L’idolâtrie comme refus et effacement de l’humanité de soi et de l’autre : La portée de la voix autochtone[1]
Pierre LeBel
La nécessité première et existentielle des êtres humains est de valider leur existence propre, et puis collective dans leurs relations à soi et au monde, c’est-à-dire son prochain et le monde naturel. Quelle pourrait être la source de cette validation ? Elle peut se réaliser à travers des relations immédiates et tangibles, ou à travers la possibilité d’une relation autre et intime, à la fois intérieure et transcendante, peut-être même divine. Toutefois, la question de la validation est posée à soi. Elle est intérieure. L’être est à la recherche de complétude, de plénitude afin d’assoir sa confiance et sa sécurité dans son ouverture aux autres et au monde. Quelle est cette plénitude qui sera en mesure de l’orienter et lui donner sens dans la découverte de sa place dans le monde, dans ses relations actuelles et éventuelles au cœur du monde et les enjeux qu’elles soulèvent ? Enfin, la source est-elle elle-même valide ou légitime ? C’est la prétention de toute idole.
Afin de chercher réponses à ces questions, nous partirons du récit de la rencontre de Jésus avec la Cananéenne, ou Syro-Phénicienne. Je soulignerai comment celle-ci, afin d’obtenir gain de cause, met en pratique la subversion kénotique de l’idolâtrie en prenant Jésus à son propre jeu en lui tendant le piège perspicace et volontaire de l’humilité. J’examinerai comment l’idolâtrie, dont le regard est tourné vers une source et un but extérieur de soi, exprime le refus ou l’incapacité de regarder vers soi et en soi afin d’aimer et de cultiver son humanité et, de ce fait, est incapable du don de soi qui se réalise dans la reconnaissance et l’accueil de l’autre en soi.
La Cananéenne autochtone
Dans le texte de Matthieu 15, Jésus traverse la frontière religieuse, socioculturelle et politique[2] de la Galilée pour se rendre dans la région phénicienne de Tyr et de Sidon. Une femme le reconnaît et cherche à s’entretenir avec lui, une Cananéenne, païenne et autochtone du Levant, elle aussi à la traverser des frontières. Elle l’interpelle en criant afin qu’il puisse guérir sa fille d’un « démon », mais lui poursuit en silence son chemin. Elle ne fait que redoubler d’ardeur et crier à tue-tête afin de capter son attention. Lui, pour répondre à ses disciples exaspérés, déclare froidement : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Il répète ce qu’il leur avait déjà annoncé dans Matthieu 10, 5-6. Pour la femme, la frontière impassible des règles et des lois s’impose lourdement. Étant une femme, autochtone, et païenne, elle est par le fait même exclue, ne faisant pas partie du peuple élu d’Israël. Pour les disciples, l’idolâtrie présumée de la femme païenne et son exclusion sont acceptées comme des faits accomplis sans qu’ils reconnaissent la poutre dans leurs propres yeux : l’idolâtrie nationaliste politique, culturelle et religieuse qui est incapable d’empathie. Une société peut se replier sur elle-même en jouant la carte identitaire.
N’ayant plus rien à perdre, la Cananéenne, à la manière autochtone d’aujourd’hui[3], obstrue le passage en se jetant aux pieds de Jésus et en implorant : « Seigneur, secours-moi ! » Devenue du coup militante, elle se met au premier plan. C’est elle-même qui doit être secourue et elle doit l’être instamment. Le tout pour le faire flancher dans sa rigidité et toucher son cœur. Elle veut à tout prix obtenir gain de cause, au prix même de son humiliation. Seule, elle manifeste en gestes et en paroles que l’on peut, en rétrospective, qualifier de théâtre de rue prophétique[4] dans le seul but d’être reconnue et entendue. La portée universelle du cas particulier de la Cananéenne et de sa fille en fait un récit qui transforme pour toujours la compréhension de la missio Dei. Sa fille, sa propre chair, souffre d’une maladie dont on n’a pas localement le savoir ni les moyens de la guérir. Comme une activiste ayant faim et soif de la justice, elle cherche à devenir artisane de paix qui pleurent et plaident pour la miséricorde du monde sans certitude d’un public réceptif à son message. À ses pieds, elle impose à Jésus un jugement, qu’il soit favorable ou non.
L’hégémonie idolâtre et idéologique d’Israël
Jésus n’écoute ni n’entend les cris de la femme. Il ne répond qu’à ses disciples qui sont hors d’eux-mêmes face à sa persistance. Il les conforte et les justifie avec une seule phrase qui délimite son mandat qu’au peuple élu d’Israël. La frontière que cherche à pénétrer la femme lui est barricadée. C’est le sort des femmes, des enfants et de tant d’autres personnes aujourd’hui à Gaza. Les sionismes juifs et chrétiens justifient outre mesure les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité (qualifiée par plusieurs ONG comme génocidaires) d’Israël contre les Palestiniens et dont l’origine remonte au dépeuplement, autrement dit, le nettoyage ethnique, de plus de 750 000 Palestiniens — environ 85 % de la population des Arabes palestiniens à cette époque — de plus de 500 villes et villages lors de la Nakba — la catastrophe — de 1948[5]. Au contraire de la théologie normative qui interprète ce passage de Matthieu comme un élargissement de la mission du Christ, les mots de Jésus à propos d’Israël agissent pour plusieurs[6] aujourd’hui comme levain du nationalisme israélien, qui porte comme fruit amer la vengeance et l’opportunisme pour accomplir leur projet d’un état juif.
Le 23 avril 2024, il s’est tenu une manifestation à New York intitulé, « Seder in the Streets (Seder dans les rues) », lors de la Pâque juive. Dans son discours, l’écoféministe, Naomi Klein, a déclaré que le sionisme était aujourd’hui le veau d’or qu’il fallait rejeter. Son discours a été publié le lendemain dans The Guardian à Londres. Elle écrit à propos du sionisme que « c’est une fausse idole qui prend nos récits bibliques les plus profonds de justice et d’émancipation de l’esclavage — l’histoire de la Pâque elle-même — et les transforme en armes brutales de vol colonial des terres, en feuilles de route pour le nettoyage ethnique et le génocide.[7] » Qu’en disent les théologiens palestiniens ?
Shadia Qubti, théologienne et activiste chrétienne palestinienne autochtone[8], originaire de Nazareth, enseigne aujourd’hui à la Vancouver School of Theology. Elle écrit, « Mon combat en tant que chrétienne palestinienne, consiste à constamment définir ma théologie en opposition au sionisme chrétien — à expliquer ce que je ne suis pas plutôt que ce que je suis.[9] » Elle raconte comment la génération de ses parents a appris le silence comme résistance et non comme « acceptation passive » face à la peur constante de la menace, « the weaponization of fear ». Elle met en évidence le fait que « la machinerie de la peur ne connaît pas de frontière ». Au Canada, on impose toujours le silence aux voix palestiniennes et à ceux qui luttent pour les droits palestiniens. Ce fut récemment le cas pour l’eurodéputée française, Rima Hassan, Palestinienne de naissance, dont son autorisation de voyage électronique (AVE) pour le Canada a été révoquée la veille de ses conférences à Montréal. Le 10 avril, un collectif d’auteurs et d’organismes civils a publié une lettre ouverte dans Le Devoir : Les voix palestiniennes doivent être entendues.[10]
Shadia Qubti poursuit sa recherche auprès des peuples autochtones du Canada qui, en ses mots, « ont une plus longue histoire de navigation au sein des systèmes coloniaux de peuplement et de leurs justifications religieuses, juridiques et politiques imbriquées de dépossession, tout en préservant leurs identités. » Ce qui l’a particulièrement marqué, c’est de comprendre la différence entre le pouvoir institutionnel des pays et l’autorité de juridiction qui appartient aux peuples autochtones « enracinés dans notre lien à la terre et dans la sagesse héritée ». Sa question aujourd’hui est de savoir comment utiliser leur autorité en dialogue là où ils n’ont pas de pouvoir. L’autorité de la Cananéenne s’inscrit dans le fait qu’elle est là, dans son pays, mais sans pouvoir.
Anton Deik est codirecteur de la Bethlehem Institute for Peace and Justice et professeur au Collège biblique de Bethléem. Selon lui, « sans la théologie et l’activisme des évangéliques occidentaux, notamment en Grande-Bretagne et aux États-Unis, le projet colonial sioniste n’aurait pas réussi.[11] » De plus, malgré les horreurs perpétrées chaque jour contre la population civile de Gaza dans la riposte militaire et génocidaire d’Israël envers le Hamas, les chrétiens évangéliques justifient aveuglément son armée comme sa politique. Dans un discours, le 27 mars 2025, à la Harvard Divinity School, le pasteur et théologien palestinien, Munther Isaac, dont l’église est en Cisjordanie, « la question n’est pas de savoir si ce qui se passe est un génocide. La question est de savoir pourquoi il est nié[12] », en particulier par les croyants.
L’idolâtrie en contradiction du don de soi
L’idolâtrie consiste à saisir et avaler, à intérioriser, un objet convoité comme possession, définition, et raison d’être absolu de soi et dont l’idolâtre ne peut s’écarter[13]. L’idole résume l’être qui dorénavant lui appartient et auquel le soi s’abandonne en pensée, affection et action. L’idole devient un substitut du soi, un soi qui ramène à soi pour soi, contrairement au don kénotique de soi pour l’autre. Il s’agit d’un soi de surface, de façade, car le soi s’est évacué de soi-même afin de le consacrer à l’idole qui prend sa place dans l’effacement de son soi propre. C’est dans l’idole que le soi cherche à se valider et à se perdre. L’idolâtrie efface le soi de sorte qu’il n’y a plus de soi pour accueillir le soi du prochain. Comme Caïn, qui se dissocie de son frère dont il devient le meurtrier. Dans le cas d’Israël, le soi collectif sioniste efface l’humanité des Israéliens envers les Palestiniens dont ils sont devenus les meurtriers.
Pourtant, le soi doit être cultivé pour accueillir l’autre, faire place à l’autre, être habité en communion avec d’autres. Le dépouillement n’est pas un abandon ou un renoncement de soi, mais un abandon et un renoncement de tout ce qui devient obstacle à l’accueil et l’amour de son prochain. Le dépouillement est un élargissement continu de soi pour l’autre, qui devient non pas la perte de soi, mais un enrichissement de soi. Le dépouillement est subversif de toute idole qui pourrait exclure l’amour du prochain en soi. La périchorèse se réalise par l’espace que fait le soi « afin qu’eux aussi soient un en nous ».[14] Toute exclusion présume une idole en soi que l’on met devant l’autre comme limite de son amour.
Vers une théologie autochtone
Au contraire de l’idolâtrie, la vie, pour les Innus du Canada, n’est pas conçue comme « une possession qui lui est propre, mais d’un don[15] ». La réalité constitutive du don fait en sorte qu’il ne peut devenir autre chose qu’un don et, par le fait même, ne peut devenir la possession de quiconque. Afin de conserver et de transmettre le don, le dépouillement est de mise. Le soi doit se dépouiller de toute possession, de tout ce qui semble acquis. Ainsi, le Christ s’est dépouillé de l’acquis de la divinité[16] afin de recevoir en lui la communion avec le Père comme plénitude de la divinité[17] par le don de l’Esprit.
Anne Doran résume éloquemment la spiritualité du don en traçant des parallèles entre celle des Innues, de la phénoménologie, et du christianisme. Elle explicite comment « le seul rapport à soi suscite une réflexion qui impose d’en élargir le cadre à l’entièreté des êtres qui constituent le monde.[18] » Aucun être n’est exclu dans cet élan vers la communion. De plus, elle affirme que « c’est le don qui me donne à moi-même et qui travaille, à la mesure de sa réception, à en faire un moi qui me sois propre. […] que tout don de l’autre contribuera à me conférer le moi que je suis. […] le don […] suscite chez les deux partenaires un surplus d’être. Chacun reçoit ainsi de l’autre un soi mieux défini, plus affirmé.[19] » Pour les chrétiens, le soi est le lieu habité par le Christ que l’on voit aussi en l’autre que l’on accueille en soi, car la communion du Christ en soi est plus profonde que le soi laissé à lui-même.
Le dépouillement de la Cananéenne
Enfin, Jésus répond à la Cananéenne en l’associant aux chiens, le mépris cruel de la déshumanisation. Sans se braquer, elle acquiesce à son jugement. « Oui, Seigneur », dit-elle, suivie de son éloquente réplique, « mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Elle ne revendique pas pour elle-même ce qui est équitable ni le droit d’une place à la table, aucun statut, seulement de manger avec les chiens les miettes tombées de la surabondance de la table sur le plancher. Elle cherche seulement, dans son rôle de médiatrice, la transmission du don de la santé à sa fille. Elle pousse Jésus à constater sa propre myopie, la myopie religieuse, culturelle et politique, qui ne pouvait le contenir dans sa propre poursuite continue du dépouillement. Jésus, face à la Cananéenne autochtone, se repent de l’idole de l’élection seul d’Israël. La traversée des frontières pour l’un comme pour l’autre est complétée.
[1] Texte de ma communication au Congrès de la Société canadienne de théologie, les 27-28 mai 2026, à l’Université de Sherbrooke (Campus de Longueuil) sur le thème : Critique des idoles : d’hier à aujourd’hui.
[2] Colin Battersby, Beyond Our Borders, A Study of the Canaanite Woman Narrative in Matthew’s Gospel (Mt. 15:21-28), Whitley College, University of Divinity, 2016.
[3] En 2012, les chefs de la Première Nation, Tsarlip, sur l’île de Vancouver, nous ont invité, mes collègues et moi, à nous joindre à eux dans l’une des premières manifestions Idle No More au Canada pendant laquelle nous avons obstrué une autoroute pendant quelques heures. Le 17 février 2026, les Atikamekw ont entrepris de bloquer la route vers Manawan aux camions forestiers. Pendant la Crise d’Oka de 1990, les Mohawks de Kahnawake ont bloqué l’entrée au Pont Honoré-Mercier en soutien des Mohawks de Kanesatake, qui protestait la vente par la ville d’Oka d’un terrain pour l’agrandissement d’un terrain de golf, puisque ce terrain était avant tout un cimetière mohawk. Celles-ci ne sont que quelques exemples d’obstruction de routes par des autochtones.
[4] Voir Yehuda Moraly, Le théâtre des prophètes, 2006, Perspectives, 13, p. 95-106.
[5] https://www.ijvcanada.org/fr/la-nakba-a-77-ans-du-nettoyage-ethnique-au-genocide/ https://fr.wikipedia.org/wiki/Exode_palestinien_de_1948
https://www.monde-diplomatique.fr/2013/01/VIDAL/48650
[6] Les auteurs du dispensationalisme et les sionistes chrétiens utilisent Matthieu 15,24 pour mettre l’accent sur le plan particulier de Dieu pour le peuple juif, qui consiste en l’établissement d’un pays distinct de son alliance avec l’Église. « Le dispensationalisme crée une distinction entre la volonté de Dieu pour l’Église et la volonté de Dieu pour Israël et que Dieu a deux ‘peuples choisit’, l’un qui se permet de mutiler un peuple et l’autre qui annonce l’amour de Dieu. Dieu est aux prises avec deux alliances. L’incohérence est palpable. » Pierre LeBel, Être chrétien après la désolation de Gaza, 29 octobre 2025, Témoins.com. https://www.temoins.com/etre-chretien-apres-la-desolation-de-gaza/
[7] https://www.theguardian.com/commentisfree/2024/apr/24/zionism-seder-protest-new-york-gaza-israel
[8] C’est elle-même qui s’identifie comme autochtone et, bien que l’idée que les Palestiniens d’aujourd’hui sont autochtones soit contestée (principalement par les Israéliens), les Bédouins, qui forment une partie significative des Palestiniens (environ 270 000 sur 1 658 000 personnes en 2013), le sont officiellement. Shadia Qubti fut l’une des conférencières au 22e symposium annuel de NAIITS, la North American Institute for Indigenous Theological Studies, sous le thème : la voix des matriarches et des femmes en communauté, qui s’est tenu du 5 au 7 juin 2025, à l’Université Tyndale à Toronto.
[9] Shadia Qubti, Between Fear and Peace: Decolonizing Hope in Times of Uncertainty, 26 janvier 2025, Infemit,
[10] https://www.ledevoir.com/opinion/idees/970901/voix-palestiniennes-doivent-etre-entendues
[11] Anton Deik, Missiology After Gaza: Christian Zionism, God’s Character, and the Gospel, p. 214-234, dans, Fisk, Bruce N., J. Ross Wagner, Being Christian After the Desolation of Gaza, Oregon, Wipf and Stock Publishers, 2025, p. 215. Il est possible de lire ma recension du livre ici: https://www.temoins.com/etre-chretien-apres-la-desolation-de-gaza/
[12] https://rpl.hds.harvard.edu/news/2025/06/11/rev-dr-munther-isaac-insists-we-see-jesus-every-child-pulled-under-rubble
[13] Genèse 3,6.
[14] Jean 17,21.
[15] Anne Doran, Une spiritualité du don, pensée innue, philosophie et christianisme en dialogue, Montréal, Les Éditions Novalis, 2020, p. 66.
[16] Philippiens 2,7.
[17] Colossiens 2,9 ; Jean 6,63.
[18] A. Doran, Une spiritualité […], p. 50.
[19] A. Doran, Une spiritualité […], p. 62.