Il y a quelques années, en 2005, un journaliste américain, Thomas Friedman, a publié un livre mettant en évidence une brusque accélération dans l’unification du monde. Cet ouvrage : « The world is flat » a rencontré un vif succès, car il mettait en évidence l’émergence d’un monde nouveau (1). Dans la foulée du développement accéléré des nouvelles technologies de communication au cours des dix précédentes années, il mettait en évidence l’apparition d’une dynamique commune de production et de consommation, de création et de communication dans un espace de plus en plus intégré allant de l’Amérique du Nord à l’Inde et à la Chine.
Dans son introduction, Jean-Claude Guillebaud évoque bien un flottement initial face à la nouveauté du phénomène, cette inquiétude à laquelle nous faisions précédemment allusion. Ainsi écrit-il : « La longue préparation et l’écriture de ce livre m’ont changé. Profondément. Trois années de lectures et de travail ont sensiblement apaisé la crainte qui, au départ, m’habitait. Comme tout le monde, j’étais alarmé par l’immensité des changements auxquels nous devions faire face… Je redoutais un engloutissement progressif des valeurs fondatrices dont la culture européenne, qu’on le veuille ou non, est encore dépositaire. L’avenir me semblait annonciateur de violences nouvelles et de barbaries renaissantes. Il est toujours difficile d’accepter l’idée qu’à l’engloutissement succède, ou peut succéder, un surgissement. Or, c’est bien ce qui se passe. Nous sommes véritablement au commencement d’un monde. J’ai appris et j’apprends encore, à regarder en face cette métamorphose… » (p.9).Dès lors, à partir d’une approche historique et sociologique bien informée, Jean-Claude Guillebaud invite le lecteur à le suivre dans un parcours où il analyse successivement la « séquence coloniale », les problèmes qui apparaissent actuellement à la fin de cette séquence (« Après l’Empire »), l’apparition progressive d’une configuration nouvelle que Jean-Claude Guillebaud appelle « une modernité métisse ».
Selon l’auteur, « le monde nouveau qui naît sous nos yeux… correspond à l’émergence d’une modernité radicalement « autre ». Elle ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles . Une longue séquence historique s’achève et la stricte hégémonie occidentale prend fin. Nous sommes en marche vers une modernité métisse… ».
Par delà les discours qui mettent l’accent sur l’activation des conflits, un « choc de civilisations », on doit voir le mouvement en profondeur. « En réalité, au delà des apparences, les civilisations se rapprochent les une des autres. De l’Afrique à la Chine et de l’Inde à l’Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l’état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l’avènement, prometteur et périlleux, d’une véritable modernité planétaire… »
Dans son analyse, l’auteur accorde une place importante aux transformations qui interviennent dans le champ religieux. « La façon dont la religion est quotidiennement vécue et pratiquée, les liens qui rattachaient chaque confession à une « civilisation donnée », les modes d’expression de la croyance, et jusqu’au contenu de celle-ci, tout cela fait l’objet d’une métamorphose accélérée ». Le chapitre particulièrement consacré à cette question : « La mondialisation du religieux » (p.205-253) nous apporte des éclairages originaux ».
En phase avec de nombreux sociologues, JC Guillebaud met en évidence « l’intensification planétaire de ce qu’on pourrait appeler la « demande religieuse ». Comme l’a montré l’anthropologue Cliffort Geertz, cette situation appelle une compréhension des démarches personnelles, « un effort d’analyse phénoménologique et herméneutique ».
Dans la même perspective, au niveau même de la pensée, on entre de plus en plus dans une « ère de l’interprétation ». Et, dans ce mouvement, il cite des philosophes comme Michel Serres, Julia Kristeva, ou Gianni Vattimo. Selon ce dernier, « la réapparition de la religion comme « sujet d’avenir » coïncide avec une transformation annoncée de la « façon de croire » (p.211). Par ailleurs, les grandes spiritualités s’identifient de moins en moins à une civilisation particulière, à un espace géographique donné. Elles s’évadent du territoire. Le religieux se fait voyageur, il se vit en terme de diaspora : désoccidentalisation du christianisme, occidentalisation du bouddhisme…
A partir des travaux de Pierre Legendre (p. 229-261), Guillebaud apporte un autre éclairage original, en mettant en évidence la manière dont le « concept de religion est inséparable de la « structuration normative » héritée de l’empire romain ». Ainsi pourrait-on parler d’un « romano-christianisme ». Dans la logique constantinienne, l’Eglise n’a pas seulement héritée de formes institutionnelles hiérarchiques aujourd’hui remises en question par « la mobilité, le nomadisme, la diaspora », elle s’est aussi réappropriée un héritage conceptuel. « A la loi juive, s’est substitué le droit romain… Cet emprunt, jamais avoué, a ajouté en quelque sorte à l’Evangile une deuxième Bible : le rationalisme instrumental élaboré par le normatif romano-catholique » (p.230). C’est dire combien la forme catholique du christianisme est particulièrement interpelée. Le terme : religion est lui-même remis en question. « L’usure irrémédiable du mot « religion » autorise une reformulation radicale du message évangélique » (p231).
Nous voici aujourd’hui devant un monde nouveau. « Le multiculturalisme, l’immigration, les brassages et métissages des cultures nous posent évidemment des problèmes nouveaux. Ils sont la transformation en problèmes domestiques du vieux face à face colonial de naguère. Le dehors est arrivé chez nous… Que nous le voulions ou non, nous serons pluriels et métis » (p.10). En nous montrant les grandes transformations en cours, les lignes de force qui dessinent une nouvelle géopolitique,, Jean-Claude Guillebaud nous permet de comprendre la situation nouvelle dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Dans le dernier chapitre de cet ouvrage : « l’Occident, province du monde » (p. 363-392), il invite les occidentaux à sortir de leur propre fondamentalisme pour s’ouvrir à ce qui vient de la périphérie. Et il décrit les principales caractéristiques du processus de métissage « à partir de sept substantifs choisis à dessein : décentrement, réverbération, réappropriation, rapatriement, entrelacement, imagination et interprétation ».
Cependant, nous dit-il, dans la nouvelle synthèse qui s’élaborent, gardons à l’esprit un apport spécifique de l’Occident : « Une philosophie de l’histoire axée sur l’idée d’une marche en avant. Cette philosophie, lointainement inspirée du prophétisme juif et du « salut » chrétien, est à la source de l’optimisme des Lumières. L’idée de progrès en est la traduction laïque » (p.386). Certes cette vision ne s’est pas traduite seulement dans un dynamisme positif. Elle a engendré aussi démesure et violence. Cependant, d’ autres civilisations n’ont pas la même conception de la temporalité. Nous sommes appelés à dialoguer avec ces visions « autres » de l’histoire et à inventer « un juste rapport au temps ». Cependant sachons aller à l’essentiel. « Rompre avec la philosophie de l’histoire est une chose, congédier tout « projet collectif » en est une autre. Face aux fondamentalismes et crispations de toute nature, la modernité métisse serait d’autant plus vulnérable qu’elle avouerait son absence de dessein historique, c’est à dire d’espérance. Dans le prophétisme juif connu dans le message évangélique qui le retraduisait, il y avait une volonté de rompre avec la fatalité. Comment pourrions nous oublier cette promesse et cet engagement » (p.388).
Depuis août 2008, date de la parution de cet ouvrage, des évènements nouveaux sont intervenus. Ils mettent en évidence la poursuite de la mondialisation. La grande crise financière et économique affecte l’ensemble du monde. Comme la réunion du G 20 l’a montré, elle requiert les efforts conjugués de tous les pays. Mais un autre événement, puissamment symbolique, est également intervenu pendant la même période. C’est l’accession de Barak Obama (4) à la présidence des Etats-Unis. A travers son itinéraire et les confluences qui s’y manifestent, cet homme, pour le meilleur, ne témoigne-t-il pas de cette modernité métisse évoquée par Jean-Claude Guillebaud ? Nous sommes engagés dans une grande mutation. Voici un livre qui nous aide à discerner les « signes des temps ».
Jean Hassenforder.
Notes.
1) Friedman (Thomas L). The world is flat. A brief history of the twenty first century. Allen Lane, 2005. Traduit en français : La terre est plate. Ed Saint-Simon, 2006. Présentation sur ce site **Voir l'article: La grande mutation. Les incidences de la mondialisation **.2) Lévy (Jacques) dir. L’invention du monde. Une géographie de la mondialisation. Sciences Po Les Presses. 2008. Présentation sur ce site **Voir l'article : L’invention du monde** .
3) Guillebaud (Jean-Claude). Le commencement d’un monde. Vers une modernité métisse. Seuil, 2008. Jean-Claude Guillebaud est l’auteur de nombreux livres éclairant les questions de société et les questions éthiques. Nous avons présenté plusieurs de ses ouvrages sur ce site : **Voir l'article : La force de conviction ** : **Voir l'article Comment je suis redevenu chrétien ? (Les valeurs fondamentales.) ** ...
4) Sur ce site **Voir l'article : Le phénomène Obama. Un signe des temps ** .

















