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    Au cours des vingt dernières années, un nouveau courant vient d’apparaître et se développe rapidement. Des recherches récentes ont mis en évidence la vie spirituelle des enfants. Et, dans le même temps, on observe la naissance d’un mouvement qui proclame une théologie de l’enfant

. Cette éclosion se manifeste à travers la publication de nombreux livres dans l’univers anglophone. Si l’on admet que le regard que nous portons à l’enfant est un élément essentiel de notre conception de l’homme et de la vie, nous sommes ici en présence d’un phénomène de grande importance. Des questions se posent immédiatement. Pourquoi ce mouvement apparaît-il aujourd’hui ? Quels en sont, quels en seront les effets ? Quelle en est la signification ?

         Avant d’aborder ces questions, nous allons décrire le mouvement en cours : l’apparition et le développement de la recherche sur la spiritualité des enfants ; l’émergence d’une théologie de l’enfant ; les incidences de ces nouveaux éclairages, interpellations et innovations sur les pratiques de l’éducation religieuse.

Ce mouvement s’exprime aujourd’hui à travers la parution de livres et le développement de sites Internet. Dans cette étude, nous nous référerons souvent à l’œuvre de Rebecca Nye, une psychologue britannique, auteure d’une recherche majeure en ce domaine, mais aussi éducatrice chrétienne à même de situer ce nouvel horizon dans une perspective théologique. Paru en 2009, son dernier livre : « Children’s spirituality. What it is and why it matters » (1) a été publié dans une collection patronnée par l’Eglise anglicane.

La spiritualité des enfants au regard de la recherche.

 

         Dans les dernières décennies, la spiritualité est devenue un centre d’intérêt spécifique. Spiritualité et religion sont aujourd’hui des représentations en mouvement et en tension. Bien sûr, la spiritualité a été et est toujours une approche qui s’inscrit dans la démarche religieuse. Mais, en raison du discrédit qui s’est progressivement développé vis à vis de certains aspects de la religion, la spiritualité est devenue un champ autonome.

         Rappelons ici le diagnostic porté dans un article paru dans « Bible in transmission », la revue de la Société Biblique britannique (1) ** Lire l’article sur cce site **. « La religion est perçue comme une conception du monde imposée de l’extérieur et un ensemble de pratiques, exigeant la conformité de la part de ceux qui s’y appliquent et reposant sur des attitudes inspirées par un esprit étroit et fondées sur une compréhension doctrinaire de la signification de toute chose, et, tout cela, renforcé par des structures hiérarchiques, empreintes d’hypocrisie de telle façon qu’elles exploitent les gens et les empêchent d’atteindre entièrement leur potentiel d’être humain… Bono, le célèbre chanteur d’U2 a exprimé cela d’une façon éloquente : « La religion est ce qui reste quand l’Esprit a quitté les bâtiments »… La spiritualité est perçue comme l’opposé de tout cela. Elle apporte la vie et la force. C’est un, canal pour que nous puissions atteindre notre plein potentiel comme être humain, vivant en paix les uns avec les autres et avec le Cosmos.. ».

         Cette expansion du champ de la spiritualité est maintenant bien décrit comme en témoigne l’article : « spirituality » sur wikipedia anglophone ** Voir l’article sur Wikipedia ** . Aux Etats-Unis, dès le début du XXè siècle, la spiritualité a été l’objet de recherches par un grand penseur américain, philosophe, psychologue, William James.

 

         Cependant, c’est à la fin du siècle dernier que la spiritualité des enfants est devenue un objet d’étude. Ce processus a mis en évidence la spiritualité comme une caractéristique constituante de la vie enfantine.

         Parmi les premiers jalons, on compte la publication du livre : « Spiritual life of children » (3) en 1990. En effet, son auteur, Robert Coles, est un psychiatre américain, professeur à la « Medecine school d’Harvard » qui a accompli une œuvre pionnière pour la compréhension de la vie des enfants à partir d’un recueil de leurs expressions. Fondé sur des conversations avec des enfants de 8 à 12 ans, issus de milieux différents et répartis sur tous les continents, son livre met en évidence une spiritualité profonde.

         Quelques années plus tard, Rebecca Nye et David Hay mènent en Grande-Bretagne une recherche fondatrice qui est publiée en 1998 dans « The spirit of the child » (4). Le livre de David Hay : « Something there » (5) présenté sur ce site ** Lire l’article ** nous montre la problématique plus générale dans laquelle cette recherche s’est inscrite : les dispositions spirituelles, contrariées par la culture dominante, sont particulièrement présentes dans l’enfance. À cet égard, une recherche du psychologue finlandais : Kalevi Tamminen (6) apporte un éclairage éloquent. Les 2/3 des enfants âgés entre 7 et 13 ans répondent positivement à la question : « Avez-vous ressenti à certains moments que Dieu était particulièrement proche de vous ? ». Mais à 16 ans, le pourcentage est tombé à moins du 1/3 de celui qu’on trouve chez les mêmes enfants lorsqu’ils étaient âgés de 9 ans.

         La recherche de Rebecca Nye et David Hay a été effectuée auprès d’enfants britanniques entre six et dix ans. Elle comporte une innovation majeure dans la méthodologie. Jusque là, on considérait que la spiritualité s’exprimait à travers un langage et une imagerie chrétienne. Mais si on considère que la conscience spirituelle est une disposition naturelle, alors il est probable qu’elle puisse se manifester en d’autres termes, particulièrement dans un Occident sécularisé. Les deux chercheurs ont donc inventé des moyens d’entrer en contact avec cette dimension de l’expérience humaine sans utiliser formellement un langage chrétien ou un quelconque langage religieux parce que cela pourrait contrarier l’expression recherchée. Pour cela, ils ont cherché à identifier quelques situations de la vie ordinaire propices à une signification spirituelle. Ils ont ainsi retenu trois moments qui sont à la fois prometteurs en terme de spiritualité, mais aussi marquants dans la vie de l’enfant : la conscience de l’ici et maintenant ; la conscience du mystère et la conscience de la valeur.

         ° La méditation et la prière contemplative s’inscrivent dans la dimension de l’ici et maintenant, or les petits enfants vivent naturellement sur ce registre.

         ° En mettant l’accent sur la curiosité et l’imagination de l’enfant, sa capacité d’émerveillement, une autre dimension apparaît : la conscience du mystère. 

         ° Qu’est ce qui compte le plus dans la vie ? Qu’est ce qui est essentiel ? Ces questions sont manifestement centrales dans les croyances religieuses. Comparativement aux adultes, les enfants expriment leur sens de la valeur dans une expérience quotidienne de joie et de désolation. Ainsi a-t-on retenu l’expérience de la valeur. 

         Les chercheurs ont ensuite inventé des dispositifs permettant aux enfants de s’exprimer sur ces différents registres. Dans cette perspective, ils ont choisi une série d’images sans connotations directement religieuses, par exemple une petite fille assise tranquillement auprès du feu et contemplant les braises, ou un garçon dans sa chambre à coucher qui, au lieu de dormir, est en train de regarder, par la fenêtre, un ciel rempli d’étoiles.

         À partir de ces images, une conversation a pu s’établir entre les enfants et l’enquêtrice. Plusieurs conclusions importantes se sont ensuite dégagées de la transcription des entretiens.

         ° On a pu observer une grande diversité dans le langage et les expressions selon le contexte de chaque enfant, mais un fait indéniable apparaît : on trouve en chacun une spiritualité personnelle.

         ° D’autre part, cette spiritualité se traduit différemment dans le langage, de l’explicite exprimé dans une forme religieuse à l’implicite dans d’autres formes d’expression (science-fiction, légendes, philosophie…).

         ° À partir de ces transcriptions, David Hay et Rebecca Nye se sont ensuite posé la question de savoir quel était le noyau central (« primordial core ») de cette expression. À partir d’un logiciel, ils ont procédé à une analyse textuelle de celle-ci. Et ils ont débouché sur la conclusion qu’il y avait bien une conception centrale. Le terme, qui convient le mieux pour décrire  la spiritualité des enfants, est celui de « conscience relationnelle ».

 


Qu’est ce que la spiritualité des enfants ?

Rebecca Nye a poursuivi la recherche que nous venons de décrire et elle consacre le premier chapitre de son récent ouvrage : « Children’s spirituality » (1) à une description de la spiritualité des enfants. On y trouve une définition qui s’inspire des résultats de ses travaux : « La spiritualité des enfants est une capacité initialement naturelle pour une conscience de ce qui est sacré dans les expériences de vie. Cette conscience peut être ressentie ou pas, mais dans les deux cas, elle influe sur les actions, les sentiments et les pensées. Dans l’enfance, la spiritualité porte particulièrement sur le fait d’être en relation, de répondre à un appel, de se relier à plus que moi seul, c’est à dire aux autres, à Dieu, à la création ou à un profond sens de l’être intérieur (inner sense of self). Cette rencontre avec la transcendance peut advenir dans des expériences ou des moments spécifiques aussi bien qu’à travers une activité imaginative ou réflexive » (p.6).

         Beaucoup d’expériences quotidiennes dans la vie de l’enfant se prêtent à un vécu spirituel. Aussi comprendre l’enfance est fondamental pour une compréhension plus générale de la spiritualité. Comprendre l’enfance, c’est percevoir entre autres, les réalités suivantes :

« ° Les enfants ont une façon plus holistique de voir les choses. Ils ne les analysent pas autant, si bien que leur perception a un caractère plus mystique.

° Les enfants sont particulièrement ouverts et curieux. Aussi ont-ils une capacité naturelle d’émerveillement.

° La vie émotionnelle des enfants est au moins aussi forte que leur vie intellectuelle. Aussi savent-ils ce que c’est de s’abandonner à des forces qui transcendent leur contrôle.

° Les enfants manquent de connaissances sur beaucoup de choses. Pour eux, le mystère est une réalité profonde, généralement non menaçante, amicale et ils y répondent par un respect et une recherche de sens dans tous leurs jeux quotidiens.

° Les enfants acceptent que leurs mots ne suffisent pas à décrire pensées et sentiments. Aussi savent-ils que la valeur et l’importance réelle dépassent ce qui peut être dit. Ils se sentent à l’aise dans l’ineffable, l’indicible » (p.8).

         Nous reviendrons sur ces réalités lorsque nous les aborderons sous un angle théologique. Au point ou nous en sommes, on perçoit l’importance des résultats de la recherche sur la spiritualité des enfants et du regard nouveau qu’elle suscite : « La découverte majeure de toutes ces études est que la spiritualité est une caractéristique commune naturelle, chez la plupart des enfants, probablement tous. Certainement aucune étude ne fait apparaître un type d’enfant qui ne possède pas des aptitudes spirituelles actives. D’un point de vue chrétien, cela fait sens, puisqu’on comprendrait difficilement pourquoi certaines personnes seraient créées sans une capacité instinctive de répondre à notre Créateur » (p.9).

         Les études sur la spiritualité des enfants éclairent notre compréhension de la spiritualité des adultes. En particulier, les adultes héritent de la spiritualité de leur enfance. « Un nombre surprenant d’adultes citent un souvenir d’enfance comme leur expérience spirituelle la plus importante… ». Au total, on constate que « la spiritualité des enfants est plus naturelle qu’apprise, que peut-être le terrain le plus fertile pour la spiritualité se situe dans l’enfance, que la spiritualité de l’enfance se répercute sur l’âge adulte, et que la spiritualité est profondément relationnelle » (p.11).

         La recherche sur la spiritualité des enfants se poursuit activement aujourd’hui. Au carrefour de différentes disciplines, elle s’organise aujourd’hui en terme de champ où collaborent chercheurs et praticiens. Ainsi, à la suite de plusieurs conférences internationales, une association pour la spiritualité de l’enfant (Association for children’s spirituality) a été créée en 2006. Elle est à la fois un forum scientifique, un carrefour entre recherche, pratique et politique éducative, un dispositif permettant la diffusion des résultats de la recherche, des réflexion et des débats. **Voir le site**

         Ce dispositif est accompagné par la publication d’une revue scientifique : « The International Journal of Children’s Spirituality » **Voir le site**

. L’intérêt pour la recherche en ce domaine se manifeste également dans des contextes chrétiens. On pourra consulter par exemple la « Children’s spirituality research database » **Voir le site**.

         En regard, la situation de la recherche en milieu francophone est encore embryonnaire. Cependant, un réel intérêt commence à se manifester. Notons, entre autres, la publication d’un livre en 2006 sur « la spiritualité de l’enfant » en 2006 (7). L’auteur, René Soulayrol, est chef de service de pédopsychiatrie et professeur de psychiatrie de l’enfant à Marseille. « Pour le professeur Soulayrol, l’enfant possède à la naissance un don, voire une prédisposition biologique, à la transcendance et à la spiritualité » ** Voir le site ** .

         Le mouvement de recherche qui met en valeur la spiritualité chez l’enfant est ainsi un phénomène récent qui nous paraît témoigner également d’une évolution des mentalités. Cette évolution apparaît également dans le développement d’un autre courant, non sans rapport avec le premier, le mouvement pour la théologie de l’enfant.

 

Une théologie de l’enfant.

 

         Un mouvement en faveur du développement d’une théologie de l’enfant se développe aujourd’hui en se manifestant à travers des conférences internationales, des livres collectifs (« Toddling to the Kingdom », « Through the eyes of a child »), des sites internet (« childfaith ») ** Voir le site ** .

 

         Bien entendu, au cours de l’histoire des théologiens ont abordé cette question ** Lire l’article ** . Mais globalement, un regard rétrospectif montre une marginalisation de l’intérêt pour les enfants. On accordera d’autant plus d’importance à des pensées fortes qui ont accordé à l’enfant une grande considération. Au XXè siècle, c’est le cas de Karl Rahner (8) et de Jürgen Moltmann (9). Dans les deux cas, la présence de Dieu dans l’enfance est mise en valeur.

L’essai de Karl Rahner, un grand théologien catholique conciliaire : « Idées pour une théologie de l’enfance » est particulièrement cité. Rahner voit dans l’enfance un commencement qui est comme le dévoilement d’un mystère. En conséquence, ceux qui prennent soin des enfants se réjouiront de chaque phase de ce dévoilement et y trouveront un sens. Dieu se manifeste dans l’enfant qui trouve en lui son origine. L’enfance ne tire pas seulement sa raison d’être de la paternité de Dieu. Elle se fonde sur la filiation de Christ, engendré éternellement par le Père. Notre enfance originelle est si précieuse qu’elle nous accompagne et qu’elle est destinée à être préservée jusque dans l’éternité.

         On peut lire sur le site « Childfaith », une courte présentation de la théologie de l’enfant. Quelles  sont les grandes orientations de cette réflexion ? Aujourd’hui, par rapport à un passé où l’enfant était quasiment ignoré dans la théologie dominante, un champ nouveau est en train de s’ouvrir : « la « Child Theology », un terme utilisé sans doute pour la première fois par Keith White pour décrire la différence qui se manifeste « lorsqu’on place un enfant au centre du processus théologique. À certains égards, cela peut être comparé à la théologie féministe ou à la théologie de la libération. « Quelle différence cela ferait, si nous faisions comme Jésus l’a fait : mettre un enfant au milieu et laisser la dynamique de l’enfant guider notre approche en théologie ? ».  Enfin, il y a aussi aujourd’hui une nouvelle voie pour cette théologie qui consiste à prendre en compte la pensée de l’enfant, telle qu’elle nous est décrite par les sciences sociales et à y entrevoir la relation entre Dieu et l’enfant.

         En regard de la place subalterne allouée à l’enfant dans le passé, et dans le contexte nouveau de la valorisation de l’enfance à travers les découvertes de la recherche sur la spiritualité de l’enfant, les paroles de Jésus sur l’enfant prennent un relief tout particulier.

Jésus s’exprime à plusieurs reprises sur ce sujet, ainsi dans Matthieu 18 (1-6) : « Jésus, ayant appelé un petit enfant, le plaça au milieu d’eux et dit : Je vous le dis, en vérité, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux… Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci me reçoit moi-même ».  Et, en Marc 9-37, Jésus déclare : « Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants me reçoit moi même. Et quiconque me reçoit, reçoit non pas moi, mais celui qui m’a envoyé ».

         Dans son livre sur la spiritualité de l’enfant, Rebecca Nye met en évidence la portée de ces textes. L’approche de Jésus vis à vis des enfants paraît appuyer l’idée que la spiritualité se réfère à un état d’être quotidien. Tandis que la vie spirituelle des disciples de Jésus requiert un changement plutôt radical, les enfants sont accueillis et bénis, et c’est au hasard que Jésus met un enfant en évidence. Il n’y a pas besoin de vérifier d’abord que l’enfant présente un caractère particulier. Être un enfant dans sa vie quotidienne est le seul critère qui importe » (p.10). Cette réflexion nous éclaire sur la portée des recherches sur la spiritualité des enfants. De la même façon, Jésus s’est référé  aux enfants (sans spécifier l’âge) comme à « ceux dont les anges dans le ciel voient constamment la face de mon père dans les cieux (Matthieu 18-10). Cela suggère que les enfants jouissent d’une perception spirituelle toute particulière. C’est une forte incitation à penser que les adultes ont des choses à apprendre de la manière des enfants d’être simplement eux-mêmes et sur la relation pouvoir-autorité entre les adultes et les enfants » (p.17).

 

Spiritualité des enfants et éducation chrétienne.

 

         Les éclairages résultant de la recherche sur la spiritualité des enfants comme la réflexion théologique qui l’accompagne, entraînent une manière nouvelle de concevoir l’éducation religieuse. La pédagogie correspondante dépend effectivement des représentations de l’enfant. Dans le passé, en France, la catéchèse a fait aussi l’objet d’un débat entre des courants opposés. Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, le livre de Rebecca Nye tire les conclusions de la recherche sur la spiritualité de l’enfant dans la perspective de l’éducation religieuse. On comprend bien les questions qui sont posées. Ecoute-t-on suffisamment les enfants avec empathie et avec respect ? Leur apporte-t-on une nourriture correspondant à leur psychisme et à leur cheminement ou leur impose-t-on de l’extérieur un ensemble de concepts religieux par rapport à leur expérience ?

         Rebecca Nye interpelle les pratiques existantes qui, pour certaines, laissent à désirer. Il y a des éducateurs chrétiens insatisfaits lorsque tout le travail effectué ne semble pas favoriser un enracinement spirituel des enfants. « Les travaux sur la spiritualité des enfants ouvrent une fenêtre sur la nature de l’enfance en général. Ils peuvent  nous aider à être critique sur les idées et les pratiques selon lesquelles un enfant serait un récipient vide qui attend d’être rempli avec des connaissances religieuses ou bien même selon lesquelles les enfants seraient des bêtes primitives (méchantes) et que la première tâche des chrétiens est de les dompter et de les discipliner… La spiritualité dans l’enfance, c’est la manière d’être des enfants avec Dieu et de Dieu avec eux. Cela soulève de grandes questions sur la manière dont les chrétiens comprennent ce qu’est être une personne et, plus généralement, le rôle de l’enfance dans la vie ».

         Ainsi Rebecca Nye consacre plusieurs chapitres de son livre à des propositions sur la manière d’aller à la rencontre de la spiritualité de l’enfant et d’alimenter cette spiritualité. Ainsi incite-t-elle les adultes à renouer avec les moments spirituels de leur enfance et à entrer en relation avec les enfants dans leur être profond.

Elle avance plusieurs critères généraux pour développer un environnement favorable à la vie spirituelle de l’enfant : attention à  l’organisation de l’espace ; accent sur le processus ; place à l’imagination ; rôle majeur de la relation ; conditions propices à l’intimité ; la confiance au cœur des attitudes. C’est dans cet esprit qu’elle aborde le thème de la prière et de la fréquentation de la parole biblique. Elle présente une nouvelle approche de la fréquentation de la Bible : le « Godly play » (jeu divin) qui met l’accent sur l’accessibilité du texte, la part des émotions, un matériel et un processus favorisant l’émerveillement (« developing a sense of wonder), une situation interactive  ** Voir le site **.

         Ces chapitres nous appellent à une réflexion en profondeur, tant pour la pratique éducative que pour nous-même. Manifestement, voici un livre qui mériterait une traduction en français. Comme l’écrit en avant-propos, Paul Butler, évêque anglican de Southampton, « Si ce livre nous ouvre les portes d’un nouvel horizon, celui de la spiritualité des enfants, il enrichit également notre propre spiritualité et notre relation avec Dieu… La spiritualité n’est pas une idée éthérée. C’est une réalité humaine et divine. Notre spiritualité est enracinée en Dieu, qui il est, comment il nous a fait…. La spiritualité des enfants est une joyeuse réalité donnée par Dieu dans laquelle nous devrions tous nous réjouir ».

 

Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ?

 

         Pourquoi nous sommes nous attaché ici à mettre en valeur la découverte actuelle de la spiritualité des enfants, et si l’on remonte aux paroles de Jésus, cette redécouverte ? Nous y avons été conduits par des recherches, comme celle de David Hay (5) qui font apparaître la montée actuelle d’une prise de conscience de la réalité spirituelle.

         La mise en évidence de la spiritualité des enfants s’inscrit dans ce courant. Elle fait écho, chez l’auteur de ce texte, à une attention de longue date vis à vis de cette question existentielle. Ainsi, au départ, la lecture du livre pionnier de la grande éducatrice, Maria Montessori : « L’enfant » (10) a été pour lui une source majeure d’inspiration. Or Maria Montessori, dans son approche éducative, se caractérise par un respect et une écoute de l’enfant qui s’inscrit dans une dimension spirituelle. Ainsi écrit-elle : « L’homme qui vient au monde sous  la forme d’un enfant se développe rapidement par une forme de miracle créateur ». « Que la maîtresse ne perde pas de vue que le but poursuivi n’est pas le but immédiat, mais que le but recherché est de rendre capable l’être spirituel qu’elle éduque de trouver sa route tout seul ». Le matériel utilisé pour l’approche de découverte biblique : « Godly Play » approuvée par Rebecca Nye, s’inspire de l’approche montessorienne. Parmi les recherches engagées sur la spiritualité des enfants, Rebecca Nye cite élogieusement le livre de Sofia Cavaletti : « The religious potential of the child » (11) qui est un bilan de nombreuses observations de jeunes enfants italiens engagés dans une éducation de style montessorien.

         Cependant notre implication personnelle dans cette recherche ne tient pas seulement à un intérêt personnel et professionnel pour l’éducation. Elle tient également à notre histoire de vie, c’est-à-dire, comme pour beaucoup d’autres gens, une relation vitale avec des enfants dans un contexte familial.

        

         La découverte actuelle de la spiritualité des enfants s’inscrit dans le tournant culturel et religieux en cours durant ces vingt dernières années. C’est durant la même période que l’Eglise émergente apparaît et se développe.

         Mais en même temps, ce phénomène est l’aboutissement de tendances à plus long terme. Ainsi le courant de l’éducation nouvelle se manifeste au long du XXè siècle. De même, le thème de la spiritualité a pris une importance croissante au cours de ces dernières décennies. La découverte de la spiritualité des enfants dans les vingt dernières années témoigne cependant de l’accélération du processus dans un contexte favorable.

         Cet événement marque également une rupture avec les séquelles d’idées et de représentations installées en Occident pendant des siècles.

° Du côté de la religion, à la suite d’un des aspects de la pensée augustinienne, l’enfant a été perçu comme entaché d’une corruption issue du péché originel avec toute la perception négative qui en résulte. On a peine à imaginer le sort qu’Augustin attribuait aux enfants décédés en dehors du baptême. Cet effet de mentalité est en contradiction absolue avec les paroles de Jésus. Ces paroles, par ailleurs, ont souvent été commentées comme une valorisation de l’humilité de l’enfant. Or, si cet élément n’est pas à rejeter, les recherches sur la spiritualité des enfants montrent beaucoup d’autres dimensions dans lesquelles s’exprime une intensité de vie. En mettant l’accent sur la petitesse et non sur une précieuse originalité, la perception traditionnelle était là aussi empreinte de négatif. Le recul du terme de religion au profit de celui de spiritualité tient, pour une part, au rejet de conceptions religieuses associées à la culpabilisation, à l’inhibition et à la peur.

° Mais, en même temps, la reconnaissance croissante de la spiritualité s’affirme à l’encontre d’une idéologie scientiste, rationaliste, mécaniste qui a occupé une place importante dans le paysage culturel de ces trois derniers siècles.

         La découverte de la spiritualité des enfants nous paraît ainsi un jalon important dans l’évolution des mentalités. À contrario, la dénonciation actuelle de comportements pathologiques qui rampaient dans des enclos religieux témoigne également d’une montée de conscience. Nous assistons au développement d’une représentation nouvelle de la vie. C’est une interpellation pour les chrétiens. « Bénir, signifie littéralement : appeler le bien à se manifester » (p.78), nous dit Rebecca Nye. Ainsi avons-nous besoin de reconnaître le bien là où il est pour l’encourager à s’épanouir. Voilà une approche souhaitable dans notre représentation de l’humain bien au delà de l’enfance. Certainement, la découverte de la spiritualité des enfants nous apparaît ainsi comme une œuvre de l’Esprit. Alors ne peut-on pas y voir un signe des temps (12) parmi d’autres ?

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Nye (Rebecca). Children’s spirituality. What it is and why it matters. Church House Publishing, 2009.

(2)            Expressions of spirituality. Some challenges facing the church. The Bible in transmission, summer 2005. Voir l’article de John Drane et Christopher Partridge. Compte-rendu sur le site de Témoins : Spiritualité et religion. Des représentations en mouvement et en tension.

(3)            Coles (Robert). The spiritual life of children. Harper Collins, 1990

(4)            Hay (David), Nye (Rebecca). The spirit of the child. Harper Collins, 1998 (revised ed. Jessica Kinsley Publication, 2006).

(5)            Hay (David). Something there. The biology of the human spirit. Darton, Longman and Todd, 2006.

(6)            Tamminen (Kalevi). Religious development of children and youth. An empirical study. Suomalainen Tiedeakatemia Publishers, 1991.

(7)            Soulayrol (René). La spiritualité de l’enfant. L’Harmattan, 2006. En théologie, un article synthétique vient de paraître, point de vue important pour l’univers francophone: Basset (Lytta). Une spiritualité d’enfant. La Chair et le Souffle, 2009, N°1. ** Lire l’article **

(8)            Rahner (Karl). Ideas for a theology of childhood , in : Theological investigations. Vol 8 Further theology of the spiritual life 2 translated by David Bourke, Herder and Herder, 1971.   « Assez d’idées et d’enjeux pour remplir une bibliothèque. Une lecture essentielle » (Rebecca Nye). Voir le commentaire de Jason Goroncy sur internet.

(9)            Moltmann (Jürgen). « In the end… The beginning. The life of hope ». Ecrit dans une dynamique de l’espérance, ce livre majeur comprend un premier chapitre sur « la promesse de l’enfant ». ** Lire l’article sur ce site **

(10)      Deux livres de Maria Montessori aux Editions Desclée de Brouwer : « L’enfant ». « L’esprit absorbant de l’enfant ».

(11)      Cavaletti (Sofia). The religious potential of the child. Paulist Press, 1983.

(12)      Vanhoozer (Kevin J), Anderson (Charles E), Sleasman (Michaël J) ed. Everyday theology. How to read cultural texts and interpret trends. Baker Academic, 2007. Présentation sur le site de Témoins : Les signes des temps. Comprendre notre environnement culturel et pratiquer une théologie du quotidien ** Lire l’article ** .