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Faisons un peu de prosélytisme. Il faut absolument lire le dernier numéro de l’hebdomadaire La Vie, pas toujours si catholique, sorti le 24 janvier. On y trouve une excellente interview de Daniel Darc. Présenté comme « l’ange noir du rock français, ancien anar et ex-junkie », il vient de sortir un nouvel album : Amours suprêmes. Il y raconte sa fragilité, ses phobies et … sa foi. Il chante : « J’irai au paradis, car c’est en enfer que j’ai passé ma vie. » Dans son avant dernier album, Crève-Cœur, sorti en 2004, il avait notamment interprété le Psaume 23. L’homme s’est converti au protestantisme il y a une dizaine d’années. « Un jour, raconte-t-il, un mauvais shoot m’a valu une pleurésie, une septicémie et un staphylocoque doré. A ce moment, je me suis senti aidé. J’ai réalisé que je n’étais pas seul, que Dieu était avec moi. » Puis il fait part de cette expérience si fréquente chez les chercheurs de sens : « J’étais en recherche et je fréquentais beaucoup les églises. Jésus m’a toujours obsédé. C’est lui qui a pris mes péchés. » Baptisé en 1997, bon lecteur de Dietrich Bonhoeffer, il est devenu un « protestant libéral », comme il dit. Pour lui, c’est seulement ainsi que l’on peut « être chrétien de façon moderne ». Daniel Darc ne renie pas son style punk d’antan, ni son anarchisme, mais il rejette la violence et il lutte contre l’autodestruction. Un homme apparemment lucide et réaliste qui n’hésite pas à offrir une Bible à la fin de cet entretien, brillamment rédigé par Anne Berthod.
Un autre héros chrétien est mis en vedette par l’hebdomadaire Famille chrétienne du 26 janvier : le Père Patrick Desbois. L’homme enquête sur la « Shoah par balles », c’est-à-dire l’assassinat d’environ 1,5 million de juifs par les nazis en arrière du front russe, surtout en Ukraine, entre 1941 et 1944. C’est une face d’autant plus méconnue de la Shoah que le régime communiste de l’ex-URSS bloquait les archives. Le Père Desbois, directeur du Service national des évêques pour les relations avec le judaïsme, est le premier à avoir consacré un livre à ces villageois juifs assassinés, puis oubliés : « Porteur de mémoires » (éd Michel Lafon, 20,9 EUR). Il a lui-même enquêté sur les massacres, interrogeant sur place les derniers témoins. Un travail qui a reçu le soutien aussi bien du Pape Benoît XVI lui-même que la communauté juive. A force d’étudier le mal et les victimes, le Père Desbois livre cette réflexion : « Il n’y a qu’une seule espèce humaine. Dieu a créé l’homme à son image, mais on peut perdre toute trace apparente de cela et s’enfoncer dans le pire. Le monstre est en chacun de nous. (…) Quand on me dit que l’antisémitisme va disparaître, je dis : non, comme aucun des péchés. Les génocidaires sont absents de ma pensée. Je suis pour la mémoire des victimes. Pas celle des assassins. Le centre, c’est Abel. Moi, je suis petit-fils de résistant. » Le témoignage est poignant et l’entretien mené avec tact et cœur par le journaliste Cyril Douillet.
L’hebdomadaire Pèlerin, dans son numéro du 24 janvier, s’intéresse cette semaine surtout à « Dieu, la science et la naissance du monde », comme il l’annonce en « une ». En réalité, il s’agit surtout de décrire, en quelques pages, la création du monde selon la théorie du Big Bang. Celui-ci aurait eu lieu il y a 13,7 milliards d’années, apprend-on dans une belle infographie. La Terre, elle, a été formée il y a 4,6 milliards d’années. Et les hominidés auraient quelques 7 millions d’années. Le dossier est facile à lire, alors que le sujet est immensément complexe. Quant à l’éventuelle incompatibilité avec ce qui est suggéré par la Genèse dans la Bible, le Pèlerin a fait appel à un jésuite de l’Observatoire du Vatican, Giuseppe Koch. Il explique : « La science ne nous dit pas le pourquoi du cosmos ni son origine. Ces questions appartiennent à la philosophie ou à la théologie. Au merveilleux récit de la Genèse, pas à la science. » Quelques pages plus loin, un journaliste explique en deux pages ce que « dit la Bible de la Création ». D’après lui, la Genèse serait « un long poème qui dit la relation aimante de Dieu vis-à-vis de la création ». Plus loin, il est affirmé que « Dieu n’est pas le grand horloger qui aurait ‘organisé’ la fabrication du monde ». Ce sont là des idées intéressantes, sans doute pertinentes et certainement vraies pour beaucoup de chrétiens. Mais elles méritent justement qu’on les présente comme des idées et non pas comme des vérités à asséner. Par ailleurs, le « créationnisme » est dénoncé par le Pèlerin comme un refus de dialogue entre science et foi. On apprend ainsi que « le créationnisme se prive d’un vrai lieu de débat et d’approfondissement sur le mystère de la vie. » En réalité et quoi qu’on en pense, le créationnisme a sans doute un côté intolérant, voire irrationnel, mais il invite de facto au débat avec la science et aussi avec des chrétiens qui s’interrogent.
Dans cette revue consacrée à la presse chrétienne, nous citons parfois des médias qui ont évoqué un fait religieux d’une façon spectaculaire, en bien ou en mal. Ainsi, impossible cette semaine de ne pas citer Marianne, l’hebdomadaire qui se veut d’inspiration si laïque et républicaine. Dans son numéro du 19 au 25 janvier, il a consacré un dossier au « fou de Dieu », c’est-à-dire Nicolas Sarkozy, qui « met la laïcité en danger ». En « une », on voit un dessin du président portant des symboles des trois monothéismes. Les auteurs du dossier réagissent surtout – et très négativement – par rapport aux propos tenus récemment par Sarkozy en Arabie Saoudite (« Dieu qui est le rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes… ») et, bien sûr, « à Latran », c’est-à-dire à Saint-Jean-de-Latran à Rome, le 20 décembre dernier (voir notre article dans « Actualités »). Mais en quoi Sarkozy met-il donc la laïcité en danger ? Ce « fou de Dieu » va-t-il changer la loi de 1905 ? Apparemment non. Ou alors, il y aura des changements minimes – et d’ailleurs très utiles ! – pour une loi qui a déjà été modifiée maintes fois. Veut-il distribuer l’argent des contribuables aux Eglises ? Certainement pas. A-t-il l’intention de renforcer l’enseignement des religions dans les écoles ? Hélas, non. En lisant et relisant encore le dossier de Marianne – neuf pages quand même – on finit par le trouver … vide. Ah, attendez ! Il y a cette phrase du journaliste et principal auteur Joseph Macé-Scaron : « En réitérant son plaidoyer pour la croyance, le chef de l’Etat, qu’il le veuille ou non, ébranle le principe de laïcité qui est au cœur de la République et risque de blesser des consciences. » Le journaliste se lance ensuite dans une sorte d’exégèse de son idée qui est aussi celle de beaucoup de Français. On lit par exemple que « la laïcité forme les citoyens en les affranchissant de leur milieu d’origine. Elle leur apprend à douter, puis à douter de leur propre doute, et, pour finir, à douter de la laïcité elle-même ». C’est une pensée intéressante. Mais la laïcité à la française n’a pas appris aux gens à « douter ». Elle a conduit à une ignorance massive des religions en général.
Soyons clairs. Ce genre de procès fait à Sarkozy est ridicule et anachronique. Oui, Sarkozy est historiquement à côté de la plaque quand il fait de la France un pays exclusivement catholique qui s’ignore. Mais il a raison d’affirmer qu’un chef d’Etat laïc peut croire en Dieu et que c’est bien de le faire. Souvenons-nous. La laïcité ne vient pas de Voltaire. Ni même d’un calviniste français revanchard en lutte contre les papistes ! Elle a été pensée, inventée et mise en place par un pasteur puritain (puis baptiste) du nom de Roger Williams (1603-1683) dans l’Etat de Rhode Island aux Etats-Unis. Et les Etats-Unis étaient le premier Etat au monde à pratiquer la séparation entre l’Etat et l’Eglise. Cela n’a pas empêché la majorité des présidents américains de cultiver et même de promouvoir la foi chrétienne. En public.
Assez curieusement, l’expérience américaine de la laïcité est rarement évoquée dans la presse chrétienne française. Au contraire. A l’instar des médias non confessionnels, elle fait essentiellement dans le réactionnel, soit pour défendre les discours de Sarkozy (Famille chrétienne, Le Pèlerin), soit pour les critiquer d’une façon négative (Réforme, Témoignage chrétien). Les très catholiques sont contents que le président de la République dise franchement du bien de leur Eglise. Les protestants et les catholiques réformateurs ou « de gauche » sont au contraire mécontents parce qu’ils se sentent oubliés. Or, le plus frappant dans cette affaire se passe ailleurs. Comme l’avait déjà souligné Témoignage chrétien (du 10 janvier) et surtout Réforme (du 17 janvier) via l’excellente journaliste Bernadette Sauvaget, l’Eglise catholique n’a pas réagi officiellement aux discours de Sarkozy. Certains évêques se sont exprimés à titre personnel, mais ils disent tous des choses différentes. Car qu’en penser ? Comme l’affirme Bernadette Sauvaget de Réforme, et elle est un des rares journalistes à le faire, le fameux discours « de Latran » a été écrit non par Henri Guaino mais par Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Sarkozy. Celle-ci est proche des milieux conservateurs catholiques, qui se sentent effectivement flattés. Mais les évêques plus modérés sur des sujets sociaux et économiques pourraient vouloir se méfier de Sarkozy. Effectivement, le président est aussi un homme politique. Les évêques l’ont souvent embêté parce qu’ils ne sont pas d’accord avec sa politique de l’immigration. (Il est possible, voire probable, qu’ils aient aussi des choses à lui dire en matière de relations conjugales, mais passons…) Or le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement Brice Hortefeux ne cesse d’essayer de faire évoluer la position des évêques dans un des rares domaines où leur voix compte.
Ainsi, alors que beaucoup de journaux s’excitent autour de discours présidentiels plus ou moins pertinents, il y a aussi des enjeux très concrets et très politiques. Les responsables ecclésiastiques, eux, ne sont certainement pas dupes.
Notre analyse rejoint celle, prudente, du pasteur Claude Baty, président de la Fédération protestante de France. Dans le Pèlerin du 24 janvier, il déclare : « Sur le fond, l’approche de la laïcité de Nicolas Sarkozy, qui donne aux Eglises le droit à la parole, me semble raisonnable. Je suis plus réservé sur la forme, car le zèle du Président l’emporte parfois un peu loin. »
Henrik Lindell