Une vision évangélique face à la tourmente

Selon Frédéric de Coninck

Manifestement, depuis quelques années, nous sommes confrontés à un appétit de domination et de violence. Sociologue et bibliste, auteur de nombreux livres présentés sur ce site depuis des années (1), Frédéric de Coninck est bien la personne à consulter en ce temps de tourmente. Et justement, il vient d’écrire un livre pour analyser la situation et nous appeler à y faire face dans l’esprit de l’Évangile : « Nationalismes, guerres et paix. Le défi, envers et contre tout, de l’amour du prochain » (2). Frédéric de Coninck exprime son intention dans son avant-propos. Face aux menaces grandissantes, il estime devoir pousser un cri d’alarme. « Cela fait quelques années désormais, que je constate, avec horreur, la montée, un peu partout dans le monde, et à différents échelons de la société, des tentations autoritaires, du nationalisme, de la xénophobie qui l’accompagne forcément, des discours haineux, et, plus généralement, des affrontements sans dialogue, sans chercher à comprendre le point de vue de l’autre ». Cette évolution se poursuit, année après année, et de palier en palier. Et puis vient le moment où il faut sortir de sa réserve. Je me suis dit que, désormais, il fallait parler et écrire plus clairement, notamment parce que trop de chrétiens ne percevaient pas la gravité des enjeux » (p 9). « Un évènement a accéléré cette prise de conscience : la proportion très élevée des votes d’extrême-droite aux élections européennes en France le 8 juin 2024 : 37% et la menace qui s’en suivit d’une victoire, dans la foulée, de ces forces dangereuses à l’élection qui suivit la dissolution de l’Assemblé nationale ». Frédéric de Coninck n’a pas l’habitude de s’exprimer directement sur le débat politique. « En temps normal, il parle plutôt des tendances de fond de la société. Mais précisément, ce qui est nouveau, c’est qu’il y aujourd’hui dans beaucoup de pays, un lien très fort entre ces tendances de fond et leur expression politique : tout se tient … On est donc parvenu à un niveau de gravité qui rendrait le silence coupable… » (p 10). Frédéric n’est pas engagé dans un parti-pris politique. « Mais ce qu’ont en vue les candidats et les électeurs des partis populistes et notamment ceux que l’on classe à l’extrême droite me heurte de front et totalement : c’est une logique qui détruit la paix et ne jure que par un surcroit de force et de contrainte. Ces tendances lourdes qui s’affirment année après année, percutent le cœur de ma foi et tournent le dos radicalement à l’appel de Dieu à l’amour mutuel et à la recherche de la paix » (p 11). Frédéric de Coninck précise ainsi son implication spirituelle : « Dans la mesure où être fils de Dieu, c’est être artisan de paix, ou, au moins, chercher à l’être, ces questions sont, pour moi, des enjeux spirituels et pas simplement des questions de politique politicienne. Nous ne pouvons pas rester les bras ballants, alors que les logiques d’affrontement, d’exclusion et de violence ne cessent de prendre de l’ampleur » (p 11).

 

Le monde qui s’enfonce dans la violence à tous les niveaux

Frédéric de Coninck n’examine pas seulement la conjoncture française. Il l’envisage dans l’évolution mondiale dans laquelle elle s’inscrit. Il distingue trois grandes tendances porteuses de menace. « D’abord des dynamiques sociales dont je peux comprendre qu’elles mènent à moins de dialogue, plus d’isolement et plus de soupçon ; deuxièmement, l’exploitation de ces tensions et des craintes qui les accompagnent par des leaders politiques, disons illibéraux ou populistes, qui les amplifient, en profitent, revendiquent la limitation de certaines libertés et rencontrent une incontestable adhésion dans la population ; troisièmement, des dynamiques nationaliste qui, lorsqu’elles concernent des pays puissants, tournent à l’impérialisme en s’appuyant sur la soif de grandeur de leurs sujets et en réprimant durement les opposants internes » (p 18).

Frédéric de Coninck examine les transformations sociales qui génèrent une dégradation des relations. Un nouveau paysage apparait et il est porteur de lourdes menaces. « De proche en proche, une nouvelle vision du monde, globale et structurée, se dessine… L’enchainement que j’ai décrit à grands traits montre que l’on se trouve face à un puzzle dont les pièces s’emboitent les unes dans les autres. Cela construit la vision d’un monde où la lutte pour la (sur)vie est l’essentiel. Il faudrait avant tout se protéger, protéger son territoire, son mode de vie, contre des menaces multiples… Dans ce monde de la méfiance, de l’isolement et du rétrécissement des cercles d’appartenance, seul le recours à la force serait une solution valable… Et quand on a l’occasion de discuter avec des personnes ancrées dans des affirmations sécuritaires… on se rend compte qu’elles ont construit un système du monde global qui a sa cohérence. C’est, au fond, le culte plus ou moins nu de la force… ‘Culte de la force’, le mot n’est pas exagéré. On est face à une croyance, tout-à-fait structurée qui oriente la lecture du monde et ce qu’on peut y faire » (p 31).  L’auteur ajoute qu’il y a là un enjeu spirituel. « Nous qui prêchons le messie crucifié (‘folie pour les grecs’ (I Cor 1.23) déjà), ne pouvons pas rester sans réaction face à un tel culte de la force » (p 31). « Les institutions démocratiques ont, pour caractéristique, de poser des limites à l’usage de la force. Or ce que nous proposent les leaders illibéraux, c’est de faire sauter les digues de la justice, de l’échange d’idées, de la critique structurée, de la recherche en commun de la vérité, toutes ces digues qui entravent les tentations autoritaires qui sont en chacun de nous » (p 32).

 

La jalousie, l’hostilité, les relations conflictuelles, les guerres au regard de la révélation biblique

Cependant, Frédéric de Coninck reconnait qu’« il n’y a rien de radicalement nouveau dans de telles tendances. Un lecteur de la Bible, entre autres, ne sera pas surpris de voir des comportements violents et autocentrés avec autant de vigueur… Mais il ne sera pas non plus résigné. Au contraire, il sera déterminé à s’élever contre une telle dérive et revendiquera à la suite du Christ, la possibilité d’un autre chemin… Tout au long de la révélation biblique, en effet, les conséquences immédiates du péché sont la jalousie entre proches, l’hostilité à l’égard des groupes sociaux, les relations conflictuelles et la recherche de puissance au travers de surarmement. Et on y lit un emboitement, un enchainement entre les conflits intimes et les conflits de plus vaste ampleur. Et la manière dont Dieu intervient dans ces conflits est riche d’enseignements » (p 33-34). Frédéric de Coninck nous rappelle l’histoire des conflits qui parsèment le Premier Testament et notamment les déchirements entre frères ennemis.

« Le livre de la Genèse, pour ce qui le concerne, parle des fractures de la société en partant, de manière récurrente, du thème des frères ennemis. Des personnes proches, qui devraient s’aimer, se déchirent, et leurs déchirures entrainent des déchirures plus générales ; ou alors elles illustrent, à travers leurs personnes, des conflits fréquents et systématiques dans les sociétés de l’époque. Et Dieu intervient pour résoudre partiellement ce qui a été détruit, mais il reste, à chaque fois, des séquelles. Elles trouvent un écho jusque dans le ministère de Jésus-Christ, qui les reprend, les répare à sa manière et permet à ceux qui marchent à sa suite, de les dépasser » (p 34).

« L’histoire ne s‘arrête pas là. La venue de Jésus-Christ est en effet le moment choisi par Dieu pour revenir sur les divisions, les porter dans sa chair et proposer une voie pour les surmonter » (p 46). Frédéric de Coninck montre comment Jésus fait face aux divisions de la société de son temps. Ainsi met-il en exergue et analyse-t-il la rencontre de Jésus avec la samaritaine. « Jésus s’est d’emblée situé sur un autre registre que les classifications et les méfiances ancestrales. Il rentre dans un échange de personne à personne, et propose un échange de don et de contre-don : Il demande à la femme de lui donner à boire et il lui dit aussi qu’il a beaucoup à lui donner. C’est l’essence du lien social : penser que l’on a un bénéfice réciproque à tirer en coopérant l’un avec l’autre. Tandis que l’hostilité structurée va avec l’isolement : penser que l’on a tout à gagner à éviter de fréquenter l’autre. Et c’est là le drame du nationalisme contemporain » (p 52).

Dans son dialogue avec la samaritaine, Jésus appelle à aller à l’essentiel.

Mais cet essentiel n’est pas hors du monde. Or, « cela projette Jésus dans des relations libres et ouvertes avec les autres, qu’il écoute et aime sans préjugés… il est celui qui parle et qui s’intéresse à tout un chacun, quel qu’il soit. Et, que dit-il aux disciples qui luttent pour le pouvoir au sein de leur groupe ? ‘Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude’ » (Marc 10.43-45). Le mot de ‘rançon’ n’est pas employé ici par hasard : il est le prix payé pour que les otages des diverses aliénations sociales soient libres… Et, au passage, Jésus donne son choix, en tant que Fils de l’homme, comme modèle pour les relations mutuelles que nous sommes appelés à vivre. C’est parce que le Fils de l’homme a été jusqu’au don ultime, que nous sommes appelés nous aussi, à nous donner sans restriction, sans préjugés, et sans nous laisser happer par les compétitions sociales dérisoires qui nous empoisonnent la vie » (p 53-54).

Frédéric de Coninck poursuit son exhortation à partir des épitres de Paul concernant l’opposition entre juifs et païens dans l’église primitive. Là encore, son commentaire est si approfondi qu’il ne peut être rapporté ici. Notons seulement : « Ce qui faisait la différence rituelle entre les juifs et les païens, les règles de purification, est aboli. Cela rejoint ce que disait Jésus à la femme samaritaine. Dieu s‘est rendu proche de chacun de nous, par sa vie et par sa mort. De la sorte, chacun peut se relier à lui en Esprit et en vérité sans en passer par des règles religieuses ou culturelles obligatoires. De la sorte, nous n’avons plus de raison de nous éloigner les uns des autres au nom de différences qui ne vont pas à l’essentiel » (p 58).

Frédéric de Coninck met l’accent sur la communion qui réside en Dieu. « Dieu est amour. Dieu est relation. Nous n’avons pas tiré toutes les conséquences de la réalité trinitaire de Dieu ». Il y a là une ‘réalité fondamentale’, et, nous dit Frédéric de Coninck, « un lien fort entre l’œuvre de Dieu et la paix, car Dieu est relation » (p 60).

 

Le précédant de l’entre-deux guerres : discerner le paganisme dans le culte du nationalisme et de l’autoritarisme

Nous vivons dans une période tourmentée où se profile la menace de la montée du nationalisme et de l’autoritarisme. Comment les chrétiens peuvent-ils y faire face en France ? Etudier les précédents peut nous aider à mieux apprécier le danger et les fautes à éviter ; Frédéric de Coninck a l’excellente idée d’analyser la montée du nazisme en Allemagne durant l’entre-deux guerre. N’y a-t-il pas aujourd’hui des ressemblances avec le délabrement social de la période d’avant-guerre : « Le désarroi devant des mutations sociales, le rêve d’un passé enjolivé, la méfiance à l’égard d’autres groupes sociaux, le repli nationaliste, des politiques autoritaires qui figent l’espace social et entretiennent les inégalités et les injustices et finalement la répression des opposants au nom d’une identité nationale supposée claire et univoque » (p 96).

En 1933, Hitler se fit voter les pleins pouvoirs par le parlement allemand. Dès lors, le nazisme, proclamant le culte de la force, a fait main basse sur l’Allemagne (p 63). Cependant, durant la même période caractérisée par des difficultés économiques et politiques, des régimes autoritaires, nationalistes et brutaux apparaissent dans de nombreux pays européens. Les églises sont confrontées à ces situations. En Allemagne, l’église protestante est tentée de s’accommoder du régime dominant, voire même de pactiser avec lui. Cependant, une minorité entre en résistance et son exemple nous éclaire encore aujourd’hui. Quelques grandes figures illustrent cette résistance. « Après la guerre, un protestant luthérien allemand Martin Niemoller a rassemblé son vécu et ses regrets en quelques phrases qui sont devenues célèbres : ‘Quand les nazis sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, car je n’étais pas juif. Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, car je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit car je n’étais pas social-démocrate… quand ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour protester’. Martin Niemoller fit partie de la minorité qui, au sein des églises luthériennes allemandes, s’est opposée à la mainmise du nazisme. Il fut même une des pièces maitresses de ce qui s’est appelé l’Église confessante. Martin Niemoller a certes été plus lucide et lus courageux que beaucoup mais il a quand même tardé à ouvrir les yeux » (p 59-60). Une autre figure majeure de l’Église confessante fut celle de Dietrich Bonhoeffer dont l’auteur présente une réflexion sur la paix à ne pas confondre avec sécurité (p 103).

Dans l’étude des répercussions politiques d’une crise généralisée, l’entre-deux guerres en Europe mérite notre attention. Le rappel de cette situation par Frédéric de Coninck est donc bienvenu. « L’historien Paul Pasteur a écrit un ouvrage fort instructif consacré à l’entre-deux-guerres où il relate la montée des régimes autoritaires et nationalistes un peu partout en Europe. La liste est impressionnante. L’Espagne et le Portugal, mais aussi de nombreux pays dans l’est de l’Europe… Les motifs qui conduisent à l’apparition de ces régimes sont propres à cette époque, mais ne sont pas sans analogie avec la période actuelle : des pays en transition économique délicate souvent encore dominés par l’économie agricole avec une agriculture en crise qui conduit à l’émergence d’une idéologie glorifiant le paysan et l’immobilité contre un monde urbain dangereux et immoral ; des groupes linguistiques qui ont été fracturés par les nouvelles frontières résultant du traité de Versailles en 1919 en sorte que beaucoup de pays peuvent revendiquer un élargissement de leurs frontières… cela va conduire à un nationalisme qui s‘appuie sur des critères culturels. Du coup, les législations répressives et autoritaires sont justifiées au nom d’un retour à l’ordre nécessaire dans un contexte de mutations perçues comme dangereuses. Le parallèle avec la situation actuelle est là évident.

Et les Églises catholiques et orthodoxes jouent, dans ce contexte, le rôle de garants de valeurs éternelles en train de se perdre et d’un ordre divin menacé » (p 93).

Ce retour historique aide à mieux comprendre la situation actuelle. Comme l’écrit Frédéric de Coninck, « Le point aveugle de ces politiques du retour à l’ordre est le même qu’aujourd’hui : on passe sous silence des inégalités criantes, des hiérarchies brutales, des groupes dominés qui sont supposés obéir sans se plaindre, des rapports familiaux patriarcaux où les femmes ont une place subordonnée, des relations de travail dures où on limite le rôle des syndicats » (p 94).

Parmi toutes ces formes de dominations, le nationalisme est un mal redoutable que dénonce Frédéric de Coninck. « Le nationalisme, c’est l’inverse de l’Évangile : la désignation d’un groupe de personnes (les étrangers) comme étant par nature dangereux. C’est le refus de la rencontre, du dialogue, de la confrontation avec une autre culture alors que le christianisme, à portée universelle, est né précisément, du dialogue complexe entre juifs et païens » (p 95).

À travers un regard historique, Frédéric de Coninck nous permet d’y voir plus clair dans la situation actuelle et d’affiner notre discernement chrétien.

« On voit l’enchaînement aujourd’hui comme pendant l’entre-deux guerres : le désarroi devant les mutations sociales, le rêve d’un passé enjolivé, la méfiance à l’égard d’autres groupes sociaux, le repli nationaliste, des pratiques autoritaires qui figent l’espace social et entretiennent les inégalités et, finalement la répression des opposants au nom d’une identité nationale supposée claire et univoque »

« Le rôle de l’Église dans un tel contexte, est, au minimum, de séparer le culte de Dieu de celui de la nation. Il est aussi de faire retentir la voix de ceux qui sont bâillonnés, d’accueillir les personnes qui souffrent, de prêcher l’amour de l’ennemi, de dialoguer, autant qu’il est possible, dans des espaces de paix et de compréhension mutuelle qui sont à construire, et d’appeler tout homme à s’interroger sur ses choix de vie et ses priorités au lieu de chercher des boucs émissaires ».

 

L’attitude récente des chrétiens et des Églises en France par rapport au vote d’extrême-droite

Ici, Frédéric de Coninck présente et analyse les résultats des dernières élections en France ainsi que les déclarations qui les ont accompagnées. En portants son attention sur les résultats de l’extrême droite, il s’interroge sur les attitudes des chrétiens à cert égard, tout particulièrement des protestants dont il est proche. Ce chapitre concerne une actualité récente. L’auteur entre dans le détail de la situation. On se reportera à cette présentation. L’analyse de Frédéric de Coninck est éclairante.

Dans l’ensemble, les chrétiens sont mieux à même de discerner la menace du nationalisme et il en résulte qu’ils votent moins que d’autres pour l’extrême-droite. Cependant, une adhésion formelle est peu efficace. « La pratique religieuse effective fait une grande différence » (p 70). La participation à des œuvres renforce l’allergie à l’extrême droite. Même s‘il reste un pourcentage votant pour l’extrême-droite, « la foi mise en œuvre protège quand même. Elle protège d’ailleurs, sans doute, à double titre ; elle enseigne à aimer son prochain sans restriction et elle donne aussi l’occasion de vivre des relations sociales positives avec une variété de personnes. Les personnes qui ont ce type de pratique sont moins réceptives à la haine, à la méfiance et à la rhétorique martiale » (p 72).

 

Quelles missions pour l’Église aujourd’hui ?

Quelles missions pour l’Église aujourd’hui ? La réponse de Frédéric de Coninck transparait dans l’ensemble de son livre, mais il s’y attache à la fin de l’ouvrage. Il s’élève contre les idolâtries et le culte de la force.

« À titre de guide et de ligne de lecture, nous avons plusieurs fois parlé d’idolâtrie pour désigner les dérives que l’on observe à l’heure actuelle. C’est une manière pour nous, d’actualiser ce qui a été le combat des prophètes dans l’Ancien Testament, de rejoindre également les mises en garde du Christ et ainsi de mieux cerner les enjeux auxquels nous faisons face. A la base, notre différence (si tant nous arrivions à la vivre pour de bon) s’enracine en effet dans le refus de l’idolâtrie » (p 122). La situation est assez claire : « Les ressorts de l’idolâtrie, qui ont miné le peuple d’Israël, pendant toute la période des rois, sont assez banals : la richesse et le pouvoir ». Et « on a l’impression que l’idolâtrie du pouvoir est plus robuste encore que l’idolâtrie des richesses » (p 124). Frédéric de Coninck met l’accent sur la recherche de pouvoir. C’est cette recherche qui structure le vote d‘extrême-droite aujourd’hui. « En dehors des couches privilégiées, la recherche de ceux qui n’ont plus tellement d’espoir d’avoir une part du gâteau croissant, est surtout de se prévaloir, fut-ce par personnes interposées, d’un plus grand pouvoir » (p 128). L’auteur traite également de l’appétit de pouvoir de certains milieux chrétiens, ainsi la collusion de l’Église orthodoxe russe avec le Kremlin et les pulsions dominatrices manifestées dans le milieu évangélique américain. Aux Etats-Unis, la possession personnelle d’armes est un bon indicateur d’une vision agressive des rapports sociaux. Cependant l’idolâtrie du pouvoir prend des formes variées.

Comment nous prémunir des engrenages de l’idolâtrie du pouvoir ? « Il y a diverses raisons qui peuvent nous faire rechercher le pouvoir. Mais c’est souvent un vide intérieur, une détresse, un manque de goût pour les relations, qui fait plonger dans l’addiction au pouvoir. Mais si nous rencontrons l’amour de Dieu et si nous avons la chance de vivre des relations positives, avec nos proches, le pouvoir tentera moins. Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté, qui ne sont dépendants ni de la richesse, ni du pouvoir. Ils marcheront libres et verront plus clairs » (p 132).

Frédéric de Coninck nous appelle aussi à être « la voix de ceux qui sont sans voix dans leur diversité ». « C’est un rôle et une attitude qui s’enracinent dans l’histoire biblique ». « Les prophètes, dans l’ensemble d l’Ancien Testament, parlent souvent pour soutenir ceux que l’on fait taire… En fait, lire la société ‘par le bas’, est sans doute la manière de la voir le plus clairement. A plusieurs reprises, Jésus valorise le point de vue des petits. Dès lors, Frédéric de Coninck exprime quelques orientations sociales et politiques. Ainsi il examine et analyse le contenu des cahiers de doléances recueillis après la crise des gilets jaunes (p 137-139). « Faute d’être entendu, l’électorat populiste exprime sa colère dans les rues et dans les urnes » (p 137) ; « Ensuite et par ricochet, celui qui est faible s’attaque à plus faible que lui » (p 140).

 

Augmenter l’espoir dans un monde désespéré, mais quel espoir ?

Notre action requiert une finalité et a besoin d’être éclairée par une vision positive. Le désarroi entraine des tensions et des mouvements désordonnés. Frédéric de Coninck envisage le désespoir comme l’origine de « vagues de colère, de réflexes nationalistes, de soupçons généralisés, d’appels à la force ». Ce sont là « la marque de corps sociaux qui ont totalement désespéré de l’avenir » (p 145). « Les projets de société sont aujourd’hui peu crédibles. On se rend compte que la croissance a des conséquences toxiques ». L’abondance économique n’est plus assurée. L’image de la science a perdu son caractère triomphant. « Bref, si ni la science, ni le business ne sont prometteurs, que reste-t-il ? ». « La crise que nous vivons met à nu l’idolâtrie de l’enrichissement qui a soutenu les sociétés riches depuis des décennies et par ricochet, des personnes en masse, se retournent vers l’idolâtrie du pouvoir, au risque d’une déflagration générale » (p 147)

Cependant, dans ce monde en crise, il y a également des mouvements positifs « A rebours de cette course à l’abime, il existe, quand même, des groupes sociaux qui investissent dans d’autres priorités : prendre le temps de vivre, préférer une vie simple, mais riche de sens, à une vie aisée, mais vide, nouer des relations autour de soi… s’entraider, utiliser des technologies simples, tirer parti de ce qui existe localement etc. » « A vrai dire, les chrétiens devraient être des spécialistes de ce genre de priorités ! ».

Frédéric de Coninck rappelle ici la pensée de Paul sur l’Église qui a accueilli des personnes auparavant « sans Dieu et sans espérance dans le monde » (Eph 2.22). « On pourrait dire qu’il voit l’Église comme une oasis d’espérance dans un monde désenchanté. Et pour nous aujourd’hui, il faut travailler à ce que l’Église devienne un lieu où le partage et la sobriété ne sont pas de vains mots » (p 145).

« La question demeure : Qu’y a-t-il au-delà de ces oasis ? » Frédéric de Coninck évoque « Le caractère très particulier de l’espérance chrétienne » (p 149). « Il faut souligner que l’espérance dont nous parle le Nouveau Testament ne nous promet pas que tout va aller pour le mieux. Au contraire, elle nous décrit comment traverser des moments difficiles. Alors bien sûr, il y a la prospective de la fin des temps et du retour du Christ. Cela nous donne du courage et nous évite de sombrer. Mais si cette espérance n’était que cela, on pourrait, à bon droit, l’appeler l’opium du peuple ». Dans l’espérance chrétienne, il y a un « pas encore » et un « déjà là ». « Il y a incontestablement dans l’espérance chrétienne une dimension critique. C’est dans le chapitre VIII de l’épitre aux Romains qu’on en trouve la description la plus poignante ‘La création entière gémit maintenant encore dans la douleur de l’enfantement…’. L’espérance se construit si on lit bien ce texte sur fond d’un gémissement partagé entre la création et nous… Or, dans ce gémissement partagé, nous ne sommes pas livrés à nous-même. Les ‘prémices de l’Esprit’ nous sont donnés … Ainsi, une part de l’espérance future nous est donnée ici et maintenant… » (p 150). Comme le souligne un verset de l’épitre aux Romains (Rom 5.4-5), tenir dans les circonstances difficiles n’est possible, on le comprend, que ‘si l’amour de Dieu a été versé dans nos cœurs…’. « L’espérance chrétienne pour ce qui concerne le ‘déjà vu’, le ‘déjà perceptible’ est, ainsi, qu’il y a place pour une vie riche de sens, même si le sort du monde tourne mal. Le cœur de cette espérance est que des chrétiens (et d‘autres) puissent tenir bon même si beaucoup de choses s’écroulent. Pourquoi ? Parce que la vie vaut d’être vécue tant que l’amour de Dieu et des autres nous habite. En résumé, tant qu’il y a de l’amour, il y a de l’espoir » (p 151). Frédéric de Coninck nous renvoie à l’esprit des Béatitudes qu’il a si bien décrit dans un précédent livre : « Je m’aperçois que le présent livre est le verso de mon livre précédent sur les Béatitudes (3), qui en est le recto. Les Béatitudes décrivent la vie enthousiasmante que l’on peut mener en acceptant la sobriété, la non puissance, le respect des autres et en vivant une vie de miséricorde, de douceur et de paix, centrée sur l’essentiel » (p 151)

Autour des dernières années, la situation sociale et politique en France et dans le monde s’est assombrie à travers une montée de la violence et des prétentions dominatrices. Frédéric de Coninck met l’accent sur la menace que constitue l’expansion des forces nationalistes. Face à la crise actuelle, la responsabilité des chrétiens est engagée Ce livre de Frédéric de Coninck apporte, en termes accessibles, un éclairage indispensable. Nous suggérons qu’il puisse être l’objet de clubs de lecture dans les Églises.

Jean Hassenforder

 

  1. Justice et pardon : https://www.temoins.com/jean-hassenforder-une-vision-nouvelle-pour-lhumanite/
  2. Agir, travailler, militer : https://www.temoins.com/agir-travailler-militer/
  3. La ville, notre territoire, notre appartenance… vingt ans après : https://www.temoins.com/la-ville-notre-territoire-nos-appartenances-20-ans-apres/
  4. Rencontre entre la Bible et la sociologie Interview : https://www.temoins.com/?s=frédéric+d+Coninck&et_pb_searchform_submit=et_search_proccess&et_pb_include_posts=yes&et_pb_include_pages=yes
  5. Crises locales ou effondrement global : https://www.temoins.com/crises-locales-ou-effondrement-global/
  6. Être sel de la terre dans un monde en mutation : https://www.temoins.com/pour-un-temoignage-chretien-dans-un-monde-en-mutation/
  7. Frédéric de Coninck. Nationalisme, guerres et paix. Le défi envers et contre tout de l’amour du prochain. Excelsis, 2025
  8. Frédéric de Coninck. Les Béatitudes au quotidien : https://www.temoins.com/les-beatitudes-au-quotidien-la-contre-culture-heureuse-des-evangiles-dans-lordinaire-de-nos-vies/
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