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Pop théologie

Maître Yoda – ou le nouvel esprit du protestantisme“, titrait France culture en commentant l’essai de Mark Alizart, paru cette année aux Presses universitaires de France (Coll. Perspectives critiques, PUF, Paris, 2015,336 pages, 19 euros) : Pop théologie. Ou “Quand la pop culture devient pope culture…” Maître Yoda, un nouveau Martin Luther ? Pas si absurde, si on considère comme Mark Alizart que la société du spectacle doit beaucoup à l’éthique protestante“. (http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-maitre-yoda-ou-le-nouvel-esprit-du-protestantisme-2015-04-28). (suite…)

Vers une Eglise « liquide »

Un regard nouveau dans le paysage catholique francophone

« Les mutations du rapport entre l’Eglise et la société mettent en question le modèle traditionnel de la paroisse. Des essais de nouvelles paroisses sont tentés. L’hypothèse est d’appliquer aux communautés chrétiennes le qualificatif de « liquide » emprunté au sociologue Zygmunt Bauman. Cela permettrait de retisser des liens entre les communautés chrétiennes et l’ensemble de la société ». Cet avant-propos introduit l’article d’Arnaud Join-Lambert : « Vers une Eglise « liquide » publié en février 2015 dans la revue « Etudes » (1). Cet article nous paraît mériter une attention particulière. En effet, dans son contexte socio-religieux, il pose, en termes originaux, les problèmes suscités par « la radicalité et l’irréversibilité du changement dans le rapport entre Eglise et société ».

Prenant acte de la fin de la chrétienté « annoncée, puis constatée par de nombreux auteurs depuis une cinquantaine d’années », du « reflux et de la marginalisation progressive des églises » en Europe, il met en évidence l’inadéquation des paroisses traditionnelles. « En ne faisant que répondre aux besoins religieux de certains, les paroisses actuelles ignorent ou négligent de fait la soif spirituelle du plus grand nombre ». « Les modèles anciens touchent à leurs limites, notamment en terme d’épuisement des agents pastoraux ».

Arnaud Join-Lambert (2) est un théologien catholique français, professeur à l’Université de Louvain et auteur de nombreuses publications. Cet article paraît dans une revue réputée, créée et animée par des jésuites et apportant une réflexion de fond à un public cultivé. Cependant, l’intérêt de cet article ne tient pas seulement à la qualité de son auteur, mais il nous paraît particulièrement original par la conjonction d’une analyse sociologique et d’une approche théologique, dans une dimension internationale. Arnaud Join-Lambert se réfère en effet à l’apport du sociologue Zygmunt Bauman, qui, à partir des années 1990, étudie les sociétés occidentales contemporaines en les qualifiant d’abord de postmoderne, puis de « liquide ». Très vite, en 2002, un théologien britannique, Pete Ward en tire les conséquences dans ses propositions pour une « Eglise liquide », capable d’accompagner cette nouvelle société (3). Aujourd’hui, Arnaud Join-Lambert poursuit cette réflexion en l’appliquant au catholicisme dans un esprit d’ouverture inspiré par le Concile Vatican II. Puisqu’à Témoins, nous étudions depuis 15 ans, le rapport entre société et Eglise,  dans une perspective internationale et interconfessionnelle, nous saluons la démarche innovante d’Arnaud Join-Lambert.

 

Un nouveau chemin

 

Quels sont les principaux points évoqués par cet article particulièrement dense et bien informé ?

 

Société liquide et Eglise liquide

 

En quoi le concept de « société liquide » peut-il aujourd’hui nous éclairer ? « Une société liquide se caractérise par le primat de la relation, de la communication, de la logique des réseaux par rapport avec une société solide qui privilégie les institutions et la stabilité géographique ». Le théologien britannique, Pete Ward, en a tiré des enseignements : « Appliquée à l’Eglise, la liquidité traduit plusieurs déplacements dont une vie chrétienne basée sur l’activité spirituelle et non sur des structures, un décentrement de l’office dominical, une part croissante de commençants et de recommençants et le passage limité dans le temps au sein d’une église précise ».

Dans cette perspective, Pete Ward rejoint d’autres théologiens qui mettent en évidence l’inadaptation des paroisses traditionnelles en regard d’un changement social rapide et profond. S’il y a aujourd’hui des nouveautés dans certaines paroisses (groupes de prière, parcours alpha, groupes bibliques etc), « On constate à l’usage que ces initiatives renouvellent ceux du « dedans », fidélisent quelques uns du « dehors », mais peinent à aller plus loin », constate Arnaud Join-Lambert. Et il entend le reproche de Ward : « Il est urgent de réformer lorsque l’Eglise locale commence à ressembler à un club ».

Eglise pour tous. Eglise en réseau. « Cette église club est une réponse à la question terriblement réaliste posée par Ward pourquoi si peu de gens voient-ils l’Eglise come un lieu où trouver ce qu’ils cherchent »

 

Dès lors, l’article d’Arnaud Join-Lambert propose un ensemble de perspectives et d’approches débouchant sur une nouvelle conception de l’Eglise. Bien informé, l’auteur nous fait part des innovations actuelles dans le domaine économique : « incubateurs » et « start up » qui sont aussi des formes sociales nouvelles. En quoi des formes sociales analogues font-elles aujourd’hui leur apparition dans l’Eglise ? Il y a bien effectivement quelques projets comparables (4). L’auteur nous décrit notammentles centres accueillants et créatifs qui se sont développés au cœur des grandes villes en Allemagne sous le vocable de « Citykirchen », tant dans la mouvance catholique que dans la mouvance protestante. « L’enjeu majeur, c’est de provoquer et soigner la rencontre ». « Qu’elles soient directement ou non à l’initiative de ces projets, on voit que les églises sont aujourd’hui  mises au défi de la « mission » pour tous, que les paroisses ne remplissent effectivement plus ».

 

Dans une société où les barrières s’abaissent, où les compartiments se dissolvent, où les relations ne sont plus enfermées dans un cadre étroit, le mouvement social et culturel se conjugue avec les idéaux évangéliques pour appeler une « Eglise pour tous » et une « Eglise en réseaux »

 

L’auteur évoque la pensée de Michel de Certeau sur « la figure de l’étranger » pour décrire le rapport de l’Eglise à la société émergente. « Tant que l’Eglise est elle-même une société, la « solid church » selon Ward, elle se construit en se différenciant. Elle pose un « dehors » pour qu’existe un « entre nous », pour qu’un «  nous » prenne corps » (5). Ainsi, pour de Certeau, déjà en 1945, « le risque inhérent à l’Eglise était la crispation et l’enfermement en tous domaines. Soixante dix ans plus tard, la situation accentue l’urgence du défi posé par ces frontières » Ajoutons une remarque personnelle : Cette tendance à l’exclusion se retrouvait également dans des conceptions théologiques. Dans l’Eglise catholique, l’ouverture date du Concile Vatican II.

 

En nous entretenant d’une Eglise en réseau (6), l’auteur s’inscrit dans la transformation accélérée de notre société communicationnelle. C’est dans cette approche qu’il distingue des lieux différents qui prennent place dans un ensemble en mouvement :

Les anciennes paroisses recentrées sur « l’accompagnement » tout au long de la vie.

Des projets nouveaux mettant l’accent sur « l’événement, le déploiement des charismes, la créativité  en vue de permettre « la rencontre, particulièrement avec l’autre » et de susciter un élan vers le périphéries existentielles au coeur de la culture contemporaine »

Des lieux assumant une dimension mystique : maisons de prière et de solitude bienfaisante, comme l’offre historiquement assumée par les religieux et religieuses, mais dans une relation plus ouverte au monde d’aujourd’hui.

 

Dans son approche sociologique, Zygmunt Bauman insiste également sur un effet négatif de la postmodernité : l’isolement croissant de l’individu dans la société de consommation. « La possibilité de communauté est, selon lui, problématique. Le désir en est utopique ». En regard, « les chrétiens sont donc confrontés au défi considérable de proposer diverses modalités afin que le « pour tous » soit honoré ». Cependant, il nous semble qu’en contrepartie de l’individualisme, il y a aujourd’hui une croissance des aspirations sociales en désir de convivialité et de relation. La prise en compte de ces aspirations est un facteur important du développement de communautés chrétiennes émergentes, comme les « Fresh expressions » (7) en Grande-Bretagne. Elle compte également dans le développement des églises évangéliques à travers le monde. Cette dynamique contribue à modifier en profondeur le paysage religieux.

On peut ajouter que la puissante montée d’internet, qui se manifeste dans le développement des réseaux sociaux modifie la donne en permettant également de nouvelles formes de rassemblement sur le plan local. Par rapport au paysage religieux décrit dans cet article, il y a là une source nouvelle de fluidité et de complexification.

 

Organisation, leadership et autorité

 

Comment nourrir et maintenir la communion entre les communautés dans les différentes dimensions esquissées par l’auteur ? C’est la « question connexe du leadership et des responsabilités ». L’auteur aborde ce problème dans un contexte catholique. Dans sa visée prospective, il envisage de nouveaux ensembles, des « paroisses liquides » qui rassemblent des lieux différenciés tels qu’ils ont déjà été décrits : anciennes paroisses recentrées sur la vie locale ; centres d’accueil et de rencontre ; maisons consacrées à la prière et à la vie spirituelle. L’auteur évoque cinq figures d’autorité au service de cette entreprise. On y retrouve des figures traditionnelles en milieu catholique comme le curé, l’aumônier et le moine. Mais ces titres fonctionnent pour une part comme des analogies, car l’intervention de nouveaux acteurs laïcs transparaît. La nouveauté est requise. Ainsi l’auteur envisage-t-il un « coordinateur professionnel » pour la régulation et l’animation de la « paroisse liquide ». Et, pour une réflexion en profondeur, il évoque le service d’un théologien . On assiste ainsi à une diversification des ministères et des responsabilités. Ainsi, dans ce nouveau contexte, la hiérarchie traditionnelle, si caractéristique du passé et si pesante, s’efface. Les fonctions sont désormais articulées « sans ordre de préséance ».

Le changement social et culturel requiert une nouvelle ecclésiologie dans la voie ouverte par le Concile Vatican II. « La paroisse liquide de demain sera la réalisation concrète de nombreuses affirmations du concile Vatican II. Il s’agit de valoriser efficacement les charismes et le vocations, exprimés dans les désirs et discernés en Eglise ».

 

Des pistes ouvrant la réflexion

 

Pour aller de l’avant, encore faut-il se détacher des séquelles du passé. Arnaud Join-Lambert remet en question le modèle traditionnel de la paroisse. « Les paroisses solides » sont de fait réservées à quelques uns, même si cela est contraire à leur raison d’être  (Elles visent en principe le « pour tous »). Le cadre de cet article ne se prêtait pas à une rétrospective historique et sociologique montrant l’ampleur du porte à faux de la « civilisation paroissiale » par rapport à la société actuelle comme ce constat résulte de l’analyse de Danièle HervieuLéger dans son livre fondateur paru en 1999 : « Le pèlerin et le converti » (8). Elle y évoque la figure du « pratiquant régulier » qui fut longtemps un étalon dans la sociologie du catholicisme. Cette figure s’inscrit dans une civilisation paroissiale caractérisée par « l’extrême centralité du pouvoir clérical et par la forte territorialisation des appartenances communautaires ». Aujourd’hui, le changement social et culturel « atteint tout particulièrement le catholicisme et le modèle de la civilisation paroissiale qu’il a élaboré en réponse aux contestations de la Réforme et aux avancées de la modernité. L’Eglise catholique est d’autant plus démunie pour y faire face que cette crise met en question radicalement la structure hiérarchique et centralisée du pouvoir sur laquelle elle repose ». Cette page est en train de se tourner. Arnaud Join-Lambert tire les conséquences du changement accéléré qui s’opère aujourd’hui dans cette « société liquide » où la communication sur le web prend une place majeure. Il met en évidence les formes nouvelles de la vie sociale et économique et les innovations chrétiennes qui s’y inscrivent. Certes, l’auteur reste attaché au terme de « paroisse » puisqu’il le transpose dans un nouveau vocable « paroisse liquide ». C’est parce qu’il voit dans le concept de paroisse la mise en oeuvre  d’un objectif qui est évidemment majeur : « Annoncer une bonne nouvelle pour tous ». Il est difficile pour nous de le suivre dans l’attachement à ce terme parce que l’image à laquelle il a été associé est trop marquée par le passé. C’est un problème mineur de vocabulaire.

 

Cette rétrospective historique nous amène cependant à évoquer une autre dimension du problème : le rapport étroit entre la paroisse « solide » et une conception centralisée et hiérarchique de l’autorité. Cette conception, déjà remise en cause par le processus démocratique à l’œuvre depuis plusieurs siècles, est évidemment encore plus inacceptable dans une société fluide et participative. Comment imaginer de nouveaux modes de leadership et de régulation ? Dans son chapitre sur les figures d’autorité au service de la communion, Arnaud Join-Lambert met en scène une diversification des ministères et des nouveaux modes d’interrelation « sans ordre de préséance ». Et il met en scène une nouvelle ecclésiologie dans la voie ouverte par le concile Vatican II jusqu’à « la mise en œuvre réelle du sacerdoce commun dont on parle tant depuis 50 ans ».

 

Il y a dans cet article à la fois une vision innovante de l’Eglise et une expression de foi alliant conviction et ouverture. Les deux dimensions sont conjointes. C’est un aspect  qui contribue à donner à l’article toute sa valeur. « Le cœur de la mission » des chrétiens (énoncés dans cet article en terme de catholiques), « c’est d’annoncer la bonne nouvelle pour tous, dans toutes les nations ». C’est la motivation de l’auteur telle qu’elle s’exprime tout au long de ce texte. Cette mission ne prend pas la forme qu’on a pu connaître autrefois : faire rentrer les convertis dans une institution. L’auteur évoque en ce sens la pensée de Michel de Certeau : Celui-ci suggère « de faire place à Dieu à l’image de l’étranger sur la route d’Emmaüs ».          L’annonce de la bonne nouvelle se déploie à travers la rencontre, particulièrement avec « l’Autre ». « L’essence de ces initiatives variées est la circulation de la parole, qui, pour le chrétien, n’est jamais très loin de la Parole ». « Le primat de la relation est une vraie chance pour le christianisme, car il appartient à son génie propre (sans monopole) de prendre au sérieux et d’accompagner concrètement l’être humain comme un être en relation ».

 

L’auteur nous appelle à « un élan vers les périphéries existentielles, au cœur de la culture contemporaine ». Ainsi, « l’appartenance des chrétiens à une Eglise liquide ne le situe pas hors de la société liquide, mais les invite à lui donner sens sans limitation ». Pour nous, cette démarche évoque la vision d’une Eglise missionnelle telle que Gabriel Monet la décrit dans son livre sur « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté » (9) : « En situation de postchrétienté, l’Eglise a perdu son rôle central dans la communauté humaine. C’est une perte et un regret pour certains. Nous voulons croire que c’est aussi et surtout une chance et une occasion pour l’Eglise devenue vulnérable de laisser Dieu reprendre le gouvernail et de le laisser guider la communauté ecclésiale sur des chemins nouveaux afin de découvrir des horizons insoupçonnés. Non seulement, Dieu envoie, mais là où il envoie, il accompagne ceux qu’Il a envoyés. Et même il les précède. Cet envoi, c’est la mission et c’est la raison pour laquelle la véritable Eglise ne peut être que missionnelle ».

 

Dans son contexte, inspiré par l’esprit du Concile Vatican II, Arnaud Join-Lambert récuse les enfermements : « L’enjeu pour l’Eglise est de devenir une minorité qui reste catholique (ouverte à l’universel) et non refermée sur elle-même, une minorité assumée et non subie ». Ainsi la mission pourra-t-elle s’exercer dans une ouverture aux hommes et une ouverture à l’Esprit. Cette contribution d’Arnaud Join-Lambert s’inscrit dans un vaste champ. Dans des contextes différents, une dynamique nouvelle est en marche.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Join-Lambert (Arnaud). Vers une Eglise « liquide ». Etudes, février 2015, p 67-78  Site de la revue : Etudes : http://www.revue-etudes.com/index.php

(2)            Parcours d’Arnaud Join-Lambert : http://fr.wikipedia.org/wiki/Arnaud_Join-Lambert

(3)            Ward (Pete). Liquid church. A flexible, fluid way of being church. Paternoster Press, 2002 Mise en perspective sur ce site : « Faire Eglise » : http://www.temoins.com/faire-eglise

(4)            L’auteur évoque par exemple l’Eglise Notre Dame de la Pentecôte à la Défense. Présentation sur ce site : « Chrétiens en quartier d’affaires. Une Eglise à la Défenses : enjeux pastoraux et théologiques » : http://www.temoins.com/chretiens-en-quartier-daffaires-une-eglise-a-la-defense-enjeux-pastoraux-et-theologiques

(5)            Sur le blog : Vivre et espérer : « Dedans… Dehors… Face à l’exclusion, vivre une commune humanité » : http://www.vivreetesperer.com/?p=439

(6)            Une remarquable analyse des nouvelles formes d’Eglise en réseau : Friesen (Dwight J). Thy Kingdom connected. What the church can learn from facebook, the internet and other network. Baker, 2009. Présentation sur ce site : « Le Royaume de Dieu : un univers connecté » : http://www.temoins.com/le-royaume-de-dieu-un-univers-connectetisser-une-tapisserie-spirituelle

(7)            L’expérience des « Fresh expressions » en Grande-Bretagne a été présentée à de nombreuses reprises sur ce site : « Les « Fresh expressions en Grande-Bretagne : point de vue d’un pionnier » (Voir aussi les articles sur le site auquel cette interview renvoie) : http://www.temoins.com/les-fresh-expressions-en-grande-bretagne-point-de-vue-dun-pionnier-propos-de-michael-moynagh-recueillis-par-pippa-soundy-en-reponse-aux-questions-dalain-gubert-et-de-je/

(8)            Hervieu-Léger (Danièle).  Le pèlerin et le converti Flammarion, 1999 (voir en livre de poche). Sur ce site, interview de Danièle Hervieu-Léger : « L’autonomie croyante. Questions pour les églises » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises

(9)            Monet (Gabriel). L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté. Munster. LIT Verlag, 2014. Sur ce site : interview de Gabriel Monet : « Des outres neuves pour un vin nouveau » : http://www.temoins.com:des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-l’eglise-émergente-etre-et-faire-eglise-en-postchrétienté&catid=4&Itemid=63

Quand l’évangile rayonnait sur l’autre rive de la méditerranée… L’Afrique du nord

Quand l’évangile rayonnait sur l’autre rive de la méditerranée, pour tout dire l’Afrique du Nord, est une période de l’histoire de l’Eglise que l’on n’évoque pas souvent. Trop lointaine ? Trop douloureuse à revisiter au regard d’aujourd’hui ? Le livre, pas récent lui non plus, de    Robin Daniel : « L’héritage chrétien en Afrique du Nord »* nous invite à faire le voyage. Ecoutons Mireille Boissonnat nous le présenter.

« Dans bien des régions d’Afrique du Nord subsistent, à ce jour, des ruines d’édifices chrétiens datant des tout premiers siècles de la chrétienté. Et quand bien même ces vestiges seraient maintenant oubliés, ou récupérés à d’autres fins, les noms de Tertullien, Cyprien, Augustin rappellent eux aussi le rayonnement de la foi chrétienne à partir des provinces romaines nord-africaines dans les premiers siècles.

 

Le terreau sur lequel la foi chrétienne va s’implanter, dès le premier siècle, était riche d’une longue histoire : des phéniciens avaient installé de petits comptoirs commerciaux le long des côtes méditerranéennes, puis été conquis par Alexandre. Devenus « carthaginois », ces commerçants avaient tissé des relations avec les autochtones de l’intérieur, les Imazighen. Et lorsque Rome, reprenant le dessus après les exploits d’Hannibal, étendit son empire et s’empara de Carthage, en 146 av. J-C, la colonisation s’accentua, gaulois, espagnols, dalmates, syriens et juifs venant ajouter leur sang et leurs coutumes au creuset carthaginois.

Les Imazighen étaient particulièrement ouverts aux religions monothéistes, bien que le culte des astres célestes, le respect des esprits domestiques, et plus tard la religion du dieu phénicien Baal-Hammon, et des divinités romaines forment le contexte religieux dans lequel l’Évangile arriva. Les ports d’Afrique du nord accueillaient de nombreux commerçants, voyageurs, et parmi eux, des chrétiens qui commencèrent à propager l’étonnante nouvelle du salut en Jésus-Christ. Ils apportaient dans leurs bagages des copies de l’Évangile de Marc, peut-être, ou une des lettres de Paul.

Une seule communauté est avérée au premier siècle, celle de Cyrène. Par contre, vers l’an 200, on connaît l’existence de nombreuses Églises solides et florissantes dans les actuelles Tunisie et Algérie. En 256 par exemple, des représentants de cinquante Églises d’Afrique proconsulaire (les côtes de l’actuel golfe de Syrte), et de vingt de Numidie (actuelles Tunisie et Lybie), assistent à une conférence à Carthage. L’Évangile avait pénétré tous les niveaux de la société, y compris les tribus de l’intérieur, non assujetties au contrôle impérial.

Vers la fin du deuxième siècle, Tertullien, né à Carthage et destiné à la profession de juriste, embrasse la foi chrétienne et va devenir un propagateur extraordinaire de l’Évangile. Berbère converti, il met ses talents d’apologète au service de cette vérité qui a transformé sa vie. Origène, quant à lui, né à Alexandrie dans une famille chrétienne, s’installe plus tard à Césarée, sur la côte palestinienne. Comme Tertullien, mais d’une façon beaucoup plus courtoise et spéculative, il est en désaccord avec les dirigeants influents de l’Église à Rome. Tous deux participent à des débats théologiques, concernant en particulier le montanisme, propre à l’Église d’Afrique du Nord.

Pendant les trois premiers siècles de son existence, le christianisme en Afrique du Nord demeure une religion illégale, subversive, en butte aux persécutions de l’empire romain. Tertullien a laissé un témoignage des premiers martyrs chrétiens mis à mort à Carthage en 203 ap. J-C. La mort de Polycarpe à Smyrne, celle d’autres chrétiens à Scillium (en Tunisie), à Alexandrie, et bien d’autres encore, sont rapportées dans des lettres. L’empressement au martyre, et les honneurs prodigués à ceux qui mouraient au nom de leur foi peuvent nous paraître excessifs aujourd’hui. Les chrétiens eurent particulièrement à souffrir durant le règne du premier africain couronné empereur, Septime Sévère, berbère lui-même. Et pourtant, les Églises d’Afrique du Nord allaient bel et bien survivre au plus puissant empire militaire que le monde ait jamais connu. Un phénomène caractérise d’ailleurs l’histoire de la chrétienté nord-africaine : l’effondrement en temps de paix de communautés chrétiennes qui s’épanouissent au moment de l’épreuve !

Au 3e siècle, les Églises jusque là indépendantes se transforment en une structure unifiée, l’Église catholique, dont Cyprien, contrairement à Tertullien, se fera l’avocat. Progressivement, les Églises locales placent à leur tête un responsable unique, vite considéré comme le représentant de Christ. Les liens, en particulier entre Rome, Carthage et Alexandrie, se font plus complexes, avec confrontations d’idées et fluctuations d’opinions.

Et pendant ce temps, l’Évangile poursuit son progrès dans l’arrière-pays, vers l’ouest et le sud. Des ruines de cimetières et d’édifices chrétiens s’y trouvent encore. Mais combien son impact aurait pu être plus profond si les évangélistes avaient traduit les Écritures en tamazight… !

Au 5e siècle, la polémique donatiste – à ses débuts, position extrême de refus de réintégration des chrétiens renégats lors des persécutions – est le contexte dans lequel émerge la personnalité d’Augustin. Les limites de cet article ne permettent pas de développer ce que furent sa vie, son œuvre, son influence, mais son rôle de défenseur de la Vérité fut exemplaire. Une conférence réunit, en 411, à Carthage, près de 600 dirigeants d’Églises, venus d’aussi loin que Tanger à l’ouest et Tripoli à l’est, pour moitié donatistes et catholiques. Augustin, dirigeant de l’Église d’Hippone, chef du parti catholique, va prendre le dessus. Le donatisme va alors très vite décliner. Mais du côté catholique, on ne profitera pas longtemps de la victoire, les Églises succombant bientôt à l’envahisseur vandale.

Ces derniers détruisirent tous les bâtiments des Églises, expédièrent les responsables à Rome, nommèrent des dirigeants, imposèrent leur dialecte et leur version du christianisme, l’arianisme. Augustin en avait écrit une réfutation convaincante, mais qui le lisait encore ?

Puis en 533, les troupes byzantines supplantèrent les vandales. Une stabilité relative s’installa. Mais durant tout ce temps, les communautés chrétiennes, déconcertées par les conflits doctrinaux, manquaient cruellement de nourriture spirituelle. Lorsqu’à partir de 647 déferle l’invasion arabe, bien peu de résistance pourra être opposée à la nouvelle religion qui s’implantera très vite, non seulement le long des côtes, mais dans l’arrière-pays des Imazighen. »

 

Mireille Boissonnat

Coup de cœur publié avec l’aimable autorisation de PLV, le journal de
l’UEEL (Union des églises évangéliques libres)

 

*  L’héritage chrétien en Afrique du Nord – Robin Daniel – Edition. Tamaris, 2008.

Martin Luther King à Selma à travers le film d’Ava DuVernay

Un mouvement inspiré

Comme Gandhi ou Mandela, Martin Luther King est aujourd’hui, reconnu à l’échelle du monde, comme une des grandes figures qui balisent la lutte pour la justice et pour l’émancipation des opprimés. A travers une action conflictuelle, mais non violente, Martin Luther King a gagné la bataille des droits civiques pour la minorité afro- américaine aux Etats-Unis parce qu’il a su proposer une vision mobilisatrice inspirée par une foi chrétienne  nourrie par les promesses bibliques, faisant écho au ferment de liberté de l’histoire des Etats-Unis.

Sur ce site (1), nous avons déjà retracé la démarche épique et charismatique de Martin Luther King. Etonnamment, la figure de celui-ci n’avait pas été le sujet d’un film comme d’autres grandes personnalités. Ce manque est comblé par la production du film réalisé par une jeune cinéaste américaine : Ava DuVernay : « Selma » (2). Ce film ne couvre pas la vie entière de Martin Luther King, mais un épisode significatif de son action : les marches engagées à Selma, une petite ville de l’Alabama, pour la conquête d’un droit de vote jusque là dénié aux afro-américains. Face à la violence de la répression policière, l’opinion américaine s’émeut et le président des Etats-Unis peut faire voter une loi qui ouvre la participation électorale aux afro-américains.

Aujourd’hui, si les inégalités sociales et économiques persistent, parfois cruellement, la ségrégation a pris fin et des afro-américains occupent des places importantes dans la vie nationale. A travers son élection, le président Obama témoigne lui-même de ce changement. Lors du cinquantième anniversaire des évènements de Selma, il était présent et a prononcé un discours dont la portée a été reconnue au delà de son milieu politique (3).

Le film « Selma »  retrace un mouvement épique, éveille l’émotion et nous invite à une espérance active. D’autres causes méritent aujourd’hui notre engagement. Pasteur baptiste, Martin Luther King a su traduire en actes l’inspiration libératrice qui émane de la Bible et de l’Evangile. C’est un message toujours bienvenu à une époque où le religieux peut  être instrumentalisé par des milieux conservateurs. Mais aujourd’hui encore, d’autres personnalités chrétiennes comme le pape François dans l’Eglise catholique, participent au mouvement en faveur des défavorisés. Le film « Selma » suscite une prise de conscience qui a besoin d’être constamment entretenue et renouvelée.

Jean Hassenforder

 

(1)            Sur ce site : « Réflexion sur le rêve américain de Martin Luther King » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-reflexion-sur-le-reve-americain-de-martin-luther-king

(2)            On trouvera sur le web une bonne information sur ce film. Notons ici la belle présentation qu’en fait Jean-luc Gadreau sur son blog : « ArtSpi’in » : « Selma, pour se mettre en route » : http://artspiin.eklablog.com/selma-pour-se-mettre-en-marche-a114847768

(3)             Sur le blog : Vivre et espérer, le discours de Barack Obama à Selma : « De Martin Luther King à Obama » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2065

L’heureux naufrage. L’ère du vide dans une société postmoderne

Film Heureux naufrageUn film québécois, porteur d’une recherche existentielle.

Le Québec a une histoire religieuse singulière. En cherchant à protéger leur identité par rapport à un environnement anglophone pendant une longue période de leur histoire, les québécois ont cherché dans l’Eglise catholique, direction et protection. Cette Eglise a prospéré en exerçant un rôle de plus en plus dominateur. Au début des années 60, au contact de la vie moderne, cette construction s’est effondrée comme un château de cartes, sans grandes querelles par ailleurs. Un état démocratique est apparu.

Ce mouvement radical s’est opéré dans ce qu’on a appelé « la Révolution tranquille ». Et puis, comme dans beaucoup d’autres pays occidentaux, en France notamment, la fréquentation de l’Eglise catholique s’est affaissée en fonction d’un déphasage par rapport aux réalités sociales et culturelles, pour autant qu’elle reste, dans certaines de ses composantes, un lieu de vie chrétienne qui cherche à se renouveler et innover. Au total, le paysage religieux a profondément changé. Les gens d’aujourd’hui sont appelés à rechercher le sens de leur vie dans une démarche d’ « autonomie croyante » comme la sociologue française, Danièle Hervieu-Léger, l’a montré dans son œuvre de recherche (1).

Cependant, en rapport avec un passé religieux prégnant qui laisse des traces, des québécois sont d’autant plus interpellés par rapport à ce qui, dans la vie d’une société postmoderne, leur apparaît comme un vide existentiel particulièrement prononcé. Cette recherche vient de s’exprimer dans le film de Guillaume Tremblay : « L’Heureux Naufrage. L’ère du vide dans une société postmoderne » (2). Sans vouloir revenir en arrière, ce film évoque le désarroi de nombreux québécois par rapport à une perte de référence. Le naufrage de l’Eglise catholique a été vécu, à l’époque, comme une libération, mais n’y a-t-il pas eu aussi une perte comme si on avait jeté le bébé avec l’eau du bain ? A travers des interviews, différents cheminements sont présentés, accompagnés par des réflexions et des interrogations. Le film suscite ainsi le questionnement. Certes, on peut se demander quelle est la représentativité de ce panel qui induit une certaine tonalité dans le discours. Cette question a été posée, mais, au total, ce film atteint son objectif : aider les gens à se poser des questions, à les formuler et à oser parler publiquement de leur recherche spirituelle. Ce film est le produit d’une initiative militante, celle d’un jeune cinéaste, Guillaume Tremblay, qui s’est engagé dans cette aventure en phase avec sa propre recherche existentielle (3). Il a réussi à réaliser un film de qualité qui a trouvé audience au Québec.

 

Dans ce film, l’auteur a interviewé également des personnalités françaises comme Frédéric Lenoir, André Comte Sponville, Jean-Claude Guillebeau, Eric Emmanuel Schmitt. Les questions posées dans ce film ont une portée générale. Très bientôt, ce film est présenté en Belgique et en France, le 5 mars 2015 à Bruxelles et le 6 mars 2015 à Paris. Ce sera une occasion de dialogue.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Danièle Hervieu-Léger est l’auteur d’un livre qui est devenu un ouvrage de référence : « Le pèlerin et le converti ». Sur ce site : « L’autonomie croyante.  Questions pour les églises » : http://temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises/                                    Voir également une conférence récente de Danièle Hervieu-Léger à Lyon : « Le paradoxe de la scène religieuse occidentale » : http://temoins.com/le-paradoxe-de-la-scene-religieuse-occidentale-une-conference-de-daniele-hervieu-leger-le-5-fevrier-2014

(2)            L’Heureux Naufrage. L’ère de vide dans une société postmoderne : bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=GFa-c–aLbY

(3)            « Le Québec est-il en proie à un vide existentiel ? » Interview de Guillaume Tremblay : https://www.youtube.com/watch?v=0hFXU0KYV7M

(4)            Toute l’information sur la venue du film en Europe sur un site dédié : « Heureux naufrage. Première Europe » : http://www.heureuxnaufrage.com/