Je participe depuis plusieurs années à des rencontres régulières à Nevers entre catholiques, protestants et musulmans. Le GAIC, Groupe d’Amitié islamo chrétienne, a des expressions un peu partout en France, depuis 30 ans.

Le GAIC à Nevers a été créé de façon d’abord informelle et amicale, au début des années 1990, par un prêtre diocésain et le directeur de l’ex-Institut Européen des Sciences Humaines de Château-Chinon, Institut de formation des imams. En 1998 l’Évêque Nevers alors en poste a confié officiellement la charge des Relations avec les musulmans au prêtre fondateur du groupe. Le pasteur de la paroisse protestante de Nevers a été rapidement associé à ces rencontres. Chaque expression locale du Gaic est autonome, et décide du contenu et des actions à mener.

Le groupe de Nevers se réunit une fois par mois, depuis une trentaine d’années maintenant.

Actuellement il regroupe régulièrement une quinzaine de participants. Les réunions ont lieu en alternance à la Maison du Diocèse, au Temple protestant de l’EPUDF ou dans une des deux Mosquées de la ville.

Au cours de ces 30 années, les échanges ont pu prendre différentes formes. Par exemple, au cours des réunions mensuelles, nous lisons et examinons un passage de la Bible ou du Coran, nous échangeons parfois sur l’actualité et nous pouvons faire le point sur nos histoires religieuses. Nous sommes attentifs aux évènements et fêtes qui ponctuent l’année liturgique propre à chaque confession.

Ces échanges n’ont pas la prétention ni la vocation de répondre aux questions théologiques qui nous séparent, mais plutôt, sur un plan plus personnel, d’échanger nos expériences et notre compréhension de la foi. Nous essayons aussi de répondre aux questions qui sont posées sur notre compréhension des textes ou sur nos pratiques réciproques.

Nous préparons également deux rencontres annuelles élargies et ouvertes au public ; elles se déroulent dans une salle appartenant à la municipalité ou dans un lieu mis à disposition par le diocèse.

Ces rencontres peuvent rassembler 50 à 60 personnes, parfois accompagnées de leur famille. Elles débutent par une table ronde sur un thème d’intérêt partagé, pour lequel chaque communauté est appelée à exprimer son point de vue par de courtes interventions. S’en suivent des échanges en petits groupes constitués de façon pluriconfessionnelle. Ces moments sont très importants car ils permettent des rencontres ‘vraies’ dans un cadre convivial, autour d’un goûter partagé. L‘objectif est déjà de faire tomber les barrières mais aussi de tisser des liens de reconnaissance réciproque, voire d’amitié ; construire des ponts entre nos spiritualités.

Une visite à la mosquée a pu être organisée avec la présence et la participation de l’imam. Par ailleurs, à plusieurs reprises, nous avons été invités à assister à la prière. De plus nous avons été régulièrement conviés à la journée portes ouvertes organisée à l’Institut européen de Sciences humaines, à Château Chinon (avant sa dissolution en 2025).

Dernièrement, plusieurs amis musulmans s’interrogeant sur l’Espace Bernadette, une visite a été organisée au couvent Saint Gildard où se trouve la dépouille de Bernadette Soubirou. À cette occasion un focus a été fait sur l’histoire de Bernadette Soubirou et sur Fatima, épouse de Mohamed (Mahomet) ; figures féminines de la foi dans les deux traditions religieuses.

Chacun peut mesurer le déplacement intérieur que ces rencontres engendrent de part et d’autre…

En premier lieu, entre chrétiens, nous sommes déjà appelés à un travail « œcuménique » : nous vivons concrètement le fait que notre expression de la foi n’est pas tout à fait identique ; les catholiques sont attachés au cadre proposé par l’institution, à sa tradition et à ses formes d’expression propres ; les protestants sont plus particulièrement centrés sur l’importance des écritures. Nos sensibilités ne s’expriment donc pas de façon univoque. « Cela s’entend » aussi dans nos partages avec nos amis musulmans ; premier ajustement à réaliser entre chrétiens. Il s’agit déjà de trouver un langage qui soit clair et audible tout en restant fidèle à nos convictions propres.

Que comprendre vraiment de la foi de l’autre ? C’est aussi une aventure humaine passionnante qui nous oblige réciproquement à nous mettre ensemble autour d’une même table, sans jugement et avec une attitude de grand respect et de volonté de dialogue ; essayer d’abord de s’écouter, « entendre » la parole de l’autre.

Quel poids donner aux mots, codifiés parfois différemment dans nos traditions ; comment entendre l’autre mais aussi essayer de se faire comprendre de façon claire et sans trahir les convictions portées.

C’est aussi une occasion de travailler sur notre propre conception de la foi, de l’approfondir et de nous interroger sur nos pratiques.

Par exemple j’ai trouvé impressionnant d’assister, à la prière à la mosquée, à laquelle participaient ces hommes, alignés épaule contre épaule (pour marquer leur unité), bien que d’origine et condition très différentes, dans un même mouvement de prosternation et de ferveur ; faire corps ensemble. J’ai réalisé la force que représentait « l’ouma » pour les musulmans, la communauté des croyants.

J’ai compris à quel point le Coran revêt un caractère quasi sacré ; il est nécessaire de suivre ses prescriptions à la lettre. Un bon musulman devrait être capable de mémoriser et de réciter par cœur le Coran dans la langue du prophète (ou du moins déjà certaines sourates). Toutefois nos amis musulmans non arabisés nous avouent ne pas comprendre la signification du texte récité. L’important n’est pas là, il est de connaitre et de proclamer le texte en arabe.

J’ai également rencontré plusieurs jeunes femmes et jeunes hommes d’origine chrétienne ayant choisi l’islam. Les conversions à l’islam ne sont pas, semble-t-il exceptionnelles, particulièrement dans les quartiers populaires.

J’ai entendu aussi la crainte de nos amis musulmans par rapport à la montée de l’extrême droite et à une certaine forme d’islamophobie ressentie dans quelques situations voire dans des regards ; nous parler du choix fait parfois à regret par quelques-uns de leurs enfants, surtout après des études supérieures, de quitter la France pour un pays plus accueillant à l’islam.

Cela a aussi été pour moi l’occasion de réaliser à nouveau à quel point la foi chrétienne est une invitation merveilleuse à accueillir l’Amour, la Grace et l’Espérance dans un élan de liberté mais aussi d’humilité.

On peut enfin s’interroger sur le petit nombre de personnes engagées dans ce mouvement ; de part et d’autre, la communauté d’appartenance est souvent vécue comme un lieu « suffisant ».

Du côté chrétien, on remarque un intérêt relativement restreint et porté plus spécifiquement par des personnes engagées dans le soutien des immigrés ou participant à des mouvements d’action catholiques progressistes. On a pu entendre exprimées, chez certains catholiques et protestants membres de nos paroisses, des craintes et des réticences face à l’Islam car considéré comme potentiellement dangereux…

Du coté musulman, on peut noter l’intérêt limité du plus grand nombre pour ces rencontres, lié à un certain repli sur leur communauté très englobante et peut-être aussi par la crainte d’être confronté à des situations où les repères ne sont pas les mêmes, donc déstabilisants…

Il existe cependant des personnes très actives dans ce dialogue et l’échange, comme Hussein qui est le président d’une des associations musulmanes de la ville et véritable moteur du GAIC. Ou bien « R », qui après un retour à un islam très rigoriste, a su prendre des distances grâce à un cheminement personnel, pour porter aujourd’hui le message d’un l’islam ouvert où la place des femmes serait davantage reconnue ; elle est la porte-parole de la cause des femmes dans sa communauté.

Des vrais liens de confiance et d’amitié ont pu ainsi se lier entre les membres des deux communautés.

C’est sans doute le plus beau fruit de ces rencontres…

G G

 

Merci à Franceline Pigoury pour son écrit sur le fonctionnement du GAIC, dont j’ai pu m’inspirer.

Le présent texte n’engage que moi-même et reste l’expression de mon vécu personnel.

 

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