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Les voyages des pirates de l’Île au trésor, RL Stevenson, RW Emerson et Raphaël Picon*

Le journalisme narratif, ça vous parle ? Ni essais ni documentaires, ces textes sont à la croisée du journalisme et du récit personnel, du sublime et de l’ordinaire. Nous avons sélectionné trois objets littéraires passionnants, et qui de par leur narration inédite apportent un regard neuf sur le monde.

Cette chronique de livres traite de « non-fiction », de philosophie et de voyages littéraires :

. La « non-fiction » ou littérature non fictionnelle regroupe l’ensemble des écrits ne relevant pas d’un processus pur d’imagination ou de la fiction. Les essais, les encyclopédies, les manuels, les livres traitant de politique, de philosophie, de pédagogie, de psychologie, d’histoire, de religion, de sciences, les longues enquêtes journalistiques, les livres de recettes de cuisine sont considérés comme de la non-fiction. Cette distinction est d’origine anglo-saxonne – De sang froid de Truman Capote ayant été un livre fondateur du genre en 1965 –, et au départ peu présente dans la littérature francophone, avant le tournant des années 2000 où des écrivains dans la lignée d’Emmanuel Carrère (avec L’Adversaire paru 2000) ou de Florence Aubenas s’attachèrent à ce genre littéraire. La consécration du genre survient en 2015, lorsque l’écrivaine et journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch, chantre de la non-fiction, reçoit le prix Nobel de littérature pour son œuvre. (Wikipedia). Le storytelling (en français la narration) est une méthode de communication fondée sur une mise en récit du discours qui s’apparente à celle des contes, des récits.

. « Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour bouger. Je voyage pour voyager et ensuite pour écrire sur le sujet, si le public condescend à me lire. Mais la grande affaire est de se déplacer, de sentir de plus près les besoins et les petites peines de l’existence, de se dégager de ce lit de plume de la civilisation, et de trouver sous les pieds le granit de la terre parsemé de silex coupants. […] […] j’ai lieu de penser à ce que je déteste, ou parfois à ce que j’aime trop […] ». RL Stevenson (Voyage avec un âne dans les Cévennes,1879)

Bon voyage en littérature !

ll y a une sorte de droit de partir fondamental chez les Protestants, partir pour recommencer ailleurs. […] Dans la piraterie, on a aussi toujours le droit de partir. C’est un droit fondamental dans la flibuste, alors que dans la marine, quand on est engagé on ne peut pas partir.

Olivier Abel, France Culture, 15 janvier 2019

* Robert Louis Stevenson, Essai sur l’art de la fiction, Univers Arts & Littérature, Petite bibliothèque Payot, 2017, Trad., préface : Michel Lebris,  – 448 pp.11,5€

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Robert_Louis_Stevenson

https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/essais-sur-lart-de-la-fiction-9782228919098

 

 

* Raphaël Picon, Un Dieu insoumis, Spiritualité, Labor et Fides, 2017 – 144 pp. 16€

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Raphaël_Picon

https://www.laboretfides.com/fr_fr/index.php/spiritualite/un-dieu-insoumis.html

 

 

* Raphaël Picon, Ralph Waldo Emerson – Le sublime ordinaire, Philosophie et histoire des idées, CNRS Éditions, 2015 – 348 pp. 25€

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Ralph_Waldo_Emerson

http://www.cnrseditions.fr/philosophie-et-histoire-des-idees/7044-emerson.html

« Sublime ? Sublime « ordinaire » ? L’association de ces deux termes contradictoires sonne comme une provocation » (B. Cottret), mais ces trois livres illustrent le goût de la lecture comme de l’aventure et du voyage, au-delà de leur passion commune pour le génie de l’oeuvre de Montaigne. Ils veulent nous faire « bouger »… sentir le vent du large !

Les critères de Robert Louis Stevenson (1850-1894) s’appliquent particulièrement bien au livre sur Ralph Waldo Emerson (1803-1882) de Raphaël Picon (1968-2016) actuellement en librairie. C’est une sorte voyage au cœur de l’histoire des Etats-Unis. Les principales qualités philosophiques du grand art de raconter, selon le manifeste de l’écrivain et grand voyageur célèbre pour son roman L’Île au trésor (1883), sa nouvelle L’étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886) et son récit Voyage avec un âne dans les Cévennes (1879), illustrent et théorisent l’art du « story telling » qui nous donne tant de plaisir à lire régulièrement : le « frisson aventureux » qu’ils nous procure repose sur « l’énigme majeure à élucider, le principe même du monde » à découvrir.

A ce sujet, les éloges de l’Essay on The Art of Writing (Essais sur l’art de la fiction, Ed. Rivage et Payot, 2017) s’appliquent aussi au recueil d’éditoriaux du théologien protestant Raphaël Picon, publiés à titre posthume sous le titre Un Dieu insoumis (Labor et Fides, 2018), après son essai sur Emerson – Le sublime ordinaire (Éditions CNRS, 2015), qui se lit comme un roman.

Une littérature « indispensable et enflammée »

« Les remarques les plus intelligentes jamais écrites sur la littérature, insistait Nabokov, en brandissant devant ses étudiants de la Cornell University quatre pages de citations extraites des Essay on the Art of Writing ». « Je crois qu’on a jamais rien écrit de plus beau – et de plus profond -, s’émerveillait le philosophe William James, en relisant à ses élèves les meilleurs pages des Porteurs de lanterne – «  ce texte appelé, disait-il, à devenir immortel, avec le superbe et terrible Pulvis et Umbra. (…) » C’est un luxe, en ces temps immoraux, de rencontrer quelqu’un qui écrit vraiment », réagit Henri James, à la lecture d’Une humble remontrance.

La théologie de Raphaël Picon est littéraire dans ce sens-là : sa biographie d’Emerson est une aventure et sa spiritualité une invitation à la quête d’un trésor caché dans le monde (Mt 13,44ss) : il écrit vraiment. Il apaise, sans endormir la vigilance. Le bonheur de sa lectures est dans la découverte de la matière originale et des mots simples, dans la toile et le style, un coucher de soleil littéraire plein « de clarté, de fluidité et de force ». Les escapades proposées par ses textes très courts, dans Un Dieu insoumi, « sont autant d’appels à régénérer et approfondir la foi au contact du monde et à l’écoute du désir de vie ». C’est en cela que cette littérature est « indispensable et enflammée », comme une expérience de voyage, sans sortir de chez soi.

Dieu, ce poète

« La foi guérit lorsqu’elle est précisément cet élan vital […] : une résurrection contre l’inappétence au désir, une insurrection contre ce qui nous bride et nous aliène. » Ce trésor qu’est l’aventure humaine, plaide Raphaël Picon, est offerte par un poète-voyageur, un « Dieu qui est une puissance de transformation créatrice, une force de renouvellement […] Un Dieu qui change, qui se laisse transformer, affecter, influencer par tout ce qui arrive au monde […] mais c’est aussi un Dieu immuable, qui porte la mémoire du monde et de toute l’humanité. Dieu est tout à la fois, le tremplin et le saut, le mouvement et l’arrêt, la transformation et la stabilité. C’est à ce titre que nous le croyons insoumis! Dieu est insoumis à tout ce qui le fixe et le fige, à tout ce qui prétend se l’aliéner et se l’approprier. Dieu est insoumis à tout ce qui, inexorablement, en fait une force de soumission et d’obscurité, de fanatisme et d’exclusion.» «Jésus ne nous invite pas à croire que Dieu existe, mais à croire que, pour Dieu, nous existons».  « Dieu, ce poète!» écrit R. Picon.

Ces trois auteurs sont parfois drôles, « aventureux », remplis de remarques poétiques, de théologie, de choses journalières, de philosophie, d’anecdotes… mais simples à lire. Et leur lecture peut exercer sur chacun de nous une influence profonde et silencieuse, comme une marche en plein air ou un voyage en mer :

« Comme celle de la nature. Elles modèlent par contraste. Nous les buvons comme de l’eau et devenons meilleur, mais sans savoir comment (…) Ce tableau tempéré et aimable de l’existence est un grand cadeau à mettre entre les mains des lecteurs d’aujourd’hui : ils trouveront (…) une réserve d’héroïsme et de sagesse, dans la veine antique, ils verront leur petites « convenances » et leurs péremptoires orthodoxies mises à mal, mais comprendront (s’ils ont un quelconque don de la lecture) qu’elles ne l’ont pas été sans une excuse et une raison fondées ; et ils finiront (encore une fois s’ils ont le don de la lecture) par reconnaître (…) un meilleur compagnon, et de bien des manières avec un point de vue plus noble sur la vie, qu’eux-mêmes ou leurs contemporains. » (R.L. Stevenson)

Quand Dieu se tait, c’est qu’il s’apprête à écrire, dit un proverbe. Cette incroyable richesse d’écritures est un trésor. Bonne lecture.

David Gonzalez

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