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Femme rabbin américaine, Sharon Brous appelle les croyants à un renouvellement des formes religieuses.

A un moment où le paysage religieux participe à la crise de nos sociétés, des problèmes nouveaux apparaissent et, pour nous orienter, nous avons besoin d’en comprendre les ressorts. Cette compréhension passe par une réflexion sur notre expérience.
« Il est temps de régénérer la religion » nous dit Sharon Brous, une femme rabbin américaine dans un entretien sur Ted (1).

Elle nous raconte son parcours. « Au printemps 2004, quand la guerre a éclaté en Irak, je venais d’être maman et j’étais une jeune femme rabbin… Chaque jour, nous entendions de terribles nouvelles. Ma petite fille, un bébé de six mois, dormait gentiment dans son berceau et j’entendais le rythme de sa respiration. Je ressentais un sentiment d’urgence qui m’envahissait. Nous vivions à une époque traversée par des mouvements tectoniques dans les idéologies, dans les populations, en politique, en religion. Et je me rappelle avoir pensé : Mon Dieu, quel genre de monde nous allons transmettre à cet enfant ? Et comme mère et comme leader religieux, qu’est ce que je voudrais faire à ce sujet ? »

Sharon Brous savait bien que les religions étaient très directement concernées. « Dans ce paysage en train de changer rapidement, la religion était une partie du problème. Je me suis posé la question : Est ce que la religion peut être une partie de la solution ?
Au cours de l’histoire, les gens ont commis des crimes horribles au nom de la religion. Et, en entrant dans ce XXIè siècle, il est clair que l’extrémisme religieux est à nouveau en train de grandir. Aujourd’hui, même lorsque l’extrémisme religieux ne conduit pas à la violence, il est utilisé politiquement pour justifier la subordination de la femme, la stigmatisation des homosexuels, le racisme, l’islamophobie et l’antisémitisme. Cela devrait toucher en profondeur tous ceux d’entre nous qui se préoccupent de l’avenir de la religion et de l’avenir de la foi. Nous devons désigner ce phénomène pour ce qu’il est : un grand échec de la religion ».

Cependant, avec beaucoup de discernement, Sharon Brous met en évidence un autre facteur qui participe au déphasage de la religion. « L’extrémisme n’est pas le seul défi à laquelle la religion est aujourd’hui confrontée. Au moment où nous avons besoin que la religion s’engage puissamment contre l’extrémisme, elle est atteinte par une autre tendance pernicieuse que j’appelle la routine religieuse, la « routinisme » de la religion (routine-ism). Cela se produit quand nos institutions et nos leaders s’inscrivent dans une pratique répétitive et mécanique, sans âme, dépourvue de vie et de vision ».
Et Sharon s’explique : lorsqu’elle célèbre un mariage, il y a, chez les conjoints, une grande intensité de sentiments. Mais cette intensité s’émousse avec le temps et les anniversaires n’en rendent plus compte. « Et bien, le rituel religieux a été principalement conçu pour réaliser cette fonction d’anniversaire, pour être un contenant dans lequel nous maintiendrions les restes de la rencontre, de la révolution sacrée qui a donné naissance à la religion. Mais, après quelques siècles, il y a un problème. La date reste sur le calendrier, mais l’affaire d’amour a disparu. Nous nous trouvons dans des répétitions sans fin, des mots qui ne signifient plus rien pour nous, nous lever et nous asseoir parce que quelqu’un nous le demande, nous tenir à une doctrine jalousement gardée qui est complètement et dramatiquement déconnectée par rapport à notre réalité contemporaine… ».

Sharon Brous perçoit les effets de cette dérive du religieux. « Aux Etats-Unis, la religion est en train de décliner. Eglises, synagogues et mosquées se plaignent toutes en nous disant combien il est difficile d’être en phase avec une génération de jeunes gens qui sont dégoutés par la violence de l’extrémisme religieux et qui se détournent également du manque de vie d’une routine religieuse.

Alors, face au constat de cette crise du religieux, il y a déjà douze ans, Sharon Brous s’est mise en marche. « Comment pourrais-je retrouver le cœur de ma propre tradition juive pour la rendre plus signifiante dans un monde en feu ? J’ai commencé à me demander si nous pouvions rassembler quelques grands esprits de notre génération et penser en nouveaux termes hardis et imaginatifs à ce à quoi une nouvelle étape de notre vie religieuse pourrait ressembler. Nous n’avions pas de moyens, mais il y avait internet. Mon amie Mélissa et moi, nous avons écrit un courriel à quelques amis et collègues les invitant à une réunion à où nous pourrions réfléchir à ce que nous pourrions faire de notre héritage juif. Nous espérions qu’il y aurait peut-être 20 personnes qui viendraient. Il y en a eu 135 dans des dispositions d’esprit très diverses… Cette nuit-là, certains ont vécu l’expérience la plus significative de leur vie. Alors j’ai pris une décision. J’ai quitté mon emploi et j’ai essayé de réaliser ce rêve audacieux : une vie religieuse repensée, réinventée que nous avons appelé « IKAR » qui signifie « l’essence » ou « le cœur de la matière ».

De fait, comme le fait remarquer Sharon Brous, IKAR n’est pas isolé dans le paysage religieux actuel. Il y a aujourd’hui des leaders d’orientation religieuse différente, chrétiens, juifs, musulmans, parmi lesquels beaucoup de femmes, qui ont décidé d’aller au cœur de leurs traditions et qui croient fermement que maintenant, « pour la religion, c’est le moment de faire partie de la solution ». « Nous retournons au cœur de nos traditions et nous reconnaissons que toutes ces traditions contiennent des matières premières qui peuvent servir à justifier la violence et l’extrémisme, mais aussi des matériaux qui prônent la compassion, la coexistence et la bonté, et que, lorsque certains choisissent le lire nos textes comme des directives en faveur de la haine et de la vengeance, nous pouvons choisir de lire ces mêmes textes comme des directives en faveur de l’amour et du pardon ».

Sharon Brous évoque des communautés juives, musulmanes, chrétiennes qui partagent un éthos religieux en train d’émerger comme une forme de religion revivifiée. Les théologies et les pratiques varient beaucoup, mais ces communautés partagent en commun quelques inspirations. Sharon Brous évoque quatre engagements ainsi partagés.
« Le premier est la vigilance (« wakefulness ») ». Nous sommes exposés aujourd’hui à une masse d’informations. « Or, les psychologues nous disent que plus nous entendons parler de ce qui est cassé, de ce qui va mal dans ce monde, moins nous sommes portés à agir. C’est une forme d’engourdissement psychique (« psychic numbing ») ». Et bien, les leaders religieux ont le devoir d’éveiller les gens, de les sortir de l’apathie et de les appeler à la responsabilité.
« Le second engagement est l’espérance (« hope ») ». L’espérance peut être le plus grand acte de défiance contre une politique et une culture du désespoir. L’espérance nous sort de nos enfermements et nous rend notre liberté créatrice.
Le troisième engagement est une conscience de notre capacité, de notre pouvoir (« mightiness »). Malgré les obstacles et les limites, nous pouvons toujours faire quelque chose. « Je peux pardonner, je peux aimer, je peux me manifester, je peux protester ».
Le quatrième engagement est la conscience de l’interconnection (interconnectedness »). Sharon Brous nous raconte l’histoire d’un ballon de football échoué sur une plage de l’Alaska. Grâce aux réseaux sociaux, il a pu être restitué à un jeune japonais dépouillé par le tsunami qui a dévasté son pays. Rappelons-nous comment nous, êtres humains, nous sommes maintenant connectés.
Ainsi, selon Sharon Brous, quelque part « à l’intersection de ces quatre engagements que sont la vigilance, l’espérance, la conscience de notre pouvoir et l’interconnection », il y a, aux Etats-Unis, un mouvement pluri-religieux qui bourgeonne, qui se pose comme une contre-culture déclarant que la religion peut et doit être une force pour le bien dans le monde. Nos cœurs souffrent de la religion en faillite, de l’extrémisme et nous méritons mieux que la religion en faillite de la routine. Il est temps pour les communautés religieuses et leurs leaders de s’engager dans un mouvement spirituel et culturel dont ce pays et le monde ont besoin ».

Cette réflexion nous paraît particulièrement éclairante. Elle explore un vaste champ religieux et sa portée va bien au delà de la situation américaine. Aujourd’hui, dans beaucoup de pays, l’extrémisme religieux, dans une violence ouverte ou masquée, est une trahison des valeurs profondes que l’on peut trouver au cœur des religions, et tout particulièrement du message d’amour et de paix de Jésus (2). Et, dans nos sociétés occidentale, il entraine, chez certains, un rejet des pratiques religieuses. Mais, comme le montre si bien, Sharon Brous, le déclin religieux a une autre source : le décalage, le déphasage par rapport à la nouvelle culture. On pense par exemple à la situation subordonnée de la femme. Le courant de l’Eglise émergente (3) s’inscrit dans le mouvement de régénération, de renouvellement, de revitalisation dont nous parle Sharon Brous. On remarquera qu’un aspect fondamental de ce mouvement s’exprime dans un engagement pour le monde et dans le monde. Cet engagement n’est pas neutre socialement et politiquement. C’est un enseignement important au moment où certains groupes religieux dérivent vers des formes d’autoritarisme. Avec clairvoyance et courage, Sharon Brous nous appelle à aller à l’Essentiel. Dans notre relation avec le Christ ressuscité, ce sera pour nous un message d’amour et de paix vécu dans la confiance et dans la liberté.

Jean Hassenforder

(1) « It’s time to reclaim religion » par Sharon Brous, rabbin. Vidéo et transcription : Tedwomen, 2016. (Ici, adaptation du texte en français) : http://www.ted.com/talks/sharon_brous_it_s_time_to_reclaim_and_reinvent_religion?language=en
(2) « Face à la violence, lire la Bible à la manière de Jésus » : http://www.temoins.com/face-a-la-violence-lire-la-bible-a-la-maniere-de-jesus/
(3) « Interview de Gabriel Monet, auteur de « L’Eglise émergente. Etre et faire église en postchrétienté » : http://www.temoins.com/des-outres-neuves-pour-le-vin-nouveau-interview-de-gabriel-monet-auteur-de-leglise-emergente-etre-et-faire-eglise-en-postchretiente/
« Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherche » : http://www.temoins.com/le-courant-de-leglise-emergente-dix-ans-de-recherches/

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