Une bonne nouvelle
Vraiment cher Robert Prevost, devenu pape Léon XIV, un fraternel merci pour votre lettre de mai 2026, intitulée Magnifique humanité. Surtout ne réduisons pas votre missive à un enseignement pontifical sur l’Intelligence Artificielle : elle va beaucoup plus en profondeur et nous appelle à user à la fois de notre intelligence et de notre capacité à lui faire porter des fruits de vie. D’autant que le texte s’adresse, non seulement aux catholiques mais aussi à « tous les hommes et femmes de bonne volonté ».
Toute ma reconnaissance d’avoir oser ce titre. Qui, dans la morosité ambiante actuelle, risquerait sa réputation en utilisant un titre si positif ? La mode est plutôt d’évoquer, voir de glorifier les atrocités vécues par notre planète dans les domaines de la survie de l’humanité, de la protection de la nature, de l’avenir tout simplement. Vous n’êtes pas un naïf inconscient pour autant : « Ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque ».
Dans la suite de Léon XIII
La reprise par le pape du prénom de Léon lors de son élection, ne peut être due au hasard. À la fin du XIXème siècle Lèon XIII avait proposé un message (Rerum Novarum. 1891), « au cœur des bouleversements provoqués par le développement industriel ». Il enrichissait la Doctrine (je préfère dire la Pensée) sociale de l’Église catholique, en la confrontant à la modernité. En effet « Il n’y a pas d’évangélisation authentique qui ne touche également les structures de la vie en société ». Le souverain pontife de l’époque ne craignait pas d’aborder clairement la question de la dignité au travail, de la juste rémunération, du rôle de la vie associative et syndicale… et des mesures politiques à adopter pour le respect de la personne. Des chrétiens reprochent aux autorités catholiques la dimension « politique » de certains de leurs engagements. Je leur adresserais plutôt le reproche contraire, de ne pas en dire assez, alors que des « systèmes économico-financiers » privent tant d’êtres humains de toute espérance. Comment prétendre annoncer une « bonne nouvelle », en laissant la majorité de l’humanité dans une situation de pauvreté et d’humiliation ? Léon XIV a bien raison de nous inviter à ne pas craindre de nous salir les mains… Et surtout à devenir inventifs non pas contre les innovations mais avec elles.
Le nouveau pouvoir technologique
Celui-ci prend aujourd’hui un visage inédit de toute puissance qui risque de nous pousser à la démission, au profit de quelques sachants ou autres milliardaires qui se voient volontiers en nouveaux maitres du monde. « Jamais l’humanité n’avait eu autant de pouvoir sur elle-même ». Cela vaut bien une lettre de 200 pages, au style très clair, pas pontifiant (pour un pape c’est du mérite !), voulant vraiment ouvrir le débat avec tous et toutes. Dans le monde, nous assistons à la victoire du paradigme technocratique et du pouvoir numérique qui permettent de concentrer un pouvoir total, voire totalitaire, en quelques mains. Nous inviter à un peu de lucidité à ce sujet ne fait pas de mal. Sans pour autant condamner la science, comme l’Église catholique le fit trop souvent au long des siècles. Nous voici invités à « ne pas craindre la rencontre avec le savoir ».
Comment ne pas rejeter l’IA mais la « désarmer » ? Ou plutôt la stimuler dans le sens de l’humanisation du plus grand nombre. Tel est le défi que cette Lettre tente de relever en inscrivant la responsabilité et la conscience de la personne au cœur des processus décisionnels, de la maitrise de la rapidité et de l’efficacité, des buts qui lui seront assignés. Par exemple, la désinformation n’est pas née avec l’IA mais celle-ci peut en être un puissant multiplicateur. Attention danger, prévient le pape lorsque « la puissance grandit tandis que le cœur s’assèche et que les liens se rompent ».
Oui développement technologique et développement des consciences : même combat !
La dignité
Au cœur de cette démarche l’encyclique souligne la primauté de la référence à la dignité ainsi qu’aux droits et devoirs qu’elle suscite. Le pape oppose la culture du pouvoir et la civilisation de l’amour. Le projet de celle-ci est de transformer l’interdépendance subie en une solidarité voulue et choisie. Traduite en dispositions économico-sociales. Ainsi la crise actuelle du multilatéralisme international est-elle non seulement le signe d’un repliement des individus sur eux-mêmes mais aussi l’abandon par la communauté humaine de la possibilité de se développer harmonieusement, y compris dans la diversité. Comment l’IA peut-elle relancer les démarches de dialogue plutôt que les brouiller davantage ? Ainsi tout projet éducationnel doit-il vraiment considérer les enfants comme des êtres humains « qui entrent sur les chantiers de l’histoire ». Comment l’IA et les nouvelles technologies les aideront-ils à relever ce défi ?
Cette dignité a des racines. Pour tous les citoyens du monde : « Les peuples du monde entier ont proclamé leur foi en la valeur et la dignité de la personne humaine » affirmait la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée le 10.12.1948, au lendemain du désastre de la seconde guerre mondiale. Pour les chrétiens la dignité s’enracine dans l’amour du Père : « La vérité que nous ne devons pas perdre de vue est celle qui concerne Dieu et l’être humain ; celle que le Christ nous a révélée ».
D’accord sur le qualificatif « magnifique » proposé pour l’humanité, il ne nous reste plus qu’à y conformer l’usage de toutes nos inventions. Là aussi, soyons « magnifiques » !
Guy Aurenche (06.2026)