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La quête spirituelle en France

Une enquête sur les chercheurs spirituels

Au cours des dernières décennies dans de nombreux pays, notamment anglophones, on observe la montée d’une quête spirituelle qui s’accompagne d’un nombre croissant de recherches sur ce sujet.

En France, une question a été introduite à cet égard dans la dernière enquête sur les valeurs en Europe. 2/5 des français déclarent s’intéresser à la spiritualité (1). C’est un phénomène nouveau. Aujourd’hui, la spiritualité est souvent perçue plus favorablement que la religion. Et la quête spirituelle rompt également avec les préjugés rationalistes. Il y a bien là une transformation majeure dans la perception du sens de la vie. Chacun de nous peut percevoir la montée de cette approche dans les rayons des librairies, dans les magazines, sur internet.

Comment en savoir plus sur cette évolution ? Une enquête réalisée par Jean-François Barbier-Bouvet dans le cadre d’une équipe du GERPSF (Groupe d’études : recherches et pratiques spirituelles émergentes (Université de Strasbourg)) aborde la question en prenant comme objet d’étude les personnes fortement investies dans la recherche spirituelle à travers une forte fréquentation de stages et de sessions correspondant à cet univers. En analysant la composition, les pratiques et les représentations de ce groupe innovant, cette « enquête sociologique sur les chercheurs spirituels » nous instruit sur un courant qui est devenu une réalité socio-culturelle à laquelle cette étude confère une visibilité accrue. Cette recherche nous permet d’entrevoir une évolution profonde des mentalités qui concerne à la fois des groupes religieux établis de longue date et des milieux nouveaux qui apparaissent aujourd’hui. Cette évolution pose évidemment des questions dans le registre de la théologie. Voici une enquête qui concerne ainsi un public très vaste, à la fois le public des chercheurs concernés par la recherche spirituelle et tous ceux qui, au delà, perçoivent l’importance de cette évolution. On remerciera Jean-François Barbier-Bouvet et le groupe de recherche dans lequel il s’inscrit, non seulement pour la réalisation de cette recherche innovante, mais aussi pour la présentation accessible à tous qui en est faite à travers le document mis en ligne sur internet (2) et les articles éclairants sur le site de « La Vie » (3). Nous nous contenterons donc ici de mettre en évidence quelques données qui nous paraissent particulièrement significatives. Et ensuite nous esquisserons quelques pistes de questionnement.

 

Profil des chercheurs spirituels

Cette enquête se caractérise par son ampleur. En effet, à partir d’une relation avec plus de vingt centres, les chercheurs se sont adressés à une population considérable. Les questionnaires ont été envoyés à 50000 personnes ayant suivi un stage, une session, une formation depuis moins de 5 ans. Le taux de participation a été très élevé puisque 8000 réponses ont été reçues et 6000 retenues parce qu’ayant qualifié expressément leur démarche comme une démarche spirituelle. Ajoutons l’originalité  des nombreux commentaires accompagnant les réponses aux questions.

Quel est le profil de ces chercheurs spirituels ? Certaines caractéristiques majeures ne nous surprennent pas, car en correspondance avec des observations assez partagées en France et en d’autres pays. Cette population est en majorité féminine : 76% de femmes et 24% d’hommes. Elle est également caractérisée par un niveau socioculturel élevé. 84% des participants ont effectué des études au delà du baccalauréat, 67% des études supérieures : Bac+3 ou 4, Bac 5 et plus. La proportion des personnes vivant seules est relativement élevée : 43,5% contre 54% vivant en couple. Moins attendue à notre sens, une constatation intéressante : une répartition géographique équilibrée où la région parisienne n’est pas dominante. Et par ailleurs, l’âge moyen est de 55 ans. Si les jeunes ne sont pas très nombreux, c’est le cas aussi pour les personnes au dessus de 70 ans. Près de la moitié du public se tient entre 50 et 64 ans. Jean-François Barbier-Bouvet commente ce résultat à la fois en terme de période sensible et d’une interrogation sur les effets de génération.

Le chapitre sur le positionnement religieux  de ces chercheurs spirituels nous apporte un éclairage original. « Quelle est votre religion si vous en avez une ? » Voici donc la répartition : Catholiques : 42,5% ; protestants : 1,5% ; orthodoxes : 2% ; chrétiens sans appartenances particulières : 10,5% ; Au total : 62,5% de chrétiens. Et bouddhistes : 8% ; juifs : 1%, musulmans : 1,5% ; sans religions : 26,5% et religieux sans référence : 7,5%.

La participation chrétienne, à dominante catholique, est importante. Elle tient en partie au fait que les centres ayant participé à l’enquête, pour une part importante, se réfèrent à un catholicisme ouvert à la nouveauté. Il est ainsi possible de percevoir l’évolution des représentations de ce milieu. Notons une caractéristique qui n’allait pas de soi. Chez les catholiques, les « pratiquants » sont beaucoup plus nombreux que dans la population ordinaire : 50% vont à l’église au moins une fois par mois.

La proportion de personnes se déclarant bouddhiste est relativement très élevée : 8% et elle témoigne de l’influence du bouddhisme dans l’ensemble de ce courant.

Un autre enseignement est le recul des frontières confessionnelles. 6% des répondants mentionnent plusieurs religions. 7,5% s’estiment religieux sans référence précise. Surtout, on  note la présence de 10,5% de chrétiens qui ne déclarent pas une appartenance particulière. La  manière dont la question était posée permettait cette expression qui est contenue par la formulation de la plupart des enquêtes (4).

 

Les pratiques des chercheurs spirituels

Quels sont les centres d’intérêt les plus répandus ? Le rapport les énumère en détail. Parmi ceux qui se classent en  tête, on note :

•         Pratiques corporelles et énergétiques (yoga, qicong, reiki)      63%

•         Méditation                                                                                     59%

•         Pratiques artistiques                                                            47%

•         Spiritualités chrétiennes                                                               46%

•         Développement personnel                                                  41%

•         Psychologie                                                                                   36%

•         Médecines alternatives                                                                 32%

•         Spiritualités bouddhistes                                                             30%

Il y a une demande massive pour les pratiques corporelles. « Elles sont une porte d’entrée essentielle vers l’intériorité et la recherche spirituelle ». Cette orientation témoigne d’une transformation profonde dans la manière de gérer sa vie. Et, comme l’auteur l’indique, il y a une double rupture : « avec une certaine tradition chrétienne et avec l’héritage des lumières ». La méditation ne peut, elle aussi, négliger le corps. Elle « ouvre sur un ailleurs de l’esprit ». L’intérêt pour les médecines alternatives renvoie à un horizon commun.

Les formations dans le domaine des spiritualités chrétiennes sont bien appréciées. C’est aussi une offre bien présente dans la plupart des centres où l’enquête a été effectuée. En regard, on pourra noter une demande soutenue dans le domaine de la spiritualité bouddhiste (30%) suivie par le chamanisme (18%) et la spiritualité hindoue. Aujourd’hui, les différents indicateurs indiquent une influence sensible du bouddhisme dans ces milieux bien au delà de sa présence dans la société française. 80% de cette population exprime un intérêt spirituel pour le bouddhisme.

Comment ces pratiques se répandent-elles ensuite dans la vie de tous les jours ? 71% de ces répondants pratiquent la méditation tous les jours ou une ou plusieurs fois par semaine. Le taux correspondant pour la prière est de 60%. Comme le note l’auteur, les chrétiens ont adopté la méditation et l’ont ajouté à la prière.

Les enquêtés sont nombreux à s’intéresser à plusieurs thèmes (40% : 5 et plus ; 36% : 3 ou 4). Parallèlement à la globalisation, il y a un élargissement des univers mentaux. La recherche se poursuit à travers la lecture. On lit beaucoup de livres et articles à même de « nourrir la vie intérieure ». (Souvent : 63% ; de temps en temps : 29%). Le contenu de cette littérature (périodiques et livres) est très varié et nous est rapporté en détail. Nous retrouvons dans ces listes des écrits répandus tout autant chez des personnes qui investissent peu dans des formations et des sessions. Un univers spirituel se dessine dans cette recension.

 

Les représentations des chercheurs spirituels

Ce chapitre ne s’appuie pas uniquement sur les réponses aux questionnaires. Il est nourri par de nombreuses expressions des participants et nous permet d’accéder aux représentations de leur vécu et de leur ressenti. Et ainsi, nous entrons dans la manière dont la spiritualité est conçue par ceux qui s’investissent dans cette démarche. Selon les participants de cette enquête, qu’est ce que la spiritualité ? En quoi consiste la vie spirituelle et comment se développe-t-elle ?

Dans l’univers anglophone où la distinction entre le spirituel et le religieux s’exprime depuis longtemps chez beaucoup de gens, l’expression : « spirituel, mais pas religieux » y est courante. A notre connaissance, pour la première fois en France, cette enquête analyse en profondeur cette question dans un milieu francophone bien placé pour y répondre. « La dissociation entre le spirituel invoqué par tous et le religieux invoqué seulement par quelques uns mérite qu’on s’y attarde ». Effectivement la démarche qu’on qualifie à la fois de  spirituelle et de religieuse ne recueille que 24% des suffrages alors qu’une démarche spirituelle forte récusant la dimension religieuse réunit 34% des voix tandis qu’une démarche spirituelle modérée excluant la dimension religieuse obtient 20% des suffrages. Grâce aux commentaires des répondants, Jean-François Barbier-Bouvet développe une analyse très fine de cette divergence significative.

« Les démarches décrites par cette enquête s’inscrivent de moins en moins dans les formes du croire offertes par les religions institutionnelles ». Cette divergence entre religion et spiritualité s’exprime par des couples de mots comme « division-unité, fermeture-ouverture, institution-aspiration, contrainte-épanouissement, forme primitive-forme aboutie ». La religion apparaît comme un univers trop étroit, trop compartimenté. Cependant, il y a des différences dans les appréciations. « Pour les uns, la spiritualité s’oppose à la religion. Pour les autres, la spiritualité est un dépassement et un enrichissement de la religion, mais ne l’exclut pas ».

Ce rapport se poursuit par une analyse de ce que les participants attendent des propositions qui leur sont faites : Qu’attendons-nous personnellement des différents moyens que nous prenons pour avancer sur notre chemin intérieur ?

Là aussi, l’ordre des réponses est significatif. En effet, on trouve en tête deux mentions qui se complètent bien :

•         Comprendre mon être profond, m’y relier : 71%

•         Trouver un équilibre, m’unifier : 70%

On se reportera à cette liste où on trouve également :

•         Vivre en plénitude à l’instant présent : 63%

•         Etre à l’écoute dans un mode de relation plus juste aux autres : 59%

•         Donner du sens à ma vie : 54%

•         Etre à l’écoute de l’Esprit divin : 53%

Toutes ces données se relient avec d’autres, par exemple celles qui correspondent aux « dispositifs » qui peuvent favoriser la quête spirituelle ou bien les « obstacles rencontrés ».

Les résultats de cette enquête nous éclairent sur un phénomène socio-religieux, mais ils constituent également une ressource très riche pour ceux qui sont engagés dans une quête spirituelle.

 

L’enquête porte également sur les croyances de ces chercheurs spirituels. Elle aborde deux croyances essentielles : l’existence de Dieu et : qu’y a-t-il après la mort ?

75% de cette population croit en l’existence de Dieu (certain : 59% ; probable : 16%). Cette proportion est « nettement supérieure »  à celle qu’on peut relever dans l’ensemble de la population française (autour de 50%). Cependant les répondants se partagent entre plusieurs représentations de Dieu :

•         Une présence à l’intérieur de soi : 58%

•         Une force, une énergie : 51%

•         Un être, une personne : 17%

« Les deux formulations les plus appréciées sont assez loin des définitions traditionnelles dans le christianisme même si elles peuvent rencontrer certaines conceptions ». Cependant, il faut se reporter à d’autres termes très évocateurs évoqués dans les commentaires, ainsi : Amour, Vie, Le Tout, Conscience…, une riche moisson de significations.

« Qu’y a-t-il après la mort ? ». Les réponses se répartissent ainsi :

Survivance de l’esprit : 41%

Réincarnation : 26%

Résurrection : 25%

Quelque chose, mais je ne sais pas quoi : 26,5%

Rien : 2%

Très peu de gens pensent qu’il n’y a plus rien après la mort alors que dans la population française ce pourcentage est beaucoup plus élevé (autour de la moitié). Les croyances en la réincarnation ont été importées en France par les religions orientales, notamment le bouddhisme. On connait l’influence du bouddhisme dans cette population, mais cette croyance se répand au delà, jusque dans un milieu catholique. Dans quelle mesure une théologie chrétienne pertinente est-elle en dialogue avec ce milieu ? Au total, on est amené à s’interroger sur le cheminement des significations et des expressions.

 

Pistes de recherche

Cette enquête éclaire un champ jusque là peu connu. Elle rejoint des approches désormais familières dans la sociologie des religions. Elle interpelle également la théologie chrétienne en appelant une réflexion en réponse à l’évolution des mentalités.

Nous vivons à une époque de mutation et de brassage. En se dégageant pour une part des contraintes de tous ordres qui pesaient sur eux, les humains accèdent à davantage d’autonomie, de capacité de choix. A l’ère de la globalisation, les cultures se rencontrent et les frontières s’abaissent. Cette dynamique influe sur les représentations religieuses et suscite de profondes évolutions. La puissante montée de la quête spirituelle en est un bon exemple. L’enquête sur les chercheurs spirituels en France est un apport original dans la recherche qui couvre ce sujet à l’échelle internationale. Nous avons rapporté sur ce site les investigations du chercheur britannique, David Hay qui met en évidence une présence naturelle de la vie spirituelle dans différents contextes (5). Paru en 2004, le livre de Paul Heelas et Linda Woodhead : « The spiritual revolution. Why religion is giving way to spirituality ? » (6) nous paraît particulièrement important. En 2000-2002, Paul Heelas a réalisé une étude de terrain sur la vie religieuse à Kendal, une petite ville anglaise de 27000 habitants. Dans une rétrospective historique, il montre l’affaiblissement des églises classiques et, en regard, une montée spectaculaire des pratiques : corps, âme, esprit (mind, body, spirit activities) dans une perspective holistique. En Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis, ces pratiques ont connu un grand essor au cours des dernières décennies depuis les années 1970. Paul Heelas voit dans cette évolution une expression spirituelle qui appelle un regard nouveau.

De fait, le paysage religieux actuel est en pleine évolution, et pour reprendre un terme aujourd’hui employé, en pleine recomposition. Cette recomposition se réalise dans des configurations différentes comme l’indique Louis Hourmant auquel Jean-François Barbier-Bouvet se réfère : « Trois sphères de la quête existentielle : le premier sous-ensemble correspond à une évolution qui se fait jour… au sein de groupes religieux institués généralement au sein de la matrice chrétienne comme par exemple les évangéliques ou le mouvement charismatique ». Le courant de l’Eglise émergente se situe en marge de cet ensemble. « Le second sous ensemble est nettement moins structuré sur le plan institutionnel et emprunte à la fois à la tradition chrétienne et à d’autre traditions religieuses et aux dimensions psychologiques de la transformation de soi. La troisième sphère de la quête existentielle correspond à des démarches qui sont plus de l’ordre de la recherche du mieux vivre, de la sagesse, de la philosophie pratique de  « la vie bonne ». « Les frontières ne sont évidemment pas toujours aussi claires ou les  démarches exclusives », ajoute Jean-François Barbier-Bouvet, « mais nous avons clairement centré notre recherche sue le deuxième groupe… ». C’est un  groupe où l’interreligieux est fortement représenté.

Les résultats de cette enquête trouvent sens dans l’approche interprétative qui s’est progressivement élaborée à travers les travaux de « Françoise Champion, Danièle Hervieu-Léger, Yves Lambert, et J M Donegani, plus généralement du Croupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL). De fait, ils s’inscrivent dans des concepts comme « l’individualisation du croire, la désinstitutionnalisation du sentiment religieux, le pragmatisme expérimental » On peut y ajouter la pluralisation des apports et des références dans les univers mentaux telle que nous le montre le sociologue Bernard Lahire dans  : « L’homme pluriel ». Ces constats sont validés non seulement à travers les réponses aux questionnaires, mais aussi grâce à une expression des intéressés eux-mêmes.

Par rapport à d’autres enquêtes qui prendraient comme sujet l’interreligieux ou le Nouvel Age, cette recherche se distingue par un ancrage manifeste dans un contexte où le christianisme, et plus particulièrement le catholicisme sont très présents. Il y a là une situation spécifique qui est intéressante à bien des égards. Si, dans certains contextes chrétiens, on note une hostilité à priori vis-à-vis d’une approche holistique, ce n’est pas le cas ici. Cet exemple montre au contraire qu’il n’y a pas d’opposition à priori entre une approche holistique et la foi chrétienne. Cependant, plus généralement, comment ce milieu chrétien entre-t-il dans cette nouvelle approche du potentiel humain, et de surcroît dans une démarche interreligieuse ? Comment évolue-t-il dans ses représentations ? Et, au regard de la foi chrétienne, comment peut-il opérer un discernement ? Cette question s’adresse aussi à nous qui lisons cette enquête en dialogue avec tous ceux qui y ont participé. Quelles sont les approches théologiques aujourd’hui disponibles en ce domaine pour accompagner le discernement ? C’est une question majeure à laquelle on ne peut répondre qu’en suggérant quelques pistes.

Cette recherche met en évidence l’importance des allergies et des insatisfactions vis-à-vis du religieux, y compris dans le milieu chrétien. Ce constat ne nous surprend pas au regard du bilan international des recherches sur la pertinence des pratiques d’église. Cependant, l’opposition entre religion et spiritualité qui apparaît dans certains milieux, ne tient pas uniquement aux formes institutionnelles inadaptées du christianisme et tout particulièrement d’un catholicisme encore très hiérarchisé. Elle traduit sans doute également un sentiment d’étroitesse au niveau des enseignements. Il y a donc un besoin de réflexion théologique. Il y a bien  aujourd’hui quelques théologiens qui réalisent une oeuvre pionnière en ce domaine. Chacun pourra, sans doute, évoquer tel ou tel nom. Pour nous, sur ce site, nous avons présenté « la théologie pour notre temps » (7) que Jürgen Moltmann, un grand théologien allemand, élabore depuis plusieurs décennies, en réponse aux questions des gens d’aujourd’hui.

A partir d’une solide assise biblique et évangélique, quel est le vrai visage de Dieu et donc le rapport que nous pouvons avoir avec Lui ? Y a-t-il encore un héritage des images impériales dans notre conception de Dieu ou bien croyons-nous un Dieu relationnel selon l’Evangile ? La transcendance de Dieu exclut-elle son immanence ou  au contraire Dieu est-il présent également dans l’immanence, dans la condition humaine. A l’instar d’une relation où Dieu régnerait en maître, l’homme est-il amené à assujettir son corps et aussi la nature qui l’environne, ou bien est-il appelé à reconnaître la présence de Dieu dans tout son être et dans la nature ? Reconnaît-on la présence de l’Esprit-Saint uniquement dans l’Eglise ou, au contraire bien plus largement, perçoit-on l’Esprit de Dieu à l’œuvre aujourd’hui dans l’humanité et dans la création ? A la suite de la tradition platonicienne, l’homme est-il amené à considérer le salut comme un départ réussi de son âme hors de ce monde ou au contraire, dans la dynamique de la résurrection, l’homme est-il appelé par Dieu à participer en Christ à son projet de transformation et de recréation du monde ? Si la formulation de ces questions est plus ou moins adéquate, voire caricaturale, ce sont là des interrogations majeures. Bien entendu, les chercheurs spirituels sont eux-mêmes engagés dans une quête de sens qui est elle-même une recherche théologique. On le voit dans les commentaires détaillés qui nous sont rapportés. Cependant, nous savons tous par expérience, combien nous pouvons être aidés dans la réponse à nos questionnements par des propositions théologiques, qui, en conversation avec nous, viennent éclairer notre compréhension.

En fin de parcours,  Jean-François Barbier-Bouvet s’interroge sur l’avenir de ce courant en fonction de l’évolution des connaissances religieuses dans les jeunes générations. Aujourd’hui, nous sommes plutôt au stade de l’oubli alors que demain l’ignorance serait dominante. C’est une question complexe. Cette enquête n’est pas seulement un apport majeur pour la sociologie des religions, c’est aussi, pour nous tous, un appel à la réflexion et au dialogue.

Jean Hassenforder

 

(1) Enquête sur les valeurs des européens (2008). 2/5 des français manifestent un intérêt pour la spiritualité. Voir sur ce site : « Emergence d’un nouveau paysage religieux en France. Croire sans appartenir. » : http://www.temoins.com/enquetes/lemergence-dun-nouveau-paysage-religieux-en-france-croire-sans-appartenir

(2) Jean-François Barbier-Bouvet. Les nouveaux aventuriers de la spiritualité. Enquête sur une soif d’aujourd’hui. Media Paul (à paraitre en aout 2015)

(4)  « 5% des français se disent d’abord chrétiens. Une enquête du Monde des religions ». Sur ce site : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-5-de-francais-se-disent-dabord-chretiens-une-enquete-du-monde-des-religions/.html

(5) « La vie spirituelle comme une conscience relationnelle. Une recherche de David Hay sur la spiritualité aujourd’hui » : http://temoins.com/la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r/.html

(6) Heelas (Paul), Woodhead (Linda). The spiritual revolution. Why religion is giving way to spirituality.Wiley, 2004. On pourra lire aussi l’interview de Linda Woodhead sur la nouvelle sociologie de la religion : http://www.socialsciencespace.com/2014/11/linda-woodhead-on-the-new-sociology-of-religion/

(7) Sur ce site : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/ Voir aussi une introduction à la pensée théologique de Jürgen Moltmann sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : http://www.lespritquidonnelavie.com/

L’Eglise catholique en France dans 10 ans. Approche prospective réalisée par « la Croix »

On sait l’importance de l’approche prospective pour évaluer et comprendre les situations. Saluons la recherche concernant l’évolution de l’Eglise catholique en France au cours des 10 prochaines années et publiée par « La Croix » en juin 2014 (1).

Quelques données
En raison du départ en retraite de nombreux prêtres et de la chute du nombre de baptêmes, « l’Eglise de France devra d’ici 2014 continuer sa mission avec moins de prêtres, mais aussi moins de catholiques ». Dans leur article : « Dix ans pour inventer l’Eglise de demain » (2), Nicolas Sénèze et Loup Besmond de Senneville nous apportent des données de base pour analyser l’évolution actuelle.

Ainsi le nombre de prêtres âgés de moins de 75 ans s’élevait à 13500 en 2004. 10 ans après, en 2014, on compte un peu plus de 5800 prêtres diocésains. En 2024, on estime que leur nombre s’élèvera à 4300.

En même temps, parallèlement à l’affaissement des structures paroissiales, on assiste à une baisse rapide des activités sacramentelles. En 2004, 46% des enfants d’une classe d’âge étaient baptisés. En 2013, ils ne sont plus que 32%.

Alors, face à cette évolution, quelles attitudes, quelles stratégies adopter ?

Evolutions en cours
Dans un excellent article : « Comment maintenir la présence de l’Eglise sur le territoire » (3), Bruno Bouvet nous présente des politiques différenciées selon les diocèses, qui s’inscrivent dans un dilemme : « Tenir le maillage territorial en élargissant les paroisses et en recourant à des prêtres étrangers ou imaginer de nouvelles formes de présence des catholiques ».

Quelques évêques, comme ceux de Toulon Fréjus ou de Bayonne sont engagés dans le maintien d’un modèle traditionnel en recrutant des prêtres qui s’inscrivent dans une orientation conservatrice.

Dans beaucoup de diocèses, on hésite et on se trouve dans un non-choix.

Par contre, quelques évêques s’engagent dans une voie nouvelle où la vie de l’Eglise ne se réduit pas aux activités exercées par les prêtres. Ainsi, dans le diocèse d’Orléans, on encourage la création de communautés chrétiennes qui inventent une nouvelle façon de faire église. « Nous ne désespérons pas de voir se mettre en place dans chaque village un petit groupe de chrétiens répondant à l’appel du Concile Vatican II et manifestant une présence de l’Evangile là où ils vivent ». De même, dans le diocèse de Saint Etienne, on suscite des « fraternités locales missionnaires ». « La nouvelle donne consiste à favoriser un ressourcement intérieur pour que chacun se sente concerné et prenne sa part de la mission ».

Il y a bien ainsi des tendances différentes et même opposées.

Il faut rappeler ici l’œuvre pionnière qui, dans la première décennie de ce siècle, a été méthodiquement conduite par Albert Rouet, lorsqu’il était évêque de Poitiers. Il a suscité un nouveau « modèle » d’église à travers le développement de communautés locales. « D’une structure hiérarchique descendant de haut en bas à travers la figure centrale de la paroisse dirigée par son curé, on vient de passer à un réseau de communautés locales dont la responsabilité est assumée par un groupe de laïcs » (4).

Perspectives

Pour mieux évaluer la situation actuelle, il est bon d’évoquer la perspective historique dans laquelle elle s’inscrit.  Dans son livre : « Le pèlerin et le converti » (5), la sociologue Danièle Hervieu-Léger évoque « L’usure d’un modèle centralisé d’autorité religieuse et la disqualification culturelle d’une vision  de la « mission » qui plongeait encore ses racines dans le rêve d’une civilisation paroissiale étendue aux extrémités de la terre… L’utopie religieuse qui cristallisait la figure du « pratiquant régulier » s’est épuisée… Ce processus atteint tout particulièrement le catholicisme et le modèle de la civilisation paroissiale qu’il a élaboré en réponse aux contestations de la Réforme et aux avancées de la modernité. L’Eglise catholique est d’autant plus démunie pour y faire face que cette crise met en question radicalement la structure hiérarchique et centralisée du pouvoir sur laquelle elle repose… ».

La conjoncture à venir dépend ainsi de l’évolution interne de l’Eglise catholique. Ainsi, si on compare la situation en France et en Grande-Bretagne, la présence d’un clergé nombreux dans l’Eglise anglicane n’est pas sans rapport avec le fait que les hommes mariés et les femmes peuvent accéder à  la fonction de prêtre-pasteur. Et au plan local, la recherche réalisée par « La Croix » montre bien combien les évolutions différent selon les politiques adoptées. Le relâchement du contrôle hiérarchique découlant de l’affaissement de l’encadrement ouvre par ailleurs de nouveaux espaces ouverts à la créativité (6).

L’étude effectuée par « La Croix » contribue très positivement à une clarification des enjeux.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Au cours des dernières années, les enquêtes menées par « La Croix » ont joué un rôle important dans notre compréhension de l’évolution du paysage religieux français. ** Voir sur ce site : « La messe dominicale, une forme qui s’épuise » **  (article faisant notamment appel aux données d’une enquête de « La Croix » (15 août 2006) :

** Voir, sur son blog **  le sociologue Sébastien Fath a mis en valeur l’apport de la recherche réalisée par la Croix en juin 2014 : « Eglise catholique en France en 2014. La Croix prend dix ans d’avance » :

(2)          ** Voir sur le site de La Croix **  « Dix ans pour inventer l’Eglise de demain » :

(3)          ** Voir sur le site de La Croix ** « Comment maintenir la présence de l’Eglise sur le territoire » : 

(4)            L’innovation que constitue le développement de communautés locales dans le diocèse de Poitiers a été à plusieurs reprises présentée sur ce site, et notamment : « Une dynamique de la confiance. L’expérience des communautés locales à Poitiers » ** Voir sur ce site **  :

Plusieurs livres ont également été publiés à ce sujet par Albert Rouet et l’équipe responsable : Rouet (Albert), Boone (Eric), Bulteau (Gisèle), Russeuil (Jean-Paul), Talbot (André). Un goût d’espérance. Vers un nouveau visage d’Eglise. II L’expérience des communautés locales à Poitiers. Bayard, 2008

(5)            Hervieu-Léger (Danièle). Le pèlerin et le converti. Flammarion, 1999. Dans cette édition, passage cité p 92

(6)            Aujourd’hui, les initiatives religieuses et spirituelles se développent bien au delà des logiques institutionnelles. Et dans les champs déjà connus, elles peuvent emprunter des chemins nouveaux. ** Voir sur ce site ** : « Du neuf chez les cathos. Représentations et pratiques nouvelles du faire église en milieu catholique » :

Quel avenir pour l’Eglise émergente ? Une approche sociologique.

En quoi et comment le courant de l’Eglise émergente s’inscrit-il dans les transformations sociales et culturelles en cours ? Dans cette conjoncture, les églises émergentes sont-elles un épisode passager ou un phénomène durable ? A travers leur recherche, deux sociologues, Gladys Ganiel et Gerardo Marti répondent à ces questions. Au printemps 2014, ils publient un livre intitulé : « The Deconstructed Church. Understanding Emerging Christianity » (L’Eglise déconstruite. Comprendre un christianisme émergent) (1). Et, dans un article récent sous forme d’interview (2), ils nous font part de leurs analyses et des conclusions auxquelles ils aboutissent.

 

Une nouvelle configuration sociale et culturelle.

Aujourd’hui l’individu est de plus en plus au centre de la vie sociale. « Plutôt que de s’en remettre simplement pour la compréhension de Dieu à l’héritage des religions institutionnalisées, les gens s’appuient sur leur expérience personnelle pour construire leur représentation de Dieu ». La recherche de Gladys Ganiel et Gerardo Marti confirment la thèse du sociologue Ulrich Beck selon laquelle nous sommes en présence d’une individualisation religieuse où le déclin des institutions établies est accompagné par une montée de la religiosité individuelle. Cette individualisation religieuse fait partie d’un changement plus général quant aux fondements de l’autorité dans le monde actuel.

On retrouve ici la même analyse que celle de Danièle HervieuLéger dans son livre : « Le pèlerin et le converti » (3). Elle nous décrit les incidences de la modernité en terme de « bricolage » des croyances, de dérégulation de la religion et de la fin des identités religieuses héritées. « Aujourd’hui, l’idée même que des institutions prescrivent, en quelque sorte de l’extérieur, des grands codes de sens aux individus, est de moins en moins supportée dans une société comme la notre. Les croyances se développent désormais sur un mode individualiste et subjectif. Elles accompagnent l’affirmation de l’individu » (4). Le terme d’ « autonomie croyante » rend bien compte de ces nouveaux comportements.

« Produit et processus de la modernité, l’individualisme religieux est incontournable », écrit Gerardo Marti. Cette affirmation de l’individu s’accompagne en contre partie d’un désir croissant de relation, de sociabilité, de convivialité. Gladys Ganiel et Gerardo Marti nous montrent comment les églises émergentes s’inscrivent dans cette conjoncture nouvelle et répondent aux besoins correspondants.

Les églises émergentes : un mode de réponse aux aspirations nouvelles.

 

Le sociologue Erving Goffman met en évidence une contradiction sous-jacente ressentie par les gens qui fréquentent des églises institutionnelles. Celles-ci leur paraissent vouloir les absorber et ils cherchent les moyens de résister. Il y aurait donc une tension entre absorption et opposition. Les églises émergentes apportent une réponse face à cette contradiction. « Plus que beaucoup d’autres expressions du christianisme contemporain, les églises émergentes suscitent des espaces où les gens peuvent exercer leur liberté et leur autonomie dans leur démarche religieuse ».

« Les chrétiens émergents cherchent à vivre sur un registre d’authenticité et de « holisme » dans tous les domaines de leur vie ». Ils sont engagés dans des rôles très variés et participent à différentes identités.  Aussi ont-ils besoin de penser leur vie pour trouver une signification et une cohérence. Cette réflexion se manifeste aussi sur le plan religieux. Les croyants sont engagés dans un processus d’apprentissage et puisent dans des ressources variées.

Mais les églises émergentes ne se bornent pas à respecter et à accueillir des personnes en évolution, elles apportent également une dimension communautaire. Elles mettent l’accent sur la conversation, la relation, la participation à un réseau. L’individualisation va ici de pair avec le partage et l’attention aux autres. «  Les chrétiens émergents pensent qu’ils ne peuvent pas devenir eux-mêmes sans vivre en communauté avec les autres ». Les églises émergentes se caractérisent par leur capacité d’allier individualisation et socialisation .

Dans une société occidentale marquée par la sécularisation, les chrétiens émergents sont appelé également à s’exprimer pour témoigner de leur foi et en rendre compte auprès des sceptiques.

Les églises émergentes sont pluralistes dans une approche inclusive  de cheminements divers. Les gens sont relativement libres de choisir les activités qui sont mises en oeuvre. « Les églises émergentes sont de lieux où les chrétiens peuvent assumer les tensions entre individualisme religieux, relation et communauté, tensions qui sont largement caractéristiques de l’Occident moderne ».

Le courant des églises émergentes.

 

Gladys Ganiel définit le courant de l’Eglise émergente comme « un mouvement de réforme au sein du christianisme occidental ».

Ce mouvement cherche à réduire ce qui lui paraît conventionnel et destructeur dans certaines interprétations de l’Evangile. Il cherche à transformer les institutions pour en éliminer les pesanteurs hiérarchiques et à faire sortit le christianisme hors des murs des bâtiments d’église pour servir les gens qui vivent dans « le monde réel ».

Les chrétiens qui participent à ce courant viennent d’Eglises différentes. Dans certains pays, ils sont nombreux à venir d’un milieu évangélique dans lequel ils ont perçu un certain enfermement.

Le courant de l’Eglise émergente ne se limite pas à des communautés locales. C’est un « réseau » d’églises, de rassemblements, de forums où se développe une « conversation » pour des expériences et des pratiques plus authentiques et plus pertinentes.

L’Eglise émergente : un phénomène durable.

Dans une démarche ambitieuse et exigeante, une approche expérientielle, les églises émergentes peuvent être fragiles. Elles n’ont pas la même visibilité sociale que des institutions ayant pignon sur rue. Aussi a-t-on pu s’interroger sur la durée de ce mouvement.

Gladys Ganiel et Gerardo Marti mettent l’accent sur la persistance de ce courant. En effet, celui-ci est bien plus vaste que les églises qui s’y inscrivent. C’est aussi un état d’esprit. « Comme chercheurs, nous avons du ne pas nous borner à étudier des organisations spécifiques, mais nous avons analysé un mouvement plus vaste qui se manifeste sous des formes différentes ».

Ainsi ces chercheurs perçoivent le courant de l’Eglise émergente comme un phénomène durable. En effet, ce courant est « en résonance avec les tendances et les valeurs de notre époque ». « Le christianisme émergent ne peut donc que persister, et même prospérer dans le paysage religieux actuel ».

L’Eglise émergente a un avenir. Elle va contribuer à changer le visage du christianisme dans les prochaines décennies.  En Grande-Bretagne, il y a déjà la reconnaissance par l’Eglise anglicane d’une « économie mixte ». Aux Etats-Unis, églises émergentes et églises héritées ne se fréquentent pas toujours en termes amicaux, « mais il est clair qu’elles s’influencent mutuellement, que ce soit à travers une critique ou une appréciation réciproque ». « La signification de l’Eglise émergente doit être évaluée en fonction de la capacité des chrétiens émergents à développer une orientation religieuse originale. Cette orientation n’inspire pas seulement leurs communautés, mais elle contribue aussi à susciter des changements structuraux et théologiques dans des institutions établies de longue date ».

Questions  à propos de la  France.

 

Au long des années, le groupe de recherche de Témoins a mis en valeur les innovations dans le champ des églises, et, tout particulièrement depuis dix ans, le courant de l’Eglise émergente (5). Aujourd’hui, une thèse soutenue par Gabriel Monet à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, présentant l’Eglise émergente et portant sur la conception de l’Eglise, l ’ecclésiologie qui l’inspire, va bientôt paraître aux éditions LIT Verlag  (6). La recherche de Gladys  Ganiel et Gerardo Marti nous apporte aujourd’hui un éclairage encourageant : l’Eglise émergente n’est pas un épisode passager, mais un phénomène durable à même d’exercer une influence dans un champ plus vaste .

Pourtant, le courant de l’Eglise émergente rencontre des obstacles en France (7).  On peut se demander pourquoi puisque notre pays s’inscrit également dans la modernité occidentale. A cet égard, les analyses sociologiques de Danièle Hervieu-Léger confirment que les tendances sociales et culturelles mises en évidence par Gladys Ganiel et Gerardo Marti sont également à l’œuvre en France.

Certes, on sait que notre pays traverse une crise dans son adaptation à l’unification croissante du monde, à la mondialisation.  Il en résulte des crispations identitaires. Celles-ci peuvent se manifester également dans le champ religieux, notamment dans certaines figures qui sont mises en évidence dans le livre : « Le pélerin et le converti ». Mais un autre aspect doit être pris en compte. Dans les pays où l’Eglise émergente progresse, le pluralisme est souvent plus développé qu’en France. Les Eglises y sont plus variées et plus souples.  Dans ce contexte, les églises émergentes occupent plus facilement un espace où elles peuvent être reconnues et se développer. Cependant, en France, dans une configuration où la pratique régulière est maintenant très minoritaire, la vie chrétienne s’exprime de plus en  plus dans une approche plus informelle à travers des petits groupes et des réseaux. Dans quelle mesure cette sociabilité chrétienne pourra-t-elle prendre du recul par rapport à la prégnance du conformisme institutionnel et se développer dans une plus grande visibilité sociale ? La recherche de Gladys Ganiel et Gerardo Marti montre que les tendances sociales et culturelles, qui se manifestent dans la durée, opèrent en faveur d’un progrès de l’Eglise émergente.

Jean Hassenforder

 

Notes


(1) Gladys Ganiel est professeur à Trinity College à Belfast où elle enseigne dans le champ de la résolution des conflits et de réconciliation.   Elle anime un blog intitulé : « Building a church without walls » (Constuire une église sans murs). http://www.gladysganiel.com/ Gerardo Marti est professeur de sociologie à Davidson College (North Carolina). Il a répondu à une interview en vidéo concernant ses recherches sur l’individualisme religieux et les églises émergentes ** Voir l’intervieuw **.
 

(2) Bearings for the life of faith , autumn 2013, p 9-14. Nous avons trouvé l’accès à ce lien sur le blog de Gladys Ganiel ** Lire en anglais l’interview **.
 

(3) Hervieu-Léger (Danièle). La religion en mouvement. Le pèlerin et le converti. Flammarion, 1999 (aujourd’hui en livre de poche) . Paru en 1999, ce livre est toujours aussi actuel et offre des clés pour comprendre la situation religieuse en France.
 

(4) L’autonomie croyante. Questions pour les églises. Propos recueillis en 2001  auprès de Danièle Hervieu Léger. **Lire sur le site de Témoins **
 

(5) Le site de Témoins a publié de nombreuses études sur l’Eglise émergente (Consulter le moteur de recherche) ; Un essai de synthèse : « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherche » ** Lire l’article **
 

(6) Thèse soutenue par Gabriel Monet le 18 juin 2013 à l’Université de Strasbourg en vue de l’obtention du Doctorat de théologie et de sciences religieuses : « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté ». A paraître aux éditions LIT Verlag
 

(7) Hassenforder (Jean).  Une perspective comparative sur l’Eglise émergente : La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente. Perspectives missionnaires, 2006,  N° 51, p 42-51. ** Voir sur le site de Témoins ** . 

Une société qui se refonde sur des valeurs. Les nouvelles passions françaises. Par François Miquet-Marty

L’information qui nous parvient à travers les médias rend compte seulement d’un aspect de la réalité. Face à la crise, l’approche économique et politique y occupe une place privilégiée. Et, par ailleurs, les incidents et les accidents sont souvent amplifiés. Bref, l’information fonctionne largement dans le court terme et en surface. Mais n’y a-t-il pas en profondeur et dans la durée un changement profond en cours dans les mentalités ? C’est la question à laquelle François Miquet-Marty, président de Viavoice, études et conseil en opinion, cherche à répondre dans un livre récent : « Les nouvelles passions françaises. Réinventer la société et répondre à la crise » (1).

 

Ainsi est-il parti à la rencontre des Français dans de longues conversations. « Pendant un an, j’ai sillonné les régions de France pour entendre, au domicile de chacun, une quarantaine de personnes. Sans enregistrement, avec une simple prise de notes et un dialogue sans contrainte et prolongé, visant à faire émerger, en encourageant la parole des interlocuteurs, l’expression de leurs convictions profondes, de leurs perceptions intimes » (p 14). Au long de ce livre, il peut ainsi égrainer des portraits dans lesquels des personnes viennent nous dire comment,  dans leur contexte, ils perçoivent la vie, la société dans laquelle ils évoluent. Mais, pour aller au delà des impressions et dégager des tendances, l’auteur, de par son expérience professionnelle, a pu compléter ces entretiens par des enquêtes d’opinion quantitatives qui apportent des données chiffrées au plan  national.

Cette recherche permet à François Miquet-Marty de mettre en évidence un changement profond dans la manière de percevoir la vie en société. Bien sûr, cette recherche confirme l’ampleur du désarroi vécu par beaucoup de gens. L’auteur nous décrit une société en dépression où le pessimisme, la méfiance, la solitude sont très répandus. Mais, en même temps, il met en évidence un mouvement de réinvention. Des tendances nouvelles apparaissent.

Un accent sur les valeurs

Ainsi, désormais, les Français vont au delà des aspects les plus apparents de la crise économique. « Les Français, pour la plupart, décernent à « la crise », une signification moins économique que sociétale… Ce seraient les relations entre les personnes qui seraient inappropriées, et les principes qui les sous-tendent. La crise économique constitue la traduction, la conséquence, l’émanation de la crise sociétale. La crise actuelle est d’abord une crise des valeurs de la société » (p 16).

Si l’on pose un tel diagnostic, alors on s’achemine vers une nouvelle approche pour sortir de la crise. La solution ne dépend plus seulement des choix de la politique économique. Nous avons tous à nous interroger sur notre manière de vivre. Notre genre de vie est en question. « Aux yeux des Français, « la crise » que travers la France est fondamentalement une crise des valeurs de société » (p 17). Et donc, « il s’agit de « refaire société », de réinventer, de recomposer et de reconstituer une société, de développer de nouvelles relations entre les gens, en rupture avec les références jusqu’ici dominantes » (p 16). Cette tendance se manifeste dans des expériences de vie très variées.

« Sous la noirceur apparente de la crise économique, des chemins se dessinent ici ou là, dans nos esprits, dans nos aspirations et nos imaginaires, dans le quotidien de nos vies. Mille voies qui, toutes ensemble, composent un portrait nouveau de la France » (p 18).

Désormais, les gens sont de plus en plus nombreux à affirmer des convictions en terme de « valeurs de société ». Ces valeurs « sont des références humaines, elles définissent nos attitudes, nos comportements  et nos vies dans les liens que nous entretenons avec les autres » (p 19). François Miquet-Marty envisage la mise en oeuvre de ces valeurs comme des « passions collectives ». Et ces passions collectives sont des moteurs de la société comme le fut la « passion égalitaire » française née avec la Révolution de 1789.

Promotion de valeurs

Désormais, faire face à la crise, c’est d’abord « promouvoir autour de soi d’autres valeurs de société ». L’auteur met en évidence des orientations nouvelles : « Sous la crise, ouvrir des chemins personnels ; créer un nouveau monde post-matérialiste ; construire avec les siens une société du respect ». Ce changement s’opère en dehors des cadres qui ont jusqu’ici prédominé dans les esprits, très loin des idéologies du passé, et aussi en rupture avec des pratiques sociales plus récentes comme l’individualisme.  « Ce qui singularise la situation actuelle est l’attachement des Français aux valeurs de société bien avant d’autres références jugées dominantes et fortement médiatisées » (p 80-81).

Ce livre nous apporte des données importantes auxquelles on ira se reporter. Nous voulons attirer ici l’attention sur deux tendances majeures mises en évidence par François Miquet-Marty.

Solidarité et harmonie

« Un premier registre essentiel d’aménagement des valeurs de la société pour soi et ses proches se caractérise par la volonté de dépasser un modèle économique et sociétal, celui de la société de consommation et ses dévoiements perçus. Ces aspirations se cristallisent autour d’un idéal d’harmonie et d’un idéal solidariste » (p 81). De nouveaux modèles de vie sont en train d’apparaître et ces choix témoignent d’une nouvelle échelle de valeurs. Cette évolution apparaît concrètement dans la galerie de portraits présentés par l’auteur.

Une valeur fondamentale : le respect.

Une autre tendance majeure est la place nouvelle accordée au respect dans les consciences au point que François Miquet-Marty annonce « le nouvel age du respect » (p 108). Le mot respect a pu être associé autrefois à des pratiques formelles aujourd’hui démodées. Aujourd’hui, il doit être entendu dans un sens plein : la reconnaissance de chaque personne dans tout ce qu’elle a de précieux et d’unique. Si le respect requiert la prise en compte de l’autre dans son espace personnel, « plus profondément, et de façon novatrice, le « respect » désigne une attention portée à l’autre. Cette acception fait, pour partie, écho au « care ». Elle est, dans l’esprit de beaucoup, une première démarche de reconnaissance » (p 110).

Par rapport à toutes les manipulations exercées « par une société froide, cupide et faites de calculs rationnels, une société dépourvue de valeurs d’humanité », le respect est une valeur qui apparaît en pleine actualité.  Les enquêtes d’opinion montrent que cette valeur est reconnue comme importante à gauche comme à droite, chez les jeunes  comme chez les moins jeunes. Aujourd’hui, le respect est devenu une valeur majeure puisque presque plus de neuf français sur dix (93%) estiment que « la France et les Français » ont besoin pour l’avenir de « respect entre les gens ». de manière prioritaire et 61% de « manière tout à fait prioritaire ».

François Miquet-Marty consacre quelques belles pages de son livre aux « fondamentaux du respect » : prise en compte et reconnaissance » (p 134-137). « Une « éthique du respect », qualité individuelle à finalité collective, vient prendre sa place et s’érige en promesse pour l’avenir, entre un champ des politiques publiques pour une large part discréditées et une lecture individualiste du social où chacun conduirait ses propres affaires dans l’indifférence des autres . L’« éthique du respect » constitue un engagement médian, entre le collectif et le repli sur soi. Elle est en cela une source d’espoir et, qui plus est, un engagement tenable » (p 137).

Un chemin nouveau dans la société française.

 

Nous entrons aujourd’hui dans une vision nouvelle de la société. En France, « les idéaux ont toujours été, jusqu’ici, des projets politiques avant d’être sociétaux. Les imaginaires révolutionnaires, républicains et socialistes étaient de nature politique et incluaient une dimension sociétale. Aujourd’hui, les ambitions exprimées par les personnes rencontrées sont de nature sociétale et pourraient ensuite revêtir des traductions politiques » (p 79) ;

Dans cette recomposition, il y a plusieurs pistes. L’auteur en évoque trois.

L’une d’entre elles est dangereuse. « Elle consiste à privilégier des valeurs essentielles  et à considérer certains groupes sociaux comme les artisans de leur dévoiement ».

La deuxième piste « consiste à faire prospérer dans toute la société française, et pas uniquement à l’échelle des galaxies personnelles, les valeurs de société jugées indispensables : éducation, travail, ordre ». La troisième piste qui a été décrite, la plus douce parce qu’elle se décline dans le quotidien des vies personnelles, consiste à vouloir façonner sa propre existence et celle de ses proches, à composer autour de soi, « une petite société », pour reprendre l’expression de Tocqueville, à l’image de ses valeurs et de ses ambitions pour le monde de demain. Il s’agit ici d’une société assurant par elle-même sa propre métamorphose, sans le concours politique » (p 196).

Nous entrons aujourd’hui dans un espace social et culturel nouveau. « Une part de l’Histoire de France, ouverte avec la Révolution, est probablement achevée. Mais la France, et singulièrement les Français, sont moins désemparés qu’il n’y paraît. Des aspirations de reconstruction prévalent, fortes, à même d’autoriser des exigences collectives pour demain » (p 197). A nous de tirer le meilleur parti de cette situation nouvelle.

Ce livre est important. François Miquet-Marty nous aide à porter un regard nouveau sur l’évolution de notre société, et, par suite, à mieux nous orienter.

En commentaire

En commentaire, en phase avec le travail de recherche que nous menons à Témoins, trois pistes de réflexion nous apparaissent.

Au départ, l’auteur met en évidence le pessimisme qui accompagne la crise actuelle. Trait de mentalité répandu et néfaste, mis récemment en évidence par un livre de Yann Algan (2), la défiance est renforcée par la crainte. Cette crainte s’exprime aujourd’hui dans les « populismes » qui se développent dans le désarroi engendré par la détresse économique et le manque de points de repère. Aussi, lorsque François Miquet-Marty met en évidence la manière dont les Français pensent de plus en plus en terme de valeurs, ce mouvement, porteur de renouveau, exprime à la fois des aspirations à un changement encore attendu et des pratiques qui commencent à mettre en oeuvre ces valeurs. A cet égard, on observe des corrélations entre les constats résultant de cette recherche et beaucoup d’autres observations que nous avons mis en évidence à partir d’autres études. Nous pensons par exemple aux courants d’action et de pensée qui se manifestent aujourd’hui pour le développement d’une société collaborative et d’un univers convivial (3). Il y aujourd’hui une conscience croissante que le progrès social requiert en regard un changement personnel. La question des valeurs est au cœur de cette problématique.

La recherche de François Miquet-Marty peut être croisée avec d’autres, et par exemple avec l’enquête réalisée par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd sur les variations régionales dans l’évolution des comportements sociaux, politiques et culturels. Dans « Le Mystère Français » (4), ces deux auteurs mettent l’accent sur la dimension anthropologique et religieuse qui se déploie dans le long terme, mais influence également le court terme. Les deux chercheurs écrivent ainsi : « Notre pays souffrent d’un déséquilibre entre les espaces anthropologiques et religieux qui le constituent. Son cœur libéral et égalitaire, qui fit la Révolution, est affaibli. Sa périphérie, autrefois fidèle à l’idéal de hiérarchie et souvent de tradition catholique, est désormais dominante… » (p 7).  Dans une interview à « La Lettre des Semaines sociales de France » (5), Hervé Le Bras précise ainsi ce point de vue: « Dans les zones acquises de longue date à la République et à la laïcité, qui sont aussi les plus industrialisées, les rapports sociaux se sont structurés autour des idées de classe, de nation, de progrès. La crise a balayé ce système, détruit le lien social et plongé les gens dans une véritable dépression. A l’inverse, les terres de tradition chrétienne ont maintenu des formes de familles, de traditions, de réseaux de solidarité et de confiance qui leur permettent d’entrer en douceur dans la modernité… ». Ainsi, le facteur religieux, ou, plus largement, la conception du monde, garde son importance. Et par exemple, dans l’Ouest, un esprit d’association vivace a succédé à une pratique religieuse institutionnelle. Les interviews menées par François Miquet-Marty, si elles révèlent souvent une crise existentielle, ne nous permettent pas d’aller très loin dans une mise en relation entre les aspects religieux de la culture et le développement des valeurs nouvelles.

Ces valeurs nouvelles, comme le respect de l’autre ou l’esprit collaboratif, nous paraissent en consonance avec une forme nouvelle de spiritualité. Et, comme chrétien, elles nous paraissent faire écho au cœur même de l’Evangile. On doit en même temps reconnaître les séquelles encore présentes d’un héritage religieux qui comportait une part d’attitudes dominatrices. Lorsque nous voyons aujourd’hui combien la valeur du respect suscite l’adhésion, c’est pour nous un puissant écho au message du Christ. Et de même, nous pouvons percevoir le développement de l’esprit collaboratif à la lumière du ferment évangélique (6). C’est, pour nous, la conviction que, dans la société d’aujourd’hui, l’Esprit de Dieu est à l’œuvre bien au delà du cercle des églises. A elles d’en tenir compte et d’en tirer les leçons.

Jean Hassenforder

(1) Miquet-Marty (François). Les nouvelles passions françaises. Réinventer la société et répondre à la crise. Michalon, 2013.

 (2) Algan (Yann), Cahuc (Pierre), Zylbergerg (André). La fabrique de la défiance, Grasset, 2012. ** Voir sur le blog vivreetesperer.com ** Mise en perspective : « Promouvoir la confiance dans une société de défiance » :

(3) Sur la transformation en cours des mentalités :
– « Une révolution de « l’être ensemble ». Vive la co-révolution ! Pour une société collaborative. Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot » : ** Voir sur le blog vivreetesperer.com ** 
– « Pour une société collaborative. Un avenir pour l’humanité dans l’inspiration de l’Esprit. Pippa Soundy » ** Voir sur le blog vivreetesperer.com **  « Emergence d’espaces conviviaux et aspirations contemporaines » et ** Voir sur ce site **  « Emergence d’une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse.
– En regard du livre de Frédéric Lenoir : La guérison du monde » 
** Voir sur ce site **   

(4) Le Bras (Hervé), Todd (Emmanuel). Le mystère français. Seuil, 2013 (La République des idées)

 (5) Le Bras (Hervé). Les français ont tort d’être pessimistes. La Lettre des Semaines sociales de France, N°71, juillet 2013, p 10-11

 (6) La  « Revue Projet » a  ainsi consacré récemment un numéro (N°329, août 2012) à un thème bienvenu : « La fraternité, une contre-culture ».  Bertrand Casseigne, rédacteur en chef adjoint de cette revue, écrit à ce sujet : «La figure de la fraternité parle à nos sociétés. En approfondissant la réflexion sur la richesse de la fraternité, les chrétiens peuvent trouver les chemins du dialogue. Par exemple avec ceux… qui ont pensé une société du « care » (au sens de prendre soin de… », de l’attention mutuelle. Ou avec tous ceux qui s’interrogent sur l’évolution des réponses sociales à imaginer, dans ce monde marqué par l’esprit de compétition… » (Bertrand Casseigne. La découverte de la fraternité. La Lettre des Semaines Sociales de France, N°71, juillet 2013, p 8)

Pourquoi il a décidé de quitter l’église ?

Lorsqu’un écart se creuse entre la pratique des églises et l’univers culturel dans lequel vivent les chrétiens engagés dans le monde, ceux-ci ne peuvent plus se reconnaître dans les églises et s’en éloignent. Dans son authenticité, le témoignage de François Bacher est éloquent. ** Voir sa vidéo **

 

Des recherches ont été effectuées sur cette question, en particulier les enquêtes d’Alan Jamieson dans les milieux évangéliques de Nouvelle-Zélande (1). Et, en regard, des initiatives se sont mises en route comme un réseau d’entraide rassemblant des chrétiens hors institutions ** Lire l’article **. En Grande-Bretagne, une enquête a été réalisée sur cette question auprès d’un vaste échantillon couvrant l’ensemble des dénominations (3). La fréquentation régulière d’une église n’est plus un acquis imposé par une pression religieuse ou sociale.  Pourquoi sont-ils partis ?** Lire l’article **. Cette enquête nous montre la variété des itinéraires. Elle appelle les églises à s’interroger. François Bacher nous pose ici cette question de vive voix.

Jean Hassenforder

 

(1) Jamieson (Alan). A churchless faith. Faith journeys beyond the churches. SPCK, 2002
(2) Richter (Philip), Francis (Leslie). Gone, but not forgotten. Darton, Longman and Todd, 1998.

 

Reconnaître le fait spirituel. Un sondage sur l’émerveillement.

Le récit de la naissance de Jésus dans les évangiles est empreint d’émerveillement. Noël est donc apparu à la rédaction du journal « La Croix » ** Voir le site ** comme un temps propice à un sondage sur l’émerveillement (1). C’est une approche féconde, car elle rejoint notre questionnement sur l’émergence actuelle d’une nouvelle sensibilité spirituelle. Par delà les catégories religieuses traditionnelles et les dédales de la société de consommation, une recherche de sens se met en route. À cet égard, le sondage CSA réalisé pour le compte de « La Croix » vient à point.

Car l’émerveillement est une attitude d’âme qui nous rapproche de l’essentiel, et court, à travers le temps, dans le cœur profond qui s’extasie, admire, adore. Ce précieux terreau aurait-il disparu de notre société technique ? Le recul de la religion institutionnelle s’accompagnerait-il d’un déclin spirituel ? La recherche nous permet de penser qu’il n’en est rien. Le sondage réalisé par « La Croix » vient confirmer notre impression.

 

L’émerveillement chez les français.

En effet, à la question : « Avez-vous le sentiment d’être émerveillé ? », les 2/3 des français (66%) répondent positivement en terme de « souvent » ou « de temps en temps ». Pour le quart d’entre eux, c’est un sentiment fréquent (25%) qui n’est rejeté que par 10% de la population (Jamais). De plus, au delà de l’expérience personnelle, le sentiment d’émerveillement est apprécié favorablement par une immense majorité des français. 94% adhèrent à la proposition : « Savoir s’émerveiller rend heureux », et encore 94% estiment qu’il est important de garder toujours une capacité d’émerveillement.

Il se trouve par ailleurs qu’il n’y a pas de grandes variations selon les catégories sociologiques habituelles. Quant au sentiment d’être émerveillé, on peut noter simplement un pourcentage un peu plus élevé chez les catholiques pratiquants réguliers (75%).

Ce sondage nous permet d’aller encore plus loin en nous donnant des taux de réponses positives au regard de différents sujets d’émerveillement. La question est ainsi formulée : « Quel événement à venir pourrait susciter un émerveillement de votre part ? ».

Pour l’ensemble des français, les résultats sont les suivants : une naissance (38%) ; un phénomène naturel, (la neige, un beau paysage) (37%) ; la joie d’un enfant (33%), un sentiment amoureux (17%) ; une œuvre d’art (16%) ; la beauté d’une personne (7%) ; le moment d’une prière ou d’un office religieux (6%) ; autre (7%) ; ne se prononcent pas (2%). Si on avait noté précédemment dans la réponse à la question générale, un pourcentage un peu plus élevé de réponses positives chez les catholiques pratiquants réguliers, cette disposition se traduit ici uniquement par le taux élevé des réponses concernant l’émerveillement relatif à un moment de prière ou à un office religieux (26%). On peut simplement regretter que la formulation de cette question ne distingue pas les deux types d’expérience en ouvrant ainsi le champ des réponses.

Le fait spirituel dans les sociétés occidentales.

Les résultats de ce sondage peuvent être lus dans une perspective plus vaste sur la reconnaissance croissante du fait spirituel dans les sociétés occidentales. Dans un livre majeur : « Le pèlerin et le converti » (2), paru, il y a déjà une dizaine d’années, Danièle Hervieu Léger a remarquablement décrit le grand développement des croyances « en dehors des dispositifs organisateurs fournis autrefois par les grandes églises » ** Lire l’article **  (3).

Dans la récente enquête sur les valeurs des européens ** Lire l’article ** (4), deux questions ont été ajoutées pour mieux appréhender le phénomène de l’autonomie croyante. Elles permettent de repérer les personnes « qui se définissent plutôt par une sensibilité religieuse personnelle, à distance des institutions religieuses traditionnelles ». Ainsi 47% des français disent « avoir leur propre manière d’être en contact avec le divin sans avoir besoin des églises ou des services religieux », et 41% d’entre eux se disent très ou assez sensibles à la spiritualité.

Dans un contexte britannique, le livre de David Hay : « Something there » expose une recherche scientifique sur les expressions de la spiritualité en Grande-Bretagne (5). Il met en évidence l’existence de manifestations spirituelles telles qu’on peut les décrire en répondant à la question : « Vous est-il arrivé d’avoir conscience d’une présence ou d’une puissance (ou d’être influencée par elle) que vous l’appeliez Dieu ou non et qui est différente de votre perception habituelle ? ». Le phénomène, jusque là méconnu, est, de fait, beaucoup plus répandu qu’on aurait pu l’imaginer comme le montrent deux enquêtes effectuées en Grande-Bretagne en 1987 et 2000.

En 1987, 48% des personnes participant à un échelon national déclarent qu’ils reconnaissent ce genre d’expérience dans leur vie. En 2000, ce pourcentage a beaucoup augmenté et s’élève à 76%). L’augmentation considérable de ce pourcentage dans une courte période, a surpris David Hay. Celui-ci interprète cette situation dans les termes de l’abaissement d’une censure socioculturelle qui, jusque là, empêchait les gens de s’exprimer librement à ce sujet. David Hay comme le chercheur britannique Alister Hardy, inspirateur de ce courant de recherche, tous deux zoologistes d’origine, et aussi, par ailleurs, tous deux chrétiens, ont développé ce questionnement et les découvertes qui en ont résultées, dans la perspective d’une dimension spirituelle constitutive de l’homme. Selon ces chercheurs, le potentiel spirituel de l’homme est une faculté qui s’inscrit dans l’évolution des êtres vivants. Les hommes, membres de l’espèce « Homo sapiens », ont un potentiel de conscience spirituelle.

David Hay a mené plusieurs enquêtes pour mettre en évidence la vie spirituelle dans différents publics. Ainsi a-t-il décrit, à Nottingham, la vie spirituelle de gens ordinaires en dehors de l’orbite des églises. Et d’autre part, avec Rebecca Nye, il a fait ressortir la spiritualité des enfants  ** Lire l’article ** (6), dans une recherche auprès d’enfants britanniques entre 6 et 10 ans. L’analyse des conversations des enfants a montré combien ils se sentent reliés à la nature, aux autres personnes, à eux mêmes et à Dieu. Ainsi la spiritualité peut-elle être définie comme « une conscience relationnelle ». Et, par ailleurs, dans une perspective biologique chère à David Hay, la référence à une relation holistique est un rappel du commencement de notre vie dans le sein maternel. « Il est évident que le processus biologique par lequel on devient un être humain est à l’extrême opposé d’une affaire isolée et abstraite. C’est là, dans ce processus tout à fait naturel que la relation et la « conscience relationnelle » se manifestent  comme un mode originel d’être au monde » ;

Une telle recherche aurait pu inspirer le choix des sujets d’émerveillement proposés dans l’enquête auprès des français. Déjà, à la lumière de cette étude, on découvre le retentissement d’événement comme une naissance, un phénomène naturel, la joie d’un enfant. Ces résultats rejoignent très clairement les grands thèmes mis en évidence par David Hay. Et, par ailleurs, la présence d’un sentiment d’émerveillement dans la majorité de la population française nous amène à reconnaître, en référence aux recherches que nous venons de mentionner, l’espace occupé par la dimension spirituelle chez nos contemporains.

L’émerveillement : quelle signification ?

Manifestement, en terme de signification, le mot émerveillement exprime une expérience sensible en force et en profondeur en rejoignant d’autres synonymes comme : étonnement, admiration, ravissement, exaltation… Et une exploration sur internet des citations correspondantes fait apparaître des pensées fortes : « La sagesse commence dans l’émerveillement », a dit Socrate. « Fais Seigneur, fais que le temps de son enfance ressuscite dans son cœur, ouvre lui de nouveau le monde des merveilles de ses premières années pleines de pressentiments » (Rainer Maria Rilke). « L’émerveillement est à la base de l’adoration » (Thomas Carlyle ».

Le philosophe Bertrand Vergely, auteur d’un premier livre sur « la foi, nostalgie de l’admirable» (7), vient d’en écrire un second intitulé : « Retour à l’émerveillement » (8). Dans ses écrits, il allie intelligence philosophique et foi chrétienne. Lorsqu’il écrit : « Car celui qui s’émerveille n’est pas indifférent, mais vient au monde, à l’humanité, à l’existence », il nous paraît rejoindre David Hay lorsque celui-ci définit la spiritualité comme une « conscience relationnelle ». La pensée de Bertrand Vergely s’exprime également en ces termes : « Devenir signifie un avenir. Notre vocation est la vie, de plus en plus de vie. Une vie surtout pour apprendre et rester dans l’émerveillement ». Cette approche rejoint la pensée théologique de Jürgen Moltmann telle qu’il la développe dans des œuvres majeures comme « La théologie de l’espérance », « La venue de Dieu » ou « l’Esprit qui donne la vie » (9). Comme nous l’avons évoqué à plusieurs reprises sur ce site (10), dans la reconnaissance de l’œuvre divine et dans l’amour de la vie, cette pensée appelle l’émerveillement. Cet émerveillement va de pair avec les formes majeures de la vie chrétienne que sont la louange et l’adoration dans la mesure où celles-ci adviennent dans un climat de liberté et d’authenticité.

Ainsi, en dépassant les exclusivismes religieux, nous sommes à même de reconnaître le potentiel spirituel que cette enquête fait apparaître. En germe, il y a là tout un avenir.

Jean Hassenforder.

(1) La Croix, 25 décembre 2005.

(2) Hervieu-Léger (Danièle).Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement. Poche Champs Flammarion.

(3) « L’autonomie croyante. Questions pour les églises ».

(4) Bréchon (Pierre), Tchernia (Jean-François). La France à travers ses valeurs. Armand Colin, 2009. « L’émergence d’un nouveau paysage religieux en France. Croire sans appartenir ».

(5) Hay (David). Something there. Darton, Longman, Todd, 2006. « La vie spirituelle comme une « conscience relationnelle ». Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui ».

(6) « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ».

(7) Vergely (Bertrand). La nostalgie de l’admirable. Albin Michel, 2004.

(8) Vergely (Bertrand). Retour à l’émerveillement. Albin Michel, 2010

(9) Les traductions françaises des livres de Jürgen Moltmann sont publiées aux éditions du Cerf  ** Voir le site **

(10) « Pâques manifeste la plénitude de Dieu » ** Lire l’article ** .  « Vivre dans l’espérance. Dans la fin…un commencement » ** Lire l’article ** . « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann »  ** Lire l’article ** .

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