Vers une spiritualité de l’inhabitation

Pierre LeBel

La périchorèse est un mot théologique peu connu des chrétiens, bien qu’il désigne l’expérience la plus essentielle et l’objectif même de la foi chrétienne : la communion divine à laquelle Jésus, selon sa prière, invite les êtres humains à participer : « Ce n’est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jn 17,20 – 21) Cette qualité de relation, que l’on appelle communion, la plus profonde et intime que peuvent vivre les humains, doit se réaliser dans le monde et aux yeux du monde. Elle doit être incarnée pour devenir tangible, et donc pertinente et crédible pour les observateurs sans quoi ils ne peuvent croire. Elle se doit de devenir une spiritualité de l’inhabitation.

La périchorèse

Grégoire de Nazianze emploie le verbe grec périchoreo au IVe siècle pour décrire l’union des natures divine et humaine en Jésus-Christ par l’interpénétration du Père et du Fils, sans qu’il y ait mélange ou confusion en ce qui concerne leurs identités propres. Péri (περί) signifie « autour », et choreo (χωρέω) signifie « contenir » ou « faire de la place ». Ensemble, le verbe exprime l’idée de circuler l’un dans l’autre ou de se pénétrer mutuellement sans pour autant se confondre. Il s’agit d’une relation dynamique et intime qui se rapproche d’une chorégraphie, d’une danse dont l’objectif est la communion divine par l’interpénétration, l’accueil de l’autre en soi tout en reconnaissant son unicité.

Bien que la périchorèse s’est développé en théologie pour décrire la relation qu’entretiennent les membres de la Trinité, nous sommes aussi invités à participer à la danse : « qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaitement un ». (Jn 17,22 – 23) Nous sommes invités à participer à la communion divine jusqu’au point où la plénitude humaine devienne celle de la plénitude divine. L’humanité porteuse de l’image de Dieu est faite et structurée dans le but de contenir et d’exprimer la plénitude de Dieu dans le monde sans quoi la forme demeure vide. La plénitude divine est la seule qui soit en mesure d’assurer l’épanouissement jusqu’à la plénitude humaine, individuelle et collective, sans la compromettre. Comme Jésus-Christ, nous participons à la fois nous aussi aux deux natures, l’une humaine et l’autre divine, sans les confondre. De ce fait, la plénitude divine se révèle dans la plénitude d’humanité.

Le don de l’incarnation

Comme Jésus, notre visage est humain et c’est dans cette humanité que nous portons la communion qui nous anime dans le monde, là où il nous envoie (Jn 17,18) afin que nous participions comme citoyens-croyants aux débats et projets particuliers de société qui nous regardent en tant qu’artisans de paix et ambassadeurs de la réconciliation. La périchorèse témoigne du don de l’accueil qui nous est fait dans le (en) Christ et que nous devons rendre à notre prochain. Par le don de sa personne, Jésus-Christ m’offre le don de ma personne, du moi que je suis seul à posséder. En fait, le Christ reçoit au fond de moi le moi unique que je suis. Aucun autre ne respecte et n’aime autant l’intégrité et l’entièreté de ma personne, du moi que je suis, que lui, et il m’invite à l’habiter pleinement. Le mouvement chorégraphique de la périchorèse est celui initié par Jésus-Christ, celui du dépouillement et de l’humilité (Ph 2,7 ; Mt 23,11 -12), pour reconnaître l’autre, l’accueillir et lui faire place parmi nous dans la danse. C’est la posture et la disposition qui doit devenir nôtre dans notre engagement social et citoyen en vue d’une gouvernance bienveillante qui recherche la réconciliation et la justice. Comme le Christ en moi reçoit en lui le moi que je suis, je suis en mesure de recevoir en moi le toi de mon prochain. Non le toi de la surface et de la prétention dans lequel si souvent l’on se cache, mais plutôt le toi de l’image unique de Dieu en toi dont tu es aussi à la recherche pour l’habiter pleinement.

L’incarnation dépasse la parole qui témoigne de ce qui nous est extérieur, une croyance. Elle ne se limite pas à la sphère religieuse. Si la parole est vraie, elle doit se vivre intégralement et concrètement dans notre présence quotidienne au monde. Comme Jésus, nous nous consacrons nous aussi à la sanctification, bien que le mot soit incompris et abandonné dans le monde séculier actuel. (Jn 17,17 et 19) Le mot intégrité lui serait le plus proche, sauf qu’il lui manque l’essentiel, sa source spirituelle et divine. C’est la dimension que nous pouvons apporter dans la simplicité de l’amour de notre prochain.

Vers une spiritualité de l’inhabitation

Le mot inhabitation, du latin inhabitatio, signifie « habitation » ou « présence du divin dans l’âme ». In désigne le mouvement vers l’intérieur (dans), et habitabio vient de habere (avoir, posséder, demeurer). Bien qu’en français courant, le mot désigne l’état d’un lieu qui n’est pas habité, en théologie le mot a repris le sens du latin chrétien pour signifier la présence de Dieu au cœur des êtres humains. La spiritualité de l’inhabitation correspond à la communion de la périchorèse. Selon Paul, la création tout entière attend impatiemment la révélation des enfants de Dieu (Rm 8,19 – 23). Ailleurs, il nous exhorte à « revêtir l’homme nouveau » (Éph 4,24) et à marcher en nouveauté de vie (Rm 6,4). C’est, en effet, cette nouvelle humanité, renouveler intérieurement par l’inhabitation de l’Esprit-Saint tout en étant présente au monde, qui seule peut réaliser les promesses annoncées depuis des millénaires par les églises, car elle devient par le fait de la chorégraphie périchorétique, la présence et la plénitude de Dieu au cœur du monde. Comme l’exprime si bien Bertrand Vergely, « Il y a du divin en l’homme. Il faut le dire. C’est en ayant conscience de sa valeur divine qu’il cesse de délirer et de faire n’importe quoi. C’est en entreprenant de vivre divinement qu’il se met à vivre et à faire vivre la vie le plus humainement qui soit.[1] »

Je termine avec une prière que je vous invite à faire vôtre :

Que notre inhabitation du monde soit celle de l’inhabitation du Christ en nous.

[1] Pour découvrir Bertrand Vergely : https://www.temoins.com/la-spiritualite-de-letre/

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