annonce… prendre le risque d’être en tout lieu et en toute circonstance en relation avec un frère, une sœur, quel qu’il soit où qu’elle soit. Synode, cela signifie marcher ensemble, s’écouter sans impatience, afin d’écouter l’Esprit qui parle une langue neuve par la bouche de l’autre. C’est la mission qu’a confiée dès l’origine le cardinal Marty au Centre Pastoral Saint-Merry lui demandant d’être le laboratoire et la traduction en actes du Concile Vatican II » (p 29).
Un autre chapitre, écrit par Michel Micheau (p 35-43), nous parle de l’extrême familiarité de Saint Merry avec l’art contemporain. Ainsi nous rappelle-t-il quelques évènements marquants qui ont eu lieu avant l’expulsion. Cependant, « à partir de 2021, l’art de Saint Merry a subi l’épreuve du réel, il est parti en exil, au rythme de la communauté ». « Une rubrique sur le site internet a pris la suite du travail du groupe d’accueil. La grande porte du site était constamment ouverte ».
Cette partie sur le passage de Saint-Merry à Saint-Merry Hors-les-Murs s’achève par un ensemble de témoignages qui expriment un grand élan. Ainsi : « Notre expulsion nous a conduits à plus de proximité au sein de la communauté, malgré notre dispersion géographique ; se rendre visite, mieux se connaitre. Elle nous a conduits à plus de goût pour rencontrer d’autres communautés, d’autres institutions. Impression de revivre les premières communautés chrétiennes. Le lien avec la démarche synodale » (p 45). Certes, on voit bien de la nostalgie dans certains témoignages ; ce n’est pas étonnant quand on perçoit combien a été active et féconde la grande période du centre pastoral Halles Beaubourg. Il est d’autant plus surprenant et réjouissant que la communauté initiale ait non seulement survécu, mais trouvé un nouveau dynamisme. Pourrait-on dire que, dans ce phénomène, l’Esprit Saint a été l’inspirateur, la culture de la communauté, le flux porteur et la communication internet, l’outil indispensable ?
Une ecclésiologie du Hors-les-Murs.
La grande mutation de la société et de la culture appelle une nouvelle manière de faire église et une nouvelle manière de la percevoir, une nouvelle ecclésiologie. Des expériences, des initiatives, des innovations balisent le chemin en initiant une nouvelle vision. Saint-Merry Hors-les-Murs est un de ces lieux. Dans cette seconde partie, ‘Une ecclésiologie Hors-les-Murs’, plusieurs théologiens sont appelés à s’exprimer.
Jean-Claude Thomas a écrit un chapitre sur ‘la foi nomade’. Il rappelle que dans les Écritures Bibliques, la foi se situe aux antipodes de l’installation.
C’est, bien sûr, l’exemple d’Abraham. « En quittant Ur en Chaldée, sa terre et son milieu d’origine… Abraham rompt avec son expérience religieuse antérieure. Il entre dans une autre dimension de la foi, bien intéressante pour nous aujourd’hui. Dieu n’est plus arrière, mais en avant. Il n’est plus enfermé dans la tradition ancestrale. Il se fait promesse et ouvre un avenir d’alliance » (p 55). Cette évocation se poursuit du Premier Testament au second. « Plutôt que ‘père des croyants’ au sens des adeptes de religions monothéistes, il serait plus exact de reconnaitre Abraham comme le père de ceux qui partagent une ‘foi nomade’. En marchant en montagne, sur une plage ou dans un chemin creux, nous pouvons nous souvenir de lui comme d’un compagnon, ami de Dieu et des hommes, dont la foi consiste à suivre Dieu qui est en marche à travers le temps et qui nous ouvre la route, sans qu’on puisse savoir d’avance où elle mène » (p 60).
Cette évocation se poursuit du Premier Testament au second. « Depuis Abraham et Moïse, à travers les Évangiles et jusqu’à nous, la foi est inséparable de cette sortie vers le dehors, de cette marche à la rencontre des autres, accompagnée par ce souffle qui nous pousse à ne jamais être enfermé, à jamais se contenter d’un entre-soi » (p 63.)
Comment l’apparition et le développement de Saint Merry hors-les-murs illustre et appelle une nouvelle théologie de l’Église, une nouvelle ecclésiologie ? De fait, cette nouvelle ecclésiologie s’inscrit dans un mouvement mondial qui a commencé au début de ce siècle par la remise en cause des Églises traditionnelles marquées par une forme hiérarchique de haut en bas et un éloignement du vécu ordinaire. Ce mouvement a d’abord pris de l’ampleur dans une aire anglophone. Il s‘est manifesté par des innovations, le développement de nouvelles formes d’Église comme les ‘fresh expressions’ (5) en Grande-Bretagne et plus généralement le courant de l’Église émergente (6). Une société nouvelle requiert des formes d’Église nouvelles. Cette prise de conscience a été plus lente dans le monde catholique. Cependant, Il y a bien en Belgique à l’Université de Louvain un théologien qui est familier avec la recherche en sciences sociales, notamment celle qui s’est développée dans les pays anglophones et a contribué à éclairer l’Église émergente. Ce théologien, Arnaud Join-Lambert (7), a écrit ici un chapitre au titre significatif, ‘La fécondité d’une Église hors-les-Murs’.
« Dans un contexte de transformation rapide et irréversible entre Église et société, la fécondité ne peut plus être pensée en termes de reproduction d’un modèle. Il s’agit de discerner ce qui surgit dans les interstices, ce qui germe hors des cadres » (p 64). « Dans une société fragmentée, la question n’est plus : « Combien viennent encore à l’Église », mais « Que rencontrons-nous là où nous n’allions plus ? ». Des lieux comme le Dorothy à Paris, le Centre d’art sacré à Lille ou Le Fraternel à Barbezieux – Saint-Hilaire ne visent pas à ‘remplir des bancs’, mais à provoquer des rencontres. Ce qui y germe est difficile à mesurer, mais profondément réel : désir de sens, cheminement intérieur, service du frère. Il s’agit d’un christianisme à bas bruit, souvent traversé d’imprévus. On y expérimente que la Parole peut être entendue, même lorsqu’elle n’est pas proclamée dans un cadre liturgique » (p 65).
Arnaud Join-Lambert exprime le mouvement en termes qui correspondent à ce qui a été vécu et est vécue dans le mouvement de l’Église émergente de par le monde : « Ces initiatives offrent des voies nouvelles pour rejoindre ceux et celles que les formes traditionnelles n’atteignent plus » (p 66). Arnaud Join-Lambert évoque « une Église en sortie ». Il se réfère ainsi au pape François en rappelant deux de ses expressions. « Son appel à une ‘Église en sortie’ ne désigne pas un simple déplacement géographique. Il signifie un décentrement spirituel et ecclésiologique… L’Église hors-les-murs habite au cœur de ‘périphéries existentielles’ » (p 66). L’auteur évoque une ‘Église en réseaux’. Il reprend l’analyse du sociologue Zygmond Bauman qui envisage la société post-moderne comme une ‘société liquide’. Le théologien Pete Ward (8) l’a appliqué à l’Église : « une Église qui circule, se disperse, se rend disponible ». (p 68). Au total, Arnaud-Join-Lambert rend longuement hommage à l’Église hors les murs (p 70-71).
Nous avons mis l’accent sur quelques chapitres du livre ‘L’aventure hors les murs’. Il se poursuit à travers de nouveaux éclairages. Cette aventure de Saint-Merry Hors-les-Murs est bien mise en valeur dans un paragraphe du chapitre d’Arnaud Join-Lambert : « Saint-Merry Hors-les-Murs : une fécondité en itinérance » (p 67). « A la suite de la fermeture brutale du Centre Pastoral Saint-Merry en 2021, la communauté n’a pas disparu. Elle a poursuivi sa mission en diaspora, à travers des visios hebdomadaires, des rencontres en divers lieux parisiens, une liturgie ‘nomade’ et des évènements culturels et interreligieux Le projet n’est pas seulement la continuation d’un lieu fermé. Il en est une sorte de transfiguration. Libérée du cadre spatial, la communauté a été contrainte d’inventer : une gouvernance collégiale, une liturgie participative, une parole théologique en dialogue avec les défis contemporains. Le nom même – Hors-les-Murs – est devenu une promesse ». Il est heureux qu’un livre comme celui-ci donne plus de visibilité à cette expérience hors-pair. Il ouvre et il éclaire un chemin.
Jean Hassenforder
- A propos de Centre Pastoral Saint-Merry : https://www.temoins.com/a-propos-du-centre-pastoral-saint-merry-a-paris/
- Saint-Merry-internet. Numérique et communion spirituelle : https://www.temoins.com/saint-merry-internet-numerique-et-communion-spirituelle/
- Et vous m’avez accueilli. Contribution pour une église vivante : https://www.temoins.com/saint-merry-hors-les-murs/
- Guy Aurenche avec les amis de Saint-Merry hors-les-murs. L’aventure hors les murs. L’Esprit souffle où il veut. Temps Présent Editions de l’atelier, 2025.
- Les fresh expressions en Grande-Bretagne : https://www.temoins.com/les-fresh-expressions-en-grande-bretagne-point-de-vue-dun-pionnier-propos-de-michael-moynagh-recueillis-par-pippa-soundy-en-reponse-aux-questions-dalain-gubert-et-de-je/
- Etre et faire église en post-chrétienté. Interview de Gabriel Monet : https://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/
- Arnaud join-Lambert. Vers une Eglise liquide : https://www.temoins.com/vers-une-eglise-liquide/
- Pete Ward. Faire Église. https://www.temoins.com/faire-eglise/