Comment Ilia Delio, théologienne américaine fait appel à l’inspiration de Teilhard De Chardin
Théologienne américaine, Ilia Delio s’exprime à travers un site : Christogenesis et elle a écrit plusieurs livres et de nombreux articles (1) Franciscaine, elle est devenue une scientifique de haut niveau. Elle s’est trouvée mal à l’aise dans une théologie statique et elle a trouvé une alternative plus dynamique dans la pensée de Teilhard de Chardin. Malgré quelques initiatives, son approche est peu connue en France. Certes, elle s’inscrit et se confronte dans une culture différente de celle qui prévaut en France, une culture marquée, pour le bien comme pour le pire, par une avant-garde scientifique dans les technologies de la communication. Il est donc particulièrement intéressant de savoir comment Ilia Delio perçoit la nouvelle encyclique consacrée aux questions soulevées par l’intelligence artificielle : Magnifica Humanitas. De fait, en réponse et en commentaire, elle vient de publier :« Evolution, Technology and the Divine Ground : Teilhard de Chardin as a resource for responding to Magnifica Humanitas” (2) (Evolution, Technologie et Terre divine. Teilhard de Chardin comme une ressource pour répondre à Magnifica Humanitas). Ce texte est très détaillé. On peut le consulter dans une traduction française. Nous nous limiterons à la présentation de quelques affirmations essentielles
Magnifica Humanitas, un texte digne et utile, mais une vision limitée
Ilia Delio salue l’encyclique du pape Léon XIV ‘Magnica Humanitas’ ; elle arrive à un moment où on ressent une véritable urgence dans notre civilisation. Son souci pour le respect de la dignité humaine, son inquiétude vis-à-vis de la perspective de remplacement du travail, son refus de traiter l’intelligence artificielle comme un instrument neutre – toutes ces exigences sont des interventions morales méritoires. L’encyclique pose les questions justes.
Cependant, une lecture attentive, à l’éclairage de l’ultrahumanisme de Teilhard De Chardin et de la tradition théologique qui va de Teilhard à Jung et Tillich, suggère que les réponses de l’encyclique sont contraintes par un cadre métaphysique qui n’est plus adapté au monde en évolution auquel il cherche à s’adresser. Cet essai ne rejette pas les soucis de Léon. Elle soutient que Teilhard offrirait une grammaire théologique plus adéquate – et finalement davantage porteuse d’espérance – pour traiter de l’intelligence artificielle d’une manière qui honorerait les instincts les plus profonds de l’Eglise au sujet de la relation entre le divin et l’humain tout en refusant d’opposer l’évolution et la grâce.
Magnifica Humanitas ; une inspiration théologique classique
Le terme le plus révélateur dans Magnifica Humanitas est le verbe : rester. « À l’âge de l’intelligence artificielle, notre devoir est de rester profondément humain » Les images motrices – Babel en opposition à la reconstruction des murs de Jérusalem – sont des images correspondant à une recherche de protection, à la garde d’une grandeur déjà donnée. L’encyclique considère la personne humaine comme une essence finie, recevant sa dignité de l’extérieur, devant être préservée d’une force technologique qui menace de la dissoudre.
Ce n’est pas une réflexion irréfléchie. Léon construit soigneusement sur la tradition de l’imago Dei, sur l’anthropologie relationnelle de la Trinité, sur une écologie intégrale étendue à la sphère digitale. Il traite le transhumanisme et le posthumanisme en les désignant par leur nom, rejette la vision d’une hybridation homme-machine menant à « un nouveau stade d’évolution » avec une précision délibérée et envisage la finitude non pas comme un défaut, mais comme le moyen même de l’amour, de la souffrance et de l’ouverture à Dieu. Contre le fantasme transhumaniste d’échapper à la faiblesse, c’est la sagesse de la croix et c’est juste.
Mais le verbe rester est aussi un symptôme. Rester, c’est aussi tenir une position face à une menace de changement. Cela présuppose que ce qu’est l’humain a déjà été déterminé, que l’image de Dieu est un statut à défendre plutôt qu’un processus à poursuivre. L’anthropologie relationnelle que Léon invoque – fondée sur la vie de la Trinité – en réalité pointe dans une direction opposée. Si la personne est constitutionnellement relationnelle, alors un vaste et nouveau tissu des relations machiniques, planétaires et noosphériques n’est pas la mort de la personne, mais son prochain moyen. Léon a basé son fondement anthropologique sur un argument plus fort que celui sur lequel il construit ensuite.
Comment la vision de Teilhard de Chardin permet d’envisager le changement
Inspirée par la pensée de Teilhard de Chardin, Ilia Delio propose une alternative. « Ce que Teilhard de Chardin propose, c’est ce qu’on pourrait appeler la théologie qui correspond à l’autre verbe que rester : devenir
L’évolution n’est pas un arrière-plan de l’histoire humaine. C’est l’histoire. La personne humaine n’est pas une essence fixe déposée dans un monde en changement, mais la montée d’un processus d’évolution qui a toujours bougé à travers la convergence vers une plus grande complexité et conscience. La distinction clé de Teilhard ; transhumanisme- contre ultrahumanisme – est précisément la distinction entre utiliser la technologie pour s’échapper ou perfectionner le corps humain individuel et l’utiliser comme un moyen à travers lequel l’humanité s’approfondit dans une conscience collective plus riche. La noosphère, son terme pour désigner la sphère d’esprit collectif qui émerge lorsque les humains convergent, n’est pas le remplacement de la vie biologique, mais son intensification. La technologie étend la noosphère. La noosphère est la convergence évolutionnaire de l’Esprit à travers la technologie.
Entre Léon et Teilhard, une vision différente de l’avenir
« Quand Léon envisage le prochain seuil d’évolution comme Babel, l’humain outrepassant vers un divin réservé à Dieu – Teilhard l’envisage comme une christogenèse, la présence continue de Christ dans et à travers la montée de la conscience. Son point omega n’est pas une singularité technologique dans le sens transhumaniste et pas l’émergence d’un homo sapiens remplaçant l’humanité biologique, mais la convergence de toute conscience vers un centre personnel d’amour. La grâce ne court-circuite pas l’évolution, c’est la direction intérieure de l’évolution. Le point oméga vers lequel monte conscience et complexité, n’est pas une concurrence à Christ – c’est le Christ. Cela signifie que craindre le seuil, c’est craindre ce à quoi le Christ nous mène déjà ».
Entre Léon et Teilhard, une théologie différente
« La différence la plus profonde entre Léon et Teilhard, n’est pas anthropologique, elle est théologique Elle porte sur la manière d’envisager Dieu. A travers Magnifica Humanitas, le divin est donné, révélé, conféré – agissant toujours sur l’humain de l’au-delà. Dieu n’est pas le fondement qui sourd à travers la personne, mais le souverain agissant de l’extérieur sur la personne. C’est l’héritage reçu de la théologie thomiste et il n’est pas sans force. Il assure la gratuité de la grâce, la différence radicale entre le créateur et la création et l’objectivité de la révélation. Mais il comporte aussi un coût que le moment technologique actuel rend nouvellement visible.
La réponse à l’encyclique de Léon repose sur ma lecture de Paul Tillich et C G Jung par John Douley permettant de nommer ces coûts. Un Dieu totalement transcendant – qui agit d’une façon discontinue avec notre conscience – produit une division psychique– Il exile le divin de l’intérieur et laisse l’intérieur religieusement inerte. Le Dieu de Tillich n ‘est pas un être hors d’ici, mais le Fondement de l’Etre dans lequel nous participons, duquel nous sommes éloignés, mais jamais séparés. Jung localise l’image de Dieu dans les profondeurs de la psyché, coïncidant avec le Soi ; l’œuvre de toute une vie est sa réconciliation avec l’égo éveillé. Teilhard, venant de la science de l’évolution, arrivant au même endroit, insiste sur le fait que la conscience et l’esprit n’ont pas été ajoutés à la matière de l’extérieur, mais étaient présents dans la matière depuis le début – ce qu’il appelait le dedans des choses.
Un déficit spirituel engendré par la théologie dominante
Des théologiens comme Jürgen Moltmann (3) et Richard Rohr (4) nous présentent un Dieu relationnel, présent avec nous et en nous et non un Dieu lointain. Dans le même sens, Ilia Delio avance que le manque de communion engendre un déficit spirituel qui se traduit par un recours aux machines.
« La convergence de ces trois penseurs (Teilhard, Tillich, Jung) importe ici parce qu’elle éclaire une dynamique. Léon observe, mais il ne peut pas expliquer. Avec une réelle acuité, il note que les gens se tourne vers l’intelligence artificielle pour le conseil, la compagnie, même l’amour et il y a un danger qu’ils puissent perdre le désir d’une connexion humaine authentique. Il observe une projection dans le sens Jungien – le numineux exilé de l’intérieur par une tradition qui localise Dieu entièrement à l’extérieur, cherchant un vaisseau et en trouvant un dans la machine. L’intelligence artificielle devient une source de sens religieux précisément parce que la tradition a enseigné aux gens à chercher Dieu en dehors d’eux-mêmes et, alors a vidé l’intérieur.
L’encyclique prescrit de garder la frontière. Un diagnostic plus profond est que le remède est le recouvrement du fondement divin – retirant la projection, habitant à l’intérieur et reconnaissant la noosphère comme un moyen potentiel de la communion que l’humanité a cherché aveuglement dans la machine »
De l’usage de la technologie
Ilia Delio poursuit son examen de l’encyclique tant en positif que dans une réflexion critique. En s’inspirant de Teilhard, elle en vient à évoquer l’usage de la technologie. « Teilhard nous permet de recadrer la question centrale que Léon pose. L’encyclique pose la question : Comment utilisons-nous la technologie en restant humain ? En regard, Teilhard pose la question : quel est le devenir humain à travers la technologie. Comment nous assurons-nous que ce devenir est orienté vers un plus grand amour plutôt que vers une plus grande complexité ? Ce n’est pas la même question et la différence est capitale. La question de Léon présuppose une essence humaine fixe que la technologie pourrait servir ou menacer. La question de Teilhard présuppose une humanité en évolution pour laquelle la technologie n’est pas apportée du dehors, mais un moyen à travers lequel la prochaine phase de l’évolution est mise en œuvre.
Cela ne veut pas dire que Teilhard était sans critique vis-à-vis de la technologie. Il insistait en déclarant que la noosphère n’avait pas simplement besoin d’une convergence intellectuelle, mais d’un mouvement d’amour, l’éveil de l’amour à travers la connexion globale. Il voyait clairement que la convergence sans un foyer d‘amour ne produirait pas un ultrahumanisme, mais son opposé : la domination impersonnelle de la masse, un totalitarisme du collectif… La technologie étend la portée de l’activité humaine, mais elle dépend de la manière dont les humains dirigent leur énergie psychique et spirituelle. En ceci, Léon et Teilhard sont d’accord sur le danger, ils sont en désaccord sur le remède. Pour Léon, le remède est la gouvernance et la protection. Pour Teilhard, c’est l’approfondissement de la vie intérieure que la technologie doit servir et ne peut remplacer.
Deux éclairages sur Magnifica Humanitas
Cet essai d’Ilia Delio nous permet de prendre du recul par rapport à Magnifica Humanitas. En effet, deux points de vye, celui du pape Léon et celui d’Ilia Delio se croisent. Ce texte met en évidence un socle commun
Cependant, le point de vue d’Ilia Delio est original. Cette théologienne a beaucoup écrit. Elle s’inscrit dans un univers culturel où la nouvelle technologie de la communication est particulièrement dynamique et ou l’intelligence artificielle croit à toute allure. Franciscaine et scientifique, elle s’inspire de la pensée d’un grand chercheur visionnaire Teilhard de Chardin. De plus, dans son parcours théologique, Ilia Delio a perçu les effets négatifs de l’architecture conceptuelle de la théologie catholique traditionnelle. Cette attitude apparait dans la conclusion de cet essai : « Trouver le chemin ne sera pas de limiter la technologie, mais de recouvrir la profondeur divine que nous avons abandonné quand nous avons mis Dieu complètement en dehors de nous-mêmes. Alors et alors seulement, l’humanité cessera de prendre sa propre divinité exilée pour la voix de la machine ».
Jean Hassenforder
- Une spiritualité de l’humanité en devenir : https://vivreetesperer.com/une-spiritualite-de-lhumanite-en-devenir/ Pour un théologie cosmique : https://vivreetesperer.com/pour-une-theologie-cosmique-selon-ilia-delio/ Comment la divinité de Jésus est apparue : https://vivreetesperer.com/comment-la-conscience-de-la-divinite-de-jesus-est-apparue/ L’angoisse de la mort, la croix et la victoire de la vie : https://vivreetesperer.com/langoisse-de-la-mort-la-croix-et-la-victoire-de-la-vie/
- Evolution, Technology and the Divine Ground : Teilhard de Chardin as a resource for responding to Magnifica Humanitas (Traduction non professionnelle) https://wisrinstitute.org/evolution-technology-and-the-divine-ground-teilhard-de-chardin-as-a-resource-for-responding-to-magnigica-humanitas/
- Le Dieu vivant et la plénitude de vie : https://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie-2/
- La danse divine : https://www.temoins.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/