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Le changement dans notre société est accompagné par une diversification de celle-ci en terme d’apparition de sous-cultures.  Il s’exprime également à travers un brassage des traits culturels et de recompositions. L’interview de Pierre-Henri Chaix, acteur, dès l’origine, de ce mouvement chrétien qui se développe actuellement dans un milieu de pères de famille, nous permet de découvrir une réalité originale dans un contexte spécifique.

En effet, l’appellation elle-même de « père de famille » ne va pas de soi aujourd’hui. Or, si elle peut évoquer un  passé connoté par une prédominance masculine, elle se manifeste ici dans une expression de vitalité et de dynamisme. De même, la forme traditionnelle du pèlerinage se transforme ici pour répondre aux aspirations spirituelles d’une population active.

Dans une marche commune et le partage qui l’accompagne, des hommes jeunes pour la plupart, découvrent, redécouvrent, poursuivent une quête spirituelle dans les termes  de la foi chrétienne.  Ce mouvement est aujourd’hui en rapide expansion. De bouche à oreille, il se répand. Des groupes se forment. Un réseau apparaît. Le mouvement se développe comme une conjonction d’initiatives. Il manifeste une créativité sociale, culturelle et religieuse.

   Les catégories d’analyse de la sociologue Danielle Hervieu-Léger dans son livre : « Le pèlerin et le converti » (1) paraissent s’appliquer ici avec une grande pertinence. Le mouvement n’est pas le produit d’une organisation structurée. Il est la manifestation d’une libre recherche, d’une « autonomie croyante ». Cette recherche s’accompagne d’un besoin d’expression et de participation. « En matière religieuse comme dans l’ensemble de la vie sociale, le développement du processus d’atomisation individualiste produit paradoxalement la multiplication des petites communautés fondées sur les affinités sociales, culturelles et spirituelles de leurs membres. Ces communautés relaient sur le terrain de l’affectivité et de la communication ces « communautés naturelles » dans lesquelles se construisait autrefois un imaginaire partagé » (p.54). Ici, le mouvement s’inscrit dans une « niche culturelle » : un univers exclusivement masculin, fortement connoté par une dimension familiale. En regard, il répond à des besoins spécifiques et porte les fruits spirituels correspondants.

Cependant, l’étude de ce mouvement doit également prendre en considération le contexte dans lequel il se développe. On note qu’il se manifeste dans un espace qui n’est plus soumis à une organisation hiérarchisée. L’héritage institutionnel se manifeste cependant en des termes indirects : des lieux, des pratiques, des influences.  La trajectoire du mouvement a évolué dans le temps. Elle a pris une distance par rapport aux références les plus traditionnelles. La charte exprime une volonté d’ouverture. Dans le jeu des forces religieuses, celle-ci ne va pas de soi. L’orientation à venir dépendra pour une part de la variété des ressources auxquelles le mouvement aura accès et fera appel.

Dans cette interview, Pierre-Henri Chaix nous apporte une description très fine du mouvement à partir de son expérience d’acteur et de ses qualités d’observateur. C’est aussi le récit d’une histoire qui nous permet d’apprécier la dynamique de cette initiative et d’en saisir les ressorts. Cette histoire met en évidence la prégnance des aspirations spirituelles dans la société d’aujourd’hui.  Et, dans un regard de foi, nous voyons là l’Esprit Saint à l’œuvre, une manifestation de l’appel et de l’amour divin.
Jean Hassenforder
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Texte de l’interview de

Pierre Henri Chaix par Jean Hassenforder

1 – En fonction de quelle Èvolution personnelle as-tu redécouvert la foi chrétienne en contact avec un pèlerinage de pères de famille ?
J’ai 48 ans, marié depuis 25 ans et père de 2 enfants, vivant dans le Val de Marne, baptisé dans l’Eglise catholique. Issu d’une famille pratiquante. Je me suis éloigné de l’Eglise à l’âge adulte. Ma grand-mère que je chérissais et qui était profondément croyante, nous a quittés lorsque j’avais 35 ans. Au moment de sa mort j’ai eu la sensation très forte qu’elle Ètait toujours vivante et présente sous une forme qui m’échappait. Cela m’a encouragé à retrouver la pratique dominicale. À la sortie d’une messe un ami de footing m’a proposé d’aller marcher avec un groupe de pères de famille vers Cotignac, sanctuaire du haut Var.
Sans savoir pourquoi, j’ai acquiescé.
Sur le chemin, je marchais derrière le prêtre qui nous accompagnait et je me suis senti irrésistiblement appelé à aller le trouver. J’ai vécu par son intermédiaire une expérience je dirais presque “charnelle” de la Miséricorde divine.
C’était le 5 juillet 1996 en début d’après-midi. Il y a eu dans ma vie, un « avant » et un « après ».
En questionnement avant cet évènement, j’en suis ressorti croyant, convaincu de l’existence de Dieu et de son infinie miséricorde et n’éprouvant plus aucune difficulté avec les mystères de la Foi. J’étais devenu soudainement croyant et désireux d’approfondir cette nouvelle Foi chrétienne qui me prenait aux « tripes ».

2- Comment se situait ce pèlerinage ?
Plutôt « tradi » et réservé aux personnes du sud-est.
Pour moi qui avais perdu toute pratique pendant de nombreuses années, je me suis retrouvé à prier le Rosaire et des chants en latin dès les premiers mètres de la marche.
C’était le moins qu’on puisse dire une « remise dans le bain » à marche forcée !
Il faut cependant reconnaître que cette « thérapie de choc » a eu du bon !
Le pèlerinage de Cotignac tient ses origines, il y a une quarantaine d’années, des difficultés de l’épouse d’un étudiant en attente de leur premier enfant. Il a eu connaissance d’un très ancien lieu de pèlerinage familial à Cotignac tombé depuis longtemps dans l’oubli.
Engagée avec 2 ou 3 hommes dans les années 70, cette initiative a pris progressivement de l’ampleur. Plusieurs centaines de pères de famille, principalement originaires de la région sud-est, participaient à ce rassemblement à la fin des années 90.

3- Comment une forme nouvelle de regroupement chrétien de pères de famille est-elle née ?
J’ai réalisé 3 marches à Cotignac avec un groupe de parisiens. La troisième année, un de mes amis pèlerins résidant à Chatou (78) nous a proposé à 5 ou 6 issus du groupe de Paris de créer un nouveau groupe moins « tradi » et plus ouvert à des hommes de toutes conditions et confessions.
Nous étions 15 lors de notre première marche vers Cotignac en 1999.
Plusieurs étant résidents à Chatou, c’est à partir de cette paroisse que le groupe s’est rapidement étoffé. De 15 nous étions 30 en 2000 et 60 en 2001 pour « stagner » pendant quelques années à 70 personnes.
Nous nous sommes alors rendu compte que nous avions perdu l’intuition missionnaire des débuts et que nous étions alors accaparés par des problématiques logistiques.
En outre, le sanctuaire de Cotignac est assez petit et les coordinateurs s’inquiétaient dans les années 2003, 2004 des soucis pratiques qu’occasionnait le développement de notre groupe.
Nous avons alors quitté Cotignac pour une destination plus proche de Paris vers laquelle nous solliciterions plus facilement des groupes d’île de France et d’alentours. Après instruction de plusieurs lieux, notre choix s’est porté sur Vézelay. Pour la petite histoire, lorsque nous avons frappé à la porte des moines des Fraternités Monastiques de Jérusalem qui animent le sanctuaire de Vézelay, nous avons été reçus par le Père Patrick, le Prieur du moment, a qui nous expliquions que nous étions des pères de famille et qui nous a accueillis spontanément par un « je vous attendais ».
La première « édition » de la marche des pères de famille à Vézelay a eu lieu en 2006.
120 pèlerins répartis en 3 groupes y ont alors participé.
Le mouvement des pères de famille de Vézelay était sur les « rails ».

4 – Quelles ont été ensuite les Ètapes de ce nouveau mouvement ?
Les choses sont allées très vite.
Ayant expérimenté les limites des groupes de plus de 30 ou 40 personnes, nous avons encouragé l’essaimage des formations les plus importantes en petits groupes.
Nous encouragions à ne pas dépasser 15 à 25 personnes par groupe.
La « greffe » a pris. Nous avions une dizaine de groupes en 2007 (200 participants), une vingtaine en 2008 (400 participants). En 2010 c’est une trentaine de groupes qui sont annoncés pour 600 participants en provenance de toute l’île de France, de Troyes, Auxerre, Dijon, Lyon, Tours et Nantes.

5 – Aujourd’hui comment ce mouvement chrétien de pères de famille se développe t’il ?
Il se développe en réseau par bouche à oreille. Ce sont les amis des amis qui en parlent entre eux et qui intègrent un groupe ou prennent la décision d’en créer un. Le groupe de Tours qui a été créé par des pères de famille ayant marché avec Chatou il y a 3 ans, annonce 90 participants pour la marche 2010.
Le groupe de Troyes a été constitué par des militaires qui ont essaimé au sein de leurs quartiers. Celui d’Auxerre est à ma connaissance né à partir des AFC (Associations familiales catholiques).

6 – Comment ce mouvement est il organisé ? Quelles en sont les pratiques au quotidien.
Il n’est pas « organisé » dans le sens où il n’y a pas d’organisateur officiel et c’est un trait essentiel de ce mouvement.
Ce mouvement est constitué par des groupes autonomes qui assument leur responsabilité propre et organisent comme ils l’entendent leurs activités au niveau local pendant l’année.
La marche de Vézelay est coordonnée par une dizaine de personnes qui assurent le contact entre les groupes, les démarches auprès des communes d’accueil et des communautés présentes sur place.
Afin de sécuriser la commune de Vézelay, une assurance collective est souscrite, dont le montant est pris en charge par tous les pèlerins.
Cette autonomie des groupes est essentielle.
Une charte des valeurs notamment chrétiennes, d’ouverture sociale et confessionnelle et d’absence de jugement a été mise en place. Elle est publiée sur le site peresdefamille.org et l’équipe de coordination est chargée de veiller à son respect, l’autonomie des groupes restant un point central du mouvement.

7 – Autour des quelles manifestations s’exprime t’il ?
Les manifestations au quotidien sont l’apanage de chaque groupe.
Un florilège d’initiatives a progressivement pris forme au sein de ces groupes avec une constante : la convivialité. Un groupe a ainsi revendiqué la dénomination de « chrétiens festifs » tout à fait significative de l’esprit dans lequel le mouvement s’épanouit.
Parmi les initiatives portées à notre connaissance : un pot mensuel, un dîner/partage d’Èvangile chaque mois, une marche père/fils, une marche trimestrielle en forme d’échange sur l’Evangile, des célébrations communes, rassemblements familiaux, un réveillon annuel offert aux personnes démunies.

C’est un début. Le mouvement a incontestablement vocation ‡ faire des émules auprès des communautés locales au moyen de la prise de responsabilités paroissiales et pastorales.
Un des anciens est ainsi devenu un des permanents du mouvement d’évangélisation Alpha.
Un autre s’investit au sein de la Communauté Foi & Lumière d’accompagnement des personnes handicapées

8 – Comment et pourquoi ce mouvement regroupe t’il essentiellement des pères de famille ?
Etre entre hommes, c’est un vrai truc !
A l’usage, on s’aperçoit que le type d’Èchanges n’est pas la même selon que l’on est dans un groupe exclusivement masculin ou dans un groupe mixte. Est-ce une question de pudeur ? Sans doute en partie. Toujours est-il que l’expérience d’une marche entre hommes dans un contexte résolument spirituel et chrétien porte des fruits étonnants. Nous expérimentons notamment des grâces d’échanges vrais et fraternels entre hommes qui partagent les mêmes soucis et souvent les mêmes blessures.
La notion de « paternité » n’est elle pas exclusive. Le mouvement attire régulièrement des futurs pères, des pères spirituels ou encore des amis des pères. Par contre il n’y a que des hommes.

9 – D’où viennent les participants et comment se rencontrent ils ?
Comme nous l’évoquions plus haut, ce sont les amis d’amis qui constituent les groupes et essaiment. Le mouvement fonctionne assez classiquement en réseau. Afin que le mouvement ne dérive pas sous la forme d’un « club » d’amis en vase clos et soucieux qu’il soit fidele à sa vocation d’ouverture, un effort est fait pour que différentes zones géographiques et différents milieux soient en contact. C’est par exemple le sens du groupe auquel réuni dans le Val de Marne qui est constitué d’hommes d’origines diverses le plus souvent éloignés de l’église.
Les nouvelles intégrations se font par invitation des uns ou des autres chacun étant invité à la manière de celle de l’Evangile.
Chaque groupe fixe la périodicité et le contenu de ses rencontres. Celui auquel j’appartiens se réunit à l’occasion d’un diner/partage chaque fin de mois.

10 Quel est le vécu chrétien de ces rencontres et de ces manifestations ?
Le choix d’une démarche chrétienne est une des revendications fondatrices du mouvement même s’il draine dans les faits de nombreuses personnes éloignées de l’Eglise.
La marche de Vèzelay est animée à partir d’un thème choisi chaque année. En 2010 le thème choisi est « Je m’abandonne à Toi »  commun à Cotignac et d’autres mouvements de pères de famille issus de Cotignac.
La marche est animée sur le plan spirituel par les contributions des pères de famille qui le souhaitent avec l’appui ou non d’un prètre ou religieux accompagnateur.
Les échanges spirituels, instants de prière et célébrations y occupent une place prépondérante.
 A leur arrivée à Vèzelay une messe est célébrée spécialement pour les pèlerins accompagnée d’une veillée au cours de laquelle des témoignages sont donnés et les pèlerins qui le souhaitent peuvent solliciter la « prière des frères » en petits groupes ou faire une démarche de pardon.
Une nuit d’Adoration du Saint Sacrement est également proposée aux pères de famille sur le lieu de bivouac de Vèzelay.
Pendant l’année, la démarche chrétienne est prolongée le plus souvent par des moments de prières, d’échanges d’Évangile et de célébrations en commun.
Des intentions de prière sont portées chaque jour par e-mail par une centaine de priants pendant la semaine depuis 2004.
L’un des aspects auxquels je suis personnellement le plus attaché, c’est l’expression de la vie fraternelle que nous sommes invités à prolonger dans nos communautés locales pendant l’année. Cela passe par des relations d’amitié vraies et durables qui s’expriment notamment par une véritable entraide vis-‡-vis de ceux qui sont en difficulté.

11 Quel sont les relations de ce mouvement avec les Èglises et d’autre mouvements chrétiens ?
Le mouvement est aujourd’hui majoritairement implanté dans des paroisses catholiques qui, le plus souvent, ont elles même « incubé » leur propre groupe.
Le groupe auquel j’appartiens est plus original en ce sens qu’il s’est constitué initialement en marge de la communauté chrétienne locale. Je reste pour ma part membre de la paroisse et un prêtre catholique participe à nos réunions.
Pour autant le mouvement n’est pas exclusivement catholique et il a vocation a essaimer vers d’autres confessions. Nous avons dans notre groupe un participant fidèle qui appartient ‡ une paroisse réformée. La plupart des personnes de notre groupe sont baptisées catholiques sans être pour autant des pratiquants réguliers.
Il est certains par contre que les groupes de pères de famille sont encouragés a prendre des responsabilités dans les différents mouvements chrétiens au niveau local.
Leur position doit les amener, c’est ma conviction, a être de véritables moteurs au sein de leurs communautés et des mouvements qui les composent.

12  Comment perçois-tu l’œuvre de l’Esprit Saint dans ce mouvement ?
L’Esprit souffle au sein du mouvement des pères de famille, j’en suis convaincu !
En observant le chemin parcouru depuis 1999 et les différentes étapes de son développement, je m’aperçois à quel point ce mouvement ne nous « appartient » pas. Il n’est clairement pas l’œuvre des hommes, si dévoués soient ils ! Il est l’œuvre de l’Esprit Saint.
Un signe ne trompe pas : lorsque les « anciens » ont souhaité en 2001 ou 2002 « programmer » le développement du groupe, ça a été un fiasco total.
C’est lorsque nous avons pris conscience que nous n’étions pour rien dans la création et le développement de ce mouvement et qu’il fallait discerner la volonté de l’Esprit et nous y abandonner que le mouvement a de nouveau pris le chemin de la croissance.
Un autre signe toujours spectaculaire : l’incroyable climat de fraternité que nous vivons, à Vèzelay ou au quotidien dans nos communautés, lorsque nous vivons pleinement ce cocktail de prière et de convivialité qui marque le mouvement des pères de famille et ceux qui le côtoient.

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Pour aller plus loin
Marche 2010 à Vàzelay les 2, 3 et 4 juillet 2010
** Visitez le site www.peresdefamille.org **
Contact : accueil-vezelay@eudoweb.com

Note
(1)    Hervieu-Léger (Danielle). La religion en mouvement. Le pèlerin et le converti. Flammarion, 1999. Disponible en livre de poche.