Regard contemporain[1]
La thématique proposée est d’une pertinence critique à l’heure actuelle au Québec, au Canada, et ailleurs dans notre monde. Je vais développer ma pensée autour de trois principes.
1- La déférence dans le dialogue interreligieux et l’interculturalité au sein d’une société laïque.
L’interreligieux et l’interculturalité ont en commun l’inter que doit offrir à ses citoyens une société laïque, l’inter étant l’espace public où chacun est invité à entrer en relation avec d’autres pour partager et contribuer ensemble au bien commun selon et dans le respect de leurs ethnicités, leurs particularités culturelles, et leurs convictions, qu’elles soient religieuses ou non. Personne ne doit en être exclu, sauf si son comportement est contraire ou au détriment du bien commun. L’accent est mis sur la relation et la réciprocité. L’inter se veut un lieu de rapprochement. L’inter, c’est l’entre-nous.
Afin de faire place aux autres, il est nécessaire pour chacun d’exercer une certaine retenue. La déférence c’est reconnaître que l’on ne se prend pas comme « la » référence. Ce qui est visé est la construction de relations réciproques, la création d’un tissu social fondée sur la confiance mutuelle et collective.
Le 6 mars dernier, le Washington Post faisait état d’un sondage international du Pew Research Center.[2] Le centre a « demandé à des personnes du monde entier d’évaluer la moralité et l’éthique des autres personnes de leur pays. » Partout dans le monde, il y a des gens qui croient que certains de leurs concitoyens sont immoraux ou agissent de façons contraires à l’éthique, mais toujours sont-ils qu’une minorité de la population. Un seul pays se distingue par une majorité d’habitants qui jugent leurs compatriotes « mauvais » : les États-Unis à 53 %. Les autres des 25 pays sondés ont une majorité de gens qui croient dans la bonne volonté de leurs concitoyens, dont le Canada, au sommet avec l’Indonésie à 92 %.
La polarisation qui méprise tout adversaire ou voix contraire relève d’un principe de compétition et de rivalité dont le but est de dominer les autres, d’avoir le dernier mot.
Afin de conserver le statut de 92% du Canada, on doit se refuser la dérive de la polarisation, du jugement et du dénigrement des autres. La suspicion et la méfiance ne se retrouvent pas parmi les fruits de l’Esprit[3] dont parle l’apôtre Paul, non plus l’arrogance. Afin de vivre ensemble et de partager un même territoire, on doit avoir de la considération les uns pour les autres. Nous avons à nous investir en tant que citoyens dans les projets et les débats de société chacun selon ses moyens et les enjeux qui le regardent dans les sphères culturelles, sociales et politiques, mais toujours avec déférence.
Au contraire du colonialisme, les autochtones proposent le symbole de la maison longue qui traverse le pays d’un océan à l’autre et au sein de laquelle chaque nation est invitée à ajouter ses chevrons sur lesquels on fixe les lattes qui soutiennent la toiture. Dans cette métaphore, la maison longue n’est pas qu’un bâtiment ; c’est un modèle de gouvernance et de paix.
2- Pour une spiritualité de l’inhabitation dans notre participation aux projets et débats de société.
Il n’y a pas de spiritualité plus profonde que celle qui nous permet de vivre pleinement notre humanité au cœur du monde, car c’est dans notre humanité que nous portons tout un chacun l’image de Dieu qui se doit de devenir plénitude. Elle se doit d’être habitée en nous par la présence consciente, vivante et divine de l’Esprit qui nous porte dans notre habitation propre du monde. Cette humanité renouvelée s’inscrit et s’exprime dans les multiples sphères de la société et ne peut être réduite qu’à la sphère religieuse. La sphère religieuse n’est jamais une fin en soi. Comme l’écrit Laurent Schlumberger, premier président de l’Église protestante unie de France,
[…] la conviction théologique fondamentale, c’est que l’Église (j’ajoute ici toute communauté religieuse – PL) existe pour ce qu’elle n’est pas et pour ceux qui n’y sont pas. […] L’Église existe pour ce qu’elle n’est pas : elle n’existe pas en vue d’elle-même, mais pour annoncer et manifester déjà le règne de Dieu qui vient. Le règne de Dieu est la fin de l’Église, dans les deux sens du mot : sa finalité et son terminus. Devant le règne de Dieu, l’Église s’efface. Et l’Église existe pour celles et ceux qui n’y sont pas. Elle n’a pas pour but de rassembler et de mettre à part le peuple des élus. Elle est envoyée pour témoigner de l’Évangile auprès de tous.[4]
La laïcité ne nous permet pas la complaisance d’une foi à l’écart du monde, mais nous appelle à prendre notre place aux côtés de nos voisins et concitoyens, afin de participer à la refondation du monde. En tant que citoyens croyants et artisans de paix, il nous est demandé de contribuer au redressement et à la réconciliation de toutes les réconciliations possibles et nécessaires, qu’elles soient d’ordre social, écolonomique[5] ou politique. Toute pensée, tout sentiment, toute parole et tout geste qui contribue au rapprochement participe à sa façon à la gouvernance du monde qui dépasse de loin la seule sphère politique.
Une spiritualité pleine en est une qui relève le défi pour l’imagination religieuse que nous propose le rabbin et philosophe, Jonathan Sacks, celui « de voir l’image de Dieu dans celui qui n’est pas à notre image.[6] » Par notre recherche du sacré dans l’autre, notre voisin, nous faisons appel au meilleur et au plus vrai de lui-même. Nous lui ouvrons un espace pour qu’il puisse s’exprimer différemment en étant nous-mêmes disposé à l’écouter. C’est un premier pas vers le rapprochement.
Récemment, à l’Université de Montréal, une conférencière autochtone a dit que « les Innus du Québec n’ont pas de religion, ils ont une spiritualité. »
La spiritualité s’entend comme une conscience éveillée à l’amour du prochain. Le défi du jour est d’aimer malgré toute vraisemblance notre prochain comme nous-mêmes. C’est cet amour qui est la source de nos engagements culturels, sociaux et politiques. Il s’agit de la cohérence intérieure d’une foi ou de convictions religieuses intégrées qui nous transforment pour que nous devenions tous des artisans de paix.
3- Accueillir l’humanité de l’étranger.
C’est ici que nous regardons les aspects concrets d’une spiritualité engagée dans le monde. Le dialogue interreligieux et l’interculturalité existent parce que le Québec et le Canada ont accueilli au cours des années un nombre croissant d’étrangers, du moins jusqu’à récemment.
Les étrangers sont multiples : ils sont immigrants, réfugiés, demandeurs d’asile, étudiants internationaux, travailleurs migrants temporaires, et certains sont même non documentés. Qu’ont-ils en commun ? Ce sont tous des humains concitoyens de la Terre que nous avons en partage, quelles que soient leurs situations propres.
Dans la parabole du bon Samaritain, celui-ci offre des soins à ses propres frais à un étranger battu et laissé pour compte par des bandits. Rien ne nous est dit à propos du pays d’origine, l’ethnie, le statut social, la vocation professionnelle, le casier judiciaire, la religion — ou pas —, les penchants idéologiques ou politiques ou l’orientation sexuelle de l’étranger.
L’étranger, quel qu’il soit et quel que soit le contexte, vient élargir et enrichir ma culture propre et notre culture collective. Accueillir l’étranger, c’est un geste vers la réconciliation en tant qu’artisans de paix. Ma femme et moi avons eu le plaisir de parrainer une famille réfugiée afghane au Canada. L’été dernier, nous avons accompagné des amis iraniens à leur cérémonie de citoyenneté. Haleh, la femme iranienne, nous a dit que c’était seulement en arrivant au Canada qu’elle a commencé à rêver d’avoir une famille, des enfants, ce qui lui était impossible auparavant dans son pays bien que le couple fût marié depuis déjà treize ans. Travailler pour la metanoïa, la transformation qui permet aux gens de voir le monde différemment, c’est de contribuer à l’émergence d’une nouvelle société et d’un nouveau monde.
Pierre LeBel
[1] Ceci est le texte d’une conférence donnée par Pierre LeBel à Montréal, QC, Canada, le 18 avril 2026, lors d’un rassemblement interreligieux.
[2] https://www.pewresearch.org/religion/2026/03/05/in-25-country-survey-americans-especially-likely-to-view-fellow-citizens-as-morally-bad/
[3] Les neuf fruits de l’Esprit, issus de la lettre de Saint Paul aux Galates (5:22-23), sont les qualités de caractère produites par la présence du Saint-Esprit dans la vie d’un chrétien. Il s’agit de : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi.
[4] Laurent Schlumberger, À l’Église qui vient, Lyon, Éditions Olivétan, 2017, p. 129.
[5] Néologisme qui met l’économie au service de l’écologie.
[6] Jonathan Sacks, The Dignity of Difference: How to Avoid The Clash of Civilizations, 2002, New York. Continuum, p. 60.