Réflexions Archives - Témoins

Recherche innovation

Culture Société

Actualités

Galeries

Vie Spiritualité

Qui sommes nous ?
Sélectionner une page

UN CHEMIN D’ESPERANCE POUR L’EGLISE.

En réponse à nos questions sur la conjoncture de l’Eglise catholique après l’entrée en fonction du pape François, Michel Pinchon, prêtre engagé de longue date dans les groupes Jonas, d’inspiration conciliaire et réformatrice (1), nous confie ce témoignage dans lequel il retrace son parcours dans l’Eglise durant plusieurs décennies (2). Ce témoignage dune vie, bien souvent émouvant, nous aide à comprendre le vécu et le ressenti dune histoire. Dans ce contexte, les propos du Pape François sont perçus positivement comme répondant à une aspiration réformatrice. Espérons, avec l’auteur que, malgré les obstacles, le processus du Concile va se remettre en mouvement. J.H.

 

UN CHEMIN D’ESPERANCE POUR L’EGLISE

Pour moi ce chemin est bien long. Durant ma vie, j’ai connu huit papes: Pie XI, Pie XII, Jean XIII, Paul VI, Jean Paul II, Benoît XVI et, depuis quelques mois, le pape François. Cette longue période a été marquée par plusieurs évènements importants qui ont marqué l’Eglise sur son chemin : la guerre de 40-44, le Concile, Mai 68…Ces évènements et d’autres, moins importants, ont aussi marqué ma vie.

Mon enfance est d’avant guerre. Je suis venu au monde dans le rural, en Normandie, dans une petite exploitation agricole. J’ai vécu dans une famille chrétienne. La pratique religieuse l’emportait sur le culte. On allait à la messe et on ne disait jamais de mal des prêtres. J’ai eu la chance de faire mes études dans un petit collège de province. Ce fût pour moi une première ouverture sur le monde accompagné par des professeurs dont les enseignements contenaient une vraie éducation. Ces professeurs étaient des prêtres qui m’ont aidé à bien vivre et proposé de découvrir le chemin de la foi. Grâce à eux, j’ai eu la chance de participer à des petits voyages à la découverte du monde. J’ai aussi participé à des grands rassemblements d’Eglise. J’ai été impressionné par le nombre de chrétiens assemblés, par ces foules qui priaient publiquement. J’ai connu en ces occasions une Eglise vivante.

J’avais 16 ans en 1945. J’ai découvert pendant et après la guerre le scoutisme où la foi m’avait semblé plus fraternelle et plus vivante. J’ai assumé dans cet engagement mes premières responsabilités. J’ai pu aussi participer à la naissance du mouvement des Jeunes Ruraux Chrétiens, la JAC. J’ai participé à de nombreuses rencontres de jeunes qui cherchaient ensemble une autre manière de comprendre la foi et de la vivre. Là se situe mon premier vrai contact avec l’Evangile. Dans ces partages, j’ ai commencé à comprendre que la vie des hommes au milieu desquels je vivais avait un lien profond avec ma foi. Cette découverte reste une grande lumière sur mon chemin.

VERS VATICAN II

En 1947, j’avais 19 ans. Je suis entré au séminaire à l’Institut Catholique de Paris. C’était une sorte de monastère où j’ai vécu un horaire important de réflexion et de prière. Le silence était de règle. J’ai découvert dans cette maison beaucoup d’amis dont certains sont encore de ce monde. C’est en leur compagnie que j’ai peu à peu décidé de recevoir l’ordination. Là, j’ai découvert et apprécié l’enseignement de la philosophie, de la théologie. Mais je fus surtout attiré par l’étude de l’Ecriture Sainte, la Bible, ancien et nouveau Testament. J’ai appris une méthode de travail pour continuer à travailler cette base de la foi. Cette étude sérieuse rejoignait le lien entre la vie et la foi découvert dans les Mouvements d’Action Catholique.

 

Entre nous, au séminaire, on se posait beaucoup de questions que nous n’avions pas la possibilité d’exprimer publiquement ; Nous nous demandions quel serait notre engagement dans l’Eglise. Nous n’avions pas d’idées nettes sur l’Institution, sur Rome  ni sur les documents qui nous venaient du Vatican. Nous espérions des réformes et surtout plus de liberté. Nous rêvions de changements. Nous étions curieux de ce que vivaient ceux qui avaient choisi des expériences nouvelles : la Mission de France, la Mission de Paris, les Frères Missionnaires des Campagnes. Il nous semblait que de nouvelles recherches voyaient le jour. Nous avions envie de rejoindre ces  manières d’être prêtres aujourd’hui.

VATICAN II.

Après mon ordination, je fus nommé directeur d’un Lycée Agricole. Un jour, le 25 janvier 1959, par la radio, dans ma voiture, j’ai appris le projet que le pape Jean XXIII proposait à l’Eglise. Il était nouvellement élu et sans qu’on ait pu le prévoir, il annonçait la convocation proche de tous les évêques du monde entier pour les réunir en Concile. Ce fût Vatican II. J’ai accueilli le discours du pape pour l’ouverture de la première session avec beaucoup d’intérêt. Je me sers encore de ce texte pour retrouver les appels lancés par lui à l’Eglise pour retrouver une nouvelle relation avec le monde. Ce Concile serait un acte de paix et non de condamnation. Il faudrait accueillir le monde tel qu’il est, partager ses évolutions, ses questions, ses joies et ses souffrances, réaliser un aggiornamento de l’Eglise. Le pape proposait aussi une mise à jour des questions que se posait l’Eglise et de ses structures pour mieux la mettre au service des hommes.

J’ai aimé le climat de liberté qui s’est instauré entre les évêques dès l’ouverture de la première session. Liberté de parole: Chaque évêque pouvait s’exprimer faire des propositions dont quelques unes étaient inattendues. J’ai suivi le travail du Concile  avec passion chaque jour, dans la presse. Mon évêque venait d’être ordonné quelques semaines avant l’ouverture ; Ce fût son premier engagement. Il participa à toutes les sessions. Entre les rencontres, il revenait dans le diocèse avec beaucoup de documents, avec les premiers textes. Ensemble nous avons parcouru le diocèse pour mettre le plus de chrétiens possible au courant des questions posées, résolues ou à résoudre. Ces soirées dans les paroisses passionnaient les participants car, eux aussi, trouvaient là des réponses à leurs besoins et une grande espérance. Tous les débats, tous les textes leur semblaient répondre à leurs souhaits. Ces chrétiens prenaient aussi la liberté de parler ; Ce fût vraiment un temps d’enthousiasme stimulant pour notre Eglise. Le Concile répondait aussi aux questions que je me posais depuis longtemps. Cette assemblée mondiale des évêques a changé ma vie.

Les points principaux que j’ai accueillis avec joie pour en parler et pour en vivre, sont les suivants:

La réforme de la liturgie.

Une nouvelle manière de vivre en Eglise, dans les paroisses, les mouvements, les séminaires, dans l’organisation centrale également.

Une attention bienveillante au monde qui était le mien ; on n’userait plus de condamnation dans le gouvernement de l’Eglise. « Plus de prophètes de malheur » disait Jean XXIII.

Une nouvelle prise en compte du laïcat ; un appel à créer des conseils, à tous les niveaux et à prendre de vraies responsabilités.

Une responsabilité partagée entre les prêtres et les laïcs.

La mise en place de conférences épiscopales dans chaque pays, avec possibilité pour elles de prendre des décisions.

Autre proposition que tout les chrétiens attendaient : la liberté religieuse ; et la réconciliation entre les Eglises et avec les autres religions.

C’est donc avec enthousiasme que j’ai tout fait pour vivre ces valeurs en lien pour moi avec l’Evangile. J’ai passé beaucoup de temps pour répandre cette bonne nouvelle. Tout cela concernait ma vie personnelle et mon ministère. Je voyais dans toutes ces invitations autant d’occasions de parler et de mettre en place des lieux nouveaux dans l’Eglise. Il a fallu organiser les changements proposés dans les documents approuvés par les évêques. Ce fût le cas, dès la fin du Concile pour la liturgie, la messe et les sacrements. Je pensais que les grandes lignes de ce Concile rejoignaient les engagements pris dans les mouvements d’Action Catholique et dans le CCFD. J’ai commencé à chercher des liens avec des chrétiens d’autres Eglises et avec des croyants d’autres religions. Ce qui me semblait impossible quelques années auparavant était devenu une joie. Beaucoup de groupes se sont créés pour partager la foi et réfléchir aux problèmes de notre société.

APRES LE CONCILE.

Après ce printemps d’Eglise, vint Paul VI qui eût la lourde tâche de mettre en œuvre tous ces projets. Assez vite on a senti quelques hésitations sur un point ou sur un autre, spécialement sur la liturgie, l’ouverture au monde, la liberté chrétienne, l’œcuménisme ; Ces mutations ne plaisaient pas à tous. Il n’est pas impossible que Paul VI lui-même n’ait été inquiet de ces mutations. Nous pensions plutôt que ces documents formaient comme une loi-cadre et qu’il faudrait en continuer la mise à jour prévue dans tous les domaines de la vie du monde et de la vie de l’Eglise.

Je crois qu’une des causes de cette hésitation  était l’évolution de monde lui-même et de la société autour de nous.  Le monde avec lequel l’Eglise voulait renouer des relations, a changé très rapidement dans beaucoup de domaines. Après les «30 Glorieuses », où le développement économique était constant et semblait normal, nous avons connu des années plus austères, au moment et à la suite du premier « choc pétrolier ». C’est la société qui devient frileuse et ce refroidissement a touché notre Eglise. On a senti que certains responsables du Vatican qui n’avaient pas vraiment adhéré aux décisions, voulaient en rester aux documents et ne pas aller plus loin dans le changement. Des prises de position sur la liturgie sur la vie morale, sur la théologie se faisaient jour secrètement. On se souvient que le nouveau code de Droit Canon n’a paru qu’en 1983, c’est à dire presque 20 ans après le Concile. Dans ce Code beaucoup de décisions n’ont pas été officialisées juridiquement. Par exemple la décision de créer des conférences nationales d’évêques. C’est à cette époque que Paul VI a publié l’encyclique « Humanae Vitae » à la grande surprise de beaucoup de chrétiens. Cela représenta un sérieux coup de frein. Certains théologiens ont été condamnés, certains livres censurés. On revenait en arrière.

J’ai connu en ces années-là une vraie tristesse, un temps de déception. Nous avons mis en place des groupes de réflexion, de réaction. Beaucoup se sentaient désireux de défendre le Concile contre ceux qui l’attaquaient ou le relativisaient. C’est à ce moment que le P. Riobé, évêque d’Orléans, est intervenu dans les rencontres des évêques de France  pour relancer des questions dont on ne voulait plus parler.
Ce fût le temps des ruptures comme celle de Mgr Lefèvre. Nous avons senti comme un grand recul les négociations entre Jean Paul II et l’évêque d’Ecône. On était à la veille de
corriger les textes pour retrouver l’unité. Cette correction concernait deux textes importants sur la liberté religieuse et sur l’œcuménisme. Des théologiens se firent entendre, mais sans écho.

C’est à cette époque qu’avec quelques amis, nous avons créé deux revues: « les cahiers du libre avenir » et « le courrier de Jonas ». Nous voulions partager nos questions, publier des textes de résistance et de vérité. Nous avons reçu de nombreux articles, des témoignages, des expériences de fidélité au Concile. Ces revues ont touché beaucoup d’amis qui ressentaient aussi le découragement et l’inquiétude. Nous sommes entrés en relation avec de nombreux groupes de pays étrangers cherchant dans la même ligne que nous. Ces publications furent un chemin d’espérance pour tous ceux qui avaient pris le Concile au sérieux et qui se sentaient désavoués ou abandonnés.

Nous avons ainsi traversé les pontificats de Jean Paul II et Benoît XVI. Ils ont laissé cette dérive s’installer, même si l’un a ouvert l’Eglise sur le monde et joué un rôle important, et si l’autre a fait preuve de courage en dénonçant les crises intérieures de l’Eglise et les scandales qui l’ ont blessée profondément.

LE PAPE FRANCOIS.

Je suis heureux de terminer ma vie à la lumière du pape François. Je ne le connaissais pas. Mais dès son apparition dans la loge de saint Pierre, j’ai ressenti en moi, un mouvement d’amitié.

Il a su, en souhaitant le bonsoir à la foule qui l’attendait sur la place, devant la basilique, trouver les mots qui conviennent et qui atteignent le cœur.

Il a le courage de prendre des attitudes nouvelles qui contrastent avec beaucoup d’habitudes d’autrefois. Habiter un petit couvent au lieu d’occuper les appartements du pape. Aimer et vivre cordialement les bains de foule, parler aux gens, embrasser les enfants, sortir dans Rome sont une preuve de grande humanité. On le sent très attentif à l’humanité de ceux qu’il rencontre. Ses paroles, ses écrits sont simples, très personnels. Même les premiers textes de son pontificat, comme « l’exhortation apostolique » qui invite tous les chrétiens à reprendre l’élan de la nouvelle Evangélisation, est une déclaration pleine de son expérience personnelle, de bienveillance, d’exemples concrets. Ce style est vraiment nouveau. Tout cela révèle un homme dont la vie est animée par l’Evangile. Cela apparaît dans sa manière d’être, son enseignement, son action. Je suis heureux qu’il soit à la tête du troupeau. Je suis très attentif à ce qu’il dit, aux interviews qu’il donne, à sa bonne humeur. Il m’arrive de citer ses paroles au cours d’une homélie. Je ne me souviens pas d’avoir jamais fait cela auparavant.

Ce pape semble donner, dès le début de son pontificat, la priorité aux questions qui concernent l’Institution et son fonctionnement. On sait qu’il pense à une sérieuse réforme du Vatican qui a connu plusieurs scandales. Il a déjà mis en place un « gouvernement » nouveau en réunissant régulièrement 8 évêques venant de tous les continents. Il veut travailler avec ce gouvernement restreint à l’écoute des hommes du monde entier. C’était là l’objectif premier de Vatican Il. Il place  tous ces travaux sous la lumière et la chaleur de l’amour du Christ, dans la joie de l’Evangile.

Tout cela est une « bonne nouvelle » pour aujourd’hui. C’est le signe qu’il est encore possible de reprendre le chemin du Concile dans la joie et dans l’espérance.

Une lourde responsabilité est maintenant celle du pape François ! Je lui souhaite de garder le sourire !

Michel Pinchon

 

(1) Les groupes Jonas publient un bulletin : « Le courrier de Jonas » et s’expriment ** Voir le site. ** A plusieurs reprises, Témoins a fait référence à des articles publiés par Jonas.

 (2) ** Voir sur ce site un article de Michel Pinchon ** : « Diversité religieuse en milieu rural.  A la rencontre d’autres croyants » .

La société collaborative : un mouvement en émergence. Un avenir pour l’humanité dans l’inspiration de l’Esprit.

Pippa Soundy est une amie anglaise qui, au long des années, a effectué un parcours spirituel qu’elle poursuit actuellement comme pasteure-prêtre dans l’Eglise anglicane, constamment en recherche des émergences positives (1). Pippa a pris connaissance du livre de Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot : « Vive la Co-révolution. Pour une société collaborative », en lisant la présentation de cet ouvrage (2) . Dans une dimension internationale, elle en perçoit toute l’originalité. Pour elle, cette perspective prend tout son sens dans la vision d’un Dieu lui-même communion. Elle répond ici à quelques questions (3).

 

1 Pippa, peux-tu nous décrire brièvement ton parcours ?

J’ai été une enfant studieuse et c’est au cours de mes années d’études à l’université d’Oxford que j’ai connu le Christ comme personne vivante. Depuis lors, j’ai été membre de plusieurs églises et cela fait six ans que j’exerce un ministère. Au départ, je considérais l’Église comme la « société alternative » inaugurée par Jésus, un peu à part de la société en général. Mais ces dernières années, je suis devenue plus consciente que l’Esprit de Dieu agit à travers toutes sortes de personnes et d’institutions et, aujourd’hui, je me considère moins comme ‘leader d’église’ que comme facilitateur de communauté et je pense que le partenariat est la clé d’une transformation de la société.

2 Pourquoi t’intéresses-tu particulièrement aujourd’hui aux changements culturels et aux innovations sociales ?

Le monde change plus vite aujourd’hui qu’à tout autre moment de l’histoire de l’humanité et la culture change aussi, à la fois au niveau mondial et local. Il est urgent que nous trouvions des solutions innovantes et créatives aux problèmes rencontrés sur toute la planète et cela m’intéresse de réfléchir à la façon dont nous, chrétiens, permettons à notre relation avec Dieu de donner forme à notre engagement dans ce processus de changement. Je pense que c’est un « impératif évangélique » et je suis donc partie prenante pour tenter « d’éveiller » l’Église aux mouvements de changement culturel et d’innovation sociale. En termes de mission, nous vivons un moment extrêmement favorable.

3 Tu connais bien aujourd’hui la littérature internationale. Ce livre : « Pour une société collaborative » te paraît apporter une contribution originale. En quoi ?

Je pense que ce qui met ce livre à part, c’est la reconnaissance d’une science intuitive et communautaire – « soyons davantage en prise avec notre cœur ». Cela va au-delà de l’utilitarisme et suggère l’émergence d’un « sens du bien commun » qui transcende l’individualisme et la compétition. La plupart des ouvrages séculiers que j’ai lus présument que nous ne pourrons jamais sortir de nos tendances individualistes et donc que toutes les solutions devront en fin de compte faire appel à notre désir de gain personnel, laissant beaucoup moins d’espoir pour une vraie collaboration.

4 Quelle avancée vois-tu dans le mouvement vers une société collaborative ?

Je le vois d’abord dans l’attitude de la génération montante. J’observe que les jeunes qui grandissent dans ce monde émergent attachent de l’importance à l’amitié au-delà des frontières nationales, raciales, religieuses et économiques, et cette amitié est facilitée par les média sociaux. Il en ressort que tandis que ma génération d’Occidentaux cherchait « comment puis-je améliorer ma vie », la génération montante semble comprendre que la façon d’améliorer notre propre vie est de chercher à améliorer celle des autres. Peut-être cette prise de conscience augmente-t-elle du fait que nous acceptons que notre être-même a besoin des autres. Un article récent du Huffington Post était intitulé « Comment améliorer votre vie (Petit tuyau : Cela commence par améliorer la vie des autres » ** Voir l’article en anglais ** 

 

La révolution de l’information nous met davantage au courant des problèmes du monde qu’auparavant (spécialement les problèmes de justice). La popularité des campagnes internationales lancées sur la toile par des mouvements comme Avaaz  ** Voir leur site **  montrent que les gens ne sont pas indifférents à la souffrance des autres, mais ont une approche instinctive de la façon dont le monde pourrait et devrait marcher, dans une optique de collaboration. On pense de plus en plus qu’il est important de faire preuve « d’intelligence du cœur » autant que « d’intelligence de la raison », même si je ne suis pas sûre que notre système éducatif ait encore pris ce tournant.

De la même façon, les mouvements concernant l’environnement, qui ont été tant marginalisés au XXe siècle, prennent de l’importance sur le terrain, même si nos leaders politiques continuent à se battre sur les accords internationaux. Certains de ces mouvements proposent avec succès une collaboration directe – ainsi l’Alliance Pachamama  ** Voir leur site **  qui a commencé avec comme objectif les forêts primaires d’Amazonie et tente d’aider les gens à comprendre l’interconnexion de la vie sur notre planète et à prendre des mesures concrètes pour le changement.

Nous observons aussi l’effondrement des hiérarchies intellectuelles. Les gens n’ont plus peur des « experts » et l’expertise concerne de plus en plus l’expérience plus que le savoir. Cela fournit une excellente base pour la collaboration, avec des échanges qui s’opèrent sur un fond de connaissances communes et porteurs d’idées créatives plus que d’information pure. Au niveau universitaire, l’école Martin à Oxford ** Voir leur site ** met en oeuvre une approche interdisciplinaire pour essayer de s’attaquer aux problèmes les plus importants de ce XXIe siècle, dans l’espoir d’une fertilisation croisée des idées, d’une collaboration concernant des scientifiques de haut niveau, mais aussi le grand public. On y fait l’hypothèse que chacun peut apporter une contribution valable au débat, quel que soit son niveau de formation.

Si l’on considère la société du Royaume uni aujourd’hui, la crise économique (avec la réduction significative des budgets publics) entraîne une meilleure collaboration entre les secteurs salariés et bénévoles et des partenariats sans précédents, par exemple entre les pouvoirs locaux (les institutions locales) et les églises. Nous le voyons dans la création de toutes sortes de services communautaires, y compris l’éducation, les bibliothèques, les refuges pour les sans abris et les banques alimentaires et, à l’occasion de toutes ces opportunités nouvelles, les églises et différents groupes de fidèles commencent à collaborer comme jamais ils ne l’avaient fait.

5 Pour toi, comment cette perspective fait-elle écho à ta manière de te représenter Dieu et son œuvre ?

Eh bien, à partir de mes 33 ans d’expérience comme chrétienne et spécialement de mon étude de la Trinité ces dernières années, j’ai compris que Dieu était une relation d’amour mutuel et que les êtres humains avaient le privilège de participer à cet amour. Nous ne vivons à l’image de Dieu que si nous sommes en relation avec Dieu et les autres et nous sommes tellement faits pour la relation, la vie ensemble, que nous sommes incapables de refléter Dieu en étant des individus séparés. En d’autres termes, une société collaborative commence à refléter un Dieu qui est Collaboration dès avant le Commencement. J’ai montré le Dieu Trinité comme Celui qui prend soin, l’Incarné et l’Esprit co-créateur et notre collaboration à l’image de ce Dieu comprend le renouveau de notre pensée, de notre corps et de notre esprit dans l’aide que nous nous apportons mutuellement de tant de façons.

De même que la Trinité a exprimé son amour dans la Création, nous sommes aussi invités à participer ensemble au renouveau de notre environnement et, bien que nous puissions chacun faire quelque chose, la taille même de notre monde implique que nous travaillions ensemble de plus en plus. L’importance croissante des mouvements environnementaux témoigne du fait que nous et notre monde sommes sauvés ensemble. Le salut est un exercice de collaboration ! Depuis que l’Esprit du Christ a été répandu sur tous, une invitation a été lancée à tous de se joindre à l’œuvre divine de re-Création et je considère que ce mouvement de collaboration est une preuve de l’Esprit dans le monde d’aujourd’hui.

6 Comme chrétienne, quelle inspiration reçois-tu en ce sens ?

D’abord je reçois l’espérance. Au cœur de la bonne nouvelle du Christ il y a la restauration des relations et la fin du besoin de nous détruire mutuellement (ou notre monde) psychologiquement, économiquement ou corporellement. Lorsque je vois des gens qui vivent à l’image de Dieu dans une société collaborative, je me souviens que le Royaume de Dieu est là et que je n’ai pas à attendre la mort pour commencer à jouir de la Terre nouvelle que Jésus est venu inaugurer.

Interview de Pippa Soundy par Jean Hassenforder

Traduction par Edith Bernard

NOTES

(1) ** Voir sur ce site ** , Pippa Soundy nous rapporte son itinéraire et son expérience : « Comment des chrétiens de différentes confessions  s’unissent pour créer un espace convivial au service de l’Autre »

(2)  Novel (Anne-Sophie), Riot (Stéphane). Vive la Co-révolution. Pour une société collaborative. Alternatives, 2012. Ce livre a été présenté en juillet 2013 ** Voir sur le blog : Vivre et espérer : « Une révolution de « l’être ensemble ». La société collaborative : un nouveau mode de vie » **  et  ** Voir sur ce site **

Voir aussi le livre publié sous la direction de Carine Dartiguepeyrou : « La nouvelle avant-garde. Vers un changement de culture » où se manifeste un nouveau courant de pensée qui allie : sciences, arts et spiritualité. ** Voir sur le site de Témoins (sept. 2013) : « Emergence d’une vision du monde « évolutionnaire ». Un changement de culture au Club de Budapest » **

Et aussi, ** Voir sur ce site : « Emergence d’espaces conviviaux et aspirations contemporaines. Troisième lieu « Third place » et nouveaux modes de vie » ** 

3) Au départ, cette interview a été publiée en septembre 2013 ** Voir sur le blog : Vivre et espérer **

La ville, notre territoire, nos appartenances… 20 ans après

Sociologue, F de Coninck nous présente ici l’évolution de la vie urbaine en France, depuis 20 ans. En quoi cette évolution interpelle-t-elle les églises ? Comment celles-ci peuvent-elles nous aider à rencontrer Dieu, en ville, aujourd’hui ?

André Pownall m’a proposé d’apporter une contribution, à l’occasion de la consultation de missiologie urbaine : « Rencontrer Dieu en ville », qui s’est tenue à Paris les 2 et 3 avril 2013 (1). J’ai pensé, alors, à la première fois où il m’avait adressé une demande semblable, et j’ai réalisé que c’était il y a exactement 20 ans : en 1993, dans ce qui a été, je crois, la première consultation du genre en France. J’avais, à l’époque, profité de cette demande, pour écrire le manuscrit de ce qui est devenu : La ville, notre territoire, nos appartenances, publié, finalement en 1996 aux éditions de La Clairière. 

20 ans plus tard,  j’aime toujours ce livre et je vais dire pourquoi, mais, en 20 ans, le monde a changé :
          Les technologies de l’information de la communication se sont développées considérablement. J’ai été, pour ma part, connecté à Internet en 1997 et j’étais encore parmi les pionniers, à ce moment-là.
          La mondialisation s’est poursuivie et ses conséquences sur la vie urbaine sont importantes.
          Les liens entre aménagement urbain et menace écologique sont devenus beaucoup plus évidents.
          Et nous sommes toujours dans une crise financière qui, il ne faut pas l’oublier, a été, au départ, une crise du crédit immobilier.

Alors que veut dire, incarner l’évangile dans le tissu urbain d’aujourd’hui ?

  

Dieu en ville, dans le texte de 1993 …

 Si l’on parle de vision de Dieu par rapport à la ville, une chose que j’avais découverte, en 1993, en préparant mon livre, était que la mention de l’univers urbain dans la Bible, n’était pas simplement un résumé commode pour parler des peuples, mais que cela allait beaucoup plus dans le détail. Aujourd’hui, quand on dit « Berlin » ou « Rome », cela peut être juste une manière de parler des Allemands ou des Italiens. Quand Jésus parle de « Jérusalem », il veut parfois, simplement dire : « le peuple juif ». Ça peut être juste une image.

 Mais ce qui m’a beaucoup surpris a été de me rendre compte que l’annonce de l’évangile s’était incarnée, extrêmement finement, dans la manière dont la société urbaine était construite à l’époque. Toute la société méditerranéenne du premier siècle, était construite, c’est ce que j’ai découvert, autour de la trame de base de la maison, qui regroupait le père, la mère, les enfants et les esclaves. C’était un lieu de vie, un lieu de production économique, un lieu d’éducation, etc. 

Quand Jésus envoie les 72 disciples en mission, il leur dit, dans l’évangile de Luc (Lc 10.1-11), d’entrer dans les maisons et d’aller sur les places des villes : ce sont les lieux de vie sociale à l’époque. Dans les Actes des apôtres, on voit, à plusieurs reprises que les gens se convertissent, maison par maison. A plusieurs reprises, dans le Nouveau Testament, on parle du salut qui arrive sur une maison. Quand Jésus va chez Zachée, il dit que « le salut est venu pour cette maison » (Lc 19.9) : c’est-à-dire qu’une autre manière de gérer l’argent, les rapports sociaux, est apparue. Et c’était là le cœur de ce qui se passait dans une maison. Une maison, ce n’était pas seulement, j’y insiste, le lieu de la vie familiale, c’était aussi le lieu de la vie économique. Et l’évangile a pénétré dans ces maisons. 

Donc la vision de Dieu, pour la ville, ce n’est pas seulement une vision sur l’architecture de la ville, c’est aussi (surtout) une vision sur le type de relations sociales qui existent dans la ville. Et dans un monde où les relations sociales se définissaient à partir de la cellule de base de la maison, l’évangile a été porteur d’une puissance de transformation des maisons. « La paix soit sur cette maison », a été l’annonce missionnaire de base. 

Il faut (il fallait déjà en 1993) être capable de transférer cela dans le monde urbain de 2013, qui n’est plus structuré de la même manière. C’est là le défi de la missiologie.

 Si on continue à regarder comment les relations sociales avaient été impactées par l’évangile, il m’était apparu aussi, de manière évidente, que l’Eglise était un groupe social particulier, qui proposait une appartenance nouvelle, une appartenance qui se superposait aux appartenances de l’époque sans les faire disparaître, mais en les mettant en tension. 

Le passage ci-dessous, extrait de l’épître aux Ephésiens, où j’ai essayé de rendre compte de la manière dont Paul joue avec les mots dérivés du mot maison, est frappant :

« Ainsi vous n’êtes plus des étrangers (des Juifs et des Grecs étrangers les uns aux autres et qui se haïssent), ni des gens de la maison d’à côté ; vous êtes dans la même cité que les saints, vous êtes de la maison de Dieu. Vous avez été intégrés dans la maison qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus-Christ lui-même comme pierre maîtresse. C’est en lui que toute la maison s’ajuste et s’élève pour former un temple saint dans le Seigneur. C’est en lui que vous aussi, vous êtes ensemble intégrés à la maison pour devenir une maison de Dieu par l’Esprit » (Ep 2.19-22). 

La mission de l’Eglise est donc, non seulement de porter un message, mais aussi de vivre dans le cadre de la société urbaine de son époque, des relations renouvelées par l’amour de l’ennemi (à l’époque, cela voulait dire : maître / esclave, homme / femme, parent / enfant). En Christ les oppositions sociales sont levées et l’Eglise est le lieu pour vivre cette levée des oppositions. 

La mission de l’Eglise est d’être porteuse de logiques de vie, de modes de vie renouvelés, où donc ? Dans la société urbaine d’aujourd’hui. Et l’annonce de l’évangile est inséparable de ce vécu : c’est là que paroles et actes se rejoignent. Si on ne rejoint pas, verbalement et pratiquement, nos contemporains dans leurs questions de vie quotidienne, ils ne nous écouteront pas. Donc Dieu s’intéresse aux relations sociales qui se construisent en ville, il appelle les urbains à changer de mode de vie et ce changement s’initie dans l’Eglise. 

Alors, une chose qui m’était apparue comme particulièrement frappante en 1993 était que les appartenances, en ville, aujourd’hui, étaient spécialement faibles. C’est en ville que l’on multiplie les liens sociaux, c’est en ville que l’on a la plus grande variété de liens sociaux différents, c’est en ville que l’on se déplace le plus facilement, c’est en ville, aussi que l’on se retrouve, le plus facilement, coupé des liens sociaux. D’où l’importance de l’Eglise comme lieu de vie d’une diversité réconciliée, lieu d’acceptation de cette diversité comme une richesse, lieu de construction de liens sociaux robustes, mais dans le cadre de la fraternité, pas du patriarcat. 

 

Dieu en ville en 2013

 Revenons sur les mutations que j’ai pointées rapidement, au début de ce papier, pour voir ce qu’elles signifient en terme missiologiques.

 L’extension des moyens de communication

 Nous vivons actuellement une tension particulière.

D’un côté, nous sommes proches de personnes qui habitent très loin. Ma fille, pour ne prendre qu’un exemple, habite actuellement en République Dominicaine. Je dirige, pour prendre un autre exemple, une structure de recherche dans laquelle le conseil scientifique comprend un Suédois et une Italienne et nous sommes en contact régulier avec eux. Je me sens proche d’eux, plus que de mon voisin, là où j’habite.

En même temps, dans le domaine de la recherche, je suis, de plus en plus, en compétition avec d’autres centres de recherche qui se situent … y compris en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

Donc les opinions se croisent, s’affrontent et s’échangent à grande vitesse. 

De la sorte, coexistent, dans un petit périmètre géographique, des populations qui ont des cultures, des attentes, des vécus, très différents et ils s’affrontent sans la barrière de la distance. 

Nous sommes dans des sociétés où il y a peu de guerres (même si nous sommes très au courant des pays en guerre, et surtout en guerre civile, aujourd’hui), mais où il y a beaucoup de tensions, de relations sociales tendues, d’incivilités, où les votes extrémistes se développent. 

Est-ce qu’il peut y avoir un lien entre facilité des communications et communautarisme ? C’est paradoxal, mais c’est possible : je n’ai pas besoin de m’entendre avec mon voisin pour vivre. J’ai suffisamment de relations sociales ailleurs pour pouvoir l’ignorer. Et c’est spécialement développé en ville. 

Donc le rôle des chrétiens n’est pas simplement de rester en contact avec les multiples fragments de la société, c’est aussi de montrer qu’au travers de l’Eglise et des organisations chrétiennes, on peut nouer, renouer ces fragments. C’est ce que j’ai développé dans : Si proches, mais si loin les uns des autres. Qui est mon prochain dans la société mondialisée ? paru aux éditions Olivétan. 

Les liens entre aménagement urbain et menace écologique 

Mon propos n’est pas d’entonner un couplet pro ou anti écolo. Plus pragmatiquement, il faut savoir que les villes sont des lieux vulnérables : aux ilots de chaleur en cas de canicule, aux inondations, aux cyclones, à la pollution atmosphérique.

En même temps les villes sont sans doute les lieux où la marge d’action est la plus importante (pour isoler les bâtiments, pour diminuer l’usage des véhicules individuels, pour envisager des réseaux de distribution plus économes, etc.). 

Mais la question, sous-jacente à ces débats, et qui m’intéresse est celle de la sobriété. 

Il y a toutes sortes de dispositifs et de solutions techniques que l’on peut imaginer pour déplacer les données du problème, mais la question de la sobriété revient toujours sur le devant de la scène, dans une société qui vit depuis plus de 200 ans sur le credo de la consommation comme valeur cardinale. Est-ce qu’une sobriété joyeuse ça existe, ou bien est-ce que le développement durable c’est surtout triste ? Est-ce qu’il y a une vie en dehors de la consommation matérielle, de la consommation sexuelle, de la compétition entre groupes sociaux pour accaparer le maximum de biens ? 

Quand Jésus dit : « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Lc 12.34), est-ce qu’il ne dit pas quelque chose qui est d’une actualité brûlante aujourd’hui ? Oui, imaginer des modes de vie sobres et joyeux me semble être une des missions de l’Eglise et un témoignage que nous pouvons, que nous devons rendre à nos contemporains, du fait que nous avons des buts qui vont au-delà de la consommation.

Spécialement en ville ? Oui c’est là le lieu majeur de la consommation : c’est là qu’elle est mise en scène, c’est là que les personnes les plus riches habitent, c’est là que l’on donne le ton du design, c’est là que les valeurs circulent et émergent le plus vite. 

La définition de nouvelles solidarités dans le cadre de la mondialisation 

La mondialisation peut s’entendre de deux manières. 

Il y a, d’une part, un réseau de métropoles qui se sont constituées dans le monde et qui communiquent les unes avec les autres, en tournant le dos à leur arrière-pays. Il y a, de la sorte, des inégalités entre territoires proches qui se creusent, dans le cadre d’une mondialisation où les métropoles peuvent se concentrer sur l’idée de faire des affaires les unes avec les autres.

Un exemple peut illustrer ce propos : fin 2012 le taux de chômage en Ile-de-France était de 8,6% ; au même moment, le taux de chômage en Nord-Pas-de-Calais était de 13,4%. Et si on sort de la métropole lilloise, la situation est pire : le taux de chômage dans la zone d’emploi de Calais s’élevait, à la même époque à 17%. J’aurais pu parler aussi de la zone d’emploi d’Hénin Beaumont, terre de chasse favorite du Front National, qui est dans la même situation.

On le voit : la question de la solidarité entre territoires est, sera, une des grandes questions des années à venir. 

Il y a un deuxième sens, c’est que, mondialisation oblige, les pays sont, de plus en plus, solidaires dans les problèmes sociaux. Qu’est-ce que je veux dire ?

Les foyers épidémiques, n’importe où dans le monde, peuvent se transformer en pandémie. Les mouvements terroristes, nés ici, peuvent agir ailleurs. Les paradis fiscaux (on l’a vu avec le cas de Chypre) peuvent déséquilibrer les économies d’autres pays. Le blanchiment de l’argent se déploie, désormais, sur une base mondiale. Les crises financières se répercutent d’un pays à l’autre. Les choix énergétiques d’un pays (CO2, accident nucléaire, etc.) ont des conséquences sur l’atmosphère des autres. 

Cela veut dire que la formule de Jérémie à propos de Babylone : « de sa paix dépendra votre paix » (Jr 29.7) a pris aujourd’hui un sens aussi concret que global. 

Incarner l’évangile dans ce cadre-là (qui, une fois encore, part des réseaux de métropoles qui sont les principaux moteurs de cette évolution) cela veut dire que les chrétiens doivent s’organiser pour porter une parole à ce niveau-là et, localement, construire des formes de solidarité qui soient l’écho de ces prises de position globales. 

La tendance, pour l’homme de la rue, aujourd’hui est de percevoir ces chaînes causales à partir du risque et de la crainte. Saurons-nous les aborder dans la foi, l’espérance et l’amour du prochain, de manière pratique, concrète et construite ? C’est là l’enjeu. 

Voilà, 20 ans plus tard, comment j’actualiserais cette inspiration fondamentale que je lis dans le Nouveau Testament : « incarner l’évangile dans la société urbaine d’aujourd’hui ».

 

Frédéric de Coninck (2)

(1)     Rencontrer Dieu en ville. Dieu pour la ville, quelle vision ? L’Eglise pour la ville, quelle mission ? Les nations dans la ville, quelles significations ? Consultation organisée à Paris les 2 et 3 avril 2013 par le département de missiologie urbaine de l’Institut Biblique de Nogent. ** Voir l’annonce sur ce site ** 

(2 )       Frédéric de Coninck, dans sa double formation de sociologue et de bibliste, est l’auteur de nombreux  livres. Nous avons fréquemment présenté sur le magazine, puis sur ce site  cette œuvre éclairante. Une vue d’ensemble dans un interview de l’auteur en 2009 : ** Lire sur ce site ** : « Rencontre entre la Bible et la sociologie. Interview de Frédéric de Coninck, sociologue et bibliste »  l En rapport avec le questionnement présent dans cet article, ** nous suggérons la lecture sur ce site ** d’un article de Frédéric de Coninck publié sur ce site en 2011 : « Les églises face au défi d’une recherche spirituelle fluctuante ».   Professionnellement, Frédéric de Coninck est actuellement Directeur de l’Ecole doctorale Ville et environnement de l’Université Paris Est. 

Contribution à une civilisation d’amour.

878AmourÀ la fin de son évangile, Marc rapporte une parole de Jésus : « Allez. Faites de toutes les nations des disciples… ». Mais que peut-on entendre par là ? En effet, si cette parole a été une puissante source d’inspiration au cours des siècles, on peut s’interroger sur les différentes formes de sa mise en œuvre.

 

Une vidéo a été réalisée par une organisation missionnaire américaine sur le thème : faire des disciples (This is discipling). Sur le site des éditions 878MonteCristoMonte Christo ** Voir le site **, on peut en voir une version française intitulée : contribution à une civilisation d’amour. Il y a un écart entre les deux intitulés, mais il nous semble que le second traduit bien l’état d’esprit qui inspire les réalisateurs de cette vidéo ** Voir cette vidéo **.
En effet, un souffle passe à travers cette vidéo. Et c’est pourquoi on la remarque et, une fois qu’on l’a visionnée, on ne l’oublie plus. Les responsables de cette association missionnaire sont capables de s’interroger sur les méthodes de l’évangélisation, sur la manière de faire des disciples. Qu’est ce qui prend la première place ? Ne serait-ce pas l’organisation plutôt que les gens auxquels on s’adresse ? La technique ne l’emporte-t-elle pas sur le message ?  Mais alors qu’est ce qui est essentiel ? Quelles images fortes ponctuent la réponse ?
S’agit-il de faire rentrer les gens dans une église pour les y enfermer, ou bien au contraire d’aller vers les gens et de vivre avec eux ? La simple évocation de ce mouvement vers les autres nous permet de respirer plus librement ! S’agit-il d’organiser un concert d’évangélisation ou bien de partager la vie des gens ? À travers les images symboliques de cette vidéo, nous ressentons le puissant attrait d’une convivialité vécue dans l’amour. Ainsi cette vidéo ne parle pas seulement de ce que devrait être une œuvre d’évangélisation, elle parle directement à notre cœur. Et oui,  lorsque l’amour s’exprime dans les relations, nous entrons dans un univers de joie et d’harmonie et nous participons ainsi à la vie répandue par Jésus telle que l’Eglise est appelée à l’exprimer. Ce sont là des images qu’on n’oublie pas.

 

Jean Hassenforder

P.S. : Cette prise de conscience de l’importance de la convivialité dans l’amour rejoint l’esprit qui se manifeste dans d’autres  courants comme par exemple les « fresh expressions » en Grande-Bretagne. ** Voir l’article **

 

La communauté des hommes et des femmes. Une vision de l’Eglise.

898GroupeLa promotion de la femme a été un axe majeur de la transformation du paysage social et culturel au cours des dernières décennies. Certes, elle n’est pas achevée, mais un pas immense a été franchi. Manifestement, le christianisme institutionnel est en retard par rapport à cette évolution. Certaines églises ont ouvert aux femmes les fonctions où s’exercent des responsabilités spirituelles. Mais beaucoup d’autres s’y opposent encore théoriquement ou pratiquement.

898AnglicL’Eglise se coupe ainsi, non seulement de la pratique sociale, mais aussi d’une évolution profonde des valeurs qui prend en considération les apports de la féminité. Des théologiens oeuvrent aujourd’hui en faveur de la promotion de la femme dans l’Eglise. Et, dans certains pays, une théologie féministe a pris son essor.898MoltMetMme Cette prise de conscience est advenue au sein d’un couple de théologiens, Jürgen et Elizabeth Moltmann.
Dans son autobiographie : « A broad place » (1), Jürgen Moltmann raconte comment il a rejoint l’itinéraire de son épouse engagée dans la théologie féministe depuis 1974. Ainsi, en 1981, dans un colloque œcuménique à Sheffield, tous deux ont présenté une contribution commune concernant « une nouvelle communauté d’hommes et de f898LBroademmes », égalitaire, non hiérarchique, en référence à l’épître aux Galates (3.28). Jürgen Moltmann nous dit combien cette intervention a porté des fruits et quel a été, par la suite, son cheminement en ce domaine. Manifestement, avec son épouse Elizabeth Moltmann-Wendel, il a développé une approche nuancée, évitant les oppositions caricaturales et les affirmations doctrinaires. Cette démarche est en phase avec une théologie féministe qui se veut une théologie de l’expérience, une théologie venant « d’en bas » par contraste avec une théologie autoritaire venant « d’en haut ». Désormais, la préoccupation « féministe » sera présente dans les nouvelles étapes de la pensée théologique de Moltmann, comme par exemple sa réflexion sur Dieu trinitaire.
Selon un double éclairage, nous envisagerons ici « la communauté des hommes et des femmes » : sa présence dans la proximité de Jésus, son développement dans l’expérience de l’Esprit.

 

La communauté des hommes et des femmes dans les évangiles.
898LJesus2Dans son livre : « Jésus, le Messie de Dieu » (2), Jürgen Moltmann s’interroge, entre autres, sur la personne de Jésus. En partant des faits le concernant tels qu’ils sont racontés dans les évangiles synoptiques. Ainsi aborde-t-il successivement trois facettes : La personne messianique de Jésus. Jésus – l’enfant de Dieu. Jésus – une personne dans des relations sociales. Cette dernière approche est inspirée notamment par les façons plus récentes, notamment féministe, de percevoir l’être de Jésus comme un « être en relations ». « Jésus a vécu en entretenant des relations de réciprocité avec les pauvres, les malades, les pécheurs et les exclus et c’est au sein de ces relations qu’il a diffusé son évangile » (p. 209), grandissant dans sa mission messianique: « Jésus grandit en quelque sorte en elle (la messianité) à mesure que les évènements des temps messianiques, tels qu’il les vit, le marquent de leur empreinte » (p. 201). Ainsi, une section est consacrée à « Jésus et sa communauté avec les femmes et les hommes » (p.210-211).

Il y a en effet des relations  de réciprocité très fortes entre Jésus et les femmes de sa communauté.

898JMMTout au long de son ministère, des femmes sont présentes, et par la confiance qu’elles lui manifestent, l’encouragent en quelque sorte dans ses prises de conscience et ses avancées.  Entre autres, on peut citer ainsi : « La femme cananéenne (Mat 15.21) qui convainc Jésus de la magnanimité de son Dieu qui ne s’arrête pas aux frontières d’Israël… Marthe, la sœur de Lazare qui conduit Jésus à ressusciter son frère mort et le confesse comme le Christ de Dieu (Jean 11.19-44), la grande inconnue qui, à Béthanie, oint la tête de Jésus comme normalement on ne le faisait que pour les rois (Marc 14.3-7) ».

Les femmes de son groupe sont proches de lui, présentes lors de sa mort et annoncent le message pascal aux disciples. « Sans elles, veulent dire ces histoires, il n’y aurait pas de témoignages authentiques de la mort et de la résurrection de Jésus ».

De même, lorsqu’il s’agit de cette alternative à la domination et à la soumission politique que représente l’attitude de service de Jésus (Marc 10. 41-45), ce sont les femmes qui sont les plus proches de lui, car « diakonein » n’est dit ailleurs qu’à propos d’elles (Marc 16.41). « Dans la communauté du service mutuel sans domination et sans soumission, elles réalisent la liberté que Jésus a apportée dans le monde ». Ainsi émerge un nouveau genre de relations et de comportements. « Dans la communauté de Jésus avec les femmes, c’est l’humain qui devient manifeste, tel que la création nouvelle de toutes choses et de toutes les relations le libère ». Si on se rappelle l’emprise qu’exerçait à cette époque la société patriarcale, il y a bien là un souffle révolutionnaire qui a percé dans ces textes malgré les empêchements de mentalité.

La communauté des femmes et des hommes dans l’éclairage de l’Esprit.
« Les êtres humains sont créés à l’image de Dieu comme homme et femme … La communauté des sexes est ainsi prédonnée à la communauté chrétienne par la création et l’histoire ». 898LEspritDans son livre : « « L’Esprit qui donne la vie » (3), Jürgen Moltmann nous montre comment une communauté nouvelle émerge à la Pentecôte conformément à la promesse de Joël 3.1-5 ; « Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes… » (Actes 2.17). « Selon la prophétie de Joël 3, l’expérience de l’Esprit faite en commun, abolit les privilèges des hommes par rapport aux femmes, des anciens par rapport aux jeunes, des maîtres par rapport aux serviteurs et aux servantes… » (p.324). Les dons de l’Esprit sont répandus. Selon l’épître aux corinthiens 12, « il y a diversité de dons, mais le même Esprit, diversité des ministères, mais le même Seigneur, diversité d’opérations, mais le même Seigneur qui opère en tous. Or, à chacun, la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité commune… ». « La communauté nouvelle des homme et des femmes » que de nombreuse églises recherchent aujourd’hui est une question qui relève de l’expérience de l’Esprit ».

Celle-ci est mésestimée par la conception hiérarchique que la société patriarcale a portée jusqu’à nous en inspirant les ecclésiologies dominantes.  Le genre de monothéisme correspondant « ne connaît que la monarchie : un seul Dieu, un seul Christ, un seul pape, un seul évêque, une seule communauté, et de façon analogue, l’homme est le monarque dans le mariage (pater familias), avec la fonction de direction qui lui est confiée par Dieu, et la femme lui est subordonnée et est destinée à le servir. C’est là une conception romaine et non une conception chrétienne » (p.324).

On peut suivre ainsi la manière dont les femmes ont été exclues des fonctions sacerdotales, non seulement dans l’Eglise catholique à la suite du tournant constantinien, mais aussi, par la suite, dans les Eglises protestantes lorsque des théologiens de la Réforme ont affirmé que le Christ étant la « tête » de la communauté, l’homme doit être la « tête » de la femme. « Ils transposaient le rapport entre le Christ et la communauté au rapport entre l’homme est la femme, comme si l’homme représentait le Christ et la femme la communauté. Cette interprétation conduit à l’exclusion de la femme du ministère ecclésial ». Il est évident que l’expérience des origines chrétiennes faite à la Pentecôte induit une tout autre vision. « Il nous faut développer une conception de l’Eglise selon l’Esprit (« pneumatologique »). Il y a un seul Esprit et de nombreux dons. Chacun et chacune de ceux qui sont concernés est doté de charismes et engagé par la vocation qui est la sienne, où qu’il se trouve et quel qu’il soit… ».

Dans son œuvre, à plusieurs reprises, Moltmann a mis en évidence les caractéristiques de la société patriarcale, et la manière dont la culture correspondante a influencé la représentation de Dieu.  Il a montré également combien la vie et l’enseignement de Jésus se sont opposé à cette emprise et ont ouvert une voie nouvelle. L’inscription de l’Eglise dans l’empire romain a permis un réinvestissement de la culture patriarcale dans le christianisme. « Il est facile de voir le fil de la légitimation : de Dieu le père au père du pays, au pape comme père de l’Eglise, jusqu’au père de famille. Dieu est pensé en termes masculins comme roi, juge, seigneur et autorité, et les hommes s’inspirent de cette image. Dès lors, les femmes sont reléguées à une place inférieure. Ces structures de pensée archaïques se sont transmises à travers les siècles puisqu’on en trouve même des séquelles chez des théologiens du XXè siècle…Ainsi peut-on voir dans la théologie féministe le ferment d’une saine contestation qui proclame la communauté de Jésus avec les hommes et les femmes. » ( d’après : A broad place. p.327). C’est bien le message que Jürgen Moltmann nous communique également lorsqu’il nous propose sa vision de l’Eglise comme « une communauté d’hommes et de femmes ».

Jean Hassenforder

Cet article a été publié sur le blog "L’esprit qui donne la vie" ** Voir ce blog ** que nous remercions pour cet emprunt.

Notes

898DieuHF(1)  Moltmann (Jürgen). A broad place. An autobiography. SCM Presse, 2007. (Voir : God : His and Hers. Joint theology with Elizabeth, p.321-333. Un livre paru en français, mais actuellement non disponible à la vente : Moltmann (Elizabeth et Jürgen). Dieu, homme et femme. Cerf, 1984.
(2)  Moltmann (Jürgen). Jésus, le Messie de Dieu. Cerf, 1993.  Dans la section : Jésus – Personne messianique en devenir (p.197-215), trois sous-sections : La personne messianique de Jésus. 2 Jésus, l’enfant de Dieu. 3 Jésus : une personne dans des relations sociales ( a) Jésus et sa communauté avec les femmes et les hommes. b) Jésus et Israël. C) Jésus et le peuple)
(3)  Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999 « Communauté de femmes et d’hommes » (p.323-326).
 

Eglise et internet : le bilan actuel

918InternetOù en est-on dans nos activités internet ? Comment évoluer dans cet univers si étranger à notre culture ecclésiastique ? Avons-nous progressé ? Et quelles sont les perspectives actuelles ? Autant de questions qui sont importantes pour communiquer aujourd’hui.

 

Une constatation
Nos églises et organisations ont bien intégré l’e-mail. C’est un peu rude comme constatation, car le courrier électronique c’est comme les dinosaures par rapport à l’évolution de l’espèce animale. Une newsletter ce n’est qu’un e-mail amélioré. On reste toujours dans le texte et dans l’écrit pour communiquer, sans se rendre compte que l’environnement technologique évolue à une vitesse grand V. Nous ne sommes pas les seuls à avoir de la peine. Les entreprises sont souvent prises dans les mêmes tourments, mêmes celles qui ont commencé dans l’électronique. Nokia, le constructeur de téléphones, a été pendant plus de 14 ans le leader mondial de la téléphonie mobile. Il était également le plus riche dans ce domaine. Actuellement, il n’est plus qu’à la troisième place et perd chaque mois des parts de marché, simplement parce qu’il n’a pas réussi à adapter rapidement sa technologie à la montée des smartphones et des tablettes, comme l’Iphone et l’Ipad d’Apple, ou la gamme des Galaxy de Samsung. Ce qui me fait dire que ce n’est pas une position dominante, ni un capital important qui font qu’on est à la pointe. On nous dit volontiers, dans nos églises, qu’il faut beaucoup d’argent pour se mesurer au monde. C’est faux ! Il faut des gens qui ont du talent, des idées et surtout qui voient loin.

 

Quelle est la mentalité à développer pour le futur ?
Nous sommes desservis par la civilisation du livre qui amoncelait les écrits dans des bibliothèques, en tablant que celui-ci resterait sur les étagères pendant des décennies voire des siècles. En matière d’internet, il faut se rendre compte que les technologies et les supports évoluent tellement vite, que nous sommes en face d’une culture Kleenex. On consulte et puis on jette. Nos églises investissent dans les médias comme si leurs productions devaient rester ad aeternam. Ce que vous dites aujourd’hui est déjà obsolète demain. Ce qui m’amène a une première recommandation : produisez « Kleenex » au lieu de faire des mouchoirs brodés. Les entreprises qui vous conseillent pour la réalisation de productions numériques ont tout intérêt à pousser votre budget, c’est leur gagne-pain. Ne les écoutez pas forcément. Vérifiez également le retour sur « investissement ». Combien de personnes ont rejoint votre église ou mouvement parce qu’elles ont été touchées par des écrits sur internet ? Loin de moi de dire qu’il ne faut pas investir et qu’il ne faut pas faire de belles choses. Je voulais juste mettre le doigt sur le fait qu’il ne faut pas se faire d’illusions. Lorsqu’on vous annonce un nombre impressionnant de clics, dites-vous que ce ne sont que des internautes qui ont passé devant votre « vitrine » et qui y ont jeté un coup d’oeil. Mais peu d’entre eux sont entrés dans votre espace pour « acheter ». C’est un peu comme les touristes qui visitent par millions les cathédrales de nos grandes villes. Peu se convertissent. Ce n’est pas parce que votre site est beau, esthétique, techniquement à la pointe, que les internautes vont adhérer à votre message. Regardez le Créateur himself. Sa création est somptueuse et pourtant les gens ne se bousculent pas aux portes des églises.

Autre difficulté : dans la communication numérique nous naviguons sur des espaces marchands. Ce qui n’était pas vraiment le cas pour le livre. Même s’il y avait une activité commerciale liée à la diffusion. La culture générée par les livres, l’école et l’université, ne se profilait pas comme une activité pour faire du fric. Nos sites web peuvent très vite être happés par l’aspirateur marchand. Regardez le nombre de sites chrétiens qui ont des boutiques commerciales pour diffuser leurs produits. Bien sûr, c’est le terme que le consommateur que nous sommes connaît, mais c’est aussi symptomatique. Imaginez les disciples contemporains du Christ, qui pour chaque manifestation, ouvrent un stand « boutique » pour vendre des pendentifs en forme de pain, des cartes postales (gravées sur marbre) ou que sais-je encore pour financer leurs déplacements et leur hébergement. Cocasse, non?

La performance remplace la Vérité
Dans le passé, pas si lointain que ça, nous nous battions pour des questions de Vérité. Il y avait ceux qui la possédaient et les autres qui n’avaient que des vérités frelatées. Aujourd’hui, c’est révolu et la notion de performance prend le relais pour mesurer la spiritualité. Nous avons rivé les yeux sur les compteurs de tout poil pour mesurer notre audience. Tiens, vous n’êtes qu’un groupe de 12 personnes à se réunir pour un culte ! Sûrement pas aussi spirituel que cette méga Church à la française qui rassemble plusieurs milliers de personnes, si on compte tous ceux qui se branchent via le web pour suivre le culte online. Nous courrons à l’audience et celle-ci n’est pas toujours le reflet de notre engagement vis-à-vis de Dieu. Derrière la plupart des succès, il y a beaucoup de savoir faire dans le domaine de la communication et du marketing. Ce n’est pas une tare, ni un péché que de se servir de ces outils. J’admire les hommes et les femmes qui savent rejoindre le public d’aujourd’hui avec pertinence et talent. Mais ce n’est pas toujours le nombre qui est synonyme d’authenticité et de fidélité. Il faut se méfier de la foule et Jésus nous le montre bien lorsqu’il quitte précipitamment son « audience » après le miracle de la multiplication des pains. Nous devons être attentifs aux petits, aux sans-grades, à ceux qui n’ont justement pas d’audience. Nous donnons, financièrement parlant, plus volontiers à des personnes qui ont déjà largement profité de la manne des églises et nous négligeons ceux qui en auraient justement besoin pour sortir de l’ombre. Sachons regarder les petites choses qui se développent sur le net et non les grosses « vitrines » scintillantes qui pompent les ressources disponibles.

Une théologie désuète pour des tablettes tactiles, pilotées par la voix
Nos facultés de théologie et autres instituts font fausse route en poussant toujours davantage la « scientification » ou la « bolognisation » de la foi (1). Aujourd’hui, on pense que pour coller aux besoins des gens, il faut devenir toujours plus pointu. Exceller dans la science académique en y mettant un grain de spiritualité intuitive et émotionnelle. L’évolution des supports de communication nous montre comment le futur se dessine devant nos yeux. Ces engins bourrés d’électronique nous font dévier dans une culture orale. Ils utilisent de plus en plus le toucher, la vue et la voix. On y fait des dessins, on y regarde des clips vidéo et on indique à l’appareil ce qu’il doit faire en lui parlant comme à un vis-à-vis. Nous ne pouvons pas recycler nos théologies du passé pour les adapter au toucher, à l’oeil ou à la voix. C’est un autre mode de fonctionnement et une autre manière d’appréhender la réalité. Nous entrons dans l’oralité électronique. Nous devons élaborer des théologies qui partent de l’oralité et non plus de la culture du livre et de l’écrit. Les réformateurs ont assis leurs disciples sur les bancs de l’église pour « penser » Dieu. Ils étaient saturés de gestes, d’activités physiques comme les pèlerinages, d’émotions, de sensibleries. Ils voulaient se « poser ». Aujourd’hui nous sommes saturés par les « pensées » et systèmes théologiques. Ça devient vraiment compliqué de croire ! Nous voulons à nouveau toucher, parler, voir la spiritualité. Théologien ne fait pas « tablette » rase de ma demande. 918HBacherIl y va de ta pertinence théologique dans ce monde.

Henri Bacher
Logoscom : ** Voir le site **
** Visionner diverses vidéos d’Henri Bacher **

(1) L’objectif de la réforme de Bologne consiste à réaliser un espace européen de l’enseignement supérieur et de la recherche qui soit concurrentiel et dynamique. Les principaux axes de la réforme sont le système de formation en deux cycles (bachelor et master) et l’introduction d’un système de crédits favorisant la transparence et la mobilité.