Les clés du futur, selon Jean Staune.

Livre de Jean STAUNE : les clés du futurLes germes d’une nouvelle société. Une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse

Dans l’inquiétude et l’incertitude actuelle concernant l’évolution de notre société, nous sentons bien que nous vivons à une époque de grandes mutations.  Et d’ailleurs, nous sommes éclairés à ce sujet par des auteurs capables d’analyser cette évolution historique (1). Plus nous nous situons dans ce mouvement, plus nous voyons en regard émerger de nouvelles pensées et de nouvelles pratiques, plus nous sommes à même de nous diriger. Et comme le nouveau monde qui apparaît est aussi un puzzle dans lequel des éléments très variés viennent prendre place, nous avons avantage à recourir à des œuvres de synthèse. A cet égard, le livre de Jean Staune : « les clés du futur. Réinventer ensemble la société, l’économie et la science » (2) est particulièrement éclairant.

En effet, son auteur met ici en oeuvre une culture fondée sur une observation et une recherche qui se développent dans des champs différents. Ainsi, le texte de quatrième de couverture, présente Jean Staune comme philosophe des sciences, diplômé en économie, management, philosophie, mathématiques, informatique et paléontologie. Jean Staune est enseignant dans la MBA du groupe HEC et expert de l’Association Progrès du Management (Apm). Il est notamment l’auteur d’un best-seller : « Notre existence a-t-elle un sens ? (Presses de la Renaissance, 2007) ». Ce livre témoigne du rôle pionnier de l’auteur dans l’exploration des nouveaux rapports entre sciences, religions et spiritualités. A travers la démarche internationale de l’Université  Interdisciplinaire de Paris (3),  Jean Staune a fait connaître en France une vision nouvelle des implications philosophiques et métaphysiques de la révolution scientifique. Cette culture a inspiré la rédaction des « Clés du futur » qui nous invite à « réinventer ensemble la société, l’économie et la science ».

Et effectivement, l’auteur tient son engagement. Dans un livre de 700 pages, préfacé par Jacques Attali, il nous emmène à la découverte de la mutation en cours en une quinzaine de chapitres particulièrement accessibles si bien, que d’un bout à l’autre, on entre ainsi dans un grand mouvement qui se déroule en cinq parties : « Les deux révolutions qui vont changer notre vie. Aux racines de la crise. Les germes d’une nouvelle société. Les bases d’une nouvelle économie. De nouveaux types d’entreprises, piliers du monde de demain ». A travers une immense information qui s’exprime dans une multitudes d’exemples et d’études de cas, ce livre se lit avec une joie d’apprendre constamment renouvelée.  Cet ouvrage nous apparaît non seulement comme un livre ressource, mais aussi comme un livre clé.

Les germes d’une nouvelle société

Nous voulons ici simplement attirer l’attention sur la manière dont Jean Staune perçoit l’émergence d’une nouvelle société.

Les « germes d’une nouvelle société », nous dit-il, sont en train d’apparaître  Et il nous présente ce phénomène en faisant appel aux concepts aujourd’hui de plus en plus répandus de « modernité, postmodernité et transmodernité ». Aujourd’hui, après le rejet des cadres rigides de la modernité dans la révolution culturelle de la postmodernité, une nouvelle phase apparaît : celle de la transmodernité  « susceptibles de reconstruire une nouvelle société avec de nouvelles valeurs et d’autres modes de fonctionnement ».

Un groupe moteur apparaît comme le fer de lance de cette transformation, celui des « culturels créatifs ». A plusieurs reprises, nous avons déjà présenté ce groupe socio-culturel, identifié pour la première fois aux Etats-Unis à la fin des années 1990, et aujourd’hui en pleine croissance dans les pays occidentaux et au Japon (4) . Jean Staune nous présente en ces termes le nouvel état d’esprit qui se développe chez les créatifs culturels : « Ils se définissent  par un intérêt pour l’écologie, la préservation de la nature, les médecines douces et les civilisations traditionnelles. Ils pratiquent au quotidien des gestes qui contribuent au développement durable, achètent des produits de l’agriculture biologique ou du commerce équitable, voire investissent dans des produits éthiques…. Ces personnes recherchent une dimension spirituelle, mais pas forcément dans le cadre des grandes religions constituées, ont une morale qui implique le retour à la fidélité, mais pas forcément dans le mariage, la sincérité et la transparence, valeurs qui s’accompagnent d’une ouverture à l’autre, aux autres civilisation, aux autres religions et au rejet du dogmatisme » (p 383).

Ainsi s’organise une société nouvelle : « Même si les contours de cette nouvelle société sont encore flous, on voit bien qu’une grande partie de nos pratiques et de nos attitudes vont en être – et en sont déjà – profondément bouleversés ». Cela vaut dans tous les domaines, y compris dans le champ religieux. Ainsi, dans le chapitre : « Les métamorphoses de Dieu » (p 370-382), l’auteur met en évidence une puissante expression personnalisée des aspirations spirituelles qui interpelle les modes hiérarchisées et structurés des religions traditionnelles .

Une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse

La religion classique était et est encore fondée sur un ensemble de croyances…, de principes de vie… que l’on doit croire ou respecter sous peine de ne plus faire partie de la communauté des croyants ». Et parfois, cette situation est ressentie comme une pression et une contrainte par les attitudes post- et transmodernes, davantage encore que pour la modernité qui avait déjà inventé le concept du libre examen. « Dans toutes les grandes religions traditionnelles, au premier rang des desquelles figure la religion catholique à cause de sa structuration et de sa hiérarchisation, il y a là un défi absolument redoutable comme l’a bien montré Luc Ferry (L’Homme-Dieu ou le Sens de la vie. Chapitre 1) (p 372).

« La transmodernité a souvent été définie comme le passage de l’avoir à l’être. Dans un tel cadre, il y a un très fort besoin de spiritualité… Mais cette quête spirituelle ne profite pas directement aux grandes religions constituées pour les raisons que nous venons d’évoquer… On pourrait parler d’une véritable religion en self-service… ». Bien sûr, ce syncrétisme peut mener, dans certains cas à « un grand n’importe quoi ». « Cependant, il ne s’agit pas ici de porter des jugements de valeur, ni de dire comment on voudrait que les choses soient, mais de mettre en lumière quelques tendances dominantes de la société d’aujourd’hui et de demain ». A titre d’exemple, Jean Staune évoque l’attirance que le thème de la réincarnation suscite chez un pourcentage non négligeable d’européens, y compris dans des milieux catholiques. A quoi tient cette attirance ? N’y aurait-il pas en regard une insuffisance des réponses traditionnelles relatives à l’au delà ?

Jean Staune décrit les nouvelles formes de démarche entreprises sur le plan spirituel. Elles se situent en dehors des grandes religions constituées. Il s’agit de « tracer un chemin spirituel particulier ». L’auteur s’interroge sur l’énorme succès de certains livres comme « l’Alchimiste » de Paulo Coelho vendu à 65 millions d’exemplaires  ou « La Prophétie des Andes » de James Redford, publié à plus de 25 millions d’exemplaires en 35 langues. « Ces deux best-sellers ont un grand nombre de points communs : la foi dans l’existence d’un autre monde, d’un divin vague avec lequel l’esprit humain est relié, existence en chacun de nous de potentialités qui ne demandent qu’à s’exprimer, possibilité d’être aidé par des messagers, des « synchronicités », des « non hasards »,  par la réalisation de ce que Coelho appelle notre « légende personnelle » (p 375). Certes, sur certains points, ces livres sont hautement critiquables. Néanmoins « leur succès montrent que ces « spiritualités minimalistes » répondent à une attente majeure, celle d’un développement personnel intégrant une dimension transcendante, ce qui se situe au cœur de la démarche des culturels créatifs ».

Jean Staune nous propose ensuite une classification de différentes spiritualités actives aujourd’hui : les « spiritualités laïques » élaborées par des philosophes comme Luc Ferry et André Comte Sponville ; des spiritualités qui comportent « une claire affirmation de la survie individuelle après la mort et l’existence d’une forme de divin » (Paulo Coelhlo ; Jonathan Livingston le Goéland ; La guerre des étoiles).  « L’étape suivante consiste en une foi en Dieu en lien avec les grandes religions sans toutefois y adhérer directement. C’est là qu’on trouve par exemple la grande population des ex-chrétiens ou des gens de culture chrétienne qui se disent attachés au Christ, mais méfiants vis à vis de l’Eglise et de ses dogmes… Enfin la dernière étape consiste dans le développement de communautés nouvelles qui s’inscrivent tout à fait dans les grandes religions traditionnelles, tout en ayant des approches spécifiques adaptées au monde moderne.

Jean Staune met en évidence des tendances dominantes comme une attitude de tolérance, le dépassement du matérialisme, l’importance accordée à l’expérience personnelle, l’ouverture à d’autres religions « ce qui est logique dans le cadre de la mondialisation actuelle ». et, en regard de cette ouverture, il ne faut pas sous-estimer l’avenir des grandes religions « capables de créer d’immenses rassemblements ». « Néanmoins, la volonté typique de se faire sa propre synthèse individuelle, de ne pas laisser un système penser à votre place, amènera une forme de morcellement où les grandes religions seront comme des astres entourés d’une nuée de microsatellites, dont on peut penser que la masse globale finira par dépasser celle de l’astre lui même, ce qui pourrait bien faire infléchir la trajectoire de cet astre » (p 381). Bien sûr, on ne peut négliger en regard les crispations identitaires et les tendances fondamentalistes qui sont aujourd’hui voyantes et tapageuses. Dans l’analyse de la situation actuelle, il nous semble que l’on peut rapprocher les approches de Jean Staune et de Raphaël Liogier (5). Les deux chercheurs ont une vision globale et à long terme des évolutions en cours. Ainsi Stéphane Liogier, en situant le courant fondamentaliste dans ses replis identitaires, nous présente en regard deux grands courants en expansion : le spiritualisme et le charismatisme.

Ces analyses sont bienvenues et contribuent à la recherche que nous menons actuellement à Témoins sur le thème de notre prochaine journée : « Parcours de foi aux marges des cadres institutionnels ». Dans le paysage qui vient de nous être décrit, la réalité de ces parcours est bien fondée. Dans une perspective chrétienne, comment répondre aux besoins pluriels correspondants à travers la mise en œuvre de ressources et de réseaux de partage ? Apprenons à reconnaître l’œuvre de l’Esprit, à entendre les aspirations et à esquisser de nouvelles approches théologiques, à exprimer un Dieu vivant, communion d’amour et puissance de vie, qui, en Christ ressuscité, nous ouvre un avenir et nous appelle à une démarche fraternelle.

Le chapitre sur les aspects religieux de l’évolution du monde actuel, que nous venons de rapporter ici, ne représente qu’une toute petite fraction du livre de Jean Staune. C’est dire la richesse de cet ouvrage qui tient bien ses intentions : nous engager dans une réflexion dynamique sur le futur, nous aider à « réinventer ensemble la société, l’économie, la science ».

Jean Hassenforder

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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