Une théologie pour l'Eglise émergente. Une orthodoxie généreuse ?

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Brian McLaren, pionnier de l’Eglise émergente aux Etats-Unis, nous montre comment sa vision théologique s’est nourrie des apports de différents milieux chrétiens.

Son orthodoxie est généreuse parce qu’elle s’ouvre aux questions d’un monde en pleine mutation et qu’elle s’abreuve, pour y répondre, aux multiples fontaines qui se sont développées au cours de l’histoire chrétienne.

Face à la mutation culturelle dans laquelle les sociétés occidentales sont engagées depuis les années 60, les églises sont appelées à transformer profondément leurs approches et leurs pratiques. Les églises institutionnelles, fortement marquées par l’histoire, peinent à réaliser ces changements. Mais, en leur sein ou en dehors, des minorités actives suscitent des initiatives nouvelles. À côté de l’Eglise classique, se développent des formes innovantes qui forment le courant de l’Eglise émergente. Ce courant, particulièrement actif dans certains pays, et notamment en Grande-Bretagne, est maintenant bien connu en France grâce à différents travaux (2) et à un livre d’un pasteur, théologien et sociologue britannique, Michael Moynagh, traduit en français sous le titre : « L’Eglise autrement. Les voies du changement » (3). Aujourd’hui, le désir de participation s’oppose à la « culture du contrôle » ; le désir d’expression, de créativité, de mobilité, interpelle les formes rigides, stéréotypées, répétitives ; le développement de l’autonomie appelle en retour initiative, personnalisation et, en compensation de l’individualisme grandissant, des propositions conviviales répondant à l’immense désir de relation et de sociabilité.

Une théologie pour l’Église émergente ?

L’Eglise émergente s’inscrit dans ce contexte. Des pratiques nouvelles se développent dans le cadre des innovations. Mais ce mouvement ne se traduit pas seulement par des changements dans l’organisation. Il requiert également un nouvel état d’esprit. Comme l’écrit Michael Moynagh, l’Eglise émergente, ce n’est pas un modèle, c’est un état d’esprit (« good bye models, hello mindset ») (4). De fait, les pionniers de ces communautés nouvelles allient une conviction missionnaire, une ouverture culturelle, et un esprit de respect et d’amour qui rompt avec toute forme de manipulation. Ici, on ne parachute pas un modèle d’église sur les gens. Au contraire, on veut exprimer l’église dans la culture du groupe concerné et non selon les pratiques traditionnelles. Et l’annonce s’inscrit dans un climat de compréhension mutuelle : « Plus que tout autre chose, la mission est une manifestation d’amour et non une entreprise de conversion. Ainsi, il faut apprécier le groupe pour ce qu’il est aujourd’hui. C’est une forme d’amour inconditionnel. C’est l’amour qui dit : « Même si vous ne montrez pas le moindre intérêt pour la foi chrétienne, je suis heureux d’être avec vous. J’apprécie toutes les bonnes choses qu’il y a chez vous et j’en remercie Dieu ».

Cette approche, pour s’exercer avec fruit, et pour susciter des consensus dans le développement des communautés naissantes, requiert une réflexion théologique bien au-delà de la seule ecclésiologie. Et cette réflexion est bien présente dans les livres des pionniers de l’Eglise émergente que sont Michael Moynagh, Stuart Murray et Pete Ward.

Ainsi, dans son livre sur la sortie de la chrétienté : « Post christendom. Church and mission in a strange new world » (5), Stuart Murray nous montre comment l’entrée dans l’Empire Romain a influencé les représentations religieuses et combien, dans un contexte entièrement nouveau, les églises sont appelées à faire un tri.

Dans son livre sur une église qui s’engage dans une situation de fluidité et de mobilité : « Liquid church » (6), Pete Ward développe une approche théologique qui éclaire sa vision nouvelle de l’église et les contours de la foi commune dans laquelle elle vit et communique.

Dans les années récentes, il y a eu un renouveau d’intérêt pour la compréhension de Dieu « En particulier, il y a une conscience croissante que la vie du peuple de Dieu est intimement liée à l’Être de Dieu. Dieu comme Père, Fils et Saint Esprit en relation, Trinité dans la communion, est perçu comme le modèle qui inspire l’Eglise.» Dans l’adoration, dans le culte, « Nous rencontrons un Dieu relationnel qui est Trinité… Si Dieu est perçu comme un flux de relations, alors nous trouvons une perspective dynamique qui éclaire une genre d’église plus « fluide »… La vision de l’église comme un réseau de relations et de communications revêt une puissante signification symbolique. »

L’Eglise émergente, telle que nous la présente Michael Moynagh, s’inscrit dans une vision théologique. « Dieu s’est engagé dans un acte missionnaire lorsqu’il a créé l’univers. La création a été un mouvement de Dieu vers l’extérieur. Lorsque quelque chose est venu à l’existence, c’est à la suite d’un débordement de la vie du Dieu trinitaire. Aujourd’hui, Dieu continue cette mission en soutenant l’univers, un flux d’amour incessant envers la création. Dieu s’engage aussi dans la mission en rachetant et en libérant le monde. Cette rédemption est rendue possible à travers la mort et la résurrection de Christ. Elle continue à travers Christ dans l’Esprit. L’objectif de Dieu est de restaurer et de rendre parfaite la création dans son ensemble. En conséquence, la mission n’est pas un additif pour l’Eglise. Quand elle s’engage dans la mission, l’Eglise devient pareille à Dieu. Elle s’en sépare lorsqu’elle néglige la mission. » (4)

Le nouveau livre de Brian McLaren « Generous orthodoxy » s’inscrit dans le même courant de pensée, mais il est entièrement consacré à une réflexion sur le message chrétien dans le contexte des aspirations et des interrogations exprimées par les gens aujourd’hui. Et à ce titre, il répond à la requête de l’Eglise émergente qui appelle un nouvel état d’esprit. Brian McLaren, fondateur et pasteur d’une église innovante et non-dénominationnelle dans la région de Baltimore-Washington aux États-Unis, est aussi l’auteur de plusieurs livres ayant alimenté et suscité le débat concernant les questions que beaucoup de chrétiens se posent aujourd’hui dans un désir d’authenticité et de fidélité à l’enseignement de Jésus. Il est également engagé dans une association qui milite en faveur de l’Eglise émergente.

Avant d’en venir à l’examen de son livre, poursuivons avec lui la réflexion sur la mission déjà engagée par les pionniers de l’Eglise émergente en Grande-Bretagne.

Brian McLaren consacre un chapitre de son livre à cette question : « Why I am missional ». L’emploi du terme « missional » (en mission) plutôt que le mot « missionary » (missionnaire), traduit une volonté d’élargir le concept de la mission. « Des penseurs, tels que David Bosch en Afrique du Sud, Lesslie Newbigin en Inde et en Angleterre, et Vincent Donovan en Tanzanie et aux États-Unis ont commencé à essayer de convaincre les gens que plutôt que d’envisager la missiologie (l’étude des missions) comme branche de la théologie, on peut concevoir la théologie comme une discipline qui s’inscrit dans la mission chrétienne. La théologie est l’Eglise en mission qui s’interroge sur son message, son identité, sa signification. » Ainsi la mission a une portée majeure. Elle ne se borne pas à susciter des conversions individuelles et vise au bien du monde entier. « Jésus vient avec un amour sauveur pour le monde. Il crée l’Eglise comme une communauté en mission pour que nous puissions nous joindre à Lui dans sa mission de sauver le monde… » Cette approche change tout. Entre autres choses, elle élimine les vieilles « dichotomies » entre « évangélisation » et « action sociale ». Les deux participent à l’amour sauveur de Jésus pour le monde. Nous accueillons ceux qui désirent devenir chrétiens (que ce soit à travers notre annonce ou notre témoignage). Et, quant à ceux qui ne le deviennent pas, nous les aimons et les servons selon Dieu, en recherchant pour eux le bien, la bénédiction et la paix… » . Jésus était juif et se percevait comme descendant d’Abraham. Dieu a dit à Abraham : « Je te bénirai et je ferai de toi une bénédiction pour les autres. Je rendrai grand ton nom et ta nation et, à travers toi, toutes les nations seront bénies. » Comme l’a souligné Lesslie Newbigin, « une des plus grandes hérésies dans le monothéisme vient d’avoir retenu seulement la première partie de l’appel à Abraham (Je te bénirai. Je rendrai grand ton nom et ta nation) et d’avoir négligé ou rejeté la seconde partie (Je ferai de toi une bénédiction. Toutes les nations seront bénies à travers toi). L’Eglise émergente est un signe de bénédiction. Elle témoigne de cette « orthodoxie généreuse » que nous allons maintenant découvrir en poursuivant l’examen du livre de Brian McLaren.

Une orthodoxie généreuse

On pourra s’étonner de l’association entre les deux termes : orthodoxie et généreuse. Si l’orthodoxie, au sens étymologique, s’agence comme une pensée juste, elle évoque bien souvent rigidité et suffisance. Pour beaucoup de gens, l’orthodoxie est revendiquée en terme de « nous avons raison » et « les autres ont tort ». Brian McLaren envisage au contraire l’orthodoxie comme une vérité déjà saisie pour une part, mais qui appelle une poursuite de la recherche et un partage.

En fait, Brian McLaren reprend ici une expression forgée récemment par un théologien de l’université de Yale : Hans Frei. Il y a, en effet, actuellement aux États-Unis un mouvement qui tend à réduire la violence des affrontements théologiques. Ainsi, dans le contexte de la post-modernité, s’interroge-t-on davantage sur la formation des savoirs. Par exemple, l’opposition entre la pensée libérale et la pensée conservatrice n’a-t-elle pas été amplifiée, voire pétrifiée par le « fondationalisme » philosophique des Lumières et sa propension à énoncer des principes généraux (7).

Cependant, si cet effort de compréhension est favorable, l’approche de Brian McLaren est particulièrement originale. En effet, son engagement s’inscrit d’abord dans une histoire de vie qui ex-prime son cheminement en tant que croyant, pasteur et homme de terrain. C’est à partir de là qu’il va mobiliser un ensemble de savoirs historiques et théologiques pour interpréter son expérience, répondre à ses propres questions… et aux nôtres. En effet, au cours de son parcours, Brian McLaren a été amené à examiner les enseignements et les pratiques des églises à l’aune du message et de l’exemple de Jésus et à exercer un discernement selon la parole : « On reconnaît l’arbre à ses fruits. » Et, de plus, loin de s’enfermer dans une institution, il écoute les questions de nos contemporains. « Ma passion la plus profonde ne me porte pas vers les gens d’église, mais vers ceux qui sont en dehors de l’église. Je désire les accueillir et leur permettre d’entrer dans la vie et la mission de l’Eglise ».

Certes, les vicissitudes au cours de ce parcours ne manquent pas, mais Brian McLaren se dit soutenu par son amour non pour quelque chose, mais pour quelqu’un. « Le but de ce livre est d’essayer de nous aider à réaligner notre religion et nos vies au moins un peu davantage sur ce quelqu’un. » Jésus-Christ est vraiment au cœur de la foi chrétienne et nous sommes appelés à suivre ses enseignements dans notre vie. « C’est pourquoi l’orthodoxie (une pensée et une opinion justes sur l’Évangile) et « l’orthopraxie » (une pratique juste de l’Évangile) ne peuvent et ne doivent être séparées. » « Et même, ce livre approche l’orthodoxie comme un outil ou un moyen pour parvenir à l’orthopraxie. »

Voilà une attitude qui permet un regard distancié par rapport aux polarisations doctrinaires. De même, Brian McLaren cherche ici à aller à l’essentiel des propositions de foi. Il les trouvent dans les grandes confessions de l’Eglise au cours des premiers siècles. Les Ecritures et l’éclairage du Saint Esprit sont pour lui un fil conducteur. Ainsi, Brian McLaren écarte une conception de l’orthodoxie qui fonctionnerait comme « une accumulation historique de précédents », débouchant sur une forme de code de plus en plus compliqué. Mais cette démarche ne signifie pas qu’il se désintéresse de l’histoire de l’église, c’est tout le contraire. Car cette histoire permet de mieux comprendre les apports des différents courants, mais aussi la manière dont les totalitarismes ont pu, à certains moments, l’emporter en réduisant la diversité des regards théologiques.

Ces attendus nous aident à entrer maintenant dans la démarche de l’auteur. Il sait par expérience où le bât blesse. Venant d’une province conservatrice du protestantisme, il en connaît les défauts et c’est donc là qu’il sera le plus sévère. Mais son approche est bien plutôt de mettre en valeur les apports en provenance des différents milieux chrétiens qu’il a rencontrés au cours de son périple. Son orthodoxie est généreuse parce qu’elle s’ouvre aux questions d’un monde en pleine mutation et qu’elle s’abreuve pour y répondre, aux multiples fontaines des cultures spirituelles qui se sont développées au cours de l’histoire.

Le livre de Brian McLaren s’articule en deux parties. Dans la première, il s’explique sur ce qui fonde sa foi chrétienne. Dans la seconde, à partir de son expérience et de sa réflexion, il montre comment il se situe par rapport à certains contextes et à certaines questions. Dans ce commentaire, nous retiendrons seulement quelques chapitres, avec la conviction que ces analyses donneront au lecteur une envie passionnée de se plonger dans une lecture aussi féconde.

La foi chrétienne : quels fondements ?

Dire sa foi chrétienne, c’est également l’exprimer en des termes qui la distinguent de certaines images sur Dieu, la religion, le salut qui vont à l’encontre du message de Jésus et qui suscitent le rejet. Brian McLaren se déclare chrétien parce qu’il place sa confiance en Jésus-Christ. Cette relation s’enracine dans son enfance. Puis elle a évolué au cours de son itinéraire de vie. Brian McLaren nous introduit ainsi dans les sept visages de Jésus qu’il a successivement rencontrés.

Le premier visage est celui qui nous est présenté par le « protestantisme conservateur ». Ici la figure centrale est la crucifixion de Jésus. Jésus nous sauve en mourant sur la croix. Il absorbe ainsi mystérieusement la punition de tout le mal que l’homme a réalisé au cours de l’histoire. Son sacrifice efface la culpabilité. En mourant, Jésus nous ouvre la porte non seulement du ciel au-delà de la vie sur terre, mais à une vraie communion avec Dieu, durant cette vie, qui que vous soyez, et quoi que vous ayez pu faire. Brian nous dit combien cette annonce a répondu à ses besoins personnels, puis comment progressivement elle lui est apparue incomplète. Est-ce que l’Évangile est là seulement pour sauver quelques âmes individuelles, comme un canot de sauvetage dans un grand naufrage ? Ou est-ce qu’il apporte aussi une espérance pour les cultures humaines engagées dans l’histoire ? Et d’autre part, en se focalisant sur la croix, est-ce qu’on ne passe pas à côté des enseignements bienfaisants de la vie de Jésus ?

Au cours de son itinéraire spirituel, Brian a ensuite rencontré un second visage de Jésus, le Jésus pentecôtiste/charismatique. Si le précédent visage de Jésus était devenu quelque peu abstrait, le Jésus pentecôtiste était lui, proche, présent et impliqué dans la vie quotidienne. Brian a retrouvé ici les récits qui avaient gagné son cœur d’enfant. Il a commencé à s’attendre à de puissantes interventions divines. Il a réalisé que le Saint Esprit n’était pas moins que la présence réelle de Jésus. Jésus est vivant et actif. Cette rencontre a donc été une bénédiction. Cependant des questions sont également apparues. La Bonne Nouvelle apportée par Jésus, n’a-t-elle pas une portée encore plus vaste que le « Plein Évangile » ? Ne revêt-elle pas aussi une dimension sociale et historique ?

C’est à cette époque que Brian McLaren a rencontré le visage de Jésus dans l’univers du catholicisme, en particulier à travers la lecture d’écrivains et de penseurs comme Thomas Merton, Henri Nouwen, Romano Guardini et Gabriel Marcel. Là, l’accent était mis sur la manière dont Jésus sauve l’Église en ressuscitant des morts. À travers la résurrection, Dieu a vaincu la mort et tout ce qui va avec. En entrant dans le pire de l’existence : la souffrance et la mort, et en effectuant une brèche à travers cette situation, Jésus ouvre la voie au ciel, à la vie avec Dieu jusqu’au-delà de la vie terrestre.

Brian a ensuite découvert une dimension nouvelle dans le visage de Jésus telle que nous le présente l’orthodoxie orientale. « J’avais appris que les leaders de l’Église primitive décrivaient le Dieu trinitaire en terme de danse. La Trinité était la danse éternelle entre Père, le Fils et l’Esprit partageant l’amour mutuel, le respect, la joie, le bonheur. La création signifie que Dieu invite de plus en plus d’êtres à participer à cette dans danse de joie éternelle ». Le péché vient contredire cette harmonie. En Jésus, Dieu entre dans la création pour restaurer la communion.
« Si le Jésus évangélique sauve en mourant, le Jésus pentecôtiste en envoyant son Esprit, et le Jésus catholique en ressuscitant de la mort, le Jésus de l’orthodoxie orientale nous sauve simplement en naissant, en venant parmi nous ». Dieu attire la vie humaine de Jésus en sa propre vie éternelle, et en faisant ainsi, il attire également le peuple de Jésus, la race humaine et l’histoire de tout l’univers. Comme l’humanité et toute la création entre en Dieu, à travers Jésus, Dieu entre aussi dans l’humanité et la création. Et Dieu n’abandonnera jamais jusqu’à ce que toute la création soit délivrée et guérie. La vie, l’amour, la puissance de Dieu sont si grands qu’ils submergent et réduisent à néant la mort, la souffrance, le mal. À travers cette vision, nous dit Brian, « j’ai commencé à percevoir comment Jésus pouvait être le Sauveur, pas seulement de quelques êtres humains, mais du monde entier. Et quelque part j’ai commencé à voir comment mon salut personnel n’était pas séparé du salut du monde, mais en faisait partie. »

Venant d’un milieu opposé au « protestantisme libéral », Brian McLaren nourrissait à son égard beaucoup de suspicion. Mais fréquentant une église épiscopalienne au début de son mariage, par cet intermédiaire il commença à rencontrer des chrétiens de cette mouvance. Beaucoup d’entre eux cherchaient à combler des déficiences qu’ils percevaient chez les protestants conservateurs. Brian McLaren pouvait facilement les comprendre !. Il se rendit compte que, dans l’Évangile, ils mettaient l’accent sur les paroles et les actes de Jésus. Ses enseignements et ses gestes ouvraient la voie à un genre de vie capable d’apporter une bénédiction pour le monde entier, pas seulement dans les relations personnelles, mais aussi dans les structures politiques et culturelles de notre société. Si certains protestants de ce courant, mais pas tous, sont réfractaires à la dimension miraculeuse, ils recherchent la signification des récits correspondants pour la mettre en pratique.

Durant son adolescence, croyant en des aspirations pacifistes au cours de la guerre du Vietnam, Brian McLaren a commencé à apprécier les vertus du milieu anabaptiste. Pour les chrétiens anabaptistes, le cœur de l’Évangile réside dans les enseignements de Jésus et, en particulier dans l’éthique qu’Il nous apporte. Ils se concentrent ainsi sur l’application de ces principes dans la vie quotidienne, particulièrement dans la relation avec le prochain. Et, de plus, ils conçoivent l’Eglise comme la poursuite de la communauté de disciples formée par Jésus.

Brian McLaren nous parle ensuite du visage de Jésus dans la théologie de la libération. Et il aurait pu continuer cette galerie de portraits… Mais quel enseignement peut-on tirer à partir de là ? Brian McLaren nous dit combien sa vision de Jésus s’est nourrie et élargie à travers ces rencontres successives. Aujourd’hui, certaines appellations comme : post-dénominationnel, post-libéral, post-conservateur, expriment le désir de dépasser les polarisations et le sectarisme. Jusqu’à ces dernières décennies, chaque groupe trouvait son identité dans une de ses images de Jésus en critiquant souvent celles des autres. Mais aujourd’hui, une voie nouvelle est ouverte. Pourquoi ne pas voir ces différents accents comme des projections partielles qui ensemble peuvent créer un hologramme : une vision plus riche, multidimensionnelle de Jésus ? Dans une « généreuse orthodoxie », nous pouvons partager ces différents apports comme des cadeaux.

Un christianisme pluriel : l’apport des cultures chrétiennes

Après avoir dit pourquoi il était chrétien, Brian McLaren poursuit en nous montrant comment. Aussi répond-il à la question : quel genre de chrétien je suis ?, en évoquant les nombreuses cultures auxquelles il participe. Au cours de seize chapitres, il s’interroge pourquoi il accepte de se reconnaître dans des qualificatifs très variés. Tantôt, ces qualificatifs évoquent un milieu dénominationnel : pourquoi je suis évangélique ; pourquoi je suis méthodiste ; pourquoi je suis catholique… Tantôt ces qualificatifs renvoient aux termes d’un débat ou d’une recherche où l’on peut entrevoir, au terme d’une tension ou d’une contradiction, la manifestation d’un dépassement ou l’apparition d’une complémentarité : pourquoi je suis post-protestant ; pourquoi je suis libéral/conservateur ; pourquoi je suis mystique/poétique ; pourquoi je suis charismatique/contemplatif ; pourquoi je suis fondamentaliste/calviniste ; pourquoi je suis (ana)baptiste/anglican. Tantôt, enfin, ces qualificatifs évoquent une vision : pourquoi je suis biblique ; pourquoi je suis écologiste ; pourquoi je suis incarnationnel… ou bien encore, un état d’esprit : pourquoi je suis déprimé et cependant plein d’espérance ; pourquoi je ne suis pas achevé ; pourquoi je suis émergent.

Aux couleurs de l’arc-en-ciel, le menu est copieux. Ce sont des chapitres passionnants, car ils évoquent des enjeux importants et apportent les éléments d’un discernement. En effet, à partir de son expérience, à partir d’un examen des fruits engendrés par telle position ou par tel comportement, Brian McLaren fait apparaître des dangers et les voies pour en sortir, des bienfaits et les moyens pour y accéder. À chaque fois, il met en valeur les apports qui peuvent concourir à la dynamique chrétienne.

Ainsi, à propos des évangéliques, s’il est attentif aux dangers d’une dérive sectaire, il sait montrer toutes les caractéristiques positives de ce milieu d’où il provient. Et par son exemple, il met en valeur la passion qui anime les évangéliques. « Quand les évangéliques prient, ils prient. Quand les évangéliques prêchent, ils prêchent. Quand les évangéliques décident que quelque chose vaut la peine, ils le font. Ils ne demandent pas la permission à une bureaucratie pour le faire. Ils ne recherchent pas un diplôme pour se qualifier. Simplement, ils le font, et avec passion. »

Dans un très beau chapitre sur les anabaptistes et les anglicans, Brian montre qu’ils ont en commun d’avoir suivi une route différente du reste du protestantisme, à travers la modernité.
• Les anabaptistes ont essayé de vivre la foi comme un genre de vie qui, par fidélité à Jésus-Christ, n’hésite pas à adopter une position de contre-culture dans la société globale, par exemple en recherchant la paix et une vie communautaire.
• Au moment de la Réforme, les anglicans ont choisi une voie moyenne, une « via media » entre le protestantisme et le catholicisme. Cela n’a pas été facile, mais ils ont appris aussi des pratiques essentielles : accepter de vivre une tension dynamique entre les différences et y trouver un enrichissement, plutôt que de procéder à une exclusion ; rechercher un consensus dans un attachement commun à l’Ecriture, à la tradition, à la raison et à l’expérience.
Dans ces deux courants, anabaptiste et anglican, Brian McLaren a, par expérience, relevé des qualités si précieuses qu’il en parle en ces termes : « Plus Dieu est devenu réel pour moi, plus Jésus m’a paru brillant et révolutionnaire, plus la vie est devenue précieuse pour moi, plus je me suis senti chaleureux par rapport à mon prochain … Mon orthodoxie est devenue plus généreuse… »

Certains chapitres « Pourquoi je suis post-protestant », « Pourquoi je suis libéral/conservateur », « Pourquoi je suis fondamentaliste/calviniste » abordent des problèmes essentiellement théologiques en essayant d’élargir le regard. D’autres comme « Pourquoi je suis charismatique/contemplatif » ouvrent un horizon pour la vie spirituelle. Brian redit ici combien il a bénéficié de l’expérience charismatique et il établit un lien avec l’expérience contemplative catholique. « Je crois pouvoir dire que beaucoup de charismatiques croient que l’Esprit de Jésus peut être vécu comme une expérience en avançant d’un pas au-delà du normal. Ce déplacement est enthousiasmant, mais peut ensuite être ressenti comme une fatigue. En poursuivant mon chemin, j’ai rencontré des catholiques contemplatifs qui ne croyaient pas moins que Jésus ressuscité est présent dans l’Esprit et qu’on peut en faire l’expérience ». Mais plutôt que de situer cette expérience, un pas au-delà du normal, ils la situaient au cœur même de la normalité, en recommandant de la vivre dans le calme et la détente. Un auteur catholique, appelé Frère Laurent, a appelé cela : « pratiquer la présence de Dieu ». Pentecôtistes et contemplatifs sont d’accord sur l’idée que la joie et la sérénité sont les vrais repères de la vitalité spirituelle. Ils croient, les uns et les autres, que Dieu, à travers le Saint Esprit est avec nous, nous entoure et nous comble. À la suite d’expériences personnelles, Brian sait que les contemplatifs et les charismatiques parlent de la même réalité : « simplement, voir les choses dans une lumière nouvelle. » Cette approche donne une grande liberté par rapport aux tentations de l’argent et de la richesse. « Sans cette dimension charismatique/contemplative, je ne puis imaginer ce que ma vie serait. Et je ne puis penser qu’une orthodoxie généreuse puisse considérer ce chemin comme une option parmi d’autres. Car c’est dans ce chemin que l’on trouve la joie et la sérénité pour être généreux. »

Dans un chapitre « Pourquoi je suis incarnationnel », Brian exprime l’importance d’une profonde conscience de l’incarnation. Jésus a démontré son amour pour nous à travers sa venue sur terre. Il a créé un groupe qui n’était pas là pour conquérir ou pour exclure, mais pour aimer et accueillir. « Parce que j’avance à la suite de Jésus, alors je ne dois pas seulement aimer les juifs, les musulmans, les bouddhistes, les athées… mais je dois aussi d’une certaine façon entrer dans leur univers et y vivre avec eux… Un de mes devoirs par rapport à mon prochain d’une autre religion est d’apprécier tout ce qu’il m’offre de bon dans ma relation avec lui, y compris l’opportunité d’apprendre tout ce qu’il peut m’enseigner de sa religion. Un autre de mes devoirs est de lui offrir tout ce que je pense pouvoir présenter une valeur pour lui, y compris l’opportunité d’apprendre quelque chose de ma religion, s’il le peut ». Ce chapitre apporte un très bel éclairage pour le dialogue interreligieux.

Brian consacre également un chapitre à l’écologie : « Pourquoi je suis vert ». Cet homme consacre chaque année quelques journées à la protection de la nature, en particulier le suivi d’une espèce de tortues. Et il ne doute pas que l’amour de la création devrait être une des caractéristiques d’une « généreuse orthodoxie ». Car trop souvent, aux États-Unis notamment, le respect et l’amour de la nature souffrent d’une indifférence engendrée par une théologie ayant valorisé une doctrine de la chute au détriment de la doctrine de la création. Et par ailleurs, chez certains, l’attente de la fin du monde engendre un désintérêt pour la nature. Comme nous sommes loin de Jésus si attentif à la présence et à la beauté de l’environnement naturel. Aujourd’hui les mêmes forces qui oppriment les hommes détruisent la nature. « Ainsi doit-on réaliser que l’esprit de Saint-François et de celui de Mère Teresa sont une seule et même chose : l’Esprit de Jésus pour lequel les pauvres, les malades, les moineaux et les salamandres comptent chacun pour ce qu’ils sont. »

Brian McLaren compte parmi les pionniers de l’Église émergente. Celle-ci exprime une nouvel état d’esprit auquel ce livre participe sur le registre de la réflexion théologique. Aussi, lira-t-on avec une attention particulière le chapitre : « Pourquoi je suis émergent ». Brian McLaren se réfère d’abord à des images empruntées à l’observation de la nature. Il médite par exemple sur les cercles concentriques qui apparaissent sur la section du tronc d’un arbre. Chaque anneau nouveau ne vient pas en remplacement des précédents, ni ne les rejettent, mais il les inscrit dans quelque chose de plus grand. Cette croissance est la résultante de la vie active dans tout l’arbre. Cette image est éclairante. Il y a des approches variées : discursives (traçant le développement d’une idée d’une manière linéaire), polémiques, analytiques (ventilant une réalité complexe en éléments plus simples). Mais il y a aussi une approche qui cherche à inscrire ce qui vient auparavant, dans quelque chose de plus grand (à l’image du nouvel anneau du tronc d’arbre). Voilà la pensée émergente (ou intégrative). Cette pensée est opérante pour comprendre le développement de la vie ou la nature humaine : corps, mental, esprit.
• De même, les individus s’inscrivent dans des familles, puis des communautés plus larges jusqu’à la réalité la plus vaste, celle qui inclue les précédentes et qui, selon Brian McLaren, correspond au Royaume de Dieu tel que Jésus l’a annoncé. Cette perspective n’est pas statique. Au contraire, tout est mouvement. Le péché peut ainsi être considéré comme une fixation, une stagnation. La vie humaine elle-même se développe, se manifeste en terme de croissance. Le désir de Dieu est de nous voir grandir à la mesure de Christ. Pour reprendre la comparaison de l’arbre, Dieu nous offre l’environnement qui nous permet de croître. « En Dieu, nous vivons, grandissons et avons notre existence ». Dans cette manière de voir, Dieu se tient dans le temps en avant de nous et nous attire en nous offrant constamment de nouvelles opportunités. « Cette nouveauté, ces possibilités sont toujours à ‘portée de main’, ‘parmi nous’ et ‘en venue’, de telle manière à ce que nous puissions entrer dans la réalité plus vaste. Voici un langage qui évoque celui du Royaume de Dieu, l’annonce de l’Évangile ».
• Cette approche s’applique aussi à la vie de l’église dans le monde d’aujourd’hui. Il y a des théologies qui s’enferment dans des conceptions figées et rigides. Il y a des exclusivismes, des absolutismes qui s’opposent au mouvement. On comprend la montée du relativisme qui conteste ces exclusivismes et peut aider à les combattre. Mais ce relativisme est lui-même réducteur et dépourvu d’un sens qui porte le mouvement à l’échelle de la planète. Brian McLaren nous appelle à dépasser l’opposition entre le fondamentalisme et le relativisme pluraliste. Avançons plus haut et plus loin. « Le Royaume de Dieu est une réalité au sein de laquelle nous sommes en voie d’émerger, au fil des siècles, une réalité qui est bien plus vaste que ce que nous entendons généralement par christianisme, mais en même temps, une réalité qui est au cœur d’un christianisme généreusement orthodoxe. Puisse-t-il venir à nous. Puissions-nous aller vers lui. »

Un nouvel horizon

Ce livre s’inscrit dans une période de mutation. Cette période appelle de nouvelles propositions, de nouvelles réponses. Certes, les bouleversements actuels engendrent de la crainte et suscitent des replis identitaires. Mais inversement, des dynamiques nouvelles apparaissent et portent un esprit de recherche et d’innovation. Le livre de Brian McLaren s’inscrit dans ce second mouvement. Il va à la rencontre des aspirations spirituelles qui montent de toute part, mais se heurtent aux configurations du passé et aux enfermements de l’intégrisme. Dans cette conjoncture, il ouvre un horizon nouveau, et cette ouverture s’appuie sur la recomposition dont il témoigne. En effet, l’itinéraire personnel de Brian McLaren montre que d’anciennes frontières commencent à s’abaisser. De nouveaux regards apparaissent. En avant garde, Brian McLaren montre comment des ressources différentes peuvent concourir au développement d’une Eglise émergente.

Bien sûr, ce mouvement requiert une autonomie par rapport aux idéologies religieuses associées aux institutions menacées et aussi par rapport aux pensées systématiques qui tendent à emprisonner une réalité en mouvement. Aussi bien est-il l’expression de profonds changements qui interviennent chez les chrétiens eux-mêmes. Ils sortent de l’emprise des systèmes théologiques pour se recentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire la personne de Jésus-Christ. Nous sommes dans une période de recomposition et de gestation. On peut entrevoir des changements comparables en France. À cet égard, on pourra se reporter aux travaux de Bernard Lahire (8) dans le domaine de la sociologie culturelle. Désormais, la majorité des français n’est plus soumise à l’emprise de modèles homogènes. Ils participent à des cultures différentes. Et cette diversification nous paraît également en voie de se répandre dans l’univers religieux. Ainsi certains chrétiens font appel à des apports spirituels en provenance de différents courants et différentes églises. Comme en d’autres pays, une mouvance interconfessionnelle apparaît. Il y a donc une mobilité nouvelle. Ici et là, elle peut encore être limitée, mais c’est bien une évolution à l’échelle du monde.

L’Eglise émergente s’inscrit dans cet horizon comme le titre d’un livre récent le fait apparaître : « Liquid church » (6), une église liquide, fluide… Comme nous l’avons indiqué au départ, l’Eglise émergente répond à des aspirations communes. Elle témoigne d’un nouvel état d’esprit. Et par la suite, elle appelle de nouvelles approches théologiques. Comme le montre le théologien Hans Kung dans son livre : « Le christianisme. Ce qu’il est, ce qu’il est devenu dans l’histoire » (9), différents paradigmes se sont succédés en théologie au fil des siècles. La mutation culturelle qui intervient dans le monde d’aujourd’hui, l’unification rapide de celui-ci ne peuvent être sans influence. Ce livre est un jalon. Il s’inscrit dans un courant en plein développement. Il rejoint la pensée des pionniers de l’Eglise émergente en Grande-Bretagne. Mais il ouvre également un horizon pour les chrétiens en France, car dans des contextes différents, les mêmes questions se posent.

Certes, les points de vue apportés par l’auteur sont partiels en raison même de la part de subjectivité qui font leur richesse. Certains aspects peuvent être contestés et Brian le sait bien, car il s’exprime là-dessus avec beaucoup d’humour. Mais, au total, ce livre modifie notre regard. Il nous montre un paysage nouveau. Il dessine de nouveaux horizons pour notre foi autant qu’il nous invite à participer à une dynamique nouvelle. Une pensée de René Teilhard de Chardin, paléontologue et théologien français de la première moitié du XXème siècle (10) nous revient à l’esprit : « Tout ce qui monte converge ».

Jean Hassenforder
Témoins – groupe de recherche
Février 2005

Notes

(1) McLaren (Brian D). Generous Orthodoxy. Why I am a missional + evangelical + post/protestant + liberal/conservative + mystical/poetic + biblical + charismatic/contemplative + fondamentalist/calvinist + anabaptist/anglican + methodist + cahtolic + green + incarnational + depressed yet hopeful + emergent + infinished. Christian. Zondervan, 2004. Les citations entre guillemets renvoient aux différents chapitres dont elles sont extraites.
(2) Consulter le site de l’association chrétienne interconfessionnelle : Témoins : www.temoins.com. rubrique : groupe de recherche. On y trouvera notamment un texte récapitulatif : « Le courant de l’Église émergente. Un état d’esprit, un processus » ; des compte-rendus des livres de M. Moynagh, S. Murray, P. Ward…
(3) Moynagh (Michael). L’Eglise autrement. Les voies du changement. Empreinte. Temps présent, 2003
(4) Moynagh (Michael). Emerging church intro. Monarch books, 2004. La meilleure introduction à l’Église émergente en terme de réflexion et de pratique.
(5) Murray (Stuart). Post-christendom. Church and mission in a strange new world. Paternoster, 2004.
(6) Ward (Pete). Liquid church. A bold vision to be God’s people in worship and mission. A flexible, fluid way of being church. Paternoster Press, 2002.
(7) Voir la préface du livre : Generous Orthodoxy. Franke (John R). Generous orthodoxy and a changing world, p. 9-14, in : McLaren (Brian). Generous orthodoxy. Zondervan, 2004.
(8) Lahire (Bernard). L’homme pluriel. Les ressorts de l’action. Nathan, 1998.
Lahire (Bernard). La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi. Éditions la découverte, 2004.
(9) Hans Kung est un théologien catholique ayant participé à la dynamique du Concile Vatican II. Tenu à distance par le Vatican, il travaille dans une perspective œcuménique.
Kung (Hans). Le christianisme. Ce qu’il est et ce qu’il est devenu dans l’histoire. Seuil, 1994
Comment le message chrétien a-t-il été vécu dans les grands paradigmes théologiques. Apports et déviations.

(10) Pierre Teilhard de Chardin a travaillé sur les rapports entre la foi et la science. Il a écrit de nombreux livres. L’ouvrage de référence : Teilhard de Chardin (Pierre). Le phénomène humain. Seuil 1955.

Références: Groupe Recherche Témoins

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