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Aujourd’hui, dans ce document, nous abordons cette question sous un angle particulier : quelle réponse peut être apportée par la création de nouvelles églises ou la mutation de communautés existantes ? Dans cette perspective, nous nous référerons principalement ici au livre de Stuart Murray : “Church Planting. Laying Foundations”.. Stuart Murray allie une double compétence : une expérience pratique dans la création de nouvelles églises en Grande-Bretagne et une solide réflexion théologique. En même temps il fait appel aux analyses actuelles de la sociologie et nous propose ainsi des perspectives très éclairantes.

Changements culturels et pertinence

Aujourd’hui, selon Murray, pour la majorité des gens, les questions doctrinales ont moins d’importance. L’enjeu se situe davantage au niveau des réactions vis-à-vis de la culture des églises. Lorsque des personnes quittent une communauté, c’est le plus souvent parce qu’elles ne s’y sentent pas à l’aise. La question posée se situe ainsi au niveau de “l’ethos”, c’est-à-dire “un mélange de style, de valeurs, de priorités et d’état d’esprit” (p. 175). Comment peut-on analyser dans cette perspective la culture des différentes églises ? À quel public correspondent-elles ? Dans quelle mesure sont-elles pertinentes pour les couches nouvelles de la société ? La création de nouvelles églises n’a guère d’intérêt s’il s’agit de reproduire des modèles existants. Par contre, elle est pleinement justifiée si elle permet la manifestation de
cultures nouvelles en réponse au changement des mentalités.

 

Une culture chrétienne innovante

Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, les églises nouvelles sont, en majorité, suscitées par le courant évangélique et le courant charismatique. Le premier met l’accent sur l’enseignement des Écritures, le second sur une expérience chrétienne animée par le Saint-Esprit. Les deux courants mettent en commun l’accent sur une relation personnelle avec le Seigneur, une attitude qui suscite également la mobilisation du croyant. Si des conceptions exclusives peuvent entraîner des dérives, les deux approches peuvent au contraire se compléter et s’enrichir mutuellement. De fait, les deux courants se rejoignent souvent. Selon George Carey, primat de l’Église anglicane, “les nouvelles églises qui réussissent le mieux sont d’inspiration évangélique charismatique”. Le dynamisme de ces courants est également visible aux États-Unis. Dans son livre : “Spiritual marketplace”, le sociologue Wade Clark Roof met en évidence plusieurs cultures au sein de la génération américaine des “babyboomers”, c’est-à-dire des jeunes nés dans l’après-guerre et exerçant aujourd’hui une influence sociale. Il distingue ainsi cinq groupes : “Born again, mainstream, metaphysical believers, secularists et dogmatists”. Cette analyse nous permet de comprendre la genèse et le développement de cultures nouvelles qui traversent aujourd’hui les frontières confessionnelles. Elle éclaire aussi les rapports entre les participants à différentes cultures, par exemple entre les “born again” où l’accent est mis sur la relation directe et personnelle avec le Christ et les “mainstream” dont la vie spirituelle s’inscrit dans les pratiques des églises classiques et valorise leur patrimoine spirituel.
La sous-culture des “born again” est ici la plus nombreuse et la plus influente. Les “nés de nouveau”, c’est-à-dire les chrétiens qui invoquent une expérience personnelle, proviennent de toutes les dénominations pour 38% des églises évangéliques classiques, pour 27% des églises protestantes classiques et 28% de l’église catholique. Les courants évangélique et charismatique se rejoignent dans cette mouvance.
Celle-ci abrite également les chrétiens engagés dans des églises nouvelles créées pour faire face à la mutation culturelle et offrir une nourriture spirituelle aux générations montantes marquées par cette mutation. Ce phénomène correspond à l’analyse de Stuart Murray sur
l’importance de “l’ethos” et sur la prise en compte de celui-ci dans des dynamiques nouvelles.

 

Les nouvelles requêtes de la culture d’aujourd’hui

Dans ses recherches, W.C. Roof montre comment les nouvelles églises américaines ont cherché à répondre aux besoins d’une génération marquée par un désir d’authenticité et de recherche personnelle. De fait, comme le montre Stuart Murray, la culture d’aujourd’hui, quelque soit l’appellation qu’on lui donne : post-moderne, ultra-moderne… présente des caractéristiques originales qui impliquent des requêtes nouvelles vis-à-vis de la culture évangélique et charismatique.
Quelles sont les exigences qui émergent ainsi ?
Il y a tout d’abord une volonté d’ouverture. Plutôt que de définir des frontières tranchées entre les membres de l’église et les gens du dehors, on préfère percevoir des personnes en mouvement vers le Christ dans des situations et des contextes différents. On ira ainsi vers
l’Essentiel de différentes façons. L’image du voyage est souvent utilisée. Si les conversions soudaines sont valorisées dans la culture évangélico-charismatique, la recherche montre que les démarches progressives menant vers le Seigneur y sont néanmoins majoritaires.
Stuart Murray énumère un certain nombre de caractéristiques pouvant caractériser des églises bien insérées dans la culture post-moderne.
* Ce sont d’abord des églises en dialogue. Elles offrent des espaces où les gens peuvent exprimer leurs doutes, leurs questions et où l’on puisse débattre et penser librement. Elles envisagent l’enseignement en des termes interactifs. La conférence et la prédication n’est plus un moyen de communication efficace dans la culture actuelle. Souvenons-nous de l’exemple même de Jésus répondant aux questions et parlant en paraboles. Aujourd’hui, il est également nécessaire d’apprendre ensemble en faisant appel aux compétences variées présentes dans la communauté de telle façon à faire converger la Bible et l’expérience de la vie.
* On constate aujourd’hui un regain d’intérêt pour la spiritualité. Il y a là une grande potentialité.. Les églises pertinentes reconnaissent l’importance de l’expérience et y portent attention.
* La narration reprend actuellement une place privilégiée dans la communication. Cette tendance doit se manifester également dans les églises. Déjà le témoignage y est souvent très présent. Retrouvons l’art de raconter des histoires. C’est une attitude profondément biblique.
* La foi chrétienne s’adresse à un Dieu trinitaire. “La Trinité, Dieu en communion, nous appelle à travers la Création et la Rédemption à former une communauté humaine participant à la vie divine” (p.189). L’évangile répond ainsi à un profond besoin au cœur de l’homme d’aujourd’hui. Les églises pertinentes valorisent la dimension communautaire.
* La société actuelle n’est pas seulement post-moderne. Elle est marquée également par une sortie de la chrétienté. Les habitudes correspondantes sont aujourd’hui généralement rejetées par nos contemporains. Les églises sont ainsi appelées à se départir d’une attitude évoquant un pouvoir traditionnel et à s’inscrire dans une société plurielle.
L’humilité est requise. L’Évangile n’est-il pas l’annonce d’une bonne nouvelle pour les pauvres ?

 

Vers une vision nouvelle

Dans quelle mesure les églises s’inscrivant dans le courant évangélique et le courant charismatique vont-elles répondre aux requêtes correspondant à la culture post-moderne ? Déjà l’essor du renouveau charismatique dans les années soixante a montré comment l’action du Saint-Esprit s’est inscrite dans une culture qui commençait à être gagnée par la post-modernité. Par ailleurs, le courant évangélique a aussi expérimenté une interaction avec le changement culturel. Le développement des églises évangéliques et charismatiques témoignent des atouts de la culture correspondante dans le monde actuel, comme par exemple la prise en compte de l’autonomie, la valorisation de l’initiative, une créativité dans l’expression de la foi.
L’interpellation de Stuart Murray est une invitation à aller plus loin.
Les églises qui effectueront ce pas en avant répondront mieux aux aspirations spirituelles répandues dans une partie de la société.. Dans ce cas, “il est probable que quelques changements radicaux et inconfortables seront nécessaires” (p. 197). “La spiritualité des églises charismatiques s’inscrit souvent dans un “ethos” qui est mal perçu dans la culture contemporaine (et qui manque aussi de référence théologique). Des structures hiérarchiques d’autorité, des attitudes sexistes, l’activisme et le triomphalisme n’encouragent pas de
nombreuses personnes ayant un intérêt spirituel à poursuivre leur quête dans ces églises” (p. 198). Par rapport aux requêtes précédemment exposées, il y a beaucoup à dire et à faire. Par exemple, l’art du dialogue devrait être enseigné et mis en œuvre. Stuart Murray inscrit ces changements de pratique dans une vision théologique. Il suggère quelques orientations majeures :
* mieux intégrer les dimensions de la transcendance et de l’immanence
* élargir la vision spirituelle d’une perception dominante de la chute et de la Rédemption, à une perspective biblique plus vaste incluant ce déroulement dans un champ allant de la création à l’avancement du royaume de Dieu
* développer une position équilibrée dans la prise en compte de la dimension surnaturelle
* inscrire la spiritualité dans tous les aspects de la vie du quotidien à la présence dans la société
* ouvrir l’espace de la vie commune à une pluralité de rythmes…

À partir de notre expérience, nous pouvons apprécier la pertinence de ces propositions théologiques. Au total, Stuart Murray fait apparaître un cheminement conduisant vers l’émergence d’un nouvel état d’esprit et l’apparition d’un nouveau “paradigme évangélique”. Plus généralement, on observe en Grande-Bretagne une réflexion prospective et un dynamisme qui s’appuie dans la foi sur la conjugaison de l’initiative, de la créativité et de l’ouverture. Le livre de Michael Moynagh témoigne de ce mouvement. Il montre comment l’Église émergente doit s’inscrire dans le tissu de la vie associative et des relations sociales : rassemblement à partir de classe d’âge, par exemple pour les jeunes, mais aussi groupe fondé sur les rapports de voisinage, les relations de travail et de loisir. Les églises nouvelles pourraient se fédérer en réseau. Michael Moynagh, expert dans la politique des salaires et de l’emploi avant de devenir pasteur anglican, montre combien il faut aller vers les gens et non leur demander de venir à nous, créer avec eux des nouvelles formes chrétiennes et non les inclure dans des cadres anciens. Selon l’inspiration biblique, l’unité n’est pas l’uniformité. Cette pensée témoigne du respect porté aux personnes, d’un sens du dialogue et de la prise en compte des sous-cultures et des “ethos”. Elle rejoint ainsi l’approche de Stuart Murray.

 

Une question pour la France

Certes, la situation religieuse est différente selon les contextes nationaux mais il y a également des évolutions communes qui se dessinent au plan international. Comme l’a montré par exemple la sociologue Danièle Hervieu-Léger, l’écart entre la France et les États-Unis s’est considérablement réduit au cours du dernier demi-siècle. Ainsi, si la force de la mouvance évangélique et charismatique est beaucoup plus grande dans les pays anglo-saxons, ce courant existe également en France. Sa croissance au cours des dernières décennies témoigne d’un dynamisme qui s’inscrit dans un horizon international. Association chrétienne interconfessionnelle, Témoins a développé au cours de son histoire une collaboration fructueuse avec ce courant. Nous pouvons donc y percevoir dans les générations nouvelles des aspirations proches de celles qui sont décrites par Stuart Murray.
On peut constater en France, dans les couches nouvelles qui ont émergé depuis les années 70, un éloignement vis-à-vis de l’héritage religieux traditionnel. Cependant, les aspirations spirituelles sont élevées. Dans cette perspective, les courants évangélique et charismatique contribuent à la diversification de l’offre et peuvent apporter une contribution sensible en fonction de l’originalité de leur apport. Pour avancer dans ce sens, les églises évangéliques et charismatiques nous semblent appelées à dépasser une attitude défensive héritée en France de leur statut de minorité, mais aussi à l’instar de leur homologue anglo-saxonne à tenir compte des requêtes suscitées par le changement actuel des mentalités. Les minorités actives au sein de ces églises commencent à prendre conscience très concrètement des changements réalisés. Comment susciter un nouvel “ethos” capable de répondre aux aspirations actuelles ? Les travaux des sociologues et des théologiens anglo-saxons comme de leurs homologues français permettent de mieux comprendre la situation et de pouvoir en conséquence y agir d’une façon pertinente. À cet égard, la contribution de Stuart Murray mérite une attention particulière et elle peut être l’occasion d’un débat fructueux. Que l’Esprit Saint nous conduise en ce sens !

Jean Hassenforder

Références: Groupe de recherche de Témoins Décembre 2000