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Dans un article paru dans un numéro spécial de « Bible in
Transmission »
(1), sur la spiritualité, un des auteurs, Edward Bailey retrace
l’apparition fulgurante de ce concept en Grande-Bretagne (2). Encore au
milieu du XXe siècle, « nous tendions encore à penser que la religion
détenait un monopole de la spiritualité et que l’Eglise avait le
monopole de la religion ». Mais à partir des années 70, un changement
radical est intervenu dans l’attitude générale vis-à-vis de la
spiritualité. Ce concept s’est répandu dans les pratiques sociales et
il s’est rapidement introduit dans l’édition. Parallèlement au déclin de la « religion organisée », les aspirations « spirituelles » ont été
reconnues dans différents milieux : éducation, santé, services sociaux.
L’accent s’est déplacé « du rationnel vers l’émotionnel, de
l’intellectuel vers l’intuitif, du mécanique vers le mythe, de la
formule à la fable ».
Des tendances analogues se sont développées en France. C’est dire
l’intérêt que peut susciter un livre récent sur « les métamorphoses de
Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale » (3). L’auteur, Frédéric
Lenoir, a écrit ce livre à la suite d’un parcours jalonné par une
bibliographie abondante et diverse.

Un nouveau paysage

Frédéric Lenoir situe l’apparition de la nouvelle spiritualité
occidentale dans une dynamique historique qui débouche sur les
changements récents. Nous ne prétendons pas résumer ici un livre
facilement accessible. Enumérons simplement les grandes pistes
proposées. Comment « l’individualisation du religieux », elle-même
résultant d’un mouvement à long terme, devient en quelques décennies,
un phénomène majeur ? De même, l’internationalisation des courants
religieux, déjà observable dans le passé s’exprime aujourd’hui, sous
une forme accrue, en terme de globalisation. Ainsi, si ces données de base engendrent des attitudes nouvelles, aujourd’hui bien identifiées par les sociologues, comment les religions historiques vont-elles aborder cette situation nouvelle ? Comment le phénomène des sectes s’inscrit-il dans la nouvelle conjoncture ? Frédéric Lenoir ouvre ensuite trois grandes perspectives appuyées sur une réflexion philosophique et historique :
« La modernité et la religion revisitées » ; « Un ré-enchantement du
monde ? » ; « Les nouvelles figures du divin ». Dans le contexte d’une
« ultra modernité », dans laquelle les thèses de la modernité sont
relativisées, on assiste à l’apparition de nouvelles tendances
religieuses décrites dans des intitulés expressifs : « Les pratiques
d’un cosmos vivant » ; « La religiosité alternative » ; « De la crise
des sciences au retour du mythe » ; « De Dieu lointain à l’Ame du
monde ». En conclusion, l’auteur inscrit ces « métamorphoses du sacré » dans une fresque évoquant le passage « de la révolution du néolithique à l’ultra modernité ».

Un outil de travail

Ce livre décrit et met en perspective une conjoncture toute nouvelle
puisqu’elle a émergé dans les dernières décennies. Comme le
renouvellement des idées se heurte généralement aux contraintes des
habitudes de pensée, la lecture de ce livre est à recommander, non
seulement pour éviter de passer à côté d’une véritable révolution
culturelle, mais aussi pour en évaluer les enjeux. Ce livre va pouvoir
nous servir de guide pour entrer dans un nouveau paysage. En effet,
bien écrit, bien agencé en chapitres courts eux-mêmes regroupés dans des ensembles plus vastes, cet ouvrage est facilement accessible et
témoigne d’un talent pédagogique. C’est aussi un livre bien documenté qui sait faire appel à de bonnes sources. Les sociologues français des religions sont mis à contribution intelligemment.

Les religions historiques en question

Ce livre couvre un champ très vaste. Il apporte un éclairage
historique, philosophique, sociologique sur un grand nombre de thèmes
dont beaucoup sont encore peu explorés. En contre partie, certains
aspects, d’allure plus classique, sont moins traités. Ainsi la section
concernant « les religions historiques » nous paraît limitée. En effet, elle s’attache surtout à analyser « les réactions conservatrices et les conflits politiques ». L’auteur définit ainsi son propos : « je passerai en revue dans ce chapitre les dynamiques religieuses dont le rapport à la modernité (dans ses dimensions sociales et politiques) est négatif, conflictuel ou heurté. A partir de certaines problématiques transversales comme l’identité, la certitude, la communauté, la radicalité, nous considérons successivement les réactions identitaires
et conservatrices dans le protestantisme, le catholicisme, le judaïsme, l’islam et l’hindouisme. Je présenterai ensuite les termes historiques, théologiques et politiques de cette question fondamentale de la « guerre des civilisations » en prenant pour témoin, les logiques fondamentalistes radicales de l’islam et du protestantisme américain » (p. 99- 100). L’auteur prend soin de préciser au départ que « dans le monde occidental, la majorité des fidèles va vivre le rapport
religion-modernité sur un mode relativement non conflictuel… Le
phénomène d’« adaptation » au monde moderne est largement dominant par
rapport au phénomène de réaction et de rejet que nous allons évoquer »
(p. 99). Cependant, traiter ces questions en une cinquantaine de pages
seulement est difficile. Or ces phénomènes requièrent une analyse
particulièrement nuancée, car ils attirent souvent des projections
chargées d’agressivité. Par ailleurs, il est très important de ne pas
attribuer les conceptions perverses de groupes minoritaires au milieu
plus large dans lesquels ceux-ci évoluent, mais qui, dans l’ensemble se
garde de telles interprétations. Par sa formation scientifique,
l’auteur
est bien conscient de ces requêtes, mais dans les limites de l’espace
éditorial, certains textes, comme celui qui est consacré au
protestantisme, nous paraissent bien réducteurs. Qu’est-ce que le
fondamentalisme ? La réponse à cette question doit prendre en compte
l’évolution historique. Quand ce terme se charge de connotations
négatives, son emploi doit être pour le moins nuancé. Plus généralement
une question est posée à tous. On peut demander à ceux qui manifestent
des convictions fortes de les exprimer dans le respect de leurs
interlocuteurs. Et inversement, à ceux qui sont installés dans un
certain relativisme d’accueillir avec le même respect ces convictions
fortes.

Par ailleurs, la construction même du livre laisse peu de place à une
évocation de la créativité qui apparaît en certains lieux et à certains
moments dans le contexte du christianisme. Or des courants innovants se
manifestent actuellement en milieu chrétien. En phase avec les requêtes
de « l’ultra modernité », ils suscitent des pratiques nouvelles. A
Témoins, nous sommes particulièrement attentifs aux expressions
originales qui apparaissent aujourd’hui. Dans son livre « Spiritual
market place » (4), le sociologue américain WC Roof montre comment,
dans
un climat d’effervescence culturelle, le christianisme aux Etats-Unis
se
déploie dans la pluralité, sait engendrer des églises nouvelles pour
répondre aux aspirations des nouvelles générations, et prend en compte
le renouvellement des modes de communication. De même en
Grande-Bretagne, parallèlement au déclin des institutions
traditionnelles, un foisonnement d’initiatives s’inscrit dans « une
Eglise émergente » (5). Au cours du XXè siècle, les courants
pentecôtistes et charismatiques se sont inscrits dans les mutations
culturelles. Nous pensons ici au beau livre de Harvey Cox : « le retour
de Dieu » (6). Ce théologien, après avoir théorisé la montée de la
sécularisation dans un livre sur la « cité séculière », a pris
conscience du changement de conjoncture et a découvert l’originalité de
l’univers pentecôtiste dont il décrit la dynamique en des termes
épiques. Dans son livre : « Europe, the exceptional case » (7), la
sociologue britannique, Grace Davie, traite « des paramètres de la foi
dans le monde moderne » et nous permet d’apprécier les relations
complexes entre la foi chrétienne et une modernité, qui en fait revêt
des visages différents selon les contextes géographiques. Il y a donc
aujourd’hui dans le christianisme toute une créativité qui participe et
contribue à « la nouvelle spiritualité occidentale ». Ce phénomène
n’est
pas suffisamment abordé dans le livre de Frédéric Lenoir.

Une invitation au débat

La nouvelle conjoncture culturelle ouvre des horizons nouveaux,
opportunités ou défis pour la foi chrétienne.
Comme l’histoire des idées est inséparable des réalités sociales on
peut se demander en quoi cette conjoncture est liée aux transformations
en cours. L’auteur commence ainsi son livre par deux chapitres sur les
mouvements d’individualisation et de globalisation. Plus précisément,
on
peut s’interroger également sur les conséquences des inadaptations
souvent manifestées par les institutions chrétiennes dans leur rapport
avec les changements dans les modes de vie. Les phénomènes de rejet qui
ont pu s’en suivre influent sur le cours des idées et, par exemple,
favorisent le succès de certains courants comme le bouddhisme ou le
Nouvel Age. Aux églises de s’interroger et de présenter une image plus
attirante et un message plus pertinent !

Mais s’il y a des difficultés nouvelles pour la communication du
message chrétien, il y a aussi des ouvertures bien plus prononcées. En
rapport avec l’évolution de la conjoncture scientifique, c’est le
déclin
du scientisme et d’un rationalisme étroit. L’auteur présente ainsi le
mouvement vers une « rationalité ouverte » (p. 313-315). Le
« ré-enchantement du monde » permet également une meilleure
compréhension de certaines propositions chrétiennes (8). Ce livre nous
introduit dans la conjoncture nouvelle en nous apportant les points de
repère nécessaires pour apprécier les origines, les processus, les
perspectives. Voici un point de départ pour un débat sur les enjeux
actuels.

Depuis une quinzaine d’années, Frédéric Lenoir a écrit de nombreux
livres qui témoignent de la diversité de ses intérêts. Ses ouvrages
traitent notamment de la connaissance des religions et des sagesses,
avec une attention toute particulière pour le bouddhisme. Ainsi dans le
contexte de ce parcours, Frédéric Lenoir, en conclusion de ce livre,
indique la valeur qu’il accorde au pluralisme religieux (p. 388 ? 394).
On ne peut résumer ici une démarche naturellement complexe qui débouche
sur « une relativisation des religions historiques comme voie
privilégiée de salut » (p. 393). Certes, la dimension du dessein de
Dieu
dépasse l’étroitesse de notre regard. Des théologiens nous montrent
comment le Christ est à l’œuvre dans toute l’humanité (9). Comme
chrétiens, dans l’inspiration biblique, nous adhérons au message :
Jésus, mort et ressuscité est « le Chemin, la Vérité, la Vie » et nous
constitue en un peuple engagé dans une œuvre de réconciliation et de
libération dans un esprit d’accueil, de service et de respect.
Historiquement, les affrontements entre les pouvoirs religieux ont
suscité un rejet, une mise à distance par la relativisation. Dans sa
vraie nature, l’Evangile est au contraire une bonne nouvelle.

Dans un vaste panorama, ce livre nous présente les grandes
transformations qui interviennent actuellement à la fois dans les
représentations personnelles et dans l’offre de sens. Si, du point de
vue où nous nous situons ici nous avons émis quelques réserves sur le
traitement de certains points concernant le christianisme, il est bon
de
redire les qualités de cet ouvrage. Ce livre allie une grande culture
et
un talent pédagogique. Il présente les tendances nouvelles de la
spiritualité occidentale dans de bonnes conditions d’accessibilité. La
lecture de cet ouvrage pourrait s’inscrire dans un cycle de cercles de
lecture permettant à un milieu chrétien de débattre sur les enjeux
actuels.

Jean Hassenforder
Avril 2004

(1) « Bible in transmission » est publiée par la « Bible Society »
britannique (Stonehill Green, Westlea Swindon, SN57DG). Le numéro cité
est paru en été 1999.
Site Internet : www.biblesociety.org.uk
(2) Bailey (Edward), What has spirituality got to do with the church ?
Bible in Transmission, summer 1999, p. 6-7.
(3) Lenoir (Frédéric), Les métamorphoses de Dieu. La nouvelle
spiritualité occidentale, Plon, 2003
(4) Roof (Wade Clark), Spiritual marketplace. Baby boomers and the
remaking of American religion. Princeton University Press, 1999.
(5) Voir le site Internet : emergingchurch.info
et les livres de Michael Moynagh, Stuart Murray, Pete Ward, analysés
sur
le site de Témoins
(6) Cox (Harvey), Le retour de Dieu, Voyage en pays pentecôtiste,
Desclée de Brouwer, 1995
(7) Davie (Grace), Europe, The exceptional case, Parameters of faith in
the modern world, Darton, Longman and Todd, 2002
(8) Mcgrath (Alister), The re-enchantment of nature Science, religion
and the human sense of wonder, Hodder and Stoughton, 2002
Point de vue d’un théologien chrétien
(9) Dupuis (Jacques), La rencontre du christianisme et des religions,
Cerf, 2002.
Duquoc (Christian), L’unique Christ. La symphonie différée, Cerf, 2002.

Références: Groupe “Recherche” Temoins