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Livre : LIOGER : La guerre n'aura pas lieu

Tendances de fond dans un monde globalisé

« La guerre des civilisations n’aura pas lieu » de Raphaël Liogier

Dans son nouveau livre : « La guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au XXIè siècle » (1), Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, poursuit son exploration du nouveau monde en voie d’émergence, recherche qui a déjà donné lieu à d’autres ouvrages de sa part, comme : « Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? » (2) Dans cet essai, l’auteur traite des conflits internationaux actuellement au devant de la scène. A travers la mise en évidence de tendances de fond, il nous permet de les situer et aussi d’en comprendre les limites. Notre monde est en mutation. Des transformations profondes sont en cours. Et bien sur, la crise actuelle appelle des changements majeurs dans la gouvernance mondiale.

Si certains, inquiets des méfaits du terrorisme djihadiste, sont tentés de valider la thèse d’un conflit inéluctable entre les civilisations, Raphaël Liogier nous met en garde contre ce piège. Tout d’abord, il met en évidence l’unification croissante du monde qui va à l’encontre d’un éclatement de celui-ci. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de ressemblances dans les modes de vie. Dans le monde global, aucune société ne peut plus se représenter comme le centre du monde. La figure de l’autre ne se profile plus au delà des frontières qui, désormais, ne sont plus étanches. L’Autre circule partout, se mêle à nous : immigré ou touriste. Il n’est plus dès lors totalement autre. Dans cette situation nouvelle, se configure un système  global régi par de nouvelles logiques au delà des apparences du chaos : un système auquel participent intensément des forces religieuses, pourtant réputées discordantes » (p 7).

Rapport entre les civilisations

Certes, la violence qui s’exerce aujourd’hui au Moyen Orient, le terrorisme djihadiste, suscite une crainte qui se nourrit également d’incompréhension. En regard, Raphaël Liogier développe une analyse des ressorts de cette situation qui nous paraît particulièrement éclairante.  Remontant à l’épisode de la crise dite du canal de Suez, il nous montre à la fois les frustrations engendrées par une longue période de domination européenne dans les pays arabo-musulmans et les craintes suscitées encore aujourd’hui dans les nations européennes par la perte de leur positionnement privilégié. Il en résulte une crise d’identité qui peut se traduire dans une fixation sur une éventuelle menace de l’Islam.

Cette attitude est un terrain favorable pour la réception de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Raphaël Liogier retrace l’histoire des idées qui, depuis le XIXè siècle, appuie cette option conflictuelle. C’est « le courant du « différencialisme », qui postule l’existence de différences infranchissables entre certains groupes humains » (p 8). La thèse de Samuel Huntington aboutit effectivement à « un retranchement sur son monde propre, y compris et surtout pour l’Occident qui, pour sa sauvegarde, doit passer par le renouveau de son identité occidentale » (p 53). Cette attitude s’accompagne du rejet de l’immigration.

Importance et transformation du religieux dans la civilisation planétaire

La deuxième partie de ce livre porte sur « le religieux dans la civilisation planétaire ». L’auteur met en évidence l’importance du religieux dans la vie sociale et politique. Il nous apprend à percevoir une transformation profonde de la vie religieuse dans le monde : « Il existe aujourd’hui une nouvelle dynamique mythique générale , un métarécit émergent en phase avec la globalisation, « l’individuo-globalisme », qui allie « souci de soi et conscience du monde » et refond progressivement les traditions religieuses dans son moule imaginaire » (p 89).

Dans le cadre de cette dynamique, l’auteur distingue trois phénomènes religieux majeurs : spiritualisme, charismatisme, fondamentalisme.

Le courant « spiritualiste » renvoie à un ensemble diversifié de pratiques et de croyances qui visent au développement de l’intériorité, à une unification psychocorporelle, à une harmonie avec la nature, à une ouverture à plus grand que soi. Cette culture, nourrie pour une part, par des apports des pays d’Asie (yoga, reiki, qi gong), s’est  répandue dans les sociétés industrielles avancées. Elle est bien présente aussi en  France comme le montre Jean-François Barbier- Bouvet dans son enquête sur les « chercheurs spirituels » (3). L’auteur la perçoit comme un « spiritualisme rationnel ». Elle prospère dans les milieux dotés d’un capital global à la fois économique et symbolique ».

Le courant charismatique se caractérise par une dynamique collective tournée vers le transcendant avec une forte tonalité émotionnelle. Présent dans différentes variantes confessionnelles, ce courant est particulièrement actif dans le pentecôtisme latino-américain, africain et coréen. Il prospère particulièrement dans des milieux à faible capital économique..

Comme tous les mouvements réactionnaires, le fondamentalisme vise à protéger « la tradition contre un mal omniprésent » (p 98). « Le fondamentalisme se déploie chez des fidèles en déficit de capital symbolique, chez ceux, autrement dit, qui sont en manque de reconnaissance, que ce manque caractérise des sociétés entières comme celles qui composent le monde arabe, ou qu’il caractérise des communautés minoritaires vivant au milieu de cultures  dont elles se sentent exclues » ( p 99).

« Les frontières religieuses classiques sont brouillées par ces nouvelles tendances qui, non seulement sont transnationales, mais aussi transconfessionnelles. Ces forces croyantes… traversent les religions traditionnelles qui ne peuvent que leur résister ou les amplifier » (p 95). « Il ne s’agit pas de nier qu’il existe des catholiques français, des luthériens suédois ou des orthodoxes russes attachés à leur foi traditionnelle. Mais ces populations, numériquement en baisse constante, ne sont plus au coeur des dynamiques religieuses contemporaines… » (p 142). Cependant, si les positions sont multiples, le schéma croyant varie peu. Il n’y a donc pas de dérégulation, mais configuration de nouvelles régulations, de nouvelles règles du jeu à l’échelle planétaire. Les spécificités traditionnelles des grandes religions s’en trouvent atténuées. Car même si  elles reposent souvent sur une religion préexistante, les trois postures, spiritualiste, charismatiste et fondamentaliste, se suffisent à elles-mêmes. Elles parasitent les organisations religieuses traditionnelles… » ( p 143). L’auteur nous décrit la vitalité du religieux qui se déploient à l’échelle mondiale à travers de nombreuses organisations internationales.

Pour une compréhension mutuelle

La troisième partie du livre  porte sur «  Guerres et paix dans la civilisation globale ». Raphaël Liogier nous décrit à grands traits, la nouvelle culture qu se vit  à travers le monde global. Vivre ensemble dans ce nouveau monde, c’est refuser l’esprit d’exclusion, si néfaste dans l’histoire de l’humanité. A cet égard, « le différencialisme » est bien un pas en arrière. Quelles logiques permettent d’aller vers pluys dxe compréhension mutuelle ? L’auteur en mentionne deux : celle du « décalage » , traitant les différences non comme des différences de nature, mais comme des différences de degré » et la logique du « fondement » qui va plus loin en postulant que les régimes de vérité humains, aussi divers soient-ils, ont les mêmes fondements » (p 211). Cette seconde approche implique nécessairement un accord sur des principes universels permettant de lire ensuite nos différences comme des variations et non comme des oppositions » (p 212).

Dans l’introduction du livre, Raphaël Liogier nous a dit comment une compréhension mutuelle peut advenir dans ce nouveau monde : « Il est urgent de penser la perméabilité des frontières et ainsi, la disparition de la figure de l’Autre radical, l’étranger, le barbare qui se situait jadis au delà de notre horizon existentiel, séparé de notre espace de vie. Comment les identités individuelles et collectives peuvent-elles se définir et coexister dans un monde sans frontières. Lorsqu’aucun autre, n’est complètement autre. Lorsque les attentes sont forcément relatives » (p 17).

Pour parvenir à ce nouveau vivre ensemble, des changements institutionnels profonds sont également nécessaires. « Alors que les problèmes à résoudre ainsi que les grands défis sont aujourd’hui mondiaux, les centres de décisions majeurs restent nationaux » (p 217). Raphaël Liogier nous dit « l’urgence d’un gouvernement global » et il nous propose une approche pour y parvenir.

Appel à une compréhension renouvelée

Si nous sommes en présence aujourd’hui d’une grande mutation comme beaucoup s’entendent pour le dire (4), comment avancer dans l’étape actuelle ? Différentes disciplines peuvent contribuer à notre réflexion. Les sciences économiques, par exemple, sont souvent sollicitées, car l’économie est un aspect majeur de notre vie commune. Raphaël Liogier a choisi une autre approche qui s’appuie principalement sur la sociologie de la culture. Dans un champ aussi vaste, l’information ne peut pas être égale et quelques unes des schématisations peuvent prêter à discussion. Mais ce livre nous paraît tout à fait remarquable à la fois par l’esprit de synthèse qui nous permet d’apprécier les mouvements en cours et par l’originalité de la pensée qui ouvre des horizons. C’est un livre qui nous offre une carte pour aller de l’avant en traversant des tempêtes. Cet ouvrage affine notre compréhension du monde.  C’est un livre majeur.

Les chapitres concernant  « le religieux dans la civilisation planétaire » nous paraissent essentiels pour la réflexion de Témoins.

L’évolution religieuse en France ne peut plus s’interpréter aujourd’hui en se bornant à la civilisation hexagonale (5). Comme on le voit, elle s’inscrit dans une dimension beaucoup plus large.  Notre approche à Témoins est effectivement internationale. Ainsi, c’est bien à cette échelle que nous pouvons comprendre le développement de l’Eglise émergente et la manière dont elle répond aux aspirations et aux besoins de milieux socio-culturels en croissance (6).

En présentant trois phénomènes majeurs dans le monde contemporain : spiritualisme, charismatisme et fondamentalisme, Raphaël Liogier contribue à éclairer notre recherche. Il nous permet de mieux comprendre les ressorts du fondamentalisme dans ses différentes variantes et notamment les intégrismes religieux. Le fondamentalisme est lié globalement à un « déficit de capital symbolique », à un « manque de reconnaissance ». On pourrait dire aussi à un désarroi face à l’évolution sociale et culturelle. Si, dans certaines circonstances, le fondamentalisme peut paraître avoir le vent en poupe, il aboutit à une impasse. En France, intégrisme religieux, intégrisme laïc et intégrisme politique peuvent être attribué au repli sur un passé mythique et à un manque de dynamique collective.

La mise en évidence du spiritualisme et du charismatisme, comme de puissants mouvements de transformation religieuse à l’échelle mondiale, est particulièrement éclairante. En effet, s’il y a bien entre eux une différenciation, on peut être davantage sensible à ce qui les rassemble. Dans les deux cas, dans le cadre du changement socio-culturel à l’échelle de la planète, il y a là un effet d’un processus d’individualisation qui est bien mis en évidence dans le livre du géographe : Jacques Lévy : « L’invention du monde » (7).  Globalement, les contraintes sociales se relâchent et les individus deviennent acteurs de leur propre vie. Si spiritualisme et charismatisme se colorent différemment en terme d’expression sociale, ces deux courants se rejoignent dans l’affirmation d’une relation ouverte entre l’individu et le transcendant. « Les spiritualités d’inspiration New Age et le théisme émotionnel contemporain participent à la même dynamique. Leurs points communs sont le facteur HS. HS comme Holy Spirit (Esprit Saint) et comme Higher Self (Soi supérieur) pour le New Age au sens large). Dans les deux cas, il  y a sanctification de la force de vie qui est mystérieusement lovée dans l’intimité de l’être » (p 108). Cette valorisation conjugue l’autonomie croyante (8) et la présence active de L’Esprit bien mise en valeur par le théologien et  sociologue Harvey Cox (9) et l’historienne Diana Butler Bass (10). Tous deux évoquent une nouvelle manière de croire en pleine expansion.

Héritières d’un passé aujourd’hui révolu, mais encore très présent dans les mentalités et par suite dans les représentations, les organisations et les pratiques, les institutions religieuses  continuent,  à entretenir un « ritualisme hiérarchisé » , si ce terme, en regard du spiritualisme et du charismatisme, est pertinent pour évoquer les milieux qui pratiquent un christianisme traditionnel. Mais, comme le note l’auteur, elle commencent aussi à s’adapter.

Cependant, entrer dans cette (r)évolution, requiert de nouvelles interprétations théologiques, par exemple sur le rapport  entre le transcendant et l’immanent, le potentiel de l’être humain, la conception d’un Dieu vivant, communion d’amour, puissamment engagé dans la marche de la création et dans l’évolution de l’humanité  par la puissance de l’Esprit Saint (11).

A tous égards, nous vivons dans un temps de mutation et le livre de Raphaël Liogier nous introduit dans ce nouveau paysage pour mieux le comprendre et mieux le gérer.

J H