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Une prise de conscience révolutionnaire.

Il y a quelques années, une recherche de Rebecca Nye mettait en évidence la présence d’une conscience spirituelle chez l’enfant (1). A partir de cette recherche originale, Rebecca Nye a poursuivi ses travaux dans le domaine de l’éducation. Comment tenir compte de cette dimension de l’enfant dans la pratique éducative et notamment dans la catéchèse ? Les éditions Empreinte viennent de publier la traduction d’un de ses livres : « La spiritualité de l’enfant. Comprendre et accompagner » (2). Cette publication nous paraît présenter un intérêt tout à fait exceptionnel. Elle introduit un paradigme  nouveau dans l’univers de l’éducation religieuse, de la formation chrétienne des enfants.

 

L’enfant, un être spirituel.

En effet, Rebecca Nye met en évidence la présence d’une vie spirituelle chez tous les enfants et pas seulement dans une minorité qui recevrait une éducation religieuse. L’enfant, nous dit-elle, a une « sensibilité innée à la transcendance ». « La spiritualité de l’enfant commence avec Dieu et ce n’est pas quelque chose que les adultes doivent amorcer. Dieu et les enfants (indépendamment de leur âge et de leur capacité intellectuelle) ont leurs propres façons d’interagir mutuellement, car c’est ainsi que Dieu les a créés » (p 18). « Pendant l’enfance, la spiritualité consiste principalement à être attirée par l’« interaction », à répondre au désir d’entrer en relation avec quelqu’un d’autre que soi, que ce soit les autres, Dieu, la création ou la sensation plus profonde d’être soi. Cette rencontre avec la transcendance arrive au cours d’expériences spécifiques ou lors d’une activité qui fait appel à l’imagination ou à la contemplation (réfléchir ou rechercher un sens) » (p 14). L’expérience spirituelle s’inscrit dans la manière d’être et de vivre de l’enfant. Pour percevoir cette expérience, les adultes sont appelés à observer et écouter. Et ils ont aussi beaucoup à apprendre.

Des recherches mettent en évidence une sensibilité des enfants à la présence de Dieu. « C’est ainsi qu’en Finlande, un chercheur, Kalevi Tamminen a démontré que 60% d’un groupe d’enfants âgés de 11 ans et 80% d’un groupe d’enfants âgés de 7 ans se souviennent d’avoir ressenti la présence de Dieu. En comparaison seulement 30% d’un groupe d’adultes disent avoir fait la même expérience » (p 23).

Les différentes recherches s’accordent sur un résultat : « La spiritualité est un phénomène commun et naturel chez la majorité, voire chez tous les enfants. Aucune étude n’a trouvé d’enfants qui ne possédaient pas de capacité spirituelle active » (p 23).

 

Changement de mentalité. Changement de représentation.

Ces découvertes viennent contredire des représentations longtemps dominantes qui méconnaissaient la vitalité spirituelle des enfants. Pendant des siècles, l’enfance a été un passage fragile où la personnalité de l’enfant ne parvenait pas à émerger et à être reconnue. L’amélioration des conditions de vie a entraîné un changement. Et les pionniers de l’éducation nouvelle, comme Maria Montessori ont permis aux enfants de déployer activement leurs capacités. Cependant, sur le plan religieux, pendant des siècles de chrétienté, une mentalité répressive a dominé en prenant forme dans la théologie augustinienne du péché originel (3). On ne peut oublier que pendant un temps, une idéologie morbide assignait à l’enfer les petits enfants s’ils n’avaient pas été baptisés avant de mourir. Il y avait là une contradiction absolue avec la pensée et la parole de Jésus : « Si quelqu’un accueille un enfant comme celui-ci (tout venant), il m’accueille moi-même. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi seulement qu’il accueille, mais aussi celui qui m’a envoyé » (Marc 9.37). Ce retour sur le passé a simplement pour but de mettre en valeur les changements intervenus dans les mentalités dans les dernières décennies et, tout particulièrement, une révolution récente dans les représentations théologiques (4). Cependant, dans l’éducation chrétienne, des séquelles du passé subsistent encore : « Certains semblent persister à considérer les enfants comme des récipients spirituellement vides et passifs tant que les adultes ne sont pas intervenus pour les « remplir » (p 23). Et, de plus, au lieu d’être attentif à l’expérience spirituelle des enfants, avec  respect et émerveillement, on cherche parfois à leur communiquer un enseignement inadapté.

 

Des chemins nouveaux pour l’éducation chrétienne.

Rebecca Nye analyse ces travers et, en regard, elle propose des chemins nouveaux pour la catéchèse. Quels sont les grands principes selon lesquels nous pouvons encourager la spiritualité de l’enfant ? Comment des pratiques spirituelles comme la prière et l’utilisation de la Bible peuvent concourir à encourager cette spiritualité ?

Rebecca Nye nous propose six critères pour développer les meilleures pratiques en vue d’encourager la vie intérieure de l’enfant : « espace, sécurité (confiance)), processus, relation, imagination, territoire privé (intimité) ». Ainsi elle met en valeur l’importance de l’environnement. Celui-ci, dans ses différents aspects, exerce une grande influence sur les attitudes. Il peut contribuer à la mise en œuvre d’un climat propice où l’enfant est respecté dans son intimité et dans son cheminement personnel. En effet, ce qui importe avant tout, c’est la confiance que les éducateurs susciteront chez les enfants. Dans un milieu relationnel, les enfants pourront s’exprimer et mettre en œuvre leur créativité et leur imagination. L’éducation est perçue ainsi comme un processus où la spiritualité de l’enfant peut se manifester et se nourrir.

Rebecca Nye encourage l’interaction entre l’expérience de l’enfant et l’apport du message chrétien dans un climat d’écoute et de dialogue. C’est une approche inductive. Les jeunes sont invités à puiser dans les ressources qui leur sont offertes. « Permettons au vocabulaire chrétien d’être l’occasion pour les jeunes d’expérimenter les différentes manières dont Dieu interagit avec eux et eux avec Dieu » (p 57). « La louange, les histoires de la Bible et la prière doivent être vus comme l’occasion pour les enfants de trouver des façons tout à fait naturelles d’être eux-mêmes et d’être avec Dieu. Cela prend différentes formes. Par exemple donnons leur la liberté d’apprécier les histoires pour ce qu’elles sont en laissant les thèmes archétypaux tels que la liberté, la perte, l’amour, l’identité, etc, résonner en eux avec le sens qu’ils leur donnent dans leur propre vie… » (p 58). Pour l’enseignement biblique, Rebecca Nye se réfère à la méthode « Godly play » (jeu divin). Cette approche « prend en compte à la fois les enfants et les récits bibliques. Elle considère le besoin d’un langage qui leur soit accessible. Elle répond également à la nécessité de développer leur habitude d’interagir et de réagir aux Ecritures » (p 104).

Ainsi, dans son originalité et dans sa nouveauté, la lecture de ce livre nous paraît indispensable pour tous ceux qui oeuvrent dans le domaine de l’éducation chrétienne et de la catéchèse. Et, bien entendu, ce livre concerne tous les parents qui découvriront dans ce livre comment reconnaître avec émerveillement la vie spirituelle de leurs enfants.

 

Une approche renouvelée de la spiritualité, de l’enfant à l’adulte.

Cependant l’approche que nous apporte Rebecca Nye a une portée générale.  Elle renouvelle également la vie spirituelle des adultes. « Les chrétiens sont invités à considérer le simple fait d’être un enfant comme une vocation spirituelle en elle-même. Jésus a parlé des enfants comme de ceux « dont les anges dans le ciel se tiennent constamment en présence de mon Père céleste » (Matthieu 18.10). Cela suggère qu’ils ont une perception spirituelle qui n’a rien à voir avec ce qu’ils peuvent faire ou avec ce qu’ils « savent ». Jésus laisse entendre avec force que les adultes ont des choses à apprendre de la façon dont les enfants réussissent à être simplement eux-mêmes et que la relation traditionnelle de pouvoir et d’autorité n’a pas lieu d’être » (p 34).

De fait, il y a un rapport entre la spiritualité de l’enfant et celle de l’adulte. « Il serait judicieux de vous interroger sur votre propre vie avec Dieu, celle que vous vivez aujourd’hui et celle que vous viviez, étant enfant ». Les adultes ont d’abord été des enfants. « Une des façons d’être à l’écoute de votre âme et en particulier de votre âme d’enfant, est de faire l’inventaire de quelques moments marquants de votre enfance » (p 41). Rébecca Nye nous invite à nous remémorer les moments, les endroits ou les activités de notre enfance qui « nous ont donné l’impression de présenter quelque chose de transcendant » (p 45). « Ce que l’on retient de cet exercice de mémorisation, c’est la clarté et la force avec laquelle on a ressenti l’événement, par exemple une sensation de paix, de mystère ou de peur, d’appartenance ou le sens du sublime… Beaucoup s’étonnent de voir à quel point ce souvenir a compté pour eux. En tant qu’adulte, il est possible de réinterpréter le contexte et le contenu d’un souvenir ponctuel de bien des manières différentes… » (p 44). Rebecca Nye contribue à renouveler l’approche de la spiritualité des adultes. « Mieux connaître les caractéristiques de la foi des enfants est important pour nous épanouir dans notre vie chrétienne d’adulte.  Nous voyons ainsi mieux ce qui a été entravé ou encouragé dans notre âme, et ce, parfois depuis nos premières années » (p 36).

 

Un livre de grande portée.

 

Le titre de ce livre : « La spiritualité de l’enfant : comprendre et accompagner » rend bien compte de son contenu, mais il peine à exprimer l’originalité et le caractère révolutionnaire de ce message. Alors, c’est bien au commentateur de mettre cet ouvrage en perspective pour en souligner l’extrême importance. En effet, ce livre apporte une vision nouvelle de la spiritualité de l’enfant qui tranche avec les représentations issues du passé. C’est un nouveau paradigme qui fonde de nouvelles pratiques éducatives. Rebecca Nye associe une double compétence, celle de chercheur en psychologie et en sciences sociales et celle de théologienne. Ce livre n’apporte pas seulement une manière nouvelle de penser et de sentir, mais aussi une approche pratique tout à fait remarquable dans la prise en compte d’un ensemble de variables et la mise en oeuvre d’un nouvel état d’esprit.

Mais on peut encore ajouter que cette vision nouvelle de la spiritualité, en rejoignant les paroles de Jésus, étrangement méconnues pendant des siècles, appelle aussi un renouvellement de la vie chrétienne chez les adultes. C’est dire que ce livre répond aux aspirations et aux questionnements d’un public très vaste. C’est un livre à promouvoir par delà les classements habituels.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Rebecca Nye a conduit une recherche sur la spiritualité des enfants en collaboration avec David Hay, recherche dont le résultats sont partagés dans le livre de celui-ci : Hay (David). Something there. Darton, Longman, Todd, 2006. Voir sur ce site : « La vie spirituelle comme une conscience relationnelle » : http://temoins.com/la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r/.html Sur le blog : Vivre et espérer : « l’enfant : un être spirituel » : http://www.vivreetesperer.com/?p=340

(2)            Nye (Rebecca). La spiritualité de l’enfant. Comprendre et accompagner. Empreinte temps présent, 2015. Outre la profondeur du message, ce livre est pédagogique en suscitant la réflexion par des questions, agréablement présenté et traduit en bon français par Sabrina Featherstone et Claire Poujol.

(3)            Lytta Basset analyse les conséquences de la théologie augustinienne du péché originel dans un livre récent : Basset (Lytta). Oser la bienveillance. Albin Michel, 2014.

Mise en perspective sur le blog : Vivre et espérer : « Bienveillance humaine. Bienveillance divine » : http://www.vivreetesperer.com/?p=1842

(4)            « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ? » : http://temoins.com/decouvrir-la-spiritualite-des-enfants-un-signe-des-temps

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