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Comment améliorer la démocratie ?

«La grossièreté en démocratie rend impossible l’action de n’importe quel gouvernement, affirme Cass Sunstein, ancien élève de la Harvard Law School et de l’administration Obama, dans The Economist (8/3/2019). La stabilité démocratique dépend de quatre choses.»

  1. D’institutions qui fonctionnent bien.
  2. De bons résultats ou du moins de résultats suffisamment décents à l’égard de la plus grande partie de la population.
  3. De normes de réciprocités et d’interdits.
  4. De traits de caractères communs à la fois aux représentants de la démocratie et à l’ensemble des citoyens.

Ces quatre points sont étroitement liés, mais le quatrième est le plus fondamental.

Les démocraties requièrent, en particulier, un haut niveau personnel de «grâce» chez le plus grand nombre, comprenez, de capacité d’acceptation, d’honnêteté et de bonne foi. Or, les démocraties sont gravement endommagées par leur contraire, l’irrespect.

James Madison, le principal concepteur de la Constitution américaine, se concentrait essentiellement sur la forme des institutions. Mais lors de la ratification de la Constitution par l’État de Virginie, il envisage la réalité sous un autre angle, dans une sorte de cri du cœur :

«N’y a-t-il plus aucune sorte de vertu parmi nous? Si tel est le cas, nous sommes dans une situation bien misérable. Aucune théorie ni aucune forme de gouvernement ne pourra nous garantir la sécurité.»

Madison pensait au choix des législateurs en particulier. Il attire notre attention sur ce qu’il appelle «ce grand principe républicain, qui veut que les gens aient la capacité et l’intelligence de choisir des hommes vertueux et sages». Il le développe ainsi: «nous ne appuyons pas sur la vertu, nous ne plaçons pas non plus notre confiance dans nos législateurs en eux-mêmes, mais bien sur les gens qui doivent les choisir.» Le risque que Madison signale ainsi est beaucoup plus général pour toutes les nations qui aspirent à l’autonomie gouvernementale: celui de la désintégration sociale.

Pendant les années comprises entre la Révolution et la rédaction de la Constitution américaines, ce risque était devenu concret. Sous le régime des articles de la Confédération, les loyautés locales viraient au tribalisme effréné, et l’on se moquait ouvertement de l’idée même d’États «Unis» d’Amérique. Depuis lors et jusqu’aujourd’hui, le risque de désintégration se manifeste pour ce qu’il est, une sorte de manichéisme, dans lequel les citoyens voient les forces du bien mises en récits sublimes dans leur combat contre les forces du mal. Dans de telles sociétés, la seule question qui se pose est, à propos de quoi que ce soit, semble être: du côté de qui vous rangez-vous? Cela rend impossible l’auto-détermination de n’importe quel gouvernement.

Dans son second discours inaugural, à la fin de la guerre civile, Abraham Lincoln a peut-être été tenté de s’exprimer en termes manichéens. Mais au lieu de s’y livrer, il a préféré faire une démonstration claire et nette de ce qu’est la grâce en politique, sous les yeux du grand public.

Lincoln a évité toute forme de triomphalisme. Il n’a pas traité les sudistes comme des ennemis. Sa formule de conclusion commence ainsi: «Sans aucune malice envers qui se soit, avec charité envers tous, avec fermeté dans la vision du droit, dans la mesure que Dieu nous donne». Il introduit ainsi l’humilité et le sens de sa propre faillibilité – «dans la mesure que Dieu nous donne». Pour panser les plaies de la nation, pour prendre soin de celui qui a souffert au combat, ainsi que pour sa veuve et son orphelin.» En faisant cela, il faisait écho à son premier discours inaugural dans lequel il proclamait: «nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis», et prophétisait: «Les accords mystiques du souvenir qui, s’élevant de chaque champ de bataille et de chaque tombe de patriote vers chaque cœur et chaque foyer partout dans ce vaste pays, enfleront encore le chœur de l’Union quand ils seront de nouveau touchés, et ils le seront à coup sûr, par les meilleurs anges de notre nature.»

De quel côté êtes-vous ? Cette question questionne l’irrespect personnel et politique.

Dans la vie politique démocratique comme dans la vie quotidienne, la grâce a tendance à produire d’avantage que la somme de ses parti(e)s. Elle renforce l’engagement et l’empathie. Les gagnants ne croassent pas, ils n’accusent pas. La grâce rend le compromis politique possible. Plus important encore, elle rend l’apprentissage politique possible. Lorsque les gens se voient comme des concitoyens plutôt que comme des ennemis, ils sont d’avantage susceptibles d’accepter, non seulement des jugements différents au sujet des faits eux-mêmes, mais également des engagements moraux différents. Le manichéisme devient alors difficile, voire impossible. Il paraît tout petit, cassant, infantile et pathétique.

En politique comme dans la vie quotidienne, la grossièreté produit l’effet inverse. Si les membres d’un parti politique crient «carbonisez-le» au sujet d’un adversaire politique, nous sommes face à quelque chose qui s’approche de la déclaration de guerre. Si le président d’une nation qualifie à plusieurs reprises la presse «d’Ennemi du peuple» et de marchand de «Fake News»*, un pilier fondamental de la démocratie est attaqué (et les membres de la presse professionnelle peuvent alors être exposés à des dangers physiques). Si les dirigeants politiques décrivent ceux qui sont en désaccord avec eux comme des traîtres et des «collabos», comme des «laquais des banquiers» ou des serviteurs des «millionnaires et milliardaires», leurs cibles seront tentées de réagir sur le même ton. Il pourrait devenir impossible de résister à cette tentation, créant ainsi un cercle irrespectueux. Ce cercle peut saper les normes et, en fin de compte, les institutions.

Au cours des dernières décennies, les États-Unis ont connu une montée en flèche de «l’esprit de clan», entendu comme un rejet systématique, intuitif et même une répulsion envers les membres du parti politique opposé. En 1960, seulement 5% des Républicains et 4% des Démocrates déclaraient qu’ils se sentiraient «mécontents» si leur fils ou leur fille se mariait en dehors de leur parti politique. En 2010, ces chiffres ont grimpé à 49% et 33%.

On constate aux États-Unis que les Républicains aiment encore moins les Démocrates que les «assistés sociaux», les homosexuels et les lesbiennes… Les Démocrates, quant à eux, aiment encore moins les Républicains que les grandes entreprises! La détestation politique s’est répandue dans des domaines non politiques, de sorte que les gens ne font plus confiance à ceux qui ne sont pas du même avis sur des questions techniques, pourtant dépourvues de toute valeur politique. Il ne fait aucun doute que la rhétorique politique irrespectueuse alimente la montée du tribalisme.

Si les gens qui se considèrent comme des concitoyens plutôt que comme des ennemis sont susceptibles d’accepter, non seulement des jugements différents sur les faits, mais également des engagements moraux différents, que peut-on proposer en guise de solution?

Les démocraties qui fonctionnent bien s’appuient sur des institutions qui traitent généralement la grossièreté en politique comme un bruit de fond. Ces institutions veillent à ce que la plupart des hauts fonctionnaires ignorent généralement ce bruit pendant leur mandat. Ils restent isolés pour pouvoir faire leur travail. Ils œuvrent pour la croissance économique, les créations d’emploi, l’éducation, la qualité de l’air et de l’eau, la sécurité alimentaire, la santé au travail et la sécurité routière. Lorsque les démocraties fonctionnent bien, le public reconnaît l’autorité des experts techniques – non pas pour prendre des décisions, au final, mais pour régler les problèmes de faits.

Parfois, au moins, cette distinction pourrait calmer un peu un désaccord politique. Si les gens pouvaient convenir qu’un produit chimique sur le lieu de travail présente, soit un risque faible, soit un risque important, ils pourraient très bien s’entendre sur ce qu’il faut faire à ce sujet. Ou bien encore, prenons la question de l’énergie nucléaire. Si, dans un régime démocratique, les citoyens pouvaient se mettre d’accord sur les faits, ils devraient aussi pouvoir se mettre d’accord sur ce qu’il faut faire, ou du moins leurs désaccords devraient être considérablement réduits. Les changements climatiques et l’immigration sont plus fortement contestés, mais un accord sur les faits devrait aider les gens à identifier des pistes d’actions raisonnables à envisager.

Par conséquent, les démocraties doivent donner un rôle important aux technocrates, non seulement pour aider à résoudre les problèmes graves, mais aussi pour réduire les suspicions et les inimitiés, au-delà des frontières politiques. Le casse-tête, bien sûr, c’est qu’au fur et à mesure que l’inimitié grandit, il peut devenir beaucoup plus difficile pour les hauts fonctionnaires d’appliquer une expertise technique.

Fondamentalement, il est vrai que les démocraties ne sont pas des technocraties. Les experts peuvent avoir leurs propres préjugés. Mais, même lorsque ce n’est pas le cas, le grand public a le droit d’accorder plus de poids à certains risques et à certains problèmes qu’à d’autres. Il ne suffit pas de s’engager à être exact sur les faits et à les traiter avec précision, pour s’assurer que les institutions puissent s’engager dans leur résolution. Ce n’est pas suffisant.

C’est pourquoi il est crucial que les dirigeants politiques s’attaquent de front au problème de la grossièreté et le traitent comme une urgence. Au lieu de déclarer au sujet de leurs opposants qu’ils sont des traîtres, des imbéciles ou des hypocrites et des vendus indifférents au bien-être de la nation, ils peuvent prendre en compte le bien-fondé des propositions concurrentes, et faire preuve de bonne foi à leur sujet. Ils peuvent s’abstenir d’attaquer les motivations des gens. Les partis politiques peuvent promouvoir les politiciens qui respectent ces règles et désigner ou diminuer l’autorité de ceux qui ne le font pas. Les médias peuvent accorder moins d’attention aux accusations qui font sensation et plus d’importance à ce qui compte vraiment, à savoir les effets prévisibles des politiques sur la vie des gens.

Quelles que soient les motivations à court terme de ceux qui sont impliqués dans la politique et le débat démocratique, ils doivent écouter «les meilleurs anges de leur nature». Ils doivent aspirer à la grâce.

Trad. David Gonzalez, d’après C. Sustein, The Economist du 8/3/2019

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