Tolstoï, Gandhi, Martin Luther King, Dorothy Day
En ce temps de violence, comment promouvoir la paix par le refus de cette violence, par la promotion de la non-violence ? Dans sa vie et son enseignement, le Christ nous montre l’exemple. Cet exemple est toujours inspirant aujourd’hui. Dans un livre récent, ‘Prophètes sans armes’ (1), deux frères engagés, Baudouin et Jacques de Guillebon, « afin de mieux cerner la pensée chrétienne de la non-violence et du pacifisme, ont choisi de passer par l’expérience d’hommes et de femmes du XXe siècle qui ont su éveiller les consciences et prendre les moyens pour tenter d’éviter la guerre et la violence au risque parfois d’être menacés de mort ou d’y laisser leur vie » (couverture).
Ce livre parait à un moment où la guerre est réapparue dans sa violence cruelle. Les auteurs peuvent donc nous rappeler combien la paix est sacrée. « La paix est un attribut essentiel de Dieu, ‘Seigneur de la paix’ (Jg 6,24). Une paix qui n’est pas uniquement l’absence de guerre, mais qui est plus que cela car elle est la plénitude de la vie qui est le don de Dieu à son peuple pour témoigner de l’harmonie de sa création… Le Christ, nous dit l’Evangile, est celui qui a accompli cette paix qui est le bien messianique par excellence, le mot Shalom en hébreu signifiant étymologiquement ‘la complétude’ et c’est d’ailleurs le testament spirituel du Christ : ‘Je vous laisse ma paix. C’est ma paix que je vous donne : Je ne vous la donne pas comme le monde la donne’ » (jn 14.27), (p 17).
Catholiques engagés dans une voie sociale de la justice, du partage et de respect, Baudouin et Jacques de Guillebon nous rappellent les interventions de nombreux papes pour faire reculer la guerre et faire triompher la paix. Dans cet engagement pour la paix et contre la violence, ils évoquent également la voix prophétique : « De la profondeur des siècles s’élèvent la voix des prophètes désarmés. ‘Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes’ (Is 1,4) (p 21). ‘La paix’, nous disent les auteurs, « ne peut être recherchée que par une prise de conscience de la finalité de nos vie ». Nous sommes appelés à être des artisans de paix.
Pour illustrer ce chemin vers la paix, les auteurs ont choisi des figures variées du XXe siècle : « Certains comme Martin Luther King, Gandhi, Tolstoï ou encore Desmond Tutu ont lutté contre l’insidieuse violence instaurée dans nos sociétés modernes et qui souvent utilisent l’idéologie scientifique ou religieuse pour fonder un désordre social : le racisme, la ségrégation, le colonialisme. D’autres comme les frères Berrigan ou Dorothy Day se sont dressés contre la course aux armements, en dénonçant publiquement ce fléau. Avec Simone Weil et Dorothy Day, c’est l’injustice de l’ordre économique qui est conspuée. Ce livre comporte ainsi huit chapitres consacrés à Tolstoï (1828-1910), Gandhi (1869-1948) Les pères fondateurs ; Martin Luther King ( 1929-1968) L’épée qui guérit ; Lanza del Vasto (1901-1981) Un Gandhi chrétien ; Dorothy Day (1894-1980) La conscience d’abord ; Simone Weil ((1909-1943) ‘Le plus grand esprit de notre temps’ (Camus), Les frères Berrigan David (1921-2016) Philip (1923-2002) Payez le prix de la paix ; Desmond Tutu ( 1931-2021) ‘Notre peuple est trop pacifique’ ; Hans (1918-1943) et Sophie Scholl (1921-1943), Alexandre Schmell, Will Graf et Christophe Probst. Une fleur en enfer » (p 201-202).
À travers ces biographies en des espaces très variés, ce livre nous entraine dans des chemins différents plus ou moins connus dans l’espace francophone. Sans doute y a-t-il des personnes qui ignorent la lutte courageuse des frères Berrigan, tous deux prêtres catholiques américains, contre la guerre du Vietnam. De même, on n’honore pas suffisamment l’engagement de quelques étudiants allemands dans l’écriture et la diffusion de tracts contre le régime nazi qui déboucha sur leur arrestation et leur exécution en 1943. Ce livre est à lire de bout en bout.
Dans cette recension, nous nous limiterons à la présentation de trois chapitres. Comment le grand écrivain russe Tolstoï a contribué à l’inspiration de Gandhi dans son épopée non violente ? Pourquoi et en quoi la lutte non violente du pasteur Martin Luther King est devenue emblématique ? Pourquoi la militante sociale américaine ayant trouvé inspiration dans le catholicisme, Dorothy Day est-elle devenue en France une figure de référence ?
Tolstoï et Gandhi, les pères de la non-Violence
Tolstoï est le plus souvent connu comme un très grand écrivain, auteur de Guerre et paix et Anna Karénine. Mais la vie et la pensée de Tolstoï ont évolué au cours du temps. Ainsi, dans la cinquantaine, s’affirme chez lui une pensée critique qui se marque dans la publication du livre ‘Que faire ?’ en 1885. « Dans cet ouvrage, Tolstoï, déjà considéré comme un original pour le soin qu’il apporte à la vie et à l’éducation de ses paysans, s’en prend avec fougue à ce qu’il appelle le mensonge moderne, celui de l’État, celui du libéralisme, mais aussi celui du socialisme, tous unis dans le productivisme et l’industrialisme, exerçant une violence sans frein contre les faibles » (p 31). À l’époque, il y a bien également en Russie une révolte politique et sociale en train de gronder. « L’immense génie de Tolstoï dans de telles circonstances et surtout dans un pays aussi violent que la Russie des Tsars, est de plaider pour une libération non violente par le christianisme intégralement vécu – qui n’évite pas martyr et persécution » (p 31-32). « La grande idée politique de Tolstoï n’est dérivée que de sa foi chrétienne ». Il dérange l’institution orthodoxe.
Tolstoï observe ce qui se passe dans le monde à cette époque. Ainsi « c’est à propos de l’Inde qu’il évoque l’usage de la non-violence dans ‘La pensée de la révolution russe’ soit deux ans avant qu’un hindou révolutionnaire le sollicite sur le cas de sa nation ». « Tolstoï affirme déjà que les indiens sont responsables de leur sujétion et que l’insoumission sans violence est la seule voie pour en finir avec l’oppression. Cette affirmation constitue la matrice principale de le ‘Lettre à un Hindou’. Dans ce célèbre texte, Tolstoï répond au révolutionnaire indien Chiraranjan qui l’interroge sur l’usage légitime de la violence dans la résistance » (p34-35).
Jeune avocat indien en séjour à Londres, Gandhi, a connaissance de ce message et en est très impressionné, car lui-même est engagé dans une lutte qui se veut non violente, le « satyagraha » pour la défense des droits des indiens en Afrique du Sud (2). La ‘Lettre à un hindou’ a été un soutien de poids pour Gandhi dans son combat pour la non-violence. « L’étonnante correspondance qui s’ensuit constitue un jalon essentiel dans cette pratique. Tout particulièrement la dernière lettre de Tolstoï à Gandhi, quelques semaines avant la mort de l’écrivain russe dont Romain Rolland écrit qu’elle restera dans l’histoire comme ‘l’évangile de la non-violence’ auquel Gandhi a donné, par l’action héroïque de sa vie tout entière sa consécration. Gandhi, traduisant et introduisant la lettre de Tolstoï apprend ceci à ses compatriotes : « Si nous ne voulons pas des anglais en Inde, nous devons en payer le prix. Tolstoï nous le montre. Ne résistez pas au mal, n’y participez pas non plus. Ne participez pas aux actes violents de l’administration des cours de justice, ni à la collecte des taxes et surtout pas à la collecte des soldats » (p 37).
Gandhi va commencer à mettre en œuvre la non-violence à partir de la communauté indienne en Afrique du Sud. Une lecture du livre de John Ruskin, chrétien et critique d’art anglais a également une grande influence sur Gandhi « Cet ouvrage, ‘Unto this last’ est en réalité une interprétation économique de la parabole des ouvriers de la onzième heure. L’auteur soutient audacieusement que tout travail devrait être payé au même prix. Globalement, par ce livre, Ruskin tente de réintroduire de la justice et de la morale dans l’industrie capitaliste de son époque, et de tuer le libéralisme ». « Gandhi, lui, décide non seulement de changer immédiatement sa propre vie en accord avec l’enseignement de Ruskin, mais s’établit en plus dans une ferme, avec son journal, où tous recevraient un salaire égal » (p 39).
Les auteurs mettent l’accent sur l’originalité du parcours de Gandhi. « Celui-ci forme sa pensée en Angleterre et en Afrique du Sud à la lecture d’auteurs occidentaux et d’occidentaux chrétiens. La Bible, et particulièrement le Sermon sur la montagne, sont une source importante de sa pensée ». Ainsi Baudouin et Jacques de Guillebon s’enthousiasment : « L’Esprit, qui souffle où il veut, suscite en pleine ère coloniale, en pleine domination occidentale du monde – de nations chrétiennes plusieurs fois apostates sur des peuples païens – un Christ indien et demi nu, un prophète, un saint, un martyr, pour rappeler l’Occident au meilleur de lui-même, aux Béatitudes » (p 41). Mais la vie de Gandhi puise aussi ses racines dans la tradition religieuse de l’Inde, en faisant passer l’accent sur une recherche passionnée de la vérité, un profond respect de la vie, un idéal de détachement, et en se montrant disposé à tout sacrifier à la connaissance de Dieu. Renouant avec sa tradition propre, c’est un évangile universel qu’il prêche » (p 41).
Les auteurs nous présentent une description de la pensée de la non-violence selon Gandhi à laquelle on pourra se référer. La non-violence est un esprit et une pratique. « De même que la sainteté, la non-violence est un idéal concret toujours à reconquérir ».
La vie de Gandhi nous apparait toujours en mouvement. « Avec ses méthodes nouvelles, après l’Afrique du Sud, c’est l’Inde coloniale entière que Gandhi révolutionne avec ces épisodes que l’on connait et qui sont passé dans la mémoire collective comme un bien commun de l’humanité : la marche du sel, la libération des Intouchables, la fondation du parti du Congrès… » (p 41). « Prophète, Gandhi meurt sous les balles d’un tueur hindou dans une Inde déchirée par la partition et les violences communautaires. La vraie lutte de libération ne fait que commencer. Ses derniers mots, ‘He Rama’ (Ô Dieu) (p 46).
Martin Luther King : Une action non-violente exemplaire
L’action non-violente engagée par Martin Luther King pour le respect des afro-américains dans le sud des Etats-Unis dans les années 1960 est aujourd’hui unanimement connue. Beaucoup d’établissements portent son nom. Cette œuvre a été maintes fois rapportée et, dans la présentation de ce livre, nous aborderons plus succinctement le chapitre correspondant. L’œuvre de Martin Luther King est décrite par le menu dans Wikipédia (3).
Jeune pasteur baptiste, Martin Luther King arrive en 1954 à Montgomery, en Alabama, un Etat du sud des Etats-Unis où règne la discrimination raciale. Le premier décembre 1955, lorsqu’une femme noire, Rosa Parks est arrêtée pour avoir refusé de céder sa place à un blanc dans un autobus, il s’engage dans une campagne de boycott des bus de la ville. Cette campagne dura plus d’une année, dut faire face à des violences, mais la mobilisation se maintint et finalement la victoire fut remportée grâce à une décision de la Cour Suprême en décembre 1955, déclarant illégale la ségrégation dans les autobus et tous les lieux publics.
Dans les années suivantes, Martin Luther King joue un rôle central dans la Conférence du leadership chrétien du Sud qui suscite des protestations non violentes, dans la philosophie de la désobéissance civile non violente comme décrite par Henry David Thoreau et utilisée avec succès en Inde par Gandhi. Martin Luther King est une figure de proue dans les grandes luttes pour les droits civique qui ont lieu à Albany et à Birmingham. En 1963, Martin Luther King prend la tête d’une marche sur Washington pour la promotion des droits civiques. Cette marche est un énorme succès et c’est là que Martin Luther King prononce son célèbre discours ‘l have a dream’. Sa renommée devient internationale. En 1964, il reçoit la prix Nobel de la paix. Les années suivantes, son action s’étend. Il prend position contre la guerre du Vietnam. Le 4 avril 1968, il est assassiné.
Baudouin et Jacques de Gullebon retracent l’évolution intellectuelle et spirituelle de Martin Luther King, ce qu’ils appellent son ‘pèlerinage vers la non-violence’ (p 49-56). Martin rencontre sa femme Coretta durant ses études de théologie et tous deux vont choisir d’affronter la mentalité ségrégationniste dans le premier poste de pasteur de Martin à Montgomery en Alabama. Au départ, nous disent les auteurs, Martin « découvre d’abord l’américain Henry David Thoreau et son traité sur la désobéissance civile ; il y est hautement affirmé que chaque homme doit accorder la primauté à sa propre conscience avant que d’observer les lois édictées par son gouvernement. Thoreau s’insurgeait contre le gouvernement américain qui énonçait des droits et affirmait l’égalité de tous, tout en poursuivant la défense et l‘usage de l’esclavage ». Dans le même esprit, Martin ne fait rien d’autre que d’exiger le respect de la constitution américaine. « Thoreau enseignait aussi qu’il est nécessaire de ne pas coopérer avec un système mauvais ». Martin va plus loin. « Le mouvement dans lequel il s’inscrit n’est pas une résistance passive. Il ne s’agit pas uniquement de se mettre à l’écart. Ce que le boycott des bus de Montgomery laisse transparaitre, c’est une vision de l’action directe et non violente » (p 52). Les auteurs nous rapportent les lectures de Martin pendant ses études : Karl Marx lu non sans réserve, la ‘Phénoménologie de l’Esprit’ d’Hégel. Ce livre est une inspiration pour Martin : « celui-ci incarne l’histoire d’une conscience qui s’acquiert et se conquiert, en passant nécessairement par le détour dialectique, et c’est pour cela que le dialogue est si important pour le pasteur : la révolte des noirs ne peut pas se faire contre les blancs, elle est une tentative de réconciliation de deux peuples en un seul. Il faut donc joindre à ce combat la foi et l’amour de Dieu qui irrigue l’amour des hommes, la véritable religion » (p 54). La formation de Martin Luther King en théologie le conforte dans son désir d’utiliser les moyens en accord avec la religion pour sa révolte qu’il identifie très tôt avec celle du peuple hébreu tenu en esclavage par les égyptiens. La Bible devient une arme de libération, notamment par l’entremise d‘auteurs comme Walter Rauschenbush et son ouvrage ‘Le christianisme et la crise sociale’ (p 55). Cependant, « c’est grâce à Gandhi que King abandonne tout-à-fait l’idée d’une révolution armée. Les ressources de la non-violence lui sont enseignées par la lecture et l’exemple de Gandhi dont les textes ont traversé les frontières ». On peut y ajouter la lecture de Thomas d’Aquin où il découvre ‘le concept de loi naturelle’, lui permettant un écho avec la désobéissance civile de Thoreau.
Beaudouin et Jacques de Guillebon commentent ensuite l’engagement de Martin Luther King en mettant l’accent sur l’exigence chrétienne. Ainsi, l’action non violente a une dimension morale. Il s’agit de faire surgir la justice là où la violence prévaut. « Notre objectif ne doit être en aucune façon d‘infliger défaite ou humiliation à l’homme blanc, mais de susciter son amitié et sa compréhension. Il nous faut comprendre que notre but ultime est une société en paix avec elle-même » (p 60). Les auteurs montrent aussi que cette volonté de justice et de paix s’appliquera à la lutte contre la guerre du Vietnam au cours des dernières années de sa vie. Baudouin et Jacques de Guillebon concluent ainsi : « Si le chrétien véritable, le disciple du Christ, rejette l’épée de la violence et renonce à la domination, car n’est pas par couardise et par refus d’emprunter le chemin de l’humanité. Le chrétien ne s’isole pas, il pénètre le monde… Il apprend, il saisit les difficultés sociales, économiques, politiques, puis il se lance dans la bataille. Qu’y fera-t-il sans armes, avec sa parole et son amour ? Il souffrira, il prendra sur lui la douleur, il ira vers celui qui frappe et l’interrogera : ‘Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?’. Le chrétien demande aux violents de rendre raison de leur violence, et, par l’exemple même de la non-violence, il agit en révélateur. Ce qu’Hégel appelle le ‘jeu de forces’ entre les consciences, Martin Luther King le reproduit à l’échelle de l’Amérique, et il nourrit cette espérance, dans l’histoire et dans le travail des humains, d’un progrès vers davantage d’humanité. Une expérience qui est fondée sur la foi et sur l’endurance… » (p 68).
Dorothy Day, un parcours pacifiste en milieu catholique
Le parcours varié de Dorothy Day est un autre portrait qui nous est présenté dans ce livre. Dorothy Day est une personnalité militante du XXe siècle, une américaine engagée dans le mouvement social et le courant pacifiste, de pair avec une conviction catholique. C’est ainsi qu’elle a acquis une célébrité dans certains milieux. En France, par exemple, à Paris dans le quartier de Ménilmontant, un café-atelier associatif, explicitement chrétien, porte son nom, le « Dorothy ».
Son itinéraire est retracé très précisément dans Wikipédia (4) (auquel nous nous reportons ici avant de présenter ce que nous disent Baudoin et Jacques de Guillebon, son évolution spirituelle et sa veine non-violente). « Dorothy Day (8 novembre 1897 – 29 novembre 1980) était une journaliste, militante sociale et anarchiste américaine qui, après une jeunesse bohème, se convertit au catholicisme sans pour autant renoncer à son militantisme. Elle fut sans doute la figure radicale la plus connue parmi les catholiques américains ». Cet en-tête de l’article de Wikipédia nous dit le fil conducteur d’une vie engagée multiplement et parfois non sans tiraillements, ainsi à l’intérieur du mouvement social comme de l‘Église catholique. La conversion de Dorothy au catholicisme en 1927 a été l’événement marquant de sa vie. Quelques années plus tard, avec Peter Maurin, elle fonde une publication, le ‘Catholic worker’ et le mouvement des travailleurs catholiques. La publication couvre et soutient les luttes sociales de l’époque. Le parcours de Dorothy est caractérisé également par la continuité de son implication féministe et de son engagement pacifiste, ce dernier s’étant exercé jusque dans la seconde guerre mondiale. Wikipédia décrit en ces termes l’activisme incessant de Dorothée au sein d’une institution, non sans penchants conservateurs, comme un ‘catholicisme radical’.
« Avec le Mouvement des travailleurs catholiques, Dorothy Day s’est d’abord concentrée sur le droit des travailleurs et l’aide aux plus démunis, appelant finalement à une révolution non violente contre l’économie industrielle, le militarisme, et le fascisme. Elle était profondément convaincue que la non-violence, le pacifisme et l’anarchisme alliés au christianisme, permettrait une transformation radicale vers un nouvel ordre… L’engagement de Dorothy Day au sein du mouvement des travailleurs catholiques et son attachement à la théologie de la libération s’inscrivent fondamentalement dans les valeurs du féminisme : la lutte pour l’égalité sociale et politique de tous, sans distinction de race, de sexe ou de classe… Cet attachement à la théologie de la libération et au catholicisme radical contribue à la définir comme féministe et illustre la nuance et la convergence des idéologies religieuses et féministes ».
En présentant Dorothy Day, Baudouin et Jacques de Guillebon évoquent au départ la primauté de la conscience, ce que, dans son cheminement contrasté, elle a elle-même invoqué en se référant à une parole du cardinal John Henry Newman. Elle a voulu justifier ainsi « sa conversion au catholicisme auprès de ses lecteurs socialistes et sa volonté de s’engager dans une action sociale, celle de l’anarchisme chrétien auprès de ses lecteurs catholiques » (p 93). « Elle a voulu suivre sa conscience » écrivent les auteurs, en invoquant la caution du Concile Vatican II (Gaudium et Spes) : « La conscience est le centre le plus sacré de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (p 93).
Et ils poursuivent : « Dorothy Day suit tellement les lumières de sa conscience que son itinéraire biographique est un cheminement spirituel, une ascension vers la plus grande clarté de la conscience ». (p 94). On nous rappelle les premières étapes de sa vie ici évoquées d’après Wikipédia, notamment un temps de militantisme particulièrement orienté vers le pacifisme, des années dépressives, puis sa conversion au catholicisme en 1927, enfin un retour à l’engagement, la fondation du ‘Catholic worker’ destiné aux ouvriers, à ceux qui cherchent un emploi, à tous les pauvre… « C’est dans ce journal et dans le mouvement d’idées et d’action sociale qui va l’accompagner que Dorothy embrasse un nouveau pacifisme. Un pacifisme chrétien qui ne pousse pas Dorothy à s’éloigner de ses anciens camarades de lutte : sa conversion n’est pas une rupture, mais elle marque un approfondissement de sa conscience sociale » (p 97).
Cependant, la position de Dorothy est souvent difficile à tenir. Ainsi, au moment de la guerre d’Espagne, si elle refuse de soutenir la rébellion franquiste de bon aloi pour les conservateurs, elle ne s’engage pas en faveur des loyalistes antifasciste, elle adresse un appel à la paix : « La guerre civile d’Espagne doit cesser, car elle déchire les membres du Christ » (p 98). « Elle utilise le terme de corps mystique du Christ pour justifier son pacifisme ». Ce neutralisme, fut très critiqué. Il en alla de même pour son pacifisme durant la seconde guerre mondiale. Selon Dorothy, « la paix doit trouver sa source dans l’Évangile, dans la reconnaissance de notre fraternité commune ».
Les auteurs commentent ainsi : « On retrouve ici comme un point de rencontre entre l’internationalisme socialiste et l’aspect universel de la tradition chrétienne : la non-violence est fondée sur une conception du ‘nous’, sur le fait que toutes les personnes sont des membres ou des membres potentiels d’un même corps, le corps mystiques du Christ » (p 102).
« Nous sommes tous responsables de la guerre », écrit Dorothy Day en 1939. « L’œuvre de paix est donc d’abord une œuvre de pénitence » poursuivent les auteurs. Aussi, durant la guerre, Dorothy Day appelle à la pénitence, une pénitence qu’elle suit ‘par le jeune et la prière’. « Refuser la guerre, et la violence, ce n’est pas se préserver soi-même, ce n’est pas être lâche – Dorothy invite ses détracteurs à venir vivre avec elle dans une maison d’hospitalité où sont entassés des dizaines d’hommes où elle se trouve confrontée à la violence sociale, la misère, la faim, la maladie – mais c’est faire le choix de la foi, ce que le chrétien connait sous le nom de la ‘folie de la croix’ (p 103). Les luttes pour la paix vont se poursuivre après la seconde guerre mondiale, notamment en dénonçant l’usage des armes atomiques, mais également contre la guerre du Vietnam. Et bien sûr, Dorothy Day rejoint Martin Luther King dans sa lutte contre les discriminations raciales. Cependant, selon un sous-titre de auteurs, ‘Etre pacifiste partout, en tout temps en toute occasion’, Dorothy Day écrit que « la conscience du chrétien ne peut pas être uniquement éveillée aux douleurs de ses frères et sœurs en Christ, elle doit se sentir attentive à toutes les luttes et les guerres qui rongent la société » (p 108).
Ainsi les auteurs concluent : « La désobéissance civique, la condamnation de l’armement moderne, la non-violence découlent d’une philosophie personnaliste chrétienne promue par Dorothy Day qui recherche la vérité du dialogue avec Dieu établi dans le secret de la conscience, et qui veut illuminer le monde de l’exemple de ce dialogue unique auquel nous sommes tous appelés » (p 116).
Les chemins de paix présentés ici sont différents. Parfois ils se croisent. Cependant, il y a bien là une inspiration commune. La reconnaitre, c’est contribuer à en rappeler la force à une époque où la violence continue à faire des ravages.
Jean Hassenforder
- Baudouin et Jacques de Villebon. Prophètes sans armes, Chrétiens, pacifistes et non violents. Desclée de Brouwer, 2026
- Non-violence : une démarche spirituelle et politique. Mandela et Gandhi, acteurs de libération et de réconciliation : https://vivreetesperer.com/non-violence-une-demarche-spirituelle-et-politique/
- Martin Luther King Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Martin_Luther_King
- Dorothy Day Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Dorothy_Day