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Il semble qu’en France, une bonne partie de l’opinion ignore encore la rapide progression du christianisme en Chine. Cette ignorance tient sans doute pour une part au manque d’information. Car les médias français, pour la plupart d’entre eux, appartiennent à un univers culturel qui a d’autres préoccupations. Pourtant, cette question nous intéresse au plus haut point. Car le monde est de plus en plus en voie d’unification et d’interconnection. Si, en matière religieuse, la sphère européenne présente des caractéristiques spécifiques, comme l’a bien montré la sociologue britannique: Grace Davie (3), elle participe, elle aussi, à la globalisation. C’est pourquoi la publication d’un livre sur le christianisme en Chine mérite une attention toute particulière.
“Jésus in Beijing” (Jésus à Pékin)(1) a été écrit par un journaliste de “Time Magazine”, David Aikman qui a exercé pendant longtemps ses activités professionnelles en Chine. On peut, au passage, contester certains aspects de la réflexion géopolitique auquel ce journaliste américain participe. Mais un examen attentif de son livre permet d’apprécier la qualité de l’information. Après avoir travaillé comme correspondant du “Time” à Hong Kong, David Aikman, a été ensuite responsable de l’agence de ce magazine à Pékin, pendant deux ans au milieu des années 80. Et puis, il est retourné plusieurs fois en Chine. La genèse de ce livre, nous dit-il, remonte à 1998, année durant laquelle il a été invité à une rencontre des responsables chinois animant de grands réseaux d’églises de maison qui opèrent indépendamment des églises contrôlées par l’état. Et, c’est en 2002 qu’il a réalisé un voyage de plusieurs mois en Chine pour rassembler son information. Le sociologue, Philippe Jenkins, professeur à l’Université d’état de Pennsylvanie, fait l’éloge de cet ouvrage en ces termes :”Ce livre saisissant est d’autant plus impressionnant qu’il nous apporte des interviews évocateurs des principaux acteurs du christianisme chinois, des études de cas détaillées, et des observations de première main”. Cette enquête décrit l’histoire du christianisme en Chine au cours de ces dernières décennies. Et cette histoire met en lumière une dynamique impressionnante. La foi chrétienne se répand en Chine dans un mouvement qui a l’allure d’une épopée.

Le christianisme en Chine. Une approche historique.

La Chine a engendré une des plus grandes civilisations du monde, un univers qui s’est développé pendant des siècles dans un cadre géographique relativement circonscrit. Cette civilisation a été approchée, à plusieurs reprise, par des courants chrétiens.
Dans la seconde moitié du premier millénaire après la venue de Jésus, des communautés issues de l’Eglise nestorienne, une église d’orient, très dynamique à l’époque, apparurent en Chine, mais ne parvinrent pas à s’y maintenir au long des siècles.
À partir du XVIè siècle, et pendant les deux siècles qui suivirent, les jésuites réussirent à établir un dialogue interculturel de haut niveau dont la figure de proue fut le jésuite italien, Mattéo Ricci. Cette tentative échoua en raison de l’attitude contraire de la papauté.
Enfin, au XIXè siècle, des missionnaires protestants anglo-saxons manifestèrent en Chine une grande activité. Ici, la figure de proue est celle de Hudson Taylor, fondateur d’une mission intérieure qui voulut s’ancrer dans la société chinoise. Dans cette période, l’oeuvre des missionnaires se heurta aux contrecoups des manifestations hégémoniques des puissances occidentales. L’influence chrétienne se traduisit cependant dans quelques signes visibles comme le rôle exercé par Sun Yat Sen, le fondateur d’un premier essai de démocratie chinoise au début du XXè siècle.
La prise de pouvoir par les communistes en 1949 ouvrit une période nouvelle au cours de laquelle le christianisme allait être l’objet de l’hostilité du nouveau pouvoir, sous des formes allant de la persécution à la mise en tutelle des églises.
Après avoir évoqué cette histoire dans la longue durée, David Aikman expose l’évolution et le fonctionnement des églises officielles au cours de ce dernier demi-siècle, comment elles ont été étroitement contrôlées par le pouvoir selon des modalités qui ont varié à travers le temps, avec la césure introduite par la “Révolution culturelle”.
Aujourd’hui, le Conseil chrétien de Chine assure la tutelle de l’état sur les églises protestantes reconnaissant cette autorité. Et, l’Association catholique patriotique assure la même fonction pour les églises catholiques acceptant cette tutelle. Les unes et les autres offrent les activités traditionnelles généralement proposées dans des églises chrétiennes. Mais elle dépendent étroitement du pouvoir politique et de sa politique étrangère. Ainsi l’Eglise catholique officielle échappe à l’autorité pontificale.
Un réseau parallèle, s’appuyant notamment sur le terreau de la chrétienté villageoise des provinces du nord (Hébei et Chanxi), fonctionne par ailleurs, et, aujourd’hui, dans la pratique, commence à s’entrecroiser avec l’église établie par l’état. Au total, dans l’organisation officielle, on recense 15 millions de chrétiens baptisés dans les églises protestantes et 6 millions dans les églises catholiques. Ce sont là des chiffres minima. Il y aurait au moins 25 millions de chrétiens dans ces églises. Mais surtout, le nombre de chrétiens qui participent à des églises non officielles, ce qu’on appelle “les églises de maison” sont trois à quatre fois plus nombreux.
C’est dans l’analyse de ce phénomène en rapide expansion que le livre de David Aikman se révèle particulièrement précieux.

Le mouvement des églises de maison.

Comment ce mouvement est-il apparu? comment se développe-t-il aujourd’hui?
Au fil des interviews des principaux acteurs, on comprend mieux le processus en cours. Le mouvement s’enracine dans le témoignage de quelques hommes aujourd’hui âgés qui, non seulement ont gardé la foi à travers les persécutions, mais n’ont pas cessé d’annoncer l’Evangile et de maintenir ou de bâtir des églises libres de toute dépendance par rapport au pouvoir. Ce sont là “des patriarches” auxquels David Aikman consacre un chapitre de son livre. Et puis, il y a des hommes plus jeunes, des “oncles” qui sont à l’origine de différents réseaux d’églises de maison. En lisant les interviews de ces pionniers, on comprend comment, de proche en proche, des communautés chrétiennes ont émergé dans les campagnes chinoises. Le point de départ du mouvement se situe dans la province du Hénan, une région très peuplée au sud du Fleuve jaune, une région aussi qui compte dans l’histoire chinoise.
Durant ces trente dernières années, des églises de maison ont surgi dans cette région et s’y sont multipliées. Le Hénan est le berceau de trois des plus grands réseaux d’églises de maison : Fangcheng, Tanghe et le mouvement “Né de nouveau”. Ces réseaux se sont étendus à travers la
Chine et leurs membres se comptent par millions.
David Aikman nous raconte sa visite dans le village du district de Fangschen ou est né le réseau ainsi dénommé par son lieu d’origine. À la fin des années 60, il y avait six chrétiens dans ce village sur un total d’environ 200 habitants. Ils commencèrent par se réunir en secret dans des maisons pour prier et adorer. Comme en beaucoup d’autres lieux, des guérisons se produisirent en réponse à la prière, suscitant de nombreuses conversions. Des prédicateurs itinérants allaient de village en village en enseignant et en évangélisant. Ainsi, en 1970, à sa sortie d’un camp de travail forcé, un des patriarches interviewés dans le chapitre précédent, Li Tianen, a voyagé à travers le Hénan pour former des leaders chrétiens. Son activité a beaucoup contribué à susciter une génération entièrement nouvelle, celle des “oncles” qui sont aujourd’hui à la tête des principaux réseaux d’églises de maison. À partir des années 80, ces réseaux ont développé une approche nouvelle. Ils ont formé des jeunes, parfois chrétiens seulement depuis quelques semaines, pour les envoyer, deux par deux, annoncer l’Evangile dans toute la Chine, en empruntant souvent au départ des relations familiales. Au début des années 90, la communion de Fangschen avait ainsi envoyé des équipes dans une trentaine de provinces chinoises. La communion de Tanghe rapporte une expérience analogue suscitant des églises nouvelles dans des provinces éloignées comme la Mongolie ou l’extrême nord de la Chine.
La foi chrétienne vécue par ces communautés s’inspire directement de la lecture de la Bible. Les accents théologiques peuvent varier selon les lieux et les époques. Ainsi des pratiques pentecôtistes se sont répandues dans beaucoup de communautés à la fin des années 80. Comment faire face aux déviations sectaires ? Comment concilier les différences théologiques entre les réseaux ? En 1998, les responsables de plusieurs réseaux se sont réunis pour s”entendre sur une déclaration de foi commune. Dans les documents diffusés à la suite de cette rencontre, le nombre de croyants se rassemblant dans les églises de maison est estimé à 80 millions. La confession de foi issue de cette rencontre s’inscrit globalement dans les fondamentaux du protestantisme évangélique, et elle traite avec tact des questions controversées.

L’entrée du christianisme dans la société chinoise.

Les églises de maison participant aux grands réseaux existants sont particulièrement répandues dans certaines régions rurales. Mais la foi chrétienne se répand également dans les villes. À cet égard, certaines d’entre elles se détachent par une croissance rapide de la population chrétienne. Ainsi David Aikman rapporte ses visites à Wenzhou, agglomération peuplée par près de 7 millions d’habitants, grande ville marchande suscitant une importante émigration dans le monde entier. En 2002, on estimait à 14% la proportion des Chrétiens dans cette population urbaine. Les églises s’y sont multipliées. Cette dynamique exerce une influence bien au-delà de la ville. La cité de Wenzhou peut être comparée à celle d’Antioche dans le Nouveau Testament.
Cependant les Chrétiens sont maintenant de plus en plus présents dans des secteurs-clefs de la société chinoise. C’est le cas par exemple dans les universités. Une enquête sociologique dans un quartier de Pékin fortement peuplé par les étudiants, les enseignants et les personnes exerçant des professions nécessitant une formation académique, a montré qu’il y avait là au moins 20000 petits groupes dont une bonne partie était des groupes chrétiens. En donnant des exemples, le livre met également en évidence la présence de chrétiens parmi les artistes, les musiciens, mais aussi parmi les entrepreneurs et les dirigeants politiques. Il y a des Chrétiens jusque parmi les membres du parti.
Dans le même temps, le christianisme fait son entrée en profondeur dans la culture chinoise. En 1988, un film documentaire sur l’histoire de la Chine était produit par la télévision de Pékin. Intitulé : l’élégie du fleuve (River Elegy), il prônait l’ouverture de la Chine au-delà d’elle-même. Le dernier épisode montrait le Fleuve jaune en train de se déverser dans le Pacifique comme symbole de la Chine s’engageant avec confiance dans le monde extérieur. Après Tienanmen, le producteur Yuan Zhiming parvint à s’échapper aux poursuites et à rejoindre les Etats-unis. Là, confronté à la fois aux vertus et aux vices de la société américaine, il commença à lire la Bible, à rencontrer des amis chrétiens et se fit baptiser en 1990. Dans sa recherche, il découvrit un lien entre le christianisme et la démocratie et les droits de l’homme. Il parvint à rendre compte de cette découverte dans un nouveau film : « China’s confession ». Le titre anglais ne rend pas compte du terme chinois: Shen zhou, qui est un nom ancien donné à la Chine : la terre de Dieu. Yuan Zhiming établit ici une connexion entre le Tao du philosophe Lao Tseu et la vision biblique de Dieu, le Saint Esprit à l’oeuvre. Il interprète l’histoire chinoise comme une dérive par rapport aux croyances ancestrales: “La Chine était la terre de Dieu ou les gens croyaient en Dieu, obéissaient au Tao. Nos ancêtres avaient adopté la croyance qu’il fallait promouvoir le bien et écarter le mal. C’était la pierre de touche d’une société universelle idéale. C’était le rêve de Confucius” (p.247). Yuan est en train de réaliser un nouveau film : “La Croix”, dans lequel il cherche à expliquer aux chinois ordinaires les contributions majeures que les Chrétiens ont apportées à la vie chinoise : “La chose la plus importante est de permettre aux gens de réaliser que le christianisme est relié à la culture chinoise. Ce n’est pas une religion occidentale. Le Dieu de la Bible est le Dieu du peuple chinois”(p.249). Des universitaires chinois ont entrepris par ailleurs de « réintroduire » le christianisme en Chine. Après avoir accompli des études internationales de haut niveau dans les humanités, un grand traducteur et interprète, Liu Xiaofeng, s’est mis à étudier la théologie chrétienne au XXe siècle et est parvenu à une foi personnelle. Aujourd’hui, son but est d’exposer aux intellectuels chinois la théologie chrétienne dans toute son ampleur. Dans de nombreux livres, il met en relation la pensée chrétienne occidentale et la culture chinoise. Ce travail contribue à développer le grand intérêt que beaucoup d’intellectuels chinois portent au Christianisme. Aujourd’hui, des instituts d’étude du christianisme sont apparus dans plus de vingt universités.

Nouvel horizon

La scène mondiale est en pleine transformation (2). La globalisation s’accélère. L’Asie, et en particulier la Chine et l’Inde, occupe une place croissante dans l’économie mondiale. Cette transformation opère sur tous les plans. Elle affecte la vie culturelle et donc la vie religieuse de la planète. Pour comprendre l’évolution de la situation, on a donc besoin d’une bonne information. Mais la production de celle-ci est elle-même influencée par le contexte national. Ainsi, l’analyse de la presse française dans le domaine de l’information religieuse montre qu’elle est encore souvent influencée par un héritage culturel. Dans le choix des sujets comme dans la manière de les traiter, elle emprunte parfois un regard construit par la culture catholique. Ainsi, en traitant du christianisme en Chine, on parlera davantage de la relation entre la papauté et le pouvoir politique que de la transformation en cours des esprits dans ce pays. Et plus généralement il est vrai, c’est l’événementiel qui prime. Alors, la montée du christianisme en Chine dans sa forme nouvelle, est rarement présentée et évaluée. C’est pourquoi il est nécessaire de recourir à des sources en provenance d’autres pays. Le livre de David Aikman s’inscrit ainsi dans les relations actives qui existent entre la Chine et les Etats-Unis. Et si les extrapolations qu’il développe, doivent être, à leur tour, relativisées et parfois critiquées, elles ne diminuent pas l’importance de la collecte et du traitement de l’information sur la vie chrétienne en Chine.
Aujourd’hui, il est important de mesurer les transformations en cours dans la vie religieuse à l’échelle mondiale. La montée de la foi chrétienne en Chine, quelles qu’en soient encore les limites, est certainement un phénomène majeur dans le cadre de la globalisation. Elle donne également à réfléchir sur le plan sociologique. En effet, elle s’est développée à l’encontre du pouvoir politique à travers des acteurs autonomes. Lorsqu’on relit cette histoire, on constate qu’elle échappe aux institutions. Les églises contrôlées par l’Etat ont souvent gardé leur public initial. Mais elles sont restées circonscrites. À cet égard, l’analyse du cas particulier de l’Eglise catholique est instructif. Elle a pu s’appuyer sur des chrétientés rurales déjà établies, mais dans l’ensemble, la structure hiérarchique a favorisé une stratégie défensive. Dans un contexte protestant évangélique, la multiplication des églises de maison a été le produit de la motivation d’un grand nombre d’acteurs indépendants par rapport aux contraintes institutionnelles. La coordination s’est exercée à travers le développement de réseaux. La Bible a joué un rôle majeur d’inspiration et de régulation.
La montée de la foi chrétienne en Chine correspond également à des aspirations fortes. Pour la première fois dans l’histoire chinoise, le progrès du christianisme n’est plus lié à l’intervention de missionnaires étrangers. Ce livre met en évidence la contribution de quelques personnalités venues de l’étranger, mais, dans l’ensemble, cette contribution a été marginale. Et, par ailleurs, c’est à travers des intellectuels chinois que s’opère aujourd’hui l'”inculturation” du christianisme.
Pour un chrétien occidental, cette histoire est édifiante, au sens le plus fort du mot. Nous sommes en présence d’une véritable épopée qui s’est accomplie et s’accomplit encore selon des pratiques et des modes de communication qui évoquent l’expansion de la première Eglise telle que le Nouveau Testament nous la décrit. Aujourd’hui encore, comme l’exprime un chant: « Dans le monde entier, le Saint Esprit agit ». Et, dans ce cas, son oeuvre est particulièrement visible. C’est un encouragement pour notre foi. C’est aussi un appel à faire preuve de la même créativité que celle que les Chrétiens chinois mettent en oeuvre en rapport avec leur contexte spécifique.

Jean Hassenforder
Janvier 2006

(1) Aikman (David) Jesus in Beijing. How Christianity is transforming China and changing the global balance of power. Monarch books, 2005 (première édition: 2003)
Ce livre est une ressource importante qui mériterait d’être mise à la disposition du public français

(2) Friedman (Thomas) The world is flat. A brief history of the globalised world in the 21st century. Allen Lane, 2005 Présentation : La grande mutation. Les incidences de la mondialisation, selon Thomas Friedman, sur le site Internet de Témoins, rubrique : Société.

(3) Davie (Grace) Europe, the exceptional case. Parameters of faith in the modern world. Darton, Longman and Todd, 2002 Présentation: Le Christianisme en Europe. Quelles perspectives? , sur le site Internet de Témoins, rubrique : Recherche, perspective.

Références: Groupe “Recherche” Témoins