Sélectionner une page

Voici une introduction à l’ouvrage majeur de Denis Alexander sur les rapports noués depuis des siècles entre science et foi.

Science et foi face aux idéologies.
Une étude de cas : la dérive créationniste.

Comment, au long des siècles, le rapport entre la science et la foi chrétienne a-t-il évolué ? Pour comprendre les fluctuations qui sont intervenues dans ce rapport, il faut les situer à un moment de l’histoire dans un contexte social, culturel, idéologique. Il faut donc allier à la fois des compétences scientifiques et théologiques, et une approche historique des idées et des mentalités. C’est dire l’ampleur du travail puisqu’il faut aussi croiser les différentes approches.
Le livre, écrit par Denis Alexander, d’abord publié en anglais en 2001 sous le titre : « Rebuilding the matrix », puis, en 2004, dans une édition française ; « Science et Foi. Evolution du monde scientifique et des valeurs éthiques » (1) s’appuie sur une culture encyclopédique et permet ces regards croisés. Professeur à l’université de Cambridge, Denis Alexander exerce des fonctions scientifiques éminentes comme directeur d’un programme d’immunologie moléculaire, mais au long des années, il a également développé une culture historique si bien qu’il allie les différentes compétences nécessaires pour une recherche aussi ambitieuse.
Et au début de l’édition française, la qualité et l’importance de ce travail sont mises en évidence dans une préface rédigée par une personnalité française d’envergure, Didier Sicard, président du Comité Consultatif National d ‘Ethique pour les sciences de la vie et de la santé : « Cet ouvrage qui commence par stigmatiser les malentendus, les incompréhensions, les conceptions erronées symétriques de la science et de la religion est un ouvrage de jubilation intelligente. L’homme y apparaît autant dans son emprisonnement mental que dans un effort désespéré de la recherche de la vérité. On ressort de cet ouvrage allégé et enrichi, allégé du poids des contradictions impossibles et insolubles, enrichi d’une espérance en une foi renouvelée en l’homme et dans une transcendance. Puisse un public francophone en éprouver le choc salutaire ».
Cet ouvrage a suscité l’intérêt de Jacques-Paul Borel, professeur de biochimie médicale honoraire qui en a entrepris la traduction en français. C’est là un apport particulièrement bienvenu, car il nous permet d’accéder, dans d’excellentes conditions, à un ouvrage magistral.
Ce livre couvre un champ historique très vaste, mais il s’attache principalement à l’évolution du rapport entre la science et la foi au cours des derniers siècles. « Le titre anglais de ce livre, littéralement « Reconstruire la matrice » peut paraître sibyllin » écrit J.P.Borel. « En fait, l’auteur met en valeur combien, durant les XVIIè et XVIIIè siècles, le milieu chrétien en Grande-Bretagne a été un berceau pour le développement scientifique. Depuis lors la situation a beaucoup changé ». Mais, « une des théories soutenues dans ce livre, et non des moindres, c’est qu’il n’a jamais existé de conflit (théorique) entre religion et science … L’auteur nous montre aussi que la science moderne a besoin de la religion pour se souvenir des limites de l’éthique à ne pas transgresser ».
La parution de ce livre en France s’inscrit dans un mouvement dans lequel ces questions, de plus en plus abordées dans une dynamique internationale, échappent aux enfermements et s’ouvrent à une complémentarité entre les approches scientifique et religieuse. Deux livres, publiés dans la mouvance de l’Université interdisciplinaire de Paris, viennent en témoigner : Un ensemble de contributions de scientifiques réputés : « Science et quête de sens » (2), et le livre de Jean Staune : « Notre existence a-t-elle un sens ? Une enquête scientifique et philosophique » (3).
Le livre écrit par Denis Alexander : « Science et foi » aborde un ensemble de questions fondamentales. Il couvre un champ très vaste. Aussi il n’est pas possible d’en présenter un compte-rendu exhaustif. Nous renvoyons les lecteurs à la découverte de cet ouvrage. Il serait malheureux qu’un investissement intellectuel de si grande portée passe inaperçu. Nous choisissons ici d’aborder, à partir de ce livre, un thème sur lequel il apporte des éclairages particulièrement développés : la manière dont le rapport science-foi est énoncé en relation avec le contexte social et culturel, et avec des tendances idéologiques qui s’entrecroisent.

La réception de la théorie darwinienne de l’évolution.

Nous choisirons donc un exemple, parmi d’autres, de ces situations : la réception de la théorie darwinienne de l’évolution telle qu’elle est apparue dans la seconde moitié du XIXè siècle (4). Denis Alexander constate qu’après un temps d’hésitation, cette théorie a globalement été acceptée par les scientifiques chrétiens. C’est bien plus tard que de petites minorités ont commencé à s’y opposer avec une grande vigueur. « A quelques exceptions près, les penseurs chrétiens de Grande-Bretagne et d’Amérique ont accepté assez facilement le darwinisme et l’évolution. Cependant, en dépit de l’adhésion générale à l’évolution darwinienne que presque toutes les principales confessions chrétiennes ont accepté en 1880 et 1890, c’est un fait surprenant que pendant la période des années 1920, et plus tard, pendant les dernières décennies du XXè siècle, les soi-disant « créationnistes », basés essentiellement aux Etats-Unis, aient mené une vigoureuse campagne contre cette théorie ».

L’apparition du « créationnisme » autour de 1920.

Denis Alexander va en conséquence nous présenter une analyse du développement des idées créationnistes et du contexte dans lequel ce courant de pensée est apparu et a grandi. Le créationnisme s’est en fait affirmé en opposition avec la pensée communément acceptée jusque là par les scientifiques chrétiens à savoir que « les événements ne sont pas déterminés par des interventions isolées du pouvoir divin s’exerçant dans chaque cas particulier, mais sous l’effet de lois générales ». Contrairement aux idées antérieures, « les créationnistes proclament soudain leurs croyances dans une terre jeune créée seulement, il y a quelques 10000 ans, au cours d’une période de six jours littéraux de 24 heures selon une création ex nihilo (à partir de rien) de chaque espèce ».
Comment de telles représentations ont-elles pu apparaître et gagner une reconnaissance sociale en certains lieux ? On aborde ici le terrain de l’histoire des idées. De fait, à cette époque, la pensée de Darwin avait été adoptée par certains groupes conservateurs pour justifier le règne de la force, la victoire des forts sur les faibles comme moteur de l’histoire. Le démocrate américain, William Bryan, a donc fait campagne contre cette idéologie dont un auteur américain, Vernon Kellog, avait rapporté dans un livre : « Nuits des Etats-Majors » qu’elle régnait chez les officiers allemands à l’aube de la première guerre mondiale. Plus généralement, à l’époque, des biologistes prônaient l’eugénisme comme une solution naturelle et logique de leur science avec des méthodes brutales pour réaliser leurs projets. Ces extrapolations erronées des théories de l’évolution ont donné lieu à la juste réaction de William Bryan. Mais, dans ce sillage, elles ont entraîné un climat favorable aux campagnes antiévolutionnistes. De plus, comme le montre Denis Alexander, au cours des années 20, le créationnisme s’est développé « sur un fond de changements sociaux rapides pendant lesquels on cherchait activement des boucs émissaires pour expliquer la perte de la foi et l’effondrement de la morale qui, on le croyait fortement, sapaient les forces de la grande nation américaine ».

Le rebond du créationnisme à partir de1960.

Au début des années 60, la campagne antiévolutionniste se raviva en Amérique selon une forme apparemment analogue au mouvement des années 20, mais cette fois à une beaucoup plus grande échelle. Antérieurement, les communautés évangéliques conservatrices soutenaient peu le créationnisme. Cette fois, un enseignant d’une école d’ingénieurs, Henry Morris, en collaboration avec un jeune théologien, écrit en 1961 un livre intitulé : « Le déluge de la Genèse » qui répète pour le fond l’essentiel d’un matériel déjà publié en 1923. « La création de l’univers entier serait récente, provoquée par « une chute » qui aurait initié la seconde loi de la thermodynamique et un déluge universel qui, en une seule année, aurait provoqué la déposition de presque toutes les couches géologiques ». Malgré l’étrangeté de cette conception, le livre s’est bien vendu : 200000 exemplaires en un quart de siècle. Et la campagne évolutionniste a remporté des succès en imposant la légitimité de cette théorie dans un certain nombre d’états américains.
Comment une telle dérive a-t-elle été possible ? Denis Alexander examine les arguments et les motivations des créationnistes en trois points : l’évolution, attaque contre la religion et la morale; l’évolution comme conspiration; « l’évolution n’est qu’une théorie ». Là aussi, une analyse, en termes psycho-sociologiques, est éclairante : « La croissance du mouvement créationniste de 1960 a eu lieu à une époque d’évolution et de désintégration sociale rapide, en partie liée à la participation américaine à la guerre du Vietnam. Les courants sociaux sous-jacents suscitèrent une atmosphère poussant à considérer les valeurs traditionnelles comme étant menacées… Les campagnes efficaces nécessitent des cibles nettes . L’évolutionnisme, l’athéisme et le communisme réunis réalisaient un bon paquet de « ismes » contre lequel il n’était pas difficile de mobiliser des millions d’américains » en utilisant des fonds qui, paradoxalement, provenaient des industries dépendant de la science et de la haute technologie prospères dans les régions du sud les plus atteintes par ces changements sociaux.

Une réflexion théologique et scientifique sur la création.

En regard de la conception créationniste, Denis Alexander expose, à partir de la Bible, ce qu’il appelle : « le courant principal de la vision théiste de la création ».
Par opposition au polythéisme extensif qui caractérisait les autres systèmes religieux au Moyen Orient, le texte biblique affirme un monothéisme qui se caractérise par la transcendance de Dieu. Dieu ne se confond pas avec sa création. De l’Ancien au Nouveau Testament, « on trouve des douzaines de variations d ‘une phrase de base : « le Dieu qui a fait le ciel et la terre et la mer », une formule de credo qui répétait invariablement la conviction que Dieu est la source de tout ».
Cependant, « un concept de Dieu fondé seulement sur la transcendance pourrait facilement dégénérer en l’idée déiste d’un Dieu distant et éloigné qui remonte l’horloge de l’univers au début et qui revient, à l’occasion, pour « intervenir » ou s’en occuper. Un tel scénario est rejeté par l’insistance biblique sur le fait que Dieu n’est pas seulement transcendent, mais qu’il est aussi immanent dans sa création, ce qui veut dire qu’il est intimement impliqué dans une activité créatrice permanente en relation avec son univers. Tout ce qui existe continue seulement parce qu’il le permet en permanence » . Cette présence assure la stabilité de l’univers qui peut ainsi être l’objet d’une investigation scientifique.
Les textes bibliques, et en particulier les psaumes, témoignent à la fois de la transcendance et de l’immanence de Dieu. « Ainsi les aspects les plus terrestres et les moins exceptionnels du monde naturel constituent un reflet de la créativité divine tout autant que la création de la terre ou des étoiles ». La même insistance se trouve dans le Nouveau Testament. Jésus dit que son Père (au temps présent) fait lever son soleil sur les méchants et les bons et tomber sa pluie sur les justes et les injustes (Matthieu 5 :45). Ainsi, « l’activité divine dans la création n’est ni plus, ni moins présente qu’elle ne l’était quand l’univers vint à l’existence » (5).

La vacuité du créationnisme.

Bien comprendre l’immanence de Dieu dans sa création implique le rejet du créationnisme. Ces implications, nous dit Denis Alexander, paraissaient déjà très claires à un savant comme Aubrey Moore lorsqu’il écrit il y a plus d’un siècle (en 1889) : « Les preuves scientifiques de l’évolution, en tant que théorie, sont infiniment plus chrétiennes que la théorie de la « création particulière », parce qu’elle implique la présence immanente de Dieu dans la nature et l’omniprésence de son pouvoir de création. Il semble que ceux qui s’opposent à la doctrine de l’évolution pour défendre « une intervention continue de Dieu » n’ont pas noté qu’une théorie de l’intervention occasionnelle implique en contrepartie une théorie de l’absence ordinaire ».
D’une façon plus classique, Denis Alexander reprend le récit de la création dans la Genèse en montrant que cette littérature présente certains parallélismes avec d’autres récits de la création du Moyen Orient, mais, en son essence même, en est profondément différente. « La lecture créationniste de ces passages ignore une grande quantité de recherches qui ont contribué à éclairer le sens du texte. Bien longtemps avant qu’on ait pu utiliser les fruits de telles recherches, les commentateurs juifs et chrétiens avaient reconnu que les premiers chapitres de la Genèse sont en grande partie rédigés dans un langage figuratif interprétable seulement dans son contexte original. Dans son monumental « Commentaire de la Genèse » (environ 391 après J-C), saint Augustin écrit : « Dans un tel cas de narration d’événements, la question se pose de savoir s’il faut comprendre le tout au sens figuré ou si on doit l’expliquer et le considérer comme le récit de ce qui est arrivé au sens littéral. Aucun chrétien n’oserait dire qu’on ne doive pas comprendre ce récit au sens figuré ».

A partir de cet exemple traité dans un des chapitre du livre de Denis Alexander, nous pensons avoir montré, à propos d’un sujet encore d’actualité, la pertinence de ses analyses. En effet, celles-ci s’inscrivent à la fois dans une réflexion scientifique et une approche biblique de haut niveau. Mais, en plus, Denis Alexander fait appel à l’histoire et à la sociologie. A de nombreuses reprise, il montre l’influence des idéologies, elles-mêmes plus ou moins imbriquées avec l’évolution sociale et culturelle d’une époque. Il met par exemple, en évidence les conséquences de l’anticléricalisme issu des Lumières, et, sur un autre registre, la puissance des interprétations racistes dans l’Europe conquérante du XIXè siècle. Ces influences ont modelé la pensée de certains savants. C’est dire combien cet ouvrage a une vertu critique et nous permet d’échapper à l’influence de préjugés encore actifs. Mais ce livre vaut aussi par le fil conducteur qu’il induit dans l’histoire des sciences et l’éclairage qu’il apporte sur la recherche contemporaine en plaidant pour un rapport apaisé entre la science et la foi. Ce scientifique est un chrétien convaincu. Un livre à recommander et à faire connaître.

Jean Hassenforder
04 08 2007

(1) Alexander (Denis). Science et foi. Evolution du monde scientifique et des valeurs éthiques. Préface du Professeur Didier Sicard. Traduit par le Professeur Jacques-Paul Borel. Editions Frison-Roche, 2004.
(2) Staune (Jean) Dir. Science et quête de sens. Presses de la Renaissance, 2005
(3) Staune (Jean) Notre existence a-t-elle un sens ? Une enquête scientifique et philosophique. Préface de Trinh Xuan Thuan. Presses de la Renaissance, 2007. Voir aussi le site : www.lesensdelexistence.fr. Commentaire sur le site de Témoins: Science et religion. Un livre qui ouvre l’horizon.
(4) Cette analyse se trouve développée au chapitre 9 de Science et Foi : Les nuits des Etats-Majors. Création et évolution (p.296-337). Avec l’humour dont l’auteur fait preuve, le titre renvoie aux interprétations idéologiques de la science darwinienne par le militarisme allemand.
(5) Cette analyse de Denis Alexander évoque pour nous la lecture du livre de Roy Abraham Varghese qui nous fait entrevoir la présence et l’intelligence de Dieu dans les réalités de la création. Varghese (Roy Abraham). The wonder of the world. A journey from Modern Science to the Mind of God. Fontain Hills (Arizona), 2003 (www.thewonderoftheworld.com) De culture indienne et américaine, à partir d’une culture encyclopédique, l’auteur adopte un point de vue théiste et montre combien la présence de Dieu apparaît à travers une réflexion sur les grandes réalités scientifiques au quotidien.

Share This