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Le courage de la vérité, une manière d’être témoin !

Dans notre monde qui change, notamment grâce à l’essor du numérique dans toutes ses déclinaisons, il devient facile de tout savoir sur tout et sur tout le monde. Du reste, beaucoup sont ceux qui s’« exposent », que ce soit en se racontant sur Facebook par exemple, en donnant leur avis sur tout via Twitter notamment, ou encore en ne cachant rien de leur(s) réalité(s) au travers de YouTube, Snapchat ou Instagram. Nous pourrions dès lors avoir l’impression que la vérité s’étale au grand jour. Pourtant, rien n’est moins sûr. Car la vérité peut diverger de ce que l’on donne à voir de la réalité et demande une certaine forme de courage. D’ailleurs, « qu’est-ce que la vérité ? » pour reprendre la célèbre formule de Pilate, alors que Jésus venait d’affirmer qu’il était venu « rendre témoignage à la vérité » (Jean 18.37-38).

 

Des « témoignages », le site Web et l’association Témoins en ont forcément à partager. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’à l’époque du Nouveau Testament, le mot « témoin » n’avait pas la connotation d’objectivité, de neutralité qu’il a acquis dans des temps plus récents. Si un témoin avait vocation à raconter des faits, il le faisait en assumant sa part de vérité, son interprétation, sa subjectivité. Dans la newsletter de ce mois-ci, des synthèses de livres font écho d’un certain parti-pris. C’est avec une audace franche, mais généreuse et bienveillance, qu’il est question des « Urgences pastorales » dont parle Christoph Théobald qui montre combien il est essentiel pour l’Eglise de se décentrer d’elle-même pour vivre une transformation missionnaire. C’est d’une certaine manière ce qui se vit à l’Eglise Saint-Merry, où le discours ecclésial traditionnel qui sépare le sacré du non-sacré est dépassé au bénéfice d’une « praxis qui seule peut produire une parole vivante ». Quant à Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, eux montrent combien il est probablement utile de considérer à frais nouveaux notre regard sur l’entraide, bien plus générale et présente qu’on ne pourrait le penser et le distinguer, il fallait le dire. Regarder les choses avec le courage de la vérité, c’est aussi ce qui se vivra, nous l’espérons, lors de la prochaine journée d’étude organisée par Témoins qui explorera les parcours de foi en lien avec la culture numérique actuelle.

 

Cette « authenticité », dont Charles Taylor distingue la marque de notre « Age », me fait penser à la notion de parrèsia. Elle a émergé il y a bien longtemps et a plutôt disparu, non seulement de notre vocabulaire mais peut-être aussi de nos schémas conceptuels, alors que les temps que nous vivons pourraient nous inviter à la redécouvrir. Littéralement, la parrèsia, c’est le franc-parler (pan = tout, rèma = dire). Le terme est issu de la sphère politique grecque où à l’origine les citoyens étaient invités à la franchise. Michel Foucault, a consacré les deux dernières années de sa vie à explorer la notion de parrèsia, dans son usage originel comme dans ses usages ultérieurs. C’est lui qui, notamment dans son livre Discours et vérité (Paris, Vrin, 2016, qui reprend et traduit le cycle de conférences de Michel Foucault à Berkeley en 1983), distingue cinq caractéristiques majeures de la parrèsia : 1) C’est d’abord l’expression d’un opinion personnelle, qui tranche avec la rhétorique habituelle qui ne cherche qu’à faire de l’effet ; avec la parrèsia, il s’agit de convaincre en disant vraiment ce que l’on pense. 2) La parrèsia est cependant plus que la sincérité ou la franchise, elle est de l’ordre de la vérité où l’ont dit ce que l’on sait être vrai, ce qui génère une coïncidence entre croyance et vérité. 3) La parrèsia implique également une forme de courage, elle est liée à un risque dans la prise de parole, celui du danger d’être différent ou mal compris. 4) C’est d’autant plus vrai que la parrèsia est aussi une forme de critique, de soi ou des autres, qui va de pair avec certaine remise en question de l’ordre établi. 5) Enfin, la parrèsia est de l’ordre du devoir, de cette nécessité de s’exprimer. N’y aurait-il pas besoin de retrouver cette audace aujourd’hui, dans un monde où les formes institutionnelles de vécu de la foi marquent le pas. C’est probablement en donnant toute sa valeur à une authenticité volontariste que les chrétiens pourront être le plus pertinent, en osant une approche critique certes, mais personnelle et assumée, respectueuse d’autrui et courageuse. Un peu dans la lignée de l’apôtre Paul, ne sommes-nous pas appelés à laisser cours à cette force intérieure qui nous pousse à témoigner : « Si j’annonce l’Evangile, ce n’est pas pour moi un sujet de gloire, car la nécessité m’en est imposée, et malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! (1 Corinthiens 9.16).

 

C’est d’autant plus utile que la Bible est loin d’être ignorante de cette notion de parrèsia, qui y apparaît 41 fois. Elle décrit l’attitude de Jésus qui, à la fin de son ministère, dit ouvertement à ses disciples ce qui va arriver. Le terme dépeint ensuite les apôtres qui à la suite de Jésus, font preuve de l’audace du témoignage. Ce franc-parler courageux associé à une liberté de langage se retrouve logiquement chez Paul. En effet, la parrèsia est indéniablement pour quelque chose dans le développement de l’Eglise. Finalement, dans l’épître aux Hébreux ou dans les épîtres de Jean, la parrèsia devient également l’authenticité devant Dieu lui-même, dans une attitude spirituelle pleine de confiance. Ceci étant, et à la différence des philosophes cyniques, ardents défenseurs d’une parrèsia virulente et probablement volontairement dérangeante, la Bible met aussi en garde contre les effets négatifs d’une langue trop acérée. L’authenticité et l’audace du franc-parler ne va pas forcément de pair avec la violence verbale et l’absence de respect d’autrui, au contraire. L’apôtre Jacques a montré que « si quelqu’un ne trébuche pas lorsqu’il parle, il est un homme parfait, capable de tenir en bride son corps entier », et il ajoute : « La langue est un petit membre et se vante de grands effets. Voyez comme il faut peu de feu pour faire flamber une vaste forêt » (Jacques 4.3-5). Ainsi, le parrèsiaste d’hier comme d’aujourd’hui pourrait plutôt s’inspirer d’un Socrate, défenseur lui aussi de la parrèsia, mais de manière équilibrée… On raconte qu’un jour, quelqu’un est venu le voir et lui a dit : Ecoute Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit. Arrête ! interrompit l’homme sage. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ? Trois tamis ? dit l’autre, rempli d’étonnement. Oui, mon bon ami : trois tamis. Examinons si ce que tu as à me dire peut passer par les trois tamis. Le premier est celui de la vérité. As-tu contrôlé si ce que tu as à me dire est vrai ? Non, je l’ai entendu raconter, et… Bien, bien. Mais assurément, tu l’as fait passer à travers le deuxième tamis. C’est celui de la bonté. Ce que tu veux me dire, si ce n’est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ? Hésitant, l’autre répondit : non, ce n’est pas quelque chose de bon, au contraire… Hum, dit le Sage, essayons de nous servir du troisième tamis et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as à me dire… Utile ? pas précisément. Eh bien, dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier…

 

S’il est donc sage de s’abstenir de parler pour ne rien dire (de vrai, de bon et d’utile), il est urgent et important d’oser proclamer les convictions qui habitent nos cœurs. Etre témoins du Christ aujourd’hui implique probablement de faire preuve de parrèsia. Elle met en marche et c’est précisément la vocation de l’Eglise, d’être ce mouvement d’hommes et de femmes, de jeunes et de moins jeunes, qui osent l’audace de vivre et de partager ce qui fait sens dans leur vie, un sens dont le cap est donné par celui qui a osé dépasser les traditions religieuses au bénéfice de la spiritualité du Royaume !

« Chrétiens dans un nouveau monde » . Rencontre organisée par Témoins le Mardi 11 novembre 2014 à Bourg-la-Reine. PROGRAMME DETAILLE

 

Programme détaillé.

 

Photos:flickr Catdancing  
(creative commons)

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Quelques précisions sur la journée.

** Voir, pour imprimer, ce programme détaillé (pdf) ** 

** Voir les informations pratiques pour s’y rendre **  

** Télécharger le bulletin d’inscription ** 
                      à renvoyer à     alaingubert@yahoo.fr
                                       ou
       Alain GUBERT    5 rue des Perrières    58000 NEVERS.

Tel   06 30 06 10 54  

 
 
 
 

 

Être ou ne pas naître de l’Esprit ?

Naître de l’Esprit ? Une expérience exceptionnelle vécue par les apôtres lors de la fête de la Pentecôte, réservée maintenant aux “super-chrétiens”? Ou la base d’une véritable vie chrétienne, impliquant l’accueil de la présence de Dieu en nous, et donc un “lâcher- prise”, qui va à l’encontre de toutes nos habitudes, notamment celle de vouloir contrôler nous-mêmes notre vie ? Alors qu’humainement, on n’aime pas trop se “mouiller”, Dieu nous invite à ouvrir otre parapluie pour nous laisser tremper de son Esprit…

    « Jésus dit à Nicodème : Si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. Nicodème lui dit : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? Jésus répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est Esprit. Ne t’étonne pas que je t’aie dit : Il faut que vous naissiez de nouveau. Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit. » Jean 3.3-8 

 Renaître… ou naître de nouveau. Un concept aussi inimaginable pour nous aujourd’hui qu’il devait l’être pour Nicodème. Pourtant, en venant voir Jésus cette nuit-là, Nicodème le pharisien n’est probablement pas venu pour discuter les opinions, mais bien plutôt exprimer son attente d’autre chose que de sa vie rythmée par les rites religieux qui n’étanchent pas sa soif spirituelle. Alors quand Jésus partage avec lui la possibilité d’une vie nouvelle, il n’aurait pas dû être surpris… Mais la radicalité de l’Evangile le surprend, comme elle peut nous surprendre encore aujourd’hui. Or comme Nicodème, combien d’entre nous n’ont-ils pas ce désir d’une vie transformée ? De la possibilité d’une page blanche, d’une renaissance…

 Nicodème est venu voir Jésus avec cette interrogation : Comment Jésus peut-il faire tous ces miracles et parler avec autant de persuasion si Dieu n’est avec lui ? Sans aucun doute, Jésus, comme le lecteur que nous sommes, peut lire entre les lignes que Nicodème offre là une confession : alors qu’il est chef religieux, il s’interroge sur l’influence de son propre  discours et de son exemple. En vient-il à se demander si Dieu est véritablement avec lui ou pas ? Le texte ne le dit pas, mais d’entrée, Jésus lui répond qu’un homme qui n’est pas né de nouveau ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Sans cette renaissance spirituelle, la vie religieuse n’est qu’une formelle addition de rites. Nicodème est dans les cordes. Une vie entière remise en question. Pire encore, une question qu’il ne comprend pas… Es-tu né de nouveau ? Mais comment cela est-il possible ?

 Après avoir piqué Nicodème au vif, Jésus va prendre le temps d’expliquer, d’accompagner Nicodème dans ce cheminement destiné à aboutir à une vie nouvelle. Chaque être humain, dit-il, est destiné à naître deux fois : d’eau, et d’esprit. Conformément à la mentalité hébraïque qu’est celle de Jésus, il va même le répéter deux fois avec des mots quelque peu différents. La naissance d’eau est une naissance de la chair, celle du début de notre vie terrestre, humaine, issue de l’eau maternelle protectrice. Mais ce qui est né de la chair est chair, et notre destinée ne peut prendre de la hauteur, celle de l’entrée dans le royaume de Dieu, si nous ne naissons pas aussi « d’en haut », c’est-à-dire de l’Esprit. Certes, on lit parfois cette parole de Jésus en considérant que l’eau et l’esprit sont deux aspects de la nouvelle naissance (baptême d’eau et baptême d’esprit), et même si ce n’est évidemment pas faux, une lecture attentive et respectueuse du texte semble devoir nous faire privilégier cette distinction entre naissance charnelle et naissance spirituelle. La première, la naissance charnelle, par laquelle nous sommes tous passés ne suffit pas. D’où la nécessité de naitre « de nouveau », d’en haut. Cette naissance spirituelle, ou cette renaissance, est indispensable pour faire de nous des êtres véritablement connectés à Dieu.

 A la création, la Bible nous dit que Dieu a insufflé un souffle de vie en l’être humain. Dans les langues bibliques, le souffle et l’esprit ne sont qu’un seul et même mot. Nous étions alors des êtres spirituels par essence. Mais l’homme a utilisé la liberté donnée par Dieu pour devenir un être autonome. Il a choisi de manger le fruit défendu, marquant ainsi cette autonomie. L’homme avait péché, et le péché est une forme de coupure de la relation avec Dieu. Et c’est pour cela qu’une renaissance est nécessaire. Une naissance de l’Esprit. Mais Dieu, lui, n’a pas cessé d’être le créateur et son action créatrice continue. Il souhaite faire de nous des êtres nouveaux.

 Naître de l’Esprit c’est faire l’expérience de la confiance en Dieu. Accepter de ne pas forcément tout comprendre d’où l’on vient, mais comprendre que nous avons été créés enfants de Dieu. C’est même accepter de ne pas savoir exactement où l’on va, mais désirer cheminer avec Dieu et faire sa volonté.

 Naître de l’Esprit c’est faire l’expérience de la présence de Dieu en nous. Ce n’est pas entre des murs, soient-ils des Eglises, que Dieu veut habiter, mais bien dans nos cœurs. Ce sont nos êtres qui sont destinés à devenir le temple du Saint-Esprit.

 Naître de l’Esprit c’est comprendre les valeurs que Dieu attend que nous mettions en œuvre dans nos vies. A l’exemple du Christ, l’Esprit nous pousse à une vie de respect, d’amour, de tolérance, d’engagement au service d’autrui.

 Naître de l’Esprit c’est faire l’expérience de l’appartenance à Christ. En effet, comme l’apôtre Paul l’exprime, « si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas » (Romains 8.9). Et d’ailleurs Paul insiste sur l’importance de cette dimension spirituelle à la vie par cette formule choc : « Soyez remplis de l’Esprit » (Ephésiens 5.18). On remarquera que c’est un impératif, et donc qu’être rempli de l’Esprit n’est pas une option. Mais c’est un impératif passif : ce n’est donc pas nous qui pouvons nous auto-remplir mais c’est bien Dieu qui en est l’acteur. Notre rôle consiste simplement à ouvrir nos cœurs pour permettre à Dieu d’y être présent par son Esprit. C’est aussi un impératif présent qui pourrait être d’après la langue originale plus précisément traduit par « soyez continuellement en train d’être remplis de l’Esprit ». Ce n’est pas une action ponctuelle mais un flux spirituel incessant, toujours neuf, toujours transformant. Une vraie dynamique. Enfin, c’est un impératif pluriel. Il ne s’agit donc pas de vivre sa vie d’enfant de Dieu né de nouveau chacun de son côté mais d’en faire une expérience communautaire, dans le partage et la fraternité spirituelle.

 Pour Jésus, naître de l’Esprit, c’est accéder à l’ « être », tout simplement. Être plutôt qu’avoir ou faire. Être, c’est-à-dire, avoir un sens à l’existence. Devenir cet être spirituel à l’image de Dieu, pour sa joie et pour la nôtre !

Gabriel Monet

 

L’Esprit et le parapluie

 

Ils étaient douze, ils avaient reçu l’espoir en plein vent, en pleine figure, ils n’avaient pas de parapluie. Dieu ne vend pas de parapluie, mon frère, il aime trop le plein vent et avec le vent viennent les bourrasques et les pluies. Dieu ne vend pas de parapluie.

J’avais peur de me mouiller, je me voulais toujours à l’abri sous ma prière parapluie. Mais tu m’as éclaboussé par-dessous, Seigneur, et la rafale est venue de côté, et le parapluie a été retroussé.

J’avais cru que sous le parapluie tu te tenais toi aussi, toi le maître de l’Esprit ; un petit coin de parapluie, un petit coin de paradis : c’était ma chance, mais ce n’était pas ce que tu voulais.

J’ai ouvert les yeux et tu m’as lancé sur des horizons pleins de vent. Viens, maître du vent, maître de l’Esprit, emporter aux quatre coins du vent mon ridicule parapluie, toi le Dieu des sans parapluie ; pousse-moi dans le vent, pousse-moi dehors.

Mouille-moi, Seigneur et, pour tes frères, donne-moi en même temps la joie et la force de ceux que tu trempes de ton Esprit.

Anonyme 

 

 

 

Tendre l’autre joue ?

Il y a des paroles qui sont douces à nos cœurs dans l’Evangile et qui indiquent un chemin spirituel que nous avons plaisir à essayer de vivre, il y a aussi des paroles qui dérangent, qui désarment, qui déplacent, qui défient… L’invitation de Jésus à tendre l’autre joue fait partie de ces paroles qui ne laissent pas indifférents. Parole que l’on retient, que tout le monde connaît, mais dont on se demande si nous devons vraiment la vivre. Et notre interrogation est légitime : est-ce vraiment cela la bonne nouvelle de l’Evangile ? Recevoir une gifle et malgré tout, accepter de tendre l’autre joue… Utopie idéaliste ou humilité exacerbée ? Empathie naïve ou indifférence volontaire ? Jésus est-il sérieux ?

Un exemple d’attitude non-violente

Le docteur Arun Gandhi, petit-fils de Mahatma Gandhi, avait alors seize ans. Il habitait avec ses parents dans l’institut que son grand-père avait fondé, situé à 27 km de la ville de Durban, en Afrique du Sud. Un jour, son père lui demande de l’amener en ville pour assister à une conférence qui se prolongerait pendant toute la journée. Arun est ravi de saisir l’occasion d’aller en ville pour voir ses amis et se détendre. Son père lui demande simplement d’emmener la voiture au garage pour quelques réparations. Une fois arrivés à Durban, son père lui dit : « Nous nous retrouverons ici à cinq heures ce soir pour rentrer ensemble à la maison ». Après avoir amené la voiture au garage, et s’être occupé pendant la matinée, Arun décide d’aller au cinéma. Tellement absorbé par le film, il en oublie l’heure du rendez-vous avec son père. Ce n’est qu’à cinq heures trente qu’il prend conscience de son retard. Il file au garage, récupère la voiture et part au lieu du rendez-vous avec son père. Il y arrive, il est déjà six heures. Son père lui demande avec angoisse : « Pourquoi es-tu en retard ? » Arun est mal à l’aise de dire à son père que son retard est dû au fait qu’il était au cinéma ; du coup il lui dit que la voiture n’était pas prête et qu’il a été obligé d’attendre la fin de la réparation. Mais Arun ne savait pas que son père avait déjà appelé le garage. Se rendant compte qu’Arun mentait, son père lui dit : « Il y a quelque chose qui ne va pas avec l’éducation que je t’ai donné puisque tu n’as pas assez confiance en moi pour me raconter la vérité. Je vais réfléchir pour découvrir en quoi j’ai échoué dans ton éducation. Je vais marcher les 27 km jusqu’à la maison pour avoir du temps pour penser à ce problème ». Ainsi, vêtu dans son costume et avec ses meilleures chaussures, le père d’Arun a commencé à marcher sur la route poussiéreuse en direction de la maison. Arun ne pouvait pas le laisser tout seul. Il a conduit la voiture à la vitesse du pas de son père, l’éclairant avec les phares, pendant les six heures qu’a duré le trajet.

Si pendant ces six heures, son père a eu l’occasion de réfléchir, Arun aussi. La prise de conscience de la souffrance de son père à cause d’un stupide mensonge a été décisive. Ce jour-là, il a décidé de ne plus jamais mentir. Il raconte lui-même comment cette expérience vécue avec son père a été déterminante. Il affirme : « Si mon père m’avais puni d’une façon violente, est-ce que j’aurais appris la leçon ? Je ne crois pas… Mais cette action non violente fut tellement forte que je l’ai gravé dans ma mémoire et elle m’a empêché de mentir jusqu’à aujourd’hui. C’est ça le pouvoir de la non-violence. »

Le sermon sur la montagne

C’est à l’occasion de son sermon sur la montagne que Jésus a lancé cette fameuse invitation à tendre l’autre joue, à développer une attitude non violente. Il faut bien reconnaître que ce sermon est un message aux exigences élevées, voire impossibles. Tout ce que Jésus recommande ne peut s’appliquer à la lettre en un claquement de doigt, mais c’est un idéal que Jésus propose, un horizon vers lequel il nous invite à tendre. Nous devons être conscients que sans la puissance de la grâce, nous ne pourrons que rester loin des objectifs que Jésus pose.

En même temps, ce sermon sur la montagne est de la part de Jésus une forme de réponse à la manière dont certains de ses contemporains considéraient la foi et la vie religieuse qui en découlait. Aux sadducéens qui pensaient que la foi était quelque chose de trop sérieux pour être vécue dans le bonheur, Jésus adresse les béatitudes, et déclare heureux ceux qui font une place pour Dieu dans leur cœur, quand bien même ils seraient pauvres, affamés, en pleurs ou persécutés. Chercher et accueillir la douceur, la pureté de cœur, la paix et la miséricorde suffit à faire de nous gens qui vivent le bonheur, le vrai. Pour Jésus, être heureux n’est pas incompatible avec l’Evangile, au contraire.

Aux esséniens qui s’isolaient du monde pour ne pas en subir les mauvaises influences, Jésus répond que nous avons vocation à être sel de la terre et lumière du monde. Pour Jésus, c’est notre privilège et notre responsabilité que de le représenter, de témoigner de lui, d’incarner qui il est, de défendre ses valeurs… partout et tout le temps.

Aux pharisiens qui faisaient de la loi une fin en soi, Jésus va montrer qu’il faut passer de l’amour de la loi à la loi de l’amour. Contrairement à ce que les pharisiens pouvaient croire, la loi n’est pas un maximum, mais un minimum. Il ne suffit pas de ne pas tuer, de ne pas commettre d’adultère, et j’en passe… pour avoir accompli la loi, car elle n’a d’autre but que de nous aider à vivre des relations d’amour vis-à-vis de Dieu et de notre prochain, et ceci est un chemin qui n’a pas de fin. Or c’est précisément pour nous aider à comprendre cela que Jésus va évoquer six antithèses : « vous avez entendu qu’il a été dit… mais moi je vous dis ». Et c’est précisément dans une de ces antithèses que Jésus va inviter les auditeurs de l’époque comme ceux que nous sommes aujourd’hui, à tendre l’autre joue.

« Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui » (Matthieu 5.38-4).

La loi du talion

Jésus fait référence à ce qu’on appelle la loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent », bien établie dans l’Ancien Testament (Exode 21.23-25 ; Lévitique 24.19-20 ; Deutéronome 19.21).  Elle avait pour objectif de mettre en adéquation la peine avec la faute commise, et ainsi d’éviter l’escalade dans bien des situations. En effet, il est tellement naturel, chez les petits comme chez les grands, lorsqu’on a été offensé, volé ou agressé, de répondre de manière plus forte que ce que l’on a subi. La loi du talion est donc déjà quelque chose de positif qui va dans le sens de limiter la vengeance personnelle, si facilement incontrôlée.

Au temps de Jésus l’application judiciaire de la loi du talion n’était pas littérale. On n’arrachait pas un œil ou une dent si telle avait été l’offense. La réparation proportionnée se faisait par le paiement, de la part de l’offenseur, d’une compensation financière définie en fonction du préjudice. Même si dans l’absolu la vengeance personnelle était déjà condamnée explicitement dans la loi mosaïque (Lévitique 19.18), les scribes et les pharisiens étaient enclins à faire valoir ce qui était devenu un droit, à savoir d’obtenir une réparation conforme à n’importe quelle offense subie.

Jésus nous dit « de ne pas résister au méchant ». Dans cette antithèse il met radicalement en cause le principe moral qui est sous-jacent au principe de la loi du talion, c’est-à-dire : la permission de retourner « coup pour coup » comme rétribution légitime. Il refuse l’existence d’un droit de représailles. Ainsi, il substitue ce principe par l’exigence morale de ne chercher aucune forme de vengeance, même par la voie légale des tribunaux.  Et Jésus va illustrer son propos par trois exemples de réponses non violentes au mal par la pratique du bien. Ainsi il va montrer à ses disciples que non seulement ils ne doivent « pas répondre au mal par le mal, mais qu’ils doivent triompher du mal par le bien », comme l’a compris et écrit l’apôtre Paul (Romains 12.19-21).

Tendre l’autre joue

Le premier des trois exemples de réponse non violente que Jésus évoque est cette fameuse invitation à tendre l’autre joue : « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre ». Le fait que Jésus mentionne la joue droite à un sens précis. En effet, comme la majorité des gens sont droitiers, être agressé sur la joue droite signifie que la gifle a été donnée avec le revers de la main. Dans le judaïsme, ce type de coup était considéré comme spécialement insultant. Il était puni judiciairement par une amende spécialement lourde, qui attribuait à l’offensé une double indemnité : 200 pièces d’argent pour une gifle mais 400 pièces d’argent si la gifle avait été appliquée avec le revers de la main. Une gifle sur la joue droite n’était donc pas seulement une agression, mais c’était aussi un insulte spécialement grave qui avait pour but d’humilier la victime. Et malgré tout, de manière tellement paradoxale à nos yeux, Jésus invite à tendre l’autre joue. Il semble s’inspirer ici du texte de Lamentations 3.30 qui recommande au juste de présenter la face à celui qui l’agresse. Ce geste est, déjà en soi, un abandon de son droit à recevoir la réparation judiciaire et l’indemnité prévu par la loi pour l’offense reçue. Mais, ce geste signifie plus qu’un abandon des représailles. Il est plus encore qu’une disposition à supporter une nouvelle agression humiliante sans rébellion. L’acte du disciple agressé et offensé est, en vérité, un acte de résistance non violente à l’agresseur. Le disciple cherche à censurer et à vaincre le mal à travers son acte paradoxal d’offrir l’autre joue. En présentant la joue gauche à l’agresseur, il l’interpelle et simultanément il revendique, manifeste et préserve sa dignité d’être humain. Il lui dit par son geste : si tu veux m’agresser, agresse-moi comme l’homme doué de dignité que je suis. Ne m’agresse pas avec le revers de la main. En ne répondant pas à la première agression et en étant disposé à être agressé à nouveau, le disciple met en évidence sa vulnérabilité, il démontre son noble courage en face de l’agresseur, mais il essaye aussi d’éveiller la conscience morale de son adversaire pour l’injustice qu’il commet en recourant à l’agression. De cette façon, le disciple agressé et insulté arrache à l’agresseur le pouvoir de l’offenser ou de l’effrayer, en même temps qu’il désarme l’agressivité de l’opposant. Tendre l’autre joue, ce n’est pas simplement subir et céder à la passivité, mais au contraire, c’est un geste de non-violence active qui est l’affirmation que la vraie force est d’abord celle du respect et de l’amour.

Laisser son manteau

Le deuxième exemple donné par Jésus pour illustrer cette invitation à la non-violence, est le cas d’une personne qui est dépouillée de sa tunique par un adversaire qui tient probablement à récupérer une dette : « A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, — dit Jésus — laisse aussi ton manteau ». La tunique était la pièce fondamentale de l’habit au temps de Jésus. Le manteau, lui, était le vêtement le plus précieux qui était porté sur la tunique et était aussi employé comme couverture nocturne par le juif pauvre.  La Loi de Moise stipulait que si le manteau était pris comme gage à cause d’une dette, il devait être restitué à son propriétaire avant le coucher du soleil (Exode 22.26-27 ; Deutéronome 24.12-13). La loi n’imaginait même pas qu’on puisse prendre la tunique comme gage. Or, l’adversaire du disciple de Jésus essaie de lui enlever cet essentiel, au travers d’un procès. Jésus suppose donc que l’adversaire prétend effectuer une injustice sous le couvert de la légalité. Jésus invite le disciple à répondre à l’exigence injuste par une générosité qui dépasse la légalité. Par le don de son manteau, en plus de la tunique, le disciple de Jésus ne livre pas seulement à l’adversaire son habit le plus précieux, mais il livre tout qu’il a pour se couvrir. Ce geste exprime son intention de ne pas répondre à l’extorsion et démontre une disposition à supporter l’injustice sans répondre agressivement. En vérité, par cet acte de dépouillement volontaire, le disciple fait un acte de résistance non violente. Il dit par son action : « Tu veux me dépouiller injustement de mes biens par la force, mais tu ne le peux pas, parce que je te donne librement plus que ce que tu veux me prendre ». Il essaye ainsi d’éveiller la conscience morale de son adversaire et lui enlève le pouvoir et la satisfaction de lui faire préjudice, il désarme la cupidité de l’opposant par sa libéralité. Ainsi, il fait face à son adversaire de façon sereine et non violente.

Faire un mille de plus

Le troisième exemple évoqué par Jésus est le cas du disciple à qui l’on oblige de rendre un service en portant une charge sur la distance d’un mille. Jésus dit : « Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui ». Il fait référence ici à un système de droit de réquisition par une autorité publique. Originaire de Perse, ce système a été repris par l’empire romain. Ainsi, un officier ou un soldat avait le droit de réquisitionner le service d’un civil qui pouvait être forcé de transporter le bagage d’un soldat pour la distance d’un mille, c’est-à-dire environ 1,5 km. Le cas de $$ Simon de Cyrène, qui a été forcé par les soldats chargés de la crucifixion de Jésus, de porter la croix est un exemple classique de cette pratique du service forcé (Matthieu 27.32 ; Marc 15.21). Les juifs nationalistes s’opposaient totalement à de telles contraintes, qui étaient pour eux une humiliation et une reconnaissance forcée de l’autorité romaine qu’ils exécraient. Mais, au lieu de résister à cet acte forcé en l’accomplissant avec le cœur plein de ressentiment, Jésus encourage le disciple à faire volontairement un mille de plus avec celui que l’a réquisitionné. Ce faisant, il censure et dépasse l’injustice par un acte de disponibilité totale. En accompagnant volontairement celui qui l’a réquisitionné, non seulement le mille demandé, mais encore un mille de plus, le disciple de Jésus interpelle son adversaire tout en préservant son honneur, sa dignité et sa liberté.

L’éthique du Royaume : une justice généreuse

Ces exemples de non-violence active donnés par Jésus contribuent à étayer ce qu’on peut appeler l’éthique du royaume de Dieu. Cela peut nous paraître magnifique en théorie et pourtant si difficile à vivre. Pour Jésus en tous cas, cela n’a pas été qu’un discours car sa vie et en particulier sa passion, témoigne de la manière dont il a incarné cette éthique. Il a supporté dignement le traitement cruel qui lui était infligé sans chercher à exercer les moindres représailles, trouvant même la force de pardonner à ses bourreaux.

Pour Jésus, il ne s’agit pas seulement de ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent. Cette version-là de la règle d’or est une forme de justice. Mais la justice du Christ est une justice généreuse, où il cherche et nous invite non seulement à ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse, mais comme il l’a dit : « Tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le de même pour eux » (Matthieu 7.42). Jésus remplace l’abstention par la générosité, la neutralité par l’initiative, l’indifférence par l’amour.

Comme l’a écrit  Gandhi, dont une des sources du principe d’action non violente était précisément les paroles de Jésus dans l’antithèse que nous avons évoquée : « La non-violence ne consiste pas à renoncer à toute lutte réelle contre le mal. La non-violence telle que je la conçois est au contraire, contre le mal, une lutte plus active et plus réelle que la loi du talion, dont la nature même a pour effet de développer la perversité. » A la loi du talion, qui bien souvent mène à une vision légaliste des situations et qui génère le statuquo si ce n’est l’impasse, Jésus oppose la puissance de l’amour, la force de l’engagement.

La non-violence n’est pas le refus ou le déni du conflit, mais bien l’engagement à puiser au plus profond de nos cœurs, habités de la présence de Dieu, des forces inédites pour conjuguer respect de soi et respect de l’autre. Pour Martin Luther King, l’approche non violente prônée par Jésus « atteint les cœurs et les âmes qui se vouent à elle. Elle leur donne un nouveau respect de soi. Elle fait appel à des réserves de force et de courage qu’ils ne savaient pas posséder. Finalement, elle émeut la conscience de l’adversaire au point que la réconciliation devient une réalité. »

En guise de conclusion

Je ne veux pas conclure cette réflexion avec une grande et belle exhortation à vivre ces paroles de Jésus et nous invitant dorénavant à mettre en œuvre en toute situation cette pratique de non-violence active, par des gestes paradoxaux propres à chaque situation permettant de forcer le cœur de nos adversaires. Qui serais-je pour interpeller qui que ce soit en ce sens alors que j’ai moi-même tant de mal, dans bien des situations, à tendre l’autre joue, à offrir mon manteau ou à faire un mille supplémentaire. Je veux juste entendre et comprendre cette parole, mais aussi ouvrir mon cœur pour laisser l’Esprit du Christ me mettre sur ce chemin d’une justice généreuse non-violente. Et quoi de mieux que de s’appuyer sur ceux qui d’une manière ou d’une autre ont fait un pas dans ce sens et ont ouvert la voie à suivre. C’est pourquoi, je conclurai simplement avec un exemple, une histoire vraie :

Cela se passe en Chine, un petit village de la province de Canton était devenu chrétien suite à l’action missionnaire dirigée par Hudson Taylor. Le village voisin lui, n’avait pas accepté l’Evangile prêché par les missionnaires. Mais ces deux villages avaient des champs irrigués mitoyens où ils cultivaient le riz. L’époque de la culture étant arrivée, le village chrétien a commencé à remplir d’eau ses rizières. Mais la nuit venue, le village voisin n’a rien trouvé de mieux que de dévier l’eau jusque dans ses propres champs. Au matin, les chrétiens s’en sont rendu compte, mais sans un mot ils ont recommencé le remplissage d’eau. La nuit suivante, les habitants du village voisin renouvelèrent leur action pour récupérer à nouveau toute l’eau dans leurs propres champs. Face à cette situation, les chrétiens se sont réunis pour décider comment réagir. Après quelques délibérations, ils décidèrent de répondre à la provocation du village voisin. Pour ce faire, ils ont attendu le soir, se sont rassemblés plus nombreux que d’habitude, puis ont commencé à remplir complètement d’eau les champs de riz du village voisin avant de mettre en eau leurs propres rizières. Cette action paradoxale étonna les habitants du village païen. Ils décidèrent d’envoyer une délégation au village chrétien, pour poser une question, une seule : « Pourquoi avez-vous rempli nos champs d’eau après que nous ayons dévié l’eau de vos rizières ? » Le chef chrétien répondit simplement : « Nous suivons les enseignements de notre Maître Jésus. » Après avoir communiqué au chef du village la réponse, et après une nouvelle réunion, ils décidèrent d’envoyer le jour suivant une nouvelle délégation au village chrétien, avec une autre question, une seule : « Comment pouvons-nous devenir chrétiens ? » Quelques mois plus tard, presque tout le village païen était baptisé. Le principe de réponse non violente de Jésus appliqué par les chinois chrétiens avait contribué à la conversion des cœurs de leurs voisins païens.

Gabriel Monet

 

 

De la gratuité à la grâce. Pour une économie du don

Nous sommes envahis au quotidien par la gratuité, ici un journal, là un voyage, ou bien d’autres produits qui, selon les circonstances, peuvent être acquis sans rien débourser. Une aubaine pour les consommateurs que nous sommes. Mais de quelle gratuité est-il question ? En effet, tout a un prix.
Si nous ne l’avons pas payé, le journal gratuit que nous lisons est financé par la publicité qui va avec ; le voyage compensé par les consommations annexes ; ou le deuxième produit présenté comme gratuit est en fait payé par l’achat du premier ou par ce qui est acheté à côté. Ce qui s’affiche comme gratuit ne l’est pas toujours, et d’ailleurs, la vraie gratuité existe-t-elle ? Est-il possible de donner en étant totalement désintéressé ? Oh bien sûr, lorsque nous faisons un cadeau à un être cher, ou lorsque nous offrons du temps ou de l’argent à quelqu’un, la générosité en est le moteur, mais la reconnaissance que nous en recevons ou l’image que cela donne de nous n’est souvent pas complètement absente de nos motivations, consciemment ou inconsciemment. Finalement, rares sont les cas où le don est complètement gratuit, comme par exemple quand le donateur emprunte l’identité du Père Noël et devient (en théorie) anonyme. Cela est d’autant plus vrai que le contexte actuel de nos sociétés est presque universellement monétisé. L’homo economicus que nous sommes devenus tend à tout rapporter à la valeur marchande y afférant. Si plus rien ne vaut en tant que tel et n’a de sens propre qu’en rapport à l’argent qu’il implique ou induit, plus rien ne vaut vraiment. Un don risque dès lors de n’être considéré que pour ce qu’il est et non pour l’intention qu’il exprime. Il devient une fin et non un moyen. Il n’est donc peut-être pas inutile de s’interroger sur les tenants et aboutissants d’une économie du don, pour redonner ou faire perdurer le plaisir d’offrir et de recevoir.

Marcel Mauss, dont l’essai sur le don (1) est devenu célèbre, met en évidence le fait qu’il y a une constante qui régit l’ensemble des échanges humains. Elle se résume en trois verbes : donner, recevoir, rendre. Sans nier qu’un don implique le plus souvent une volonté, une liberté ou une gratuité, l’acte de « donner » ne peut exister sans qu’il y ait réception, au sens d’acceptation, et le fait de « recevoir » implique de facto, dans une forme ou une autre un « rendre ». S’il montre que le don, dans son essence, n’est donc pas désintéressé, il met néanmoins en évidence qu’on ne peut le réduire à l’intérêt du donateur. Sa vision permet donc d’éviter deux écueils en lien avec la notion de don. Le premier serait de considérer le don comme une illusion, car il y aurait systématiquement un intérêt derrière chaque don. Mais le deuxième écueil serait à l’inverse de considérer que le don a vocation à être « pur » et donc complètement désintéressé. Pour Marcel Mauss, les dons sont souvent spontanés en apparence alors qu’ils répondent le plus souvent à des obligations sociales. Le don est ainsi un mélange entre intérêt pour soi et intérêt pour l’autre, entre contrainte et liberté. Cette tension a du positif, et c’est son existence qui finalement donne du sens au fait de donner. Si l’intérêt pour soi domine, ce n’est plus du don, c’est un achat. Si l’intention est trop altruiste, on bascule dans le sacrifice. Si le don est motivé par la seule contrainte sociale, il perd son sens. S’il est trop gratuit, comme donner n’importe quoi à n’importe qui, il ne signifie plus rien. Tout don contient une part de gratuité, mais une part seulement.

Il n’empêche, si la gratuité au sens marchand du terme a envahi notre langage et relégué au second plan son sens profond, il existe bel et bien, jusque dans l’étymologie du terme, une réalité que nous pouvons gagner à ne pas éluder. Le mot « gratuité » est un dérivé du terme latin gratia, dont est également issu le mot « grâce ». La gratuité dans son sens le plus noble, est celle qui se rapproche de la grâce. Or la grâce est une notion qui articule le rapport au bien. Elle émane de quelqu’un qui est bon et altruiste. Alors qu’elle peut être reçue ou rendue, obtenue ou trouvée, accordée ou sollicitée, la grâce sert à qualifier la bienveillance du bienfaiteur comme la reconnaissance du bénéficiaire. « Là où circule la grâce circule un bien gratuit, sans esprit d’échange et sans exigence d’un retour, ce qui laisse une totale liberté au bénéficiaire de disposer et de jouir pleinement de ce bien » (2) . Il n’y a donc pas de grâce sans gratuité, comme il n’y a pas de gratuité noble sans grâce.

Or l’ultime de la grâce, la Bible en parle comme émanant de Dieu. D’un Dieu qui s’offre lui-même en Jésus-Christ. C’est ce que le verset peut-être le plus connu de la Bible affirme : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique, afin que quiconque croit ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle » (Jean 3.16). Certes, cette grâce offerte qu’est la vie éternelle pour celui qui croit en Christ est gratuite, mais elle a un prix, le prix de la vie de Jésus. Ce n’est que parce ce prix fort a été payé que cette grâce a une valeur inouïe, malgré sa gratuité pour nous. L’apôtre Paul l’a bien compris et il fait le lien entre gratuité et grâce quand il affirme que « nous sommes gratuitement justifiés par la grâce de Dieu » (Romains 3.24). C’est donc probablement en revisitant et en essayant, autant que faire se peut, de saisir la profondeur du don gracieux de Dieu que  nous pourrons entrer à notre tour dans la dynamique d’une gratuité qui est véritable grâce. Jésus l’avait d’ailleurs déjà initiée quand il affirmait à ses disciples : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Matthieu 10.8). La grâce n’est donc pas contradictoire avec la constante de l’échange évoquée par Mauss : donner, recevoir, rendre. Dieu a donné le premier, il importe pour nous de recevoir, et ensuite non seulement de (lui) rendre grâce mais aussi d’entrer dans cette même dynamique en donnant à notre tour gratuitement et librement.

Le don gracieux ne peut en effet être que libre. Dans le monde anglo-saxon cette proximité de sens est d’ailleurs marquée par l’usage du mot « free » qui signifie à la foi libre et gratuit. Seule notre liberté peut faire exister et nous permettre d’entrer dans une économie du don. Dans cette optique, ce n’est finalement pas le don en tant que tel qui est le plus important, mais celui-ci est d’abord la manifestation d’une intention,  joyeuse et remplie de grâce, mais aussi la capacité à recevoir avec simplicité et spontanéité. En fin de compte, c’est finalement une expression étonnante mais pertinente que cette « économie du don », car c’est lorsque nous donnons que nous économisons. Le don gracieux devient source d’enrichissement… C’est ce que Simone Weil a si bien mis en évidence : « On ne possède que ce à quoi on renonce ; ce à quoi on ne renonce pas nous échappe »(3). Dans ce sens, la gratuité des choses diffère de la gratuité des actes ou de l’être, car donner gracieusement implique immanquablement, à l’exemple du Christ, de donner de soi. Ce n’est pas qu’il faille arrêter de faire des cadeaux concrets et bien palpables, mais ceux-ci auront d’autant plus de sens qu’ils seront l’expression d’une grâce sincère faisant écho à la grâce que nous aurons su accueillir au plus profond de nous. Khalil Gibran le dit si bien : « C’est peu donner que donner de ce qu’on a. Le véritable don, c’est donner de soi. […] Il y ceux qui donnent sans connaître la souffrance, qui ne cherchent pas la joie, ni ne songent à la vertu ; ils donnent comme le myrte exhale sa fragrance dans l’espace, au loin dans la vallée. C’est par leurs mains que Dieu parle, derrière leurs yeux qu’Il sourit à la terre »(4).

Gabriel Monet

Cet article est paru en premier dans la revue Signes des temps, n° 1609 (septembre-octobre 2012), p. 40-44. ** Voir le site **
Merci à la rédaction de nous autoriser à présenter ici cette contribution de notre ami Gabriel Monet
 

NOTES
(1)  Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, PUF, 1989.
(2)  Damien de Callataÿ, « Gratuité et grâce », Revue du MAUSS 35 (2010/1), p. 57.
(3)  Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Pocket, 1993, p. 83.
(4)  Khalil Gibran, Le prophète, Paris, Gallimard, 1992, p. 40-41.