Une invitation à l’interprétation des peuples autochtones d’Amérique du Nord

Recension du livre, Reading the Bible on Turtle Island, an Invitation to North American Indigenous Interpretation, de T. Christopher Hoklotubbe et H. Daniel Zacharias, sortie en novembre 2025[1].

Les deux théologiens, le premier, un Américain, et le deuxième, un Canadien, sont des associés à NAIITS : An Indigenous Learning Community[2]. NAIITS (North American Institute for Indigenous Theological Studies), est le premier institut de théologie autochtone pleinement accrédité au monde et sa portée est mondiale. Hoklotubbe est directeur des études supérieures et Zacharias, professeur auxiliaire. Les auteurs invitent les lecteurs à découvrir les « interprétations des Écritures chrétiennes selon les peuples autochtones d’Amérique du Nord ». Île de la Tortue est le nom donné au continent Nord-Américain par plusieurs peuples autochtones, dont les Anishinaabe, les Haudenosaunee, et les Wabanaki/Abénaquis, dont voici deux des multiples représentations.

Dans l’introduction (protocole) du livre, les auteurs rappellent que l’herméneutique fait référence à la discipline de l’interprétation et que « les peuples autochtones interprètent la Bible depuis leurs premières rencontres avec les missionnaires » (p xvi). Au cœur de l’interprétation autochtone, et au contraire de la pensée des colonisateurs européens, se trouve la conviction que, tout en créant une alliance avec les patriarches et les matriarches israélites, Créateur[3] a tenu compte et n’a jamais oublié les autochtones d’Amérique du Nord. Pour les colonisateurs, les autochtones n’étaient que des païens et, selon la doctrine de la découverte, leurs terres étaient considérées comme inhabitées (terra nullius)[4]. De plus, la Déclaration de l’indépendance américaine les nomme des « sauvages indiens impitoyables », une affirmation qui n’a jamais été modifiée ou rayée de leur texte fondateur. Pourtant, l’apôtre Paul signale que Dieu « a fait en sorte que tous les peuples, issus d’un seul homme, habitent sur toute la surface de la Terre, et il a déterminé la durée des temps et les limites de leur lieu d’habitation. » Il importe donc de rejeter d’emblée l’idée que l’interprétation euroaméricaine est seule, la norme théologique, afin d’amplifier davantage les voix de l’église mondiale et multiethnique. Comme nous le rappelle la présentation du nouveau livre, Théologie interculturelle[5], sortie de presses il n’y a à peine une semaine : « Parce que chaque théologie est culturellement située, la théologie chrétienne est forcément multiculturelle. Il lui reste cependant un pas de plus à franchir : devenir interculturelle. » La décolonisation de l’espace théologique se poursuit aujourd’hui dans de nombreuses régions du monde, dont l’Amérique du Nord.

Les auteurs nous invitent donc à les rejoindre dans « la danse ronde des interprétations des Écritures chrétiennes par les peuples autochtones d’Amérique du Nord ». (p 2) Les interprétations ressemblent aux danses rondes autochtones dont les pas et les formes sont facilement repérables, ce qui permet de distinguer les dances les unes des autres. L’interprétation se fait selon les traditions des divers peuples et de ce fait ne se ressemble pas toujours. Il peut y avoir des discordances. Toutefois, ce qui importe, c’est « l’art et la beauté (des interprétations), qui peuvent orienter l’âme vers des révélations spirituelles et des expériences d’appartenance, d’harmonie et de paix. » (p 2) Il est reconnu par les auteurs que l’interprétation des textes se réalise en relation avec le contexte local et social où elle est pratiquée. La neutralité objective dans la rencontre avec les Écritures n’existe pas.

La roue de médecine autochtone

La roue de médecine est un symbole central pour un grand nombre de peuples autochtones. Aussi connu comme cercle de vie, elle permet d’organiser les enseignements, les principes de vie, et les visions du monde qui y sont représentées. Le cercle permet de mettre les divers éléments qui le composent en relation non hiérarchique les uns avec les autres. Les flèches circulaires au centre témoignent du mouvement dynamique continuel entre les quadrants. « L’herméneutique de l’Île de la Tortue reconnaît et célèbre cette danse communautaire dynamique, une approche différente de celles qui supposent une relation hiérarchique entre les Écritures et toute autre source de vérité et de sagesse. » (p 8)

Roue de médecine autochtone pour l’herméneutique de l’Île de la Tortue

La roue de médecine pour l’herméneutique autochtone est formée de quatre quadrants : les Écritures, les traditions culturelles, la Création, et les cœurs et esprits des autochtones.

Les Écritures témoignent de la vie, de l’enseignement, de la mort, et de la résurrection de Jésus, « un homme autochtone à la peau brune dont les terres ont été colonisées ». (p 8) Les chrétiens autochtones ont été adoptés dans la famille « globale et multiethnique » de Jésus, qui est devenue leur grand frère et dont les histoires ancestrales sont aussi devenues les leurs. Toutefois, « ces récits ne remplacent pas nos histoires et récits précédents, mais s’intègrent au cercle de la danse » (p 9), car les Écritures elles-mêmes ouvrent la porte à « la recherche de la vérité et de conseils à l’extérieur de ses pages ». (p 10)

Les traditions culturelles autochtones comprennent les langues, la musique, les danses, les arts, les vêtements, la nourriture et les récits qui racontent l’histoire des premiers peuples et qui représentent pour eux leur Ancien Testament propre, les Instructions originelles du Créateur pour chaque peuple autochtone. (p 12)

La Création est une source intarissable de savoir et de sagesse pour ceux qui l’observent. Que ce soit par l’observation des animaux ou des végétaux, des lacs et des rivières, non seulement nous comprenons-nous mieux le monde qui nous entoure, mais aussi comment nous devons l’habiter pour vivre. Selon le pasteur autochtone, Clarence Yarholar (Muscogee/Creek), « la nature parle si fort et si doucement » (p 15), si seulement nous l’écoutons attentivement.

Basil Brave Heart (Lakota) raconte comment, dans son enfance, il était allé cueillir des prunes avec sa grand-mère et d’autres personnes. Sa grand-mère s’est adressée au groupe en leur disant qu’en montant à leur destination, quelqu’un avait, par erreur, marché sur une fleur. Elle leur dit de reprendre le même chemin pour le retour et de retrouver la fleur et de se pencher pour la sentir. « Parce que vous avez marché sur la fleur, va-t-elle retenir son parfum ? Non, elle doit encore le partager. C’est la façon dont la nature pardonne. Même si vous avez marché dessus. » Pour Basil, le souvenir du pardon de la fleur lui est resté et lui a permis de pardonner ceux qui l’ont au cours de sa vie blessé.

Comme l’a écrit Augustin, la Création est le second livre écrit par Dieu. Job nous exhorte : « Interroge les bêtes, elles t’instruiront, Les oiseaux du ciel, ils te l’apprendront ; Parle à la terre, elle t’instruira ; Et les poissons de la mer te le raconteront. » (Job 12,7 – 8) La nature est une source de sagesse essentielle pour vivre.

Les cœurs et les esprits. L’identité des chrétiens autochtones est communautaire. Les individus ne cherchent pas qu’à assurer leur épanouissement propre, mais aussi à contribuer au développement et à l’avenir de leurs communautés. « Pour une personne autochtone, son cœur et son esprit sont liés à, façonnés par, et façonnent eux-mêmes le cœur et l’esprit collectifs de sa communauté. » (p 19) Au contraire de l’esprit cartésien individualiste, la pensée autochtone penche vers l’ensemble de la communauté : « nous sommes, donc je suis ». (p 20) Encore plus, les autochtones ouvrent leurs cœurs et leurs esprits à la terre et aux ancêtres qui ont contribué et qui contribuent toujours à la pensée collective actuelle. La parole de chacun est entendue, puisqu’il est porteur de l’image de Dieu et habité de l’Esprit saint, comme l’est aussi la communauté.

La démarche appréciative autochtone

L’herméneutique autochtone se fonde sur un principe central : une théologie qui s’appuie sur la démarche appréciative (asset-based theology). Le développement communautaire est axé sur des ressources déjà présentes dans une communauté et leur mise à profit pour un changement positif et durable. « Cette approche autonomise les individus et les communautés en s’appuyant sur leurs forces, leurs relations et leurs réseaux existants. » (p 23) Il évite de se focaliser sur les problèmes et les carences, contrairement à la théologie occidentale qui, fondée sur la chute de l’homme, considère avant tout la méchanceté humaine et perpétue une culture de suspicion et de jugement à l’intérieur même des communautés de foi (deficit-based theology). Les relectures et déplacements que propose la théologie autochtone ouvrent des perspectives pour le moins rafraichissantes, libératrices et pertinentes pour les enjeux de la société contemporaine.

L’herméneutique autochtone de la création

L’objectif des auteurs est d’habiliter les chrétiens autochtones à lire et à interpréter les Écritures de manière à honorer leur patrimoine au cours de leurs engagements quotidiens. (p 25) De plus, ils « suggèrent que les disciples autochtones de Jésus peuvent aider l’église dans son ensemble à se remettre en ligne, alors que la création nous conduit vers le chant de la création. » (p 50) En fait, ce n’est que récemment que les voix autochtones en théologie se font réellement entendre dans le monde anglophone. Sur ce plan, le Québec et les régions francophones d’Europe accusent un retard qu’il faudrait combler sans attendre.[6] Quel dommage, surtout quand on comprend que la théologie et la vision du monde autochtone à propos de la création naturelle sont antérieures à l’encyclique Laudato Si de François, dans leur vision de la relation non hiérarchique et non anthropocentrique avec la création. (p 39) La prise en compte théologique de la relation des humains avec la création en Occident est tardive.

L’herméneutique autochtone propose que l’alliance relationnelle de Dieu avec la création précède celle créée avec l’humanité. Quand « Dieu dit : que la terre produise de la verdure, de l’herbe portant de la semence, des arbres fruitiers donnant du fruit selon leur espèce et ayant en eux leur semence sur la terre. Et cela fut ainsi. La terre produisit de la verdure, de l’herbe portant de la semence selon son espèce, et des arbres donnant du fruit et ayant en eux leur semence selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon. » (Gn 1,11 – 12) « La Terre est décrite comme participante, comme cocréatrice, dans la création de la végétation. » (p 45) D’autre part, « Dieu béni (les poissons, les animaux et les oiseaux), en disant : Soyez féconds, multipliez, et remplissez les eaux des mers ; et que les oiseaux multiplient sur la terre » (Gn 1,22), avant même la création et la bénédiction des humains (Gn 1,26 – 28).

Dans l’ordre de la création et en contradiction à l’autosuffisance occidentale, « la terre, les plantes et les animaux pourraient tous survivre sans nous, mais nous ne pourrions pas survivre sans eux. Dans la communauté de la création, nous sommes ceux qui sont dans le besoin. Nous sommes ceux dont les autres prennent le plus soin, ceux qui reçoivent constamment des dons pour notre subsistance. » (p 34) Selon les auteurs, « la philosophie (autochtone) de “toutes mes relations” nous pousse à vivre en harmonie au sein de cette communauté de partenariats, une vie de réciprocité et de reconnaissance qui se nourrit d’une réponse constante à la grâce et aux dons reçus ». (p 35) Pour ma part, je me demande si ce n’est pas la raison pourquoi, parmi les tâches associées à l’intendance de la Terre, l’Adam est appelé à toucher (cultiver et garder) sa mère, la Terre, dont la poussière lui a donné vie. (Gn 2,15) Pour les autochtones, « nous la traitons comme une mère qui se donne sans compter. » (p 39) N’est-ce pas aussi la raison pour laquelle l’Adam est appelé à nommer ses frères, les animaux, qui ont été créés le même jour que lui ? (Gn 2,19) N’avons-nous pas à renoncer et à dénoncer l’idée de la supériorité des humains sur la nature ?

Conclusion

Le livre de Hoklotubbe et Zacharias serait incomplet si les auteurs n’abordaient pas les abus historiques subis pas les autochtones à l’endroit du colonialisme européen, et le développement politique et économique des pays que sont devenus le Canada et les États-Unis par la dépossession des territoires autochtones, le génocide culturel jusqu’à l’enlèvement de leurs enfants. La théologie autochtone se doit de trouver dans les textes bibliques la reconnaissance de la souffrance propre de leurs peuples. Elle cherche et propose aussi des voies vers la réconciliation et la guérison. À nous de les entendre.

[1] T. Christopher Hoklotubbe et H. Daniel Zacharias, Reading the Bible on Turtle Island, an invitation to North American indigenous interpretation, Downers Grove, InterVarsity Press, 2025.

[2] https://naiits.com/about/

[3] Créateur est le nom que les autochtones d’Amérique du Nord donnent à Dieu.

[4] Pour une meilleure compréhension de la doctrine de la découverte, voir mon article de 2022, en particulier la section sur Allen G. Jorgensen et la théologie contextuelle au Canada : entre alliance et traité : https://www.temoins.com/la-theologie-chretienne-apres-la-chretiente-engager-la-pensee-de-douglas-john-hall/

[5] Bauer, Olivier (dir.), Théologie interculturelle, Genève, Labor et Fides, 2026.

[6] Des théologiens autochtones parlant l’anglais font partie du corps professoral de plusieurs universités au Canada, dont en voici quelques-uns : Shari Russell, NAIITS ; Jonathan Hamilton-Diabo, Université de Toronto ; Ray Aldred, Vancouver School of Theology ; Danny Zacharias, Acadia Divinity College ; Christine Jamieson, Université Concordia, Cheryl Bear, Regent College. L’absence de théologiens autochtones au Québec francophone doit être notée.

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