Olivier Abel, d’après Simone Weil*

Arrêtons l’humiliation! titrait Olivier Abel dans la revue Projet (n° 354, pp. 77 à 82), dès 2016. « L’humiliation, c’est un sujet épineux qui pique dans tous les sens », développe-t-il aujourd’hui (Midi Libre, 17.04.2022) dans son dernier ouvrage, paru aux éditions Les Liens qui Libèrent**.

« Trop de femmes, d’hommes, d’enfants, se sentent régulièrement humiliés. Souvent ignoré, ce sentiment peut entraîner des dégâts considérables, se propager à toutes les sphères de la vie et amener l’humilié à devenir à son tour humiliant. » (Cf. Mt 28,21-22). Partant de ce constat, résumé par le Monde (25.02.2022), le philosophe montre qu’apprendre à ne plus humilier doit devenir une priorité des institutions: « Olivier Abel est convaincant lorsqu’il affirme que l’humiliation est une question politique et sociale, et non pas seulement psychologique et morale ».

En régime démocratique : « Nous devons devenir plus sensibles aux humiliations élémentaires » (La Croix, 21.02.2002), déployer une société décente, concrétiser des « institutions décentes »:

« Il est donc urgent de sortir lhumiliation de sa sphère purement subjective, psychologique ou morale, de déconstruire ses mécanismes intentionnels ou cachés, pour mettre en évidence le déni de lhumiliation et ses effets tragiques. Et il est urgent de résister, de désarmer, voire de déjouer lhumiliation, par des « institutions décentes », par une parole religieuse qui ne soit ni humiliée ni humiliante, par la considération de toute personne, par le pardon et même par lhumour ».

On ne saurait mieux savourer l’argument du philosophe nîmois que Véronique Albane dans la revue Études (Juin 2022), ou mieux encore, écouter le professeur d’éthique de la faculté de théologie protestante de Montpellier interviewé par Patricia Martin sur France Inter, en podcast dans « L’heure philo »: https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-philo/l-heure-philo-du-vendredi-25-mars-2022-7362926 (22.02.2022). Les classiques grecs et bibliques, restent ses textes références, Pierre Bayle, Théodore Adorno, Primo Lévi, Paul Ricœur ou Emmanuel Lévinas, des penseurs clés pour comprendre les idées d’Olivier Abel. Mais les six chapitres de l’ouvrage font principalement écho à l’observation décisive de Simone Weil:

« 1. Mesurer l’ampleur de l’humiliation

L’humiliation instituée
Discriminations instituées et institutions inattentives
L’humiliation dans les rapports de forces
Coincé entre travail et chômage

  1. Sentir la profondeur de l’humiliation

L’atteinte au visage, au sujet parlant
L’insensibilité à la subjectivité d’autrui
Une dévastation durable
L’imaginaire humilié

  1. Reconnaître le cœur de l’humiliation

L’humiliation ronge les circuits de la reconnaissance
La servitude et l’exclusion
L’humiliation des formes de vie et de culture
Parole humiliée, parole dérisoire, parole fanatique
Les embarras de la parole « religieuse »

  1. Déconstruire l’histoire et les mécanismes de l’humiliation

De la charité chrétienne à l’État-providence
Du stoïcisme à la morale libérale
Un exemple: la morale minimale de Ruwen Ogien
Les deux voies de l’humiliation
L’humiliation d’être montré et la résistance au respect
L’humiliation d’être écarté et la résistance de l’estime

  1. Penser des institutions non humiliantes

Les conflits et les circuits de la reconnaissance
Le test des institutions décentes
Les institutions comme écrans protecteurs et comme théâtre autorisé
Se retirer et se montrer

  1. Déjouer l’humiliation

Répondre à l’humiliation
Le rire et ses caricatures
Le ressentiment et ses abus
Une éducation au jeu et à l’humour ».

« On ne voit du monothéisme que la forme monarchique et verticale, sans mesurer l’importance au long de l’histoire du schème de l’Exode, de l’émancipation et de la sortie de l’esclavage.

Prenons encore la tournure prise par les récents débats sur la laïcité. Les confessions religieuses en France se sentent aujourd’hui mises sous tutelle d’un renforcement des lois qui contrôlent et tracassent les associations religieuses (mais elles seules, et de manière discriminatoire) aux dépend des libertés associatives les plus élémentaires […] Comment encourager en Islam une véritable liberté d’expression interne à ses communautés ? Comment autoriser une confiance en soi qui autorise les débats théologico-politiques inventifs comme il y en a eu jadis entre Calvin, Hobbes, Milton et Spinoza? Comment encourager une approche véritablement littéraire et poétique du fait coranique comme du fait biblique ? Comment rouvrir les promesses écrasées de l’histoire ? Cela demande un renouvellement profond des études proprement théologiques, seules à même de porter au sein des traditions un esprit critique et de canaliser l’ignorance actuelle – qui est d’ailleurs non moins celle des incroyants que celle des croyants ». (Olivier Abel, pp. 114-115)

L’Épilogue revisite une dernière fois l’analyse de Simone Weil, en guise d’avertissement à l’âme triste du politico-religieux, qui a certes le pouvoir de transformer une reconnaissance déçue en pouvoir de destruction, mais aussi et par-dessus tout la force « de convertir tout désir de mort en compassion pour les vulnérables vivants » (p. 217). « Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment »: comme dans l’ouvrage de Cynthia Fleury, toute la portée De l’humiliation d’Olivier Abel réside dans ce sous-titre et sa déclinaison sociale. « Pourquoi ne pas essayer de mettre en œuvre une société moins humiliante ? C’est possible, c’est vital, faisons-le ».***

DG

 

* «  Je voudrais proposer de considérer la barbarie comme un caractère permanent et universel de la nature humaine, qui se développe plus ou moins selon que les circonstances lui donnent plus ou moins de jeu […] je ne crois pas que l’on puisse former des pensées claires sur les rapports humains, tant que l’on aura pas mis au centre la notion de force […] Je proposerai volontiers ce postulat : on est toujours barbare envers les faibles! »

Simone Weil, « Réflexions sur la barbarie », in Œuvres, Paris, Gallimard, Quarto, 1999, p. 506

** citée par olivier Abel, De l’humiliation – Le nouveau poison de notre société, Éd. Les liens qui libèrent, 2022, p. 211

*** Cf. Avishaï Margalit, La Société décente, Champs (n° 755) – Champs essai, Flammarion 2007: « Une société décente est une société dont les institutions n’humilient pas les personnes placées sous leur autorité, et dont les citoyens n’en humilient pas d’autres. Une bonne part de l’attention des philosophes se porte sur l’idéal d’une société juste, basé sur l’équilibre entre les notions de liberté et d’égalité. Mais un tel idéal est inenvisageable. Il semble donc plus urgent de tenter d’instaurer une société décente, parce qu’il n’est pas besoin d’attendre que la justice advienne pour satisfaire à l’idéal d’une société décente, et parce que supprimer un mal douloureux est plus urgent que de créer de nouveaux avantages. La démonstration de Margalit est des plus concrètes, envisageant à travers les détails de notre quotidien l’ensemble des actes humiliants rendant la vie parfois si difficilement supportable. L’analyse du fonctionnement des multiples formes de l’humiliation se combine ici à une argumentation longuement mûrie et, bien plus, profondément irriguée par l’expérience personnelle de l’auteur. Pour le philosophe Michael Walzer, La Société décente «est un livre splendide. Un compte-rendu exact des principes moraux guidant nos institutions politiques et nos usages sociaux, mais également un ouvrage merveilleusement attentif aux détails et nuances de la vie quotidienne. Ce livre fini, la décence prend largement le pas sur la justice en tant qu’idéal moral distinctif».

 

 

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