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Le monde est engagé dans une grande mutation. Toutes les analyses convergent dans la mise en évidence de ce mouvement profond et rapide. On pressent le potentiel, mais on perçoit aussi les dangers. La perception d’une menace est plus vive dans les pays qui se sentent menacés par la compétition internationale. Mais il y a aussi un enjeu pour l’humanité toute entière. Face au réchauffement climatique et à l’épuisement des richesses naturelles, saura-t-on inventer un nouveau genre de vie couplé à une économie nouvelle ? Apprendrons-nous à gérer ensemble le monde ? Parviendra-t-on à réguler la vie économique ? Où trouverons-nous les ressources spirituelles pour aller de l’avant.

Comme le dit un verset biblique : « Sans vision, le peuple périt» (Proverbes 29 :18). Mais sans doute des transformations sont déjà en cours et nous ouvrent un avenir … Quels sont les signes des temps ?

Un regard nouveau.

Il y a un va et vient entre la réalité sociale et les représentations que nous nous en faisons. Ces représentations incorporent des aspects de cette réalité, mais elles influent également sur la situation. La manière dont nous percevons le monde et l’humanité oriente nos comportements et nos actions… Face au défi auquel fait face l’humanité, on peut observer une multiplication des engagements et des initiatives. Et parallèlement, une conscience collective apparaît. Ainsi le magazine : « Sciences humaines » a consacré, en février 2011, un dossier au « Retour de la solidarité : empathie, altruisme, entraide… » (1)

Que se passe-t-il ? écrit Martine Fournier, l’auteur de ce dossier : « L’empathie et la solidarité seraient-elles devenues un paradigme dominant qui traverse les représentations collectives ?… De l’individualisme et du libéralisme triomphant, passerait-on à une vision portant sur l’attention aux autres. Ce basculement s’observe effectivement aussi bien dans le domaine des sciences humaines et sociales que dans celle de la nature » (p.34). En fait, dans ce domaine comme dans tout autre, tout dépend de notre regard. Pour une part, les découvertes dépendent des questions posées. Ainsi, « alors que la théorie de l’évolution était massivement ancrée dans un  paradigme darwinien « individualiste » centré sur la notion de compétition et de gêne égoïste, depuis quelques années, un nouveau visage de la nature s’impose. La prise en compte des phénomènes de mutualisme, symbiose  et coévolution entre organismes tendent à montrer que l’entraide et la coopération seraient des conditions fondamentales de survie et d’évolution des espèces vivantes, à toutes les étapes de la vie ».

Entre autres, Frans de Waal, chercheur réputé pour ses travaux sur la vie des singes primates, contredit les thèses selon lesquelles l’agressivité et la domination seraient les caractéristiques dominantes de ces animaux pour mettre en valeur d’autres genres de comportements : solidarité, entraide et actes d’altruisme. Et il vient de publier un livre intitulé : « L’âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire » (2).

La dynamique de l’empathie selon Jérémie Rifkin.

La même évolution apparaît dans le domaine des sciences sociales. Ainsi la mise en valeur d’une dynamique nouvelle de l’empathie est au cœur d’un livre récent : « Une conscience nouvelle pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie » (3). L’auteur, Jérémie Rifkin, est président de la « Foundation on economic trends » (Washington). Expert en prospective, il conseille de nombreux chefs d’état et il a écrit plusieurs livres qui sont devenus des best-sellers.

Qu’est-ce que l’empathie ? Ce mot est construit à partir de « em » (dedans) et de « pathie » (du grec : ce qu’on éprouve). Le mot vient de l’anglais où il est apparu en 1904 pour traduire le terme allemand : einfuhlung. Selon le dictionnaire Robert, l’empathie est « un terme didactique de philosophie et de psychologie qui désigne la capacité de s’identifier à autrui, de ressentir ce qu’il ressent ». Or l’empathie est associée à la sociabilité : « Pour qu’il y ait une société, il faut être sociable et pour être sociable, il faut être empathique » (p.46).

Un conflit idéologique dans le champ de la psychologie

De fait, au cours des dernières décennies, la prédisposition de l’être humain à l’empathie a été de plus en plus reconnue. Jérémie Rifkin nous retrace cette évolution en mettant en lumière les obstacles dans les mentalités qui ont fait longtemps barrage. Ainsi, l’idéologie dominante au début du XXè siècle postule que l’homme cherche avant tout à servir ses intérêts et est engagé dans une compétition pour survivre. La manière dont on se représente l’être humain empêche la reconnaissance de l’empathie et suscite de surcroît une éducation dont les effets traumatisants vont peu à peu apparaître.

Jérémie Rifkin dénonce le scénario matérialiste promu par Sigmund Freud. « En associant dans sa thèse la vieille conception médiévale de l’Eglise : le mauvais naturel de l’homme après la chute, et le grand récit matérialiste des Lumières, Freud débouche sur une description dévastatrice de la nature humaine… Le grand apport personnel de Freud est clair : il a érotisé l’intérêt matériel personnel… Animé par la libido, agressif par nature, l’homme ne cherche qu’à satisfaire son inextinguible appétit sexuel. En fait, c’est un monstre, « une bête sauvage, à qui est étrangère l’idée de ménager sa propre espèce ». Dans cette conception, « la civilisation n’est guère qu’une prison psychoculturelle raffinée dont la fonction est de freiner la sexualité agressive de l’homme, faute de quoi elle aboutira à une guerre perpétuelle de tous contre tous et à l’anéantissement mutuel » (p. 52-53). De plus, Freud met en scène un « instinct de mort » actif chez l’homme. Comme le fait remarquer Jérémie Rifkin, cette conception comporte une étrange lacune : « On n’y trouve aucune étude approfondie de l’amour maternel. La mère n’est pas un objet d’amour et d’affection, mais d’utilité matérielle et sexuelle qui ne sert qu’à assouvir l’aspiration innée du nourrisson au plaisir et à la satisfaction sexuelle… ». Il y a là un déni de l’amour, de l’affection, de la compagnie. L’importance de la sociabilité, telle qu’elle apparaît également chez les jeunes animaux est rejetée.  De même, dans son analyse des origines de la religion, Freud méconnaît le « sentiment océanique »  fusionnel, dont il est souvent question au sujet des nourrissons et se focalise sur une figure paternelle dominatrice. Ainsi, la psychologie freudienne est une psychologie patriarcale. Elle accompagne la domination masculine et elle va décliner parallèlement à celle-ci.

Pendant toute une période, l’influence de la psychologie freudienne a  fait barrage à une compréhension intime du comportement des bébés. Jérémie Rifkin nous retrace la manière dont cet obstacle a été surmonté, permettant à de nombreuses observations de mettre en valeur l’importance du besoin relationnel chez le petit enfant, et, au total, la présence d’une dimension empathique active. Ainsi, le pédiatre Donald Winnicott a mis en évidence la réalité première du couple « nourrice-nourrrisson ». La relation précède l’individu, pas le contraire. La manière dont la mère encourage la créativité du bébé dans la tétée a des conséquences majeures sur la manière dont le sens du moi de celui-ci va se développer. Et Suttie, un autre chercheur a montré que « le besoin inné de compagnie » est central dans la vie du petit enfant. La tendresse, et non une volonté de manipulation, est la force primaire qui se manifeste dès le tout début de la vie. Et d’ailleurs, cet aspect moteur de la relation a été confirmé par les travaux menés par l’éthologiste autrichien Konrad Lorenz sur les jeunes animaux. Le comportement d’attachement existe dans la quasi totalité des espèces de mammifères, mais on peut observer en même temps une activité exploratoire des petits. Le psychologue Bowlby en déduit l’importance d’encourager les parents à créer un juste équilibre entre le maintien d’un  attachement sur et l’encouragement simultané à l’exploration indépendante.

Ces découvertes ont remis en cause non seulement la théorie freudienne, mais des comportements comme une froideur calculée vis à vis des bébés qui a engendré des drames, comme, à la limite, dans certaines institutions, la mort de nombreux enfants privés de tendresse. Aujourd’hui, après la bataille qui a été menée et gagnée au XXè siècle contre une idéologie portant atteinte aux vertus et aux potentialités de la nature humaine, de nouvelles découvertes nous informent sur le fonctionnement de l’empathie chez l’homme.

Ainsi vient-on de mettre en évidence chez l’homme et certains animaux, l’existence de « neurones miroirs ». Ceux-ci permettent « d’appréhender l’esprit des autres « comme si » leurs pensées et leurs comportements étaient les nôtres ». Le processus s’effectue à travers le ressenti et non à travers le raisonnement. C’est une nouvelle objection au clivage cartésien corps-esprit. Ainsi, « nous sommes équipés pour l’empathie. C’est notre nature  et c’est ce qui fait de nous des êtres sociaux » (p.83). Et, d’autre part, animé par un nouveau regard, la recherche met aujourd’hui en évidence comment l’empathie apparaît très tôt chez le tout petit.  C’est une donnée de plus qui vient éclairer notre compréhension du développement empathique (4). À partir de capacités biologiques innées, un processus de maturation empathique socialisé, culturel, va pouvoir se développer.

La dimension sociale

À partir de cette rétrospective et de ce bilan, Jérome Rifkin met en évidence un nouveau paradigme : « Nous sommes empathiques par nature et l’altruisme est l’expression la plus mure de notre attitude empathique aux autres » (p.125). Telle quelle, cette affirmation déconcerte lorsqu’on évoque les souffrances que des hommes ont infligé à d’autres hommes au cours de l’histoire. Cependant, l’auteur n’est pas naïf. Il en a parfaitement conscience. Et d’ailleurs, son livre s’ouvre par l’évocation d’une trêve de Noël survenue en décembre 1914 dans les tranchées des Flandres où s’ébauche un début de fraternisation entre soldats britanniques et allemands au beau milieu du carnage engendré par la grande guerre.

Face à l’objection que soulèvent les grands malheurs de l’histoire, Jérémie Rifkin esquisse une première réponse. Il ne faut pas se focaliser uniquement sur les guerres et les massacres. « Notre mémoire collective est structurée par des crises et des catastrophes, d’abominables injustices et d’effroyables violences que nous nous sommes infligées entre nous ou que nous avons fait subir aux autres vivants. Mais si les lignes de force de l’expérience humaine étaient celles là, notre espèce aurait disparu depuis longtemps (p.17). Dans la trame de la vie quotidienne, l’empathie soutient l’existence humaine.

Mais il y a également une autre réponse. L’empathie est comme un germe qui se développe au cours de l’histoire au fur et à mesure que le contexte social devient plus favorable. Ainsi, au début de l’humanité, l’empathie fonctionne en cercle fermé dans des tribus. Puis, à travers le développement des grandes religions, le progrès des sociétés, une ouverture de la réflexion, la solidarité s’étend. On se reportera à la grande fresque historique présentée dans ce livre. C’est une étude étayée par une documentation abondante et précise, mais comme toute synthèse de ce genre, à certains moments, les choix peuvent se révéler contestables et des partis pris apparaître. Cependant, on perçoit bien les évolutions qui permettent à l’empathie de se développer. Les chapitres sur l’histoire de la psychologie et de l’éducation, auxquels nous avons déjà fait allusion, sont éloquents à cet égard. L’auteur nous présente une approche éducative permettant au potentiel empathique de se développer chez l’enfant.

De surcroît, nous découvrons comment l’empathie s’inscrit aujourd’hui dans l’évolution des mentalités. La démonstration s’appuie sur une enquête mondiale sur les valeurs : « World values survey » ** Voir le site ** menée par Ronald Inglehart depuis 1981 (p.418-424). En près d’un quart de siècle de sondages, on assiste à « une mutation de la conscience humaine qui n’a aucun équivalent à aucune autre époque de l’histoire de l’humanité. L’amélioration des conditions de vie a ébranlé dans ses fondements la vision du monde patriarcale traditionnelle qui a dominé une large partie de l’histoire ». On assiste, entre autres, au basculement rapide des valeurs, du matérialisme rationaliste à l’expression personnelle et à la recherche d’une qualité de vie.

À partir de ce constat, Jérémie Rifkin pose une question majeure. Si l’amélioration de la sécurité économique engendre l’expression empathique, est ce bien une caractéristique fondamentale de la nature humaine, donc également présente dans les sociétés déshéritées ? De fait, dans les sociétés traditionnelles, l’empathie est bien présente, mais son champ d’action est plus limitée, car elle se limite en général à la famille et aux groupes de pairs. Aujourd’hui, l’exercice de l’empathie s’étend bien au delà des groupes restreints. Mais si le développement économique réalisé dans les dernières décennies favorise « la plus grande poussée empathique de l’histoire de l’humanité », la question est de savoir si les humains minoritaires qui participent à cette expansion empathique, dans un contexte où l’économie épuise les ressources de la planète, « sont capables de traduire leurs valeurs post matérialistes en une stratégie politique, économique et culturelle viable qui puisse les réorienter, eux et leurs pays, vers un avenir durable et plus équitable, et s’ils peuvent le faire à temps pour éviter l’abîme » (p. 424). La question est effectivement capitale et appelle, en réponse, une prise de conscience et une mobilisation. Plus généralement, la poursuite du mouvement dans l’évolution des valeurs dépend des conditions d’une prospérité économique, qui, on le voit aujourd’hui, requiert une sérieuse régulation.

Empathie et pensée chrétienne.

 

Dans un monde en crise, en pleine mutation culturelle, des regards originaux nous aident à baliser la route. Nous commenterons l’apport de ce livre dans la démarche qui est la nôtre, une pensée chrétienne qui cherche à allier conviction et ouverture et qui a trouvé pour cela un outil privilégié dans la pensée de Jürgen Moltmann (5).

Jérémie Rifkin reconnaît la contribution du christianisme dans le développement de l’empathie. Il met en valeur la poussée empathique suscitée par l’annonce de l’Evangile dans l’empire romain. Puis il introduit des réserves comme ce qui lui apparaît une place croissante d’une conception manichéenne marquée par l’attention portée au diable, ce qui implique une diabolisation des opposants. Jérémie Rifkin réagit également vis-à-vis de certaines attitudes telles qu’il les perçoit dans un christianisme conservateur, ainsi la dépréciation du corps ou le légalisme. Cette réactivité l’entraîne parfois dans des interprétations qui nous paraissent erronées. Ainsi, face au « devoir être » perçu par lui négativement dans les religions du Livre, il ne parvient à saisir la force de l’engagement empathique dans l’histoire du bon samaritain (p. 167). Et, curieusement, il s’accommode de la mort, estimant que la « conscience empathique serait parfaitement déplacée au paradis ». Pour lui, Dieu est étranger à notre souffrance, et, « sans mortels qui souffrent, pas de lien empathique » (p.161).

Et pourtant à un autre moment de sa réflexion où il reconnaît l’apport du sentiment religieux, Jérémie Rifkin sait exprimer en quoi l’expérience empathique est loin de se limiter à la compassion. « L’imagination est impossible sans l’émerveillement et l’émerveillement est impossible sans une fascination respectueuse (« awe » en anglais qui peut se traduire aussi par révérence en présence du sacré et du divin). L’empathie est donc l’expression la plus profonde de cette fascination, de ce respect et c’est pourquoi on voit en elle la plus spirituelle des qualités humaines… Cependant l’empathie nécessite aussi la confiance. La confiance est indispensable à la croissance de l’empathie et l’empathie nous permet de sonder la présence divine en toute chose. L’empathie devient la fenêtre qui ouvre sur le divin… » (p. 163)

Confronté à des expressions religieuses conservatrices, on comprend que Jérémie Rifkin s’y oppose : « Bien que la foi naisse de la fascination respectueuse et persuade le croyant que sa vie a un sens au sein d’une vaste signification universelle des choses, on peut la détourner pour en faire un construit social qui exige l’obéissance, exploite la peur de la mort, adopte une approche désincarnée et instaure une frontière rigide entre sauvés et damnés » (p.362).

Il y a effectivement dans certains milieux chrétiens une conception négative de la nature humaine peu compatible avec la reconnaissance de l’empathie. En réponse, il y a aussi une théologie qui voit en l’homme une image de Dieu tout en reconnaissant la déviation intervenue dans le genre humain à laquelle Dieu a répondu par la venue de Jésus, sa mort et sa résurrection.

En fait, c’est aussi la représentation de Dieu qui est en question. Le théologien Jürgen Moltmann répond à cette distorsion en présentant à la fois la transcendance et l’immanence de Dieu. Il nous parle de « transcendance immanente »  : « reconnaître Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu » (L’Esprit qui donne la vie p.59-60). Dans une perspective chrétienne, il répond là expressément à un questionnement de Jérémie Rifkin (p. 163-164).

Aujourd’hui, d’après plusieurs enquêtes, la spiritualité l’emporte sur la religion, particulièrement dans les jeunes générations des pays industrialisés (p. 164). Le livre de Jérémie Rifkin nous paraît témoigner d’un état d’esprit de plus en plus répandu. C’est, entre autres, dans ce contexte que s’inscrit en réponse le développement de l’Eglise émergente.

La spiritualité a pu être définie comme « une conscience relationnelle avec Dieu, avec les autres, avec soi-même et avec la nature » (4). Le rapport de l’humanité avec la nature est très présent dans le livre de Jérémy Rifkin qui évoque une « conscience biosphérique ». En opposition avec des philosophes rationalistes qui ont considéré la nature dans un rapport de pouvoir, pour les philosophes de « l’expérience incarnée », la réalité se comprend par la participation et la communion empathique. Plus notre empathie mutuelle et à l’égard des autres animaux s’approfondit et plus les sphères de réalité  où nous pénétrons se font riches et universelles » (p.148). La vision nouvelle met l’accent sur l’interconnexion, l’interactivité, la globalité en fonction de laquelle on ne peut comprendre les parties qu’en sachant quelque chose de leurs rapports avec le tout. « Darwin privilégiait l’organisme individuel et l’espèce et reléguait l’environnement au statut de toile de fond… l’écologie définit l’environnement comme la totalité des relations qui constituent ce que nous appelons la nature et l’existence » (p.560). Bien plus, l’écologie a défié le modèle darwinien qui insistait sur la lutte concurrentielle entre les vivants individuels pour des ressources rares. Dans le modèle écologique, la nature est constituée d’une multitude de relations symbiotiques et synergiques où le sort de chaque organisme est tout autant déterminé par le soutien réciproque que par un quelconque avantage compétitif » (p.560). Rappelons les travaux des chercheurs qui ont mis en valeur des réactions empathiques chez de nombreux animaux (p. 94-102).

Cette perspective échappe encore à certains milieux marqués par le rationalisme hérité du XVIIIè siécle et aussi à certains milieux chrétiens dans lesquels la focalisation sur le salut des âmes s’accompagne d’un désintérêt pour la nature. En regard, la théologie de la création développée par Jürgen Moltmann est en phase avec la « conscience de la biosphère ». À l’encontre de toutes les forces contraires, le projet de Dieu est l’harmonie entre les êtres. « L’essence de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître « l’accord général » (Dieu dans la création. p. 25).

À partir d’une collecte de données qui fait de cet ouvrage une ressource pour comprendre notre époque, quelles que soient les objections qui peuvent être apportées à tel ou tel point, le livre de Jérémie Rifkin révèle un mouvement profond et ouvre un horizon. Si on ne voit pas aujourd’hui les manifestations d’empathie autant qu’on le souhaiterait, il y a bien un développement de celles-ci. C’est une bonne nouvelle. Dans la crise actuelle, nous percevons l’ampleur des menaces, mais il y a aussi des germes de vie. Observons, écoutons, soyons attentifs aux signes des temps (6).

Ce livre nous montre en même temps la transformation du paysage intellectuel, une évolution majeure dans la manière de voir le monde, un changement de paradigme. L’idéologie issue du XVIIIè siècle, florissante au XIXè et encore au début du XXè siècle a perdu sa position dominante. Cette évolution est plus ou moins rapide selon les pays, mais c’est un mouvement général. Le post-matérialisme est en progrès. À cet égard, certaines études de cas comme l’analyse de la pensée de Freud et le recul de son influence sont particulièrement significatives.

Les croyances religieuses ne sont plus aujourd’hui directement menacées par des idéologies athées. Jérémie Rifkin reconnaît la contribution du christianisme au développement de l’empathie. Mais, pour lui, la première annonce de l’Evangile a été suivie par une déviation croissante vers une religion contraignante. Aujourd’hui, le déphasage du monde religieux s’exprime dans le déplacement qui s’effectue en faveur d’une représentation positive de la spiritualité et d’un  intérêt croissant pour celle-ci. L’empathie est tout naturellement au centre des nouvelles formes d’expression chrétienne.

Des menaces grandissantes affectent l’avenir de notre humanité. Jérémie Rifkin met en évidence l’absolue nécessité d’une transformation du fonctionnement de l’économie. Cela requiert le développement d’un nouveau genre de vie fondée notamment sur davantage de convivialité (7). Ainsi, l’empathie est appelée à s’exercer, non seulement sur un registre interpersonnel, mais aussi au niveau de la société. Là aussi, les chrétiens sont concernés.

Pour des chrétiens ouverts à un examen de la réalité, c’est bien l’offre du christianisme institutionnel qui est interpellée par les changements profonds en cours dans les mentalités. La réponse ne réside pas seulement dans des modifications de l’organisation, aussi nécessaires soient-elles. Une approche théologique nouvelle est également requise. La lecture de ce livre montre bien en quoi des questions nouvelles apparaissent et appellent réponse. Le courant de l’Eglise émergente est une expérience en phase avec la mutation culturelle à laquelle nous assistons et participons. Nous voyons bien en quoi le changement interpelle à la fois les pratiques et les représentations. C’est pourquoi, nous pouvons reprendre ici l’expression de Michaël Moynagh qui parle de l’Eglise émergente en terme d’un nouvel « état d’esprit » (8). Nous sommes bien ici en présence d’une transformation qui implique et requiert un nouvel état d’esprit.

 

Jean Hassenforder

NOTES.

(1) Dossier coordonné par Martine Fournier : Le retour de la solidarité. Sciences humaines, février 2011, N° 223,  p.32-51. Une ressource essentielle qui traite de l’empathie, de la morale et de la compassion, de l’altruisme et de l’égoïsme, du bénévolat, de l’assistance et de l’engagement, du « care », de la solidarité et de son histoire.

(2) Waal (Frans de). Leçons de la nature pour une société solidaire. Les liens qui libèrent, 2010. 

(3) Rifkin (Jérémie). Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libèrent, 2011. Traduction du livre initialement paru en anglais au début de 2010. ** Voir la présentation de « Empathic civilization » sur wikipedia en anglais **.

(4) Parallèlement, d’autres recherches ont mis récemment en valeur la spiritualité de l’enfant. Deux livres importants :
–  Hay (David). Something there. The biology of human spririt. ** Voie sur ce site **  Darton, Longman and Todd, 2006. « La vie spirituelle comme une « conscience relationnelle ». Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui ».
–   Nye (Rebecca). Children’s spirituality. What it is and why it matters. ** Voie sur ce site **  Church house publishing, 2009. Sur ce site (études), « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ».

(5)  Un blog présentant la pensée de Jürgen Moltmann vient d’être créé :** Visiter ce blog **
Et ** Voir sur ce site ** , une présentation de la vie et de pensée de Moltmann à partir de son autobiographie : « The broad place » : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann ».

(6)   ** Voir sur ce site **   : « Les signes des temps. Comprendre notre environnement culturel et pratiquer une théologie du quotidien ».

(7) Caillé (Alain), Humbert (Marc), Latouche (Serge), Viveret (Patrick). De la convivialité. Dialogues sur la société conviviale à venir. La Découverte, 2011. En se référant aux intuitions prophétiques d’Ivan Illich, face aux démesures dominantes, ce livre plaide pour un nouveau genre de vie fondé sur la convivialité. 

(8) Moynagh (Michaël). Emergingchurch.intro. Monarch books, 2004. ** Voir sur ce site **  : « Le courant de l’Eglise émergente. Un état d’esprit.Un processus. »