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Le monde est fou, fou, foot

temoins-Fou, fou footLe billet d’humeur : Quand l’information suscite la réflexion…

La Coupe du monde de football commence et va tenir en haleine la planète entière pendant les semaines à venir. Qu’on aime le foot ou pas, il sera difficile d’y échapper. Lors du dernier mondial, près de la moitié de la population de la terre a été concernée, puisque 3,2 milliards de personnes ont vu au moins une minute d’un match. Cette année 32 équipes ont obtenu leur ticket pour la phase finale après 871 matches de qualifications et 2469 buts marqués. Le budget global est d’environ 10 milliards de dollars. Nous aurons droit à 64 matches dans 12 stades différents. La seule équipe à avoir participé aux 21 phases finales est le Brésil, et c’est logiquement elle qui a le plus de victoires à son actif, 5 ; suivie de près par l’Allemagne et l’Italie qui ont chacune 4 étoiles sur leurs maillots. Le meilleur buteur lors d’une même phase finale reste le Français Just Fontaine avec 13 réalisations ; c’était en 1958. L’Allemand Miroslav Klose est le meilleur buteur de l’histoire de la Coupe du monde, mais il lui a fallu participer à quatre coupes du monde pour en arriver là. Quant au but le plus rapide, c’est la Turquie qui est détentrice : en 2002, il aura fallu 11 secondes pour voir l’ouverture du score ! Pour gagner cette édition, faudra-t-il de la jeunesse ou de l’expérience ? En tous cas, l’équipe à la moyenne d’âge la plus âgée est le Costa-Rica. Et la plus jeune est la France : 26 ans de moyenne d’âge.

Au foot, le ballon est rond, comme la planète, mais pour l’un comme pour l’autre, on peut parfois se demander si tout tourne bien comme il faut. En tous cas, ce mondial de foot avec ses élans positifs mais aussi ses dérives, est une sorte de miroir de nos sociétés. A l’orée de ce mondial, cela m’inspire quelques réflexions… paradoxales !

On trouve dans le foot un premier paradoxe intéressant : la tension qui existe entre individualisme et communautarisme (qui peut parfois être une forme de nationalisme, ou tout simplement un esprit d’équipe). Il est intéressant de remarquer que dans les clubs, les liens d’attachement des joueurs aux dits clubs sont de plus en plus fragiles. C’est souvent les chèques qui font la décision plus que l’amour du maillot. Le foot est un sport d’équipe mais bien des joueurs cherchent à tirer la couverture à eux. L’attitude du Français Adrien Rabiot qui n’a pas été sélectionné et qui n’a même pas daigné rester sur une liste de remplaçants potentiels illustre cet égocentrisme. Et pourtant, à l’heure du mondial, où les clubs laissent la place aux équipes nationales, même si les égos n’ont pas disparu, il émerge une dynamique collective intéressante, que ce soit au sein des équipes ou à l’échelle des nations. Le village global dans lequel nous vivons génère malgré tout encore quelques beaux défis entre ses différents quartiers.

Dans le foot, l’argent déborde et les salaires des joueurs sont indécents, comme ceux des transferts, des droits télé ou autres. Pourtant, lors d’une coupe du monde, les sommes restent plus raisonnables et sont même soumises aux résultats !

Derrière le sport, la politique n’est jamais loin. A l’époque des Romains, donner du pain et des jeux aux citoyens avait pour fonction de noyer les revendications et de calmer les récriminations. Nul doute que si la manière de donner du pain et des jeux a changé, les effets demeurent. Il ne faut pas être prophète pour deviner que dans les prochaines semaines les grèves vont aller en diminuant, les polémiques seront moins nombreuses et que certains esprits vont se calmer. Cela a commencé en Russie au matin même du premier match puisque l’opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, a été libéré après avoir été arrêté il y a un mois lors d’une manifestation. Le militant a su réagir avec humour puisqu’il a tweeté : « Terriblement heureux d’être libre » en ajoutant un photomontage où il sort de prison ballon au pied !

Enfin, dernier paradoxe, nul doute qu’il y aura une équipe championne du monde 2018 ; mais il n’est pas sûr qu’il y aura un seul vainqueur. Ni que tous, dans l’équipe qui l’emportera, seront gagnants. Dans la vie, la victoire prend parfois des chemins étonnants. Dans le sport, dans les relations, dans le travail, dans les études, dans la vie en général, la réussite n’est pas toujours celle que l’on imagine. L’essentiel est que chacun donne le meilleur de soi, accueille les événements avec philosophie, ait de la joie dans ce qui est vécu. Cette vision-là peut d’ailleurs trouver des fondements très riches dans l’attitude de Jésus qui, aux yeux de la majorité, semblait avoir échoué en étant crucifié, alors qu’étonnamment son humilité, son renoncement et même son apparente défaite, ont finalement été le passage obligé et le tremplin d’une formidable victoire. Alors peut-être que l’important n’est pas tant de gagner la Coupe du monde que d’y trouver du plaisir, quel qu’il soit !

Gabriel Monet

Le courage de la vérité, une manière d’être témoin !

Dans notre monde qui change, notamment grâce à l’essor du numérique dans toutes ses déclinaisons, il devient facile de tout savoir sur tout et sur tout le monde. Du reste, beaucoup sont ceux qui s’« exposent », que ce soit en se racontant sur Facebook par exemple, en donnant leur avis sur tout via Twitter notamment, ou encore en ne cachant rien de leur(s) réalité(s) au travers de YouTube, Snapchat ou Instagram. Nous pourrions dès lors avoir l’impression que la vérité s’étale au grand jour. Pourtant, rien n’est moins sûr. Car la vérité peut diverger de ce que l’on donne à voir de la réalité et demande une certaine forme de courage. D’ailleurs, « qu’est-ce que la vérité ? » pour reprendre la célèbre formule de Pilate, alors que Jésus venait d’affirmer qu’il était venu « rendre témoignage à la vérité » (Jean 18.37-38).

 

Des « témoignages », le site Web et l’association Témoins en ont forcément à partager. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’à l’époque du Nouveau Testament, le mot « témoin » n’avait pas la connotation d’objectivité, de neutralité qu’il a acquis dans des temps plus récents. Si un témoin avait vocation à raconter des faits, il le faisait en assumant sa part de vérité, son interprétation, sa subjectivité. Dans la newsletter de ce mois-ci, des synthèses de livres font écho d’un certain parti-pris. C’est avec une audace franche, mais généreuse et bienveillance, qu’il est question des « Urgences pastorales » dont parle Christoph Théobald qui montre combien il est essentiel pour l’Eglise de se décentrer d’elle-même pour vivre une transformation missionnaire. C’est d’une certaine manière ce qui se vit à l’Eglise Saint-Merry, où le discours ecclésial traditionnel qui sépare le sacré du non-sacré est dépassé au bénéfice d’une « praxis qui seule peut produire une parole vivante ». Quant à Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, eux montrent combien il est probablement utile de considérer à frais nouveaux notre regard sur l’entraide, bien plus générale et présente qu’on ne pourrait le penser et le distinguer, il fallait le dire. Regarder les choses avec le courage de la vérité, c’est aussi ce qui se vivra, nous l’espérons, lors de la prochaine journée d’étude organisée par Témoins qui explorera les parcours de foi en lien avec la culture numérique actuelle.

 

Cette « authenticité », dont Charles Taylor distingue la marque de notre « Age », me fait penser à la notion de parrèsia. Elle a émergé il y a bien longtemps et a plutôt disparu, non seulement de notre vocabulaire mais peut-être aussi de nos schémas conceptuels, alors que les temps que nous vivons pourraient nous inviter à la redécouvrir. Littéralement, la parrèsia, c’est le franc-parler (pan = tout, rèma = dire). Le terme est issu de la sphère politique grecque où à l’origine les citoyens étaient invités à la franchise. Michel Foucault, a consacré les deux dernières années de sa vie à explorer la notion de parrèsia, dans son usage originel comme dans ses usages ultérieurs. C’est lui qui, notamment dans son livre Discours et vérité (Paris, Vrin, 2016, qui reprend et traduit le cycle de conférences de Michel Foucault à Berkeley en 1983), distingue cinq caractéristiques majeures de la parrèsia : 1) C’est d’abord l’expression d’un opinion personnelle, qui tranche avec la rhétorique habituelle qui ne cherche qu’à faire de l’effet ; avec la parrèsia, il s’agit de convaincre en disant vraiment ce que l’on pense. 2) La parrèsia est cependant plus que la sincérité ou la franchise, elle est de l’ordre de la vérité où l’ont dit ce que l’on sait être vrai, ce qui génère une coïncidence entre croyance et vérité. 3) La parrèsia implique également une forme de courage, elle est liée à un risque dans la prise de parole, celui du danger d’être différent ou mal compris. 4) C’est d’autant plus vrai que la parrèsia est aussi une forme de critique, de soi ou des autres, qui va de pair avec certaine remise en question de l’ordre établi. 5) Enfin, la parrèsia est de l’ordre du devoir, de cette nécessité de s’exprimer. N’y aurait-il pas besoin de retrouver cette audace aujourd’hui, dans un monde où les formes institutionnelles de vécu de la foi marquent le pas. C’est probablement en donnant toute sa valeur à une authenticité volontariste que les chrétiens pourront être le plus pertinent, en osant une approche critique certes, mais personnelle et assumée, respectueuse d’autrui et courageuse. Un peu dans la lignée de l’apôtre Paul, ne sommes-nous pas appelés à laisser cours à cette force intérieure qui nous pousse à témoigner : « Si j’annonce l’Evangile, ce n’est pas pour moi un sujet de gloire, car la nécessité m’en est imposée, et malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! (1 Corinthiens 9.16).

 

C’est d’autant plus utile que la Bible est loin d’être ignorante de cette notion de parrèsia, qui y apparaît 41 fois. Elle décrit l’attitude de Jésus qui, à la fin de son ministère, dit ouvertement à ses disciples ce qui va arriver. Le terme dépeint ensuite les apôtres qui à la suite de Jésus, font preuve de l’audace du témoignage. Ce franc-parler courageux associé à une liberté de langage se retrouve logiquement chez Paul. En effet, la parrèsia est indéniablement pour quelque chose dans le développement de l’Eglise. Finalement, dans l’épître aux Hébreux ou dans les épîtres de Jean, la parrèsia devient également l’authenticité devant Dieu lui-même, dans une attitude spirituelle pleine de confiance. Ceci étant, et à la différence des philosophes cyniques, ardents défenseurs d’une parrèsia virulente et probablement volontairement dérangeante, la Bible met aussi en garde contre les effets négatifs d’une langue trop acérée. L’authenticité et l’audace du franc-parler ne va pas forcément de pair avec la violence verbale et l’absence de respect d’autrui, au contraire. L’apôtre Jacques a montré que « si quelqu’un ne trébuche pas lorsqu’il parle, il est un homme parfait, capable de tenir en bride son corps entier », et il ajoute : « La langue est un petit membre et se vante de grands effets. Voyez comme il faut peu de feu pour faire flamber une vaste forêt » (Jacques 4.3-5). Ainsi, le parrèsiaste d’hier comme d’aujourd’hui pourrait plutôt s’inspirer d’un Socrate, défenseur lui aussi de la parrèsia, mais de manière équilibrée… On raconte qu’un jour, quelqu’un est venu le voir et lui a dit : Ecoute Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit. Arrête ! interrompit l’homme sage. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ? Trois tamis ? dit l’autre, rempli d’étonnement. Oui, mon bon ami : trois tamis. Examinons si ce que tu as à me dire peut passer par les trois tamis. Le premier est celui de la vérité. As-tu contrôlé si ce que tu as à me dire est vrai ? Non, je l’ai entendu raconter, et… Bien, bien. Mais assurément, tu l’as fait passer à travers le deuxième tamis. C’est celui de la bonté. Ce que tu veux me dire, si ce n’est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ? Hésitant, l’autre répondit : non, ce n’est pas quelque chose de bon, au contraire… Hum, dit le Sage, essayons de nous servir du troisième tamis et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as à me dire… Utile ? pas précisément. Eh bien, dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier…

 

S’il est donc sage de s’abstenir de parler pour ne rien dire (de vrai, de bon et d’utile), il est urgent et important d’oser proclamer les convictions qui habitent nos cœurs. Etre témoins du Christ aujourd’hui implique probablement de faire preuve de parrèsia. Elle met en marche et c’est précisément la vocation de l’Eglise, d’être ce mouvement d’hommes et de femmes, de jeunes et de moins jeunes, qui osent l’audace de vivre et de partager ce qui fait sens dans leur vie, un sens dont le cap est donné par celui qui a osé dépasser les traditions religieuses au bénéfice de la spiritualité du Royaume !

« Chrétiens dans un nouveau monde » . Rencontre organisée par Témoins le Mardi 11 novembre 2014 à Bourg-la-Reine. PROGRAMME DETAILLE

 

Programme détaillé.

 

Photos:flickr Catdancing  
(creative commons)

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Quelques précisions sur la journée.

** Voir, pour imprimer, ce programme détaillé (pdf) ** 

** Voir les informations pratiques pour s’y rendre **  

** Télécharger le bulletin d’inscription ** 
                      à renvoyer à     alaingubert@yahoo.fr
                                       ou
       Alain GUBERT    5 rue des Perrières    58000 NEVERS.

Tel   06 30 06 10 54  

 
 
 
 

 

Être ou ne pas naître de l’Esprit ?

Naître de l’Esprit ? Une expérience exceptionnelle vécue par les apôtres lors de la fête de la Pentecôte, réservée maintenant aux “super-chrétiens”? Ou la base d’une véritable vie chrétienne, impliquant l’accueil de la présence de Dieu en nous, et donc un “lâcher- prise”, qui va à l’encontre de toutes nos habitudes, notamment celle de vouloir contrôler nous-mêmes notre vie ? Alors qu’humainement, on n’aime pas trop se “mouiller”, Dieu nous invite à ouvrir otre parapluie pour nous laisser tremper de son Esprit…

    « Jésus dit à Nicodème : Si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. Nicodème lui dit : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? Jésus répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est Esprit. Ne t’étonne pas que je t’aie dit : Il faut que vous naissiez de nouveau. Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit. » Jean 3.3-8 

 Renaître… ou naître de nouveau. Un concept aussi inimaginable pour nous aujourd’hui qu’il devait l’être pour Nicodème. Pourtant, en venant voir Jésus cette nuit-là, Nicodème le pharisien n’est probablement pas venu pour discuter les opinions, mais bien plutôt exprimer son attente d’autre chose que de sa vie rythmée par les rites religieux qui n’étanchent pas sa soif spirituelle. Alors quand Jésus partage avec lui la possibilité d’une vie nouvelle, il n’aurait pas dû être surpris… Mais la radicalité de l’Evangile le surprend, comme elle peut nous surprendre encore aujourd’hui. Or comme Nicodème, combien d’entre nous n’ont-ils pas ce désir d’une vie transformée ? De la possibilité d’une page blanche, d’une renaissance…

 Nicodème est venu voir Jésus avec cette interrogation : Comment Jésus peut-il faire tous ces miracles et parler avec autant de persuasion si Dieu n’est avec lui ? Sans aucun doute, Jésus, comme le lecteur que nous sommes, peut lire entre les lignes que Nicodème offre là une confession : alors qu’il est chef religieux, il s’interroge sur l’influence de son propre  discours et de son exemple. En vient-il à se demander si Dieu est véritablement avec lui ou pas ? Le texte ne le dit pas, mais d’entrée, Jésus lui répond qu’un homme qui n’est pas né de nouveau ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Sans cette renaissance spirituelle, la vie religieuse n’est qu’une formelle addition de rites. Nicodème est dans les cordes. Une vie entière remise en question. Pire encore, une question qu’il ne comprend pas… Es-tu né de nouveau ? Mais comment cela est-il possible ?

 Après avoir piqué Nicodème au vif, Jésus va prendre le temps d’expliquer, d’accompagner Nicodème dans ce cheminement destiné à aboutir à une vie nouvelle. Chaque être humain, dit-il, est destiné à naître deux fois : d’eau, et d’esprit. Conformément à la mentalité hébraïque qu’est celle de Jésus, il va même le répéter deux fois avec des mots quelque peu différents. La naissance d’eau est une naissance de la chair, celle du début de notre vie terrestre, humaine, issue de l’eau maternelle protectrice. Mais ce qui est né de la chair est chair, et notre destinée ne peut prendre de la hauteur, celle de l’entrée dans le royaume de Dieu, si nous ne naissons pas aussi « d’en haut », c’est-à-dire de l’Esprit. Certes, on lit parfois cette parole de Jésus en considérant que l’eau et l’esprit sont deux aspects de la nouvelle naissance (baptême d’eau et baptême d’esprit), et même si ce n’est évidemment pas faux, une lecture attentive et respectueuse du texte semble devoir nous faire privilégier cette distinction entre naissance charnelle et naissance spirituelle. La première, la naissance charnelle, par laquelle nous sommes tous passés ne suffit pas. D’où la nécessité de naitre « de nouveau », d’en haut. Cette naissance spirituelle, ou cette renaissance, est indispensable pour faire de nous des êtres véritablement connectés à Dieu.

 A la création, la Bible nous dit que Dieu a insufflé un souffle de vie en l’être humain. Dans les langues bibliques, le souffle et l’esprit ne sont qu’un seul et même mot. Nous étions alors des êtres spirituels par essence. Mais l’homme a utilisé la liberté donnée par Dieu pour devenir un être autonome. Il a choisi de manger le fruit défendu, marquant ainsi cette autonomie. L’homme avait péché, et le péché est une forme de coupure de la relation avec Dieu. Et c’est pour cela qu’une renaissance est nécessaire. Une naissance de l’Esprit. Mais Dieu, lui, n’a pas cessé d’être le créateur et son action créatrice continue. Il souhaite faire de nous des êtres nouveaux.

 Naître de l’Esprit c’est faire l’expérience de la confiance en Dieu. Accepter de ne pas forcément tout comprendre d’où l’on vient, mais comprendre que nous avons été créés enfants de Dieu. C’est même accepter de ne pas savoir exactement où l’on va, mais désirer cheminer avec Dieu et faire sa volonté.

 Naître de l’Esprit c’est faire l’expérience de la présence de Dieu en nous. Ce n’est pas entre des murs, soient-ils des Eglises, que Dieu veut habiter, mais bien dans nos cœurs. Ce sont nos êtres qui sont destinés à devenir le temple du Saint-Esprit.

 Naître de l’Esprit c’est comprendre les valeurs que Dieu attend que nous mettions en œuvre dans nos vies. A l’exemple du Christ, l’Esprit nous pousse à une vie de respect, d’amour, de tolérance, d’engagement au service d’autrui.

 Naître de l’Esprit c’est faire l’expérience de l’appartenance à Christ. En effet, comme l’apôtre Paul l’exprime, « si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas » (Romains 8.9). Et d’ailleurs Paul insiste sur l’importance de cette dimension spirituelle à la vie par cette formule choc : « Soyez remplis de l’Esprit » (Ephésiens 5.18). On remarquera que c’est un impératif, et donc qu’être rempli de l’Esprit n’est pas une option. Mais c’est un impératif passif : ce n’est donc pas nous qui pouvons nous auto-remplir mais c’est bien Dieu qui en est l’acteur. Notre rôle consiste simplement à ouvrir nos cœurs pour permettre à Dieu d’y être présent par son Esprit. C’est aussi un impératif présent qui pourrait être d’après la langue originale plus précisément traduit par « soyez continuellement en train d’être remplis de l’Esprit ». Ce n’est pas une action ponctuelle mais un flux spirituel incessant, toujours neuf, toujours transformant. Une vraie dynamique. Enfin, c’est un impératif pluriel. Il ne s’agit donc pas de vivre sa vie d’enfant de Dieu né de nouveau chacun de son côté mais d’en faire une expérience communautaire, dans le partage et la fraternité spirituelle.

 Pour Jésus, naître de l’Esprit, c’est accéder à l’ « être », tout simplement. Être plutôt qu’avoir ou faire. Être, c’est-à-dire, avoir un sens à l’existence. Devenir cet être spirituel à l’image de Dieu, pour sa joie et pour la nôtre !

Gabriel Monet

 

L’Esprit et le parapluie

 

Ils étaient douze, ils avaient reçu l’espoir en plein vent, en pleine figure, ils n’avaient pas de parapluie. Dieu ne vend pas de parapluie, mon frère, il aime trop le plein vent et avec le vent viennent les bourrasques et les pluies. Dieu ne vend pas de parapluie.

J’avais peur de me mouiller, je me voulais toujours à l’abri sous ma prière parapluie. Mais tu m’as éclaboussé par-dessous, Seigneur, et la rafale est venue de côté, et le parapluie a été retroussé.

J’avais cru que sous le parapluie tu te tenais toi aussi, toi le maître de l’Esprit ; un petit coin de parapluie, un petit coin de paradis : c’était ma chance, mais ce n’était pas ce que tu voulais.

J’ai ouvert les yeux et tu m’as lancé sur des horizons pleins de vent. Viens, maître du vent, maître de l’Esprit, emporter aux quatre coins du vent mon ridicule parapluie, toi le Dieu des sans parapluie ; pousse-moi dans le vent, pousse-moi dehors.

Mouille-moi, Seigneur et, pour tes frères, donne-moi en même temps la joie et la force de ceux que tu trempes de ton Esprit.

Anonyme 

 

 

 

Tendre l’autre joue ?

Il y a des paroles qui sont douces à nos cœurs dans l’Evangile et qui indiquent un chemin spirituel que nous avons plaisir à essayer de vivre, il y a aussi des paroles qui dérangent, qui désarment, qui déplacent, qui défient… L’invitation de Jésus à tendre l’autre joue fait partie de ces paroles qui ne laissent pas indifférents. Parole que l’on retient, que tout le monde connaît, mais dont on se demande si nous devons vraiment la vivre. Et notre interrogation est légitime : est-ce vraiment cela la bonne nouvelle de l’Evangile ? Recevoir une gifle et malgré tout, accepter de tendre l’autre joue… Utopie idéaliste ou humilité exacerbée ? Empathie naïve ou indifférence volontaire ? Jésus est-il sérieux ?

Un exemple d’attitude non-violente

Le docteur Arun Gandhi, petit-fils de Mahatma Gandhi, avait alors seize ans. Il habitait avec ses parents dans l’institut que son grand-père avait fondé, situé à 27 km de la ville de Durban, en Afrique du Sud. Un jour, son père lui demande de l’amener en ville pour assister à une conférence qui se prolongerait pendant toute la journée. Arun est ravi de saisir l’occasion d’aller en ville pour voir ses amis et se détendre. Son père lui demande simplement d’emmener la voiture au garage pour quelques réparations. Une fois arrivés à Durban, son père lui dit : « Nous nous retrouverons ici à cinq heures ce soir pour rentrer ensemble à la maison ». Après avoir amené la voiture au garage, et s’être occupé pendant la matinée, Arun décide d’aller au cinéma. Tellement absorbé par le film, il en oublie l’heure du rendez-vous avec son père. Ce n’est qu’à cinq heures trente qu’il prend conscience de son retard. Il file au garage, récupère la voiture et part au lieu du rendez-vous avec son père. Il y arrive, il est déjà six heures. Son père lui demande avec angoisse : « Pourquoi es-tu en retard ? » Arun est mal à l’aise de dire à son père que son retard est dû au fait qu’il était au cinéma ; du coup il lui dit que la voiture n’était pas prête et qu’il a été obligé d’attendre la fin de la réparation. Mais Arun ne savait pas que son père avait déjà appelé le garage. Se rendant compte qu’Arun mentait, son père lui dit : « Il y a quelque chose qui ne va pas avec l’éducation que je t’ai donné puisque tu n’as pas assez confiance en moi pour me raconter la vérité. Je vais réfléchir pour découvrir en quoi j’ai échoué dans ton éducation. Je vais marcher les 27 km jusqu’à la maison pour avoir du temps pour penser à ce problème ». Ainsi, vêtu dans son costume et avec ses meilleures chaussures, le père d’Arun a commencé à marcher sur la route poussiéreuse en direction de la maison. Arun ne pouvait pas le laisser tout seul. Il a conduit la voiture à la vitesse du pas de son père, l’éclairant avec les phares, pendant les six heures qu’a duré le trajet.

Si pendant ces six heures, son père a eu l’occasion de réfléchir, Arun aussi. La prise de conscience de la souffrance de son père à cause d’un stupide mensonge a été décisive. Ce jour-là, il a décidé de ne plus jamais mentir. Il raconte lui-même comment cette expérience vécue avec son père a été déterminante. Il affirme : « Si mon père m’avais puni d’une façon violente, est-ce que j’aurais appris la leçon ? Je ne crois pas… Mais cette action non violente fut tellement forte que je l’ai gravé dans ma mémoire et elle m’a empêché de mentir jusqu’à aujourd’hui. C’est ça le pouvoir de la non-violence. »

Le sermon sur la montagne

C’est à l’occasion de son sermon sur la montagne que Jésus a lancé cette fameuse invitation à tendre l’autre joue, à développer une attitude non violente. Il faut bien reconnaître que ce sermon est un message aux exigences élevées, voire impossibles. Tout ce que Jésus recommande ne peut s’appliquer à la lettre en un claquement de doigt, mais c’est un idéal que Jésus propose, un horizon vers lequel il nous invite à tendre. Nous devons être conscients que sans la puissance de la grâce, nous ne pourrons que rester loin des objectifs que Jésus pose.

En même temps, ce sermon sur la montagne est de la part de Jésus une forme de réponse à la manière dont certains de ses contemporains considéraient la foi et la vie religieuse qui en découlait. Aux sadducéens qui pensaient que la foi était quelque chose de trop sérieux pour être vécue dans le bonheur, Jésus adresse les béatitudes, et déclare heureux ceux qui font une place pour Dieu dans leur cœur, quand bien même ils seraient pauvres, affamés, en pleurs ou persécutés. Chercher et accueillir la douceur, la pureté de cœur, la paix et la miséricorde suffit à faire de nous gens qui vivent le bonheur, le vrai. Pour Jésus, être heureux n’est pas incompatible avec l’Evangile, au contraire.

Aux esséniens qui s’isolaient du monde pour ne pas en subir les mauvaises influences, Jésus répond que nous avons vocation à être sel de la terre et lumière du monde. Pour Jésus, c’est notre privilège et notre responsabilité que de le représenter, de témoigner de lui, d’incarner qui il est, de défendre ses valeurs… partout et tout le temps.

Aux pharisiens qui faisaient de la loi une fin en soi, Jésus va montrer qu’il faut passer de l’amour de la loi à la loi de l’amour. Contrairement à ce que les pharisiens pouvaient croire, la loi n’est pas un maximum, mais un minimum. Il ne suffit pas de ne pas tuer, de ne pas commettre d’adultère, et j’en passe… pour avoir accompli la loi, car elle n’a d’autre but que de nous aider à vivre des relations d’amour vis-à-vis de Dieu et de notre prochain, et ceci est un chemin qui n’a pas de fin. Or c’est précisément pour nous aider à comprendre cela que Jésus va évoquer six antithèses : « vous avez entendu qu’il a été dit… mais moi je vous dis ». Et c’est précisément dans une de ces antithèses que Jésus va inviter les auditeurs de l’époque comme ceux que nous sommes aujourd’hui, à tendre l’autre joue.

« Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui » (Matthieu 5.38-4).

La loi du talion

Jésus fait référence à ce qu’on appelle la loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent », bien établie dans l’Ancien Testament (Exode 21.23-25 ; Lévitique 24.19-20 ; Deutéronome 19.21).  Elle avait pour objectif de mettre en adéquation la peine avec la faute commise, et ainsi d’éviter l’escalade dans bien des situations. En effet, il est tellement naturel, chez les petits comme chez les grands, lorsqu’on a été offensé, volé ou agressé, de répondre de manière plus forte que ce que l’on a subi. La loi du talion est donc déjà quelque chose de positif qui va dans le sens de limiter la vengeance personnelle, si facilement incontrôlée.

Au temps de Jésus l’application judiciaire de la loi du talion n’était pas littérale. On n’arrachait pas un œil ou une dent si telle avait été l’offense. La réparation proportionnée se faisait par le paiement, de la part de l’offenseur, d’une compensation financière définie en fonction du préjudice. Même si dans l’absolu la vengeance personnelle était déjà condamnée explicitement dans la loi mosaïque (Lévitique 19.18), les scribes et les pharisiens étaient enclins à faire valoir ce qui était devenu un droit, à savoir d’obtenir une réparation conforme à n’importe quelle offense subie.

Jésus nous dit « de ne pas résister au méchant ». Dans cette antithèse il met radicalement en cause le principe moral qui est sous-jacent au principe de la loi du talion, c’est-à-dire : la permission de retourner « coup pour coup » comme rétribution légitime. Il refuse l’existence d’un droit de représailles. Ainsi, il substitue ce principe par l’exigence morale de ne chercher aucune forme de vengeance, même par la voie légale des tribunaux.  Et Jésus va illustrer son propos par trois exemples de réponses non violentes au mal par la pratique du bien. Ainsi il va montrer à ses disciples que non seulement ils ne doivent « pas répondre au mal par le mal, mais qu’ils doivent triompher du mal par le bien », comme l’a compris et écrit l’apôtre Paul (Romains 12.19-21).

Tendre l’autre joue

Le premier des trois exemples de réponse non violente que Jésus évoque est cette fameuse invitation à tendre l’autre joue : « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre ». Le fait que Jésus mentionne la joue droite à un sens précis. En effet, comme la majorité des gens sont droitiers, être agressé sur la joue droite signifie que la gifle a été donnée avec le revers de la main. Dans le judaïsme, ce type de coup était considéré comme spécialement insultant. Il était puni judiciairement par une amende spécialement lourde, qui attribuait à l’offensé une double indemnité : 200 pièces d’argent pour une gifle mais 400 pièces d’argent si la gifle avait été appliquée avec le revers de la main. Une gifle sur la joue droite n’était donc pas seulement une agression, mais c’était aussi un insulte spécialement grave qui avait pour but d’humilier la victime. Et malgré tout, de manière tellement paradoxale à nos yeux, Jésus invite à tendre l’autre joue. Il semble s’inspirer ici du texte de Lamentations 3.30 qui recommande au juste de présenter la face à celui qui l’agresse. Ce geste est, déjà en soi, un abandon de son droit à recevoir la réparation judiciaire et l’indemnité prévu par la loi pour l’offense reçue. Mais, ce geste signifie plus qu’un abandon des représailles. Il est plus encore qu’une disposition à supporter une nouvelle agression humiliante sans rébellion. L’acte du disciple agressé et offensé est, en vérité, un acte de résistance non violente à l’agresseur. Le disciple cherche à censurer et à vaincre le mal à travers son acte paradoxal d’offrir l’autre joue. En présentant la joue gauche à l’agresseur, il l’interpelle et simultanément il revendique, manifeste et préserve sa dignité d’être humain. Il lui dit par son geste : si tu veux m’agresser, agresse-moi comme l’homme doué de dignité que je suis. Ne m’agresse pas avec le revers de la main. En ne répondant pas à la première agression et en étant disposé à être agressé à nouveau, le disciple met en évidence sa vulnérabilité, il démontre son noble courage en face de l’agresseur, mais il essaye aussi d’éveiller la conscience morale de son adversaire pour l’injustice qu’il commet en recourant à l’agression. De cette façon, le disciple agressé et insulté arrache à l’agresseur le pouvoir de l’offenser ou de l’effrayer, en même temps qu’il désarme l’agressivité de l’opposant. Tendre l’autre joue, ce n’est pas simplement subir et céder à la passivité, mais au contraire, c’est un geste de non-violence active qui est l’affirmation que la vraie force est d’abord celle du respect et de l’amour.

Laisser son manteau

Le deuxième exemple donné par Jésus pour illustrer cette invitation à la non-violence, est le cas d’une personne qui est dépouillée de sa tunique par un adversaire qui tient probablement à récupérer une dette : « A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, — dit Jésus — laisse aussi ton manteau ». La tunique était la pièce fondamentale de l’habit au temps de Jésus. Le manteau, lui, était le vêtement le plus précieux qui était porté sur la tunique et était aussi employé comme couverture nocturne par le juif pauvre.  La Loi de Moise stipulait que si le manteau était pris comme gage à cause d’une dette, il devait être restitué à son propriétaire avant le coucher du soleil (Exode 22.26-27 ; Deutéronome 24.12-13). La loi n’imaginait même pas qu’on puisse prendre la tunique comme gage. Or, l’adversaire du disciple de Jésus essaie de lui enlever cet essentiel, au travers d’un procès. Jésus suppose donc que l’adversaire prétend effectuer une injustice sous le couvert de la légalité. Jésus invite le disciple à répondre à l’exigence injuste par une générosité qui dépasse la légalité. Par le don de son manteau, en plus de la tunique, le disciple de Jésus ne livre pas seulement à l’adversaire son habit le plus précieux, mais il livre tout qu’il a pour se couvrir. Ce geste exprime son intention de ne pas répondre à l’extorsion et démontre une disposition à supporter l’injustice sans répondre agressivement. En vérité, par cet acte de dépouillement volontaire, le disciple fait un acte de résistance non violente. Il dit par son action : « Tu veux me dépouiller injustement de mes biens par la force, mais tu ne le peux pas, parce que je te donne librement plus que ce que tu veux me prendre ». Il essaye ainsi d’éveiller la conscience morale de son adversaire et lui enlève le pouvoir et la satisfaction de lui faire préjudice, il désarme la cupidité de l’opposant par sa libéralité. Ainsi, il fait face à son adversaire de façon sereine et non violente.

Faire un mille de plus

Le troisième exemple évoqué par Jésus est le cas du disciple à qui l’on oblige de rendre un service en portant une charge sur la distance d’un mille. Jésus dit : « Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui ». Il fait référence ici à un système de droit de réquisition par une autorité publique. Originaire de Perse, ce système a été repris par l’empire romain. Ainsi, un officier ou un soldat avait le droit de réquisitionner le service d’un civil qui pouvait être forcé de transporter le bagage d’un soldat pour la distance d’un mille, c’est-à-dire environ 1,5 km. Le cas de $$ Simon de Cyrène, qui a été forcé par les soldats chargés de la crucifixion de Jésus, de porter la croix est un exemple classique de cette pratique du service forcé (Matthieu 27.32 ; Marc 15.21). Les juifs nationalistes s’opposaient totalement à de telles contraintes, qui étaient pour eux une humiliation et une reconnaissance forcée de l’autorité romaine qu’ils exécraient. Mais, au lieu de résister à cet acte forcé en l’accomplissant avec le cœur plein de ressentiment, Jésus encourage le disciple à faire volontairement un mille de plus avec celui que l’a réquisitionné. Ce faisant, il censure et dépasse l’injustice par un acte de disponibilité totale. En accompagnant volontairement celui qui l’a réquisitionné, non seulement le mille demandé, mais encore un mille de plus, le disciple de Jésus interpelle son adversaire tout en préservant son honneur, sa dignité et sa liberté.

L’éthique du Royaume : une justice généreuse

Ces exemples de non-violence active donnés par Jésus contribuent à étayer ce qu’on peut appeler l’éthique du royaume de Dieu. Cela peut nous paraître magnifique en théorie et pourtant si difficile à vivre. Pour Jésus en tous cas, cela n’a pas été qu’un discours car sa vie et en particulier sa passion, témoigne de la manière dont il a incarné cette éthique. Il a supporté dignement le traitement cruel qui lui était infligé sans chercher à exercer les moindres représailles, trouvant même la force de pardonner à ses bourreaux.

Pour Jésus, il ne s’agit pas seulement de ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent. Cette version-là de la règle d’or est une forme de justice. Mais la justice du Christ est une justice généreuse, où il cherche et nous invite non seulement à ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse, mais comme il l’a dit : « Tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le de même pour eux » (Matthieu 7.42). Jésus remplace l’abstention par la générosité, la neutralité par l’initiative, l’indifférence par l’amour.

Comme l’a écrit  Gandhi, dont une des sources du principe d’action non violente était précisément les paroles de Jésus dans l’antithèse que nous avons évoquée : « La non-violence ne consiste pas à renoncer à toute lutte réelle contre le mal. La non-violence telle que je la conçois est au contraire, contre le mal, une lutte plus active et plus réelle que la loi du talion, dont la nature même a pour effet de développer la perversité. » A la loi du talion, qui bien souvent mène à une vision légaliste des situations et qui génère le statuquo si ce n’est l’impasse, Jésus oppose la puissance de l’amour, la force de l’engagement.

La non-violence n’est pas le refus ou le déni du conflit, mais bien l’engagement à puiser au plus profond de nos cœurs, habités de la présence de Dieu, des forces inédites pour conjuguer respect de soi et respect de l’autre. Pour Martin Luther King, l’approche non violente prônée par Jésus « atteint les cœurs et les âmes qui se vouent à elle. Elle leur donne un nouveau respect de soi. Elle fait appel à des réserves de force et de courage qu’ils ne savaient pas posséder. Finalement, elle émeut la conscience de l’adversaire au point que la réconciliation devient une réalité. »

En guise de conclusion

Je ne veux pas conclure cette réflexion avec une grande et belle exhortation à vivre ces paroles de Jésus et nous invitant dorénavant à mettre en œuvre en toute situation cette pratique de non-violence active, par des gestes paradoxaux propres à chaque situation permettant de forcer le cœur de nos adversaires. Qui serais-je pour interpeller qui que ce soit en ce sens alors que j’ai moi-même tant de mal, dans bien des situations, à tendre l’autre joue, à offrir mon manteau ou à faire un mille supplémentaire. Je veux juste entendre et comprendre cette parole, mais aussi ouvrir mon cœur pour laisser l’Esprit du Christ me mettre sur ce chemin d’une justice généreuse non-violente. Et quoi de mieux que de s’appuyer sur ceux qui d’une manière ou d’une autre ont fait un pas dans ce sens et ont ouvert la voie à suivre. C’est pourquoi, je conclurai simplement avec un exemple, une histoire vraie :

Cela se passe en Chine, un petit village de la province de Canton était devenu chrétien suite à l’action missionnaire dirigée par Hudson Taylor. Le village voisin lui, n’avait pas accepté l’Evangile prêché par les missionnaires. Mais ces deux villages avaient des champs irrigués mitoyens où ils cultivaient le riz. L’époque de la culture étant arrivée, le village chrétien a commencé à remplir d’eau ses rizières. Mais la nuit venue, le village voisin n’a rien trouvé de mieux que de dévier l’eau jusque dans ses propres champs. Au matin, les chrétiens s’en sont rendu compte, mais sans un mot ils ont recommencé le remplissage d’eau. La nuit suivante, les habitants du village voisin renouvelèrent leur action pour récupérer à nouveau toute l’eau dans leurs propres champs. Face à cette situation, les chrétiens se sont réunis pour décider comment réagir. Après quelques délibérations, ils décidèrent de répondre à la provocation du village voisin. Pour ce faire, ils ont attendu le soir, se sont rassemblés plus nombreux que d’habitude, puis ont commencé à remplir complètement d’eau les champs de riz du village voisin avant de mettre en eau leurs propres rizières. Cette action paradoxale étonna les habitants du village païen. Ils décidèrent d’envoyer une délégation au village chrétien, pour poser une question, une seule : « Pourquoi avez-vous rempli nos champs d’eau après que nous ayons dévié l’eau de vos rizières ? » Le chef chrétien répondit simplement : « Nous suivons les enseignements de notre Maître Jésus. » Après avoir communiqué au chef du village la réponse, et après une nouvelle réunion, ils décidèrent d’envoyer le jour suivant une nouvelle délégation au village chrétien, avec une autre question, une seule : « Comment pouvons-nous devenir chrétiens ? » Quelques mois plus tard, presque tout le village païen était baptisé. Le principe de réponse non violente de Jésus appliqué par les chinois chrétiens avait contribué à la conversion des cœurs de leurs voisins païens.

Gabriel Monet