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Revue de presse chrétienne du 19 mai 2007

Politique, mystique, évangélisation

En ce temps chargé de rendez-vous électoraux, pratiquement tous les journaux chrétiens évoquent la politique. Même la revue Le Monde de la Bible, spécialisée dans l’art, l’histoire et l’archéologie, s’y est mise dans son numéro d’avril. Il faut dire que son rédacteur en chef, Jean-Luc Pouthier, a écrit un excellent livre sur le sujet, « Dieu est un homme politique », dont nous avons parlé dans Témoins (lire la critique de Françoise Rontard dans Société, sous-rubrique politique).
Quand on aborde ce thème délicat, une question revient systématiquement : les chrétiens doivent-ils voter pour un candidat particulier ou, du moins, s’abstenir de voter pour un autre ? Dans une société ouverte et démocratique où les partis politiques respectent les droits et les devoirs fondamentaux, une réponse affirmative serait problématique. Presque tous les journaux chrétiens ont mis en avant l’idée qu’il faut prendre une part active dans la gestion de la cité, comme le rappellent sans cesse les responsables de la plupart des Eglises, notamment la catholique. Mais il n’y a pas de consignes de vote. Les chrétiens peuvent être de gauche, de centre ou de droite en fonction de leurs convictions.
Mais deux journaux chrétiens ont pourtant indiqué leurs préférences partisanes. L’hebdomadaire catholique Famille chrétienne a fait savoir, avec son langage particulier, que l’on peut difficilement voter pour un candidat qui soutient l’avortement et le mariage homosexuel, contraires à l’enseignement de l’Eglise catholique. A l’inverse, Témoignage chrétien, hebdo de gauche, a appelé à ne pas voter pour Nicolas Sarkozy au deuxième tour. C’est une démarche qui a heurté beaucoup de croyants, Sarkozy étant un des rares politiques à se référer explicitement à des valeurs religieuses. Mais pour une autre frange des chrétiens, la politique d’immigration de Sarkozy est contraire à l’évangile. A lire certains passages dans l’évangile de Matthieu, en particulier, l’accueil des étrangers n’est pas une option, mais une obligation. Mais, diront certains, il n’est pas précisé en quoi consiste cet accueil. TC est un journal d’opinion. On y assume une liberté de ton que les autres journaux chrétiens s’interdisent généralement. Les lecteurs s’y attendent. Résultat : en titrant sur les « 51 bonnes raisons de ne pas voter Sarkozy », TC du 3 mai a triplé ses ventes…

“Ethique de discussion”

Entre la présidentielle et les législatives, deux revues retiennent notre attention : « Prier » et « Le monde des religions ». Dans la première, une mensuelle catholique, qui titre dans le numéro de mai sur « l’Esprit en politique », on lit une interview de Jean-Baptiste Foucauld, énarque et co-fondateur de « Solidarités nouvelles face au chômage » et de « Démocratie et spiritualité ». « Le lien du spirituel avec le politique est complexe et menacé par bien des déformations potentiellement totalitaires : soit le religieux absorbe le politique, soit le politique manipule le religieux à son profit », dit cet homme proche de Jacques Delors et se dit interpellé – lui aussi, tiens – par Matthieu 25,35 (« Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger… »). Il prône une éthique de discussion où il s’agit de « nourrir ses propres convictions et de les mettre en débat avec celles des autres, pour trouver des règles du jeu communes riches de sens et d’humanité ». Plus exactement, il voudrait « concilier la résistance, la régulation et l’utopie », trois cultures qu’il estime présentes dans l’Evangile : « Assez intransigeant face à l’injustice, il [le Christ] est par exemple ‘dans la résistance’ vis-à-vis du jeune homme riche, qui refuse de donner tous ses biens, mais il se réjouit aussi face à Zachée, qui lui n’en donne ‘que’ la moitié… Ce n’est pas contradictoire, car, d’un pôle à l’autre, le Christ nous permet de cheminer à notre rythme vers l’horizon de la radicalité évangélique. Pour y parvenir, il faut aussi définir clairement ce que l’on veut ou pas, tout en acceptant parfois des compromis. »
Tout est dit dans cette interview sur les liens entre valeurs spirituelles et politiques. Suit une illustration pratique du problème : Prier a demandé à une sénatrice, en l’occurrence de l’UMP, Marie-Thérèse Hermange, comment elle applique sa foi chrétienne. Elle dit qu’elle devrait aimer ses ennemis, mais, constate-t-elle, « cette parole me renvoie à mes propres limites, mes propres faiblesses, moi qui ‘ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas’ (Paul, Rom 7,19). Pour autant, je médite cet enseignement au quotidien, avec l’espoir de parvenir un jour à combattre l’orgueil qui, trop souvent, cloue mes lèvres et m’empêche de poser des gestes de réconciliation. » Il faut du courage et de l’honnêteté pour prononcer ces paroles si chrétiennes et que l’on souhaite entendre plus souvent !

Mystiques

Changement radical de sujet avec le dossier central du dernier numéro (mai-juin 2007) du Monde des religions : « Les mystiques ». Il commence par une définition, utile, du mot « mystique ». Il vient du grec mustos désignant les initiés aux Mystères, tels ceux d’Eleusis, explique Michel Hulin, philosophe et spécialiste de l’Inde. La mystique est donc « connaissance » non « pas au sens d’un savoir abstrait, fût-il d’ordre théologique, mais à celui d’une expérience vécue », dit le chercheur. Qui précise par ailleurs que la mystique s’est historiquement développée dans le cadre des « grandes » religions. Or, « il est non moins avéré que toute mystique parle de l’Absolu et de la possibilité pour l’âme humaine d’entrer directement en relation avec lui, voire de se fondre en lui ». Et de suggérer une hypothèse selon laquelle « le mysticisme serait la vraie source de la vie religieuse, le lieu même où des idées comme celles de Dieu ou d’âme acquièrent initialement leur sens. A l’heure où les grandes religions du monde sont menacées de sclérose et de déclin, il constituerait leur seule chance de renouvellement… » Une thèse forcément tentante, en tout cas stimulante, pour ceux qui désespèrent des Eglises-institutions et leur volonté de contrôler la spiritualité des gens. Suit une longe série de portraits de mystiques de différentes religions, comme Elie, Hildegarde de Bingen, Thérèse d’Avila, le Baal Chem Tov, Ramakrishna, Padre Pio et Marthe Robin. C’est succinct, pertinent, intéressant. Pour finir, on a droit à une interview du sociologue des religions Jacques Maître, visiblement pas très porté sur le mysticisme et les phénomènes extraordinaires (une maladie professionnelle ?). Il constate que la vie sans alimentation n’a guère suscité des observations médicales rigoureuses. De même, « nul n’a scientifiquement analysé le sang qui suintait des plaies de Padre Pio ». Il croit par ailleurs avoir détecté un cas de simulation, en l’occurrence chez une religieuse qui passait pour une mystique. Et d’analyser notamment les différences d’appréciation des phénomènes comme l’anorexie à travers les âges et dans la lumière de la psychanalyse. Ainsi Catherine de Sienne, considérée comme une sainte par les dominicains. Elle souffrait surtout d’une anorexie extrême. Le chercheur conclut : « Elle a été glorifiée pour les comportements mêmes qui sont tenus aujourd’hui pour des symptômes d’anorexie mentale : lorsqu’une petite bonne sœur arrête de s’alimenter, on l’envoie chez le psychiatre. » Il faut reconnaître que l’on voit de moins en moins de plaies qui saignent et autres phénomènes extraordinaires dans le monde catholique européen. Cependant, le chercheur explique bien le rôle des Eglises en la matière : « Il y a en chacun de nous des choses enfouies (…), dont les poètes et les mystiques parviennent à parler de manière extraordinairement directe. Les institutions religieuses fournissent une imagerie, un vocabulaire, des règles du jeu, elles socialisent une expérience qui, sans aucun contrôle, deviendrait délirante. Elles sont, en ce sens, des ‘garde folles’ ». Hélas, le chercheur ne dit pas grand-chose des difficultés des sciences à approcher le religieux.

“Prosélytisme agressif”

Terminons cette revue par un regard sur l’actualité religieuse. Dans son numéro de mai, Idéa, le bulletin mensuel de l’Alliance évangélique française, titre sur l’assassinat et la torture de trois évangéliques en Turquie le 18 avril. « Pas trop difficile, le dimanche matin, de lire dans la Bible les paroles de Jésus : ‘Bénissez ceux qui vous maudissent’ (Mat. 5.44) (…) Mais tout change lorsque les malédictions, les persécutions et les injures parviennent jusqu’à nous », dit Charles Guillot dans son éditorial dans Idéa. C’est un bon résumé du dilemme qui se présente devant nous lorsque les évangéliques, mais pas seulement eux et pas seulement en Turquie, sont pris pour cible dans des campagnes de désinformation.
A ce titre, il faut, hélas, parler du traitement des médias généralistes du voyage du 9 au 13 mai du Pape au Brésil. Disons, pour résumer, que le souverain pontife n’a pas séduit les Brésiliens autant que prévu. A en croire maints médias, il y aurait un lien entre ce fait et la multiplication des discours prônant la doctrine catholique en matière de sexualité. Le Pape, en gros, serait si conservateur, alors… Mais c’est oublier que Jean Paul II, dont le discours était tout aussi « réac » sinon plus, était, lui, très populaire. En réalité, c’est l’Eglise catholique en général qui a du mal à attirer des fidèles. En chiffres relatifs, elle aurait perdu environ 15% de la population en 25 ans. Pour le Pape, la faute est à la sécularisation et le relativisme, d’une part, et aux « sectes » qui évangélisent mieux que les catholiques d’autre part. L’idée selon laquelle l’Eglise catholique perd des fidèles au profit des « sectes protestantes » a été reprise telle quelle par la plupart des médias. Certains, tel le Figaro, pour ne citer que ce quotidien habituellement mieux inspiré, a oublié de mettre les points de citation en évoquent ce « problème des sectes ». D’après le Pape, ces groupes religieux pratiqueraient un « prosélytisme agressif ». Ainsi, pour la énième fois, il faut corriger nos grands confrères en matière d’Eglises évangéliques. Au Brésil, 35 millions de Brésiliens, au moins, se rendent dans 2000 Eglises évangéliques différentes. Certaines méritent sans doute le qualificatif « secte », mais cela ne correspond pas du tout à la majorité, bien au contraire. La plupart sont pentecôtistes et issues de la deuxième et la troisième vague d’évangélisation. Beaucoup s’inspirent des expériences aux Etats-Unis. Mais le pentecôtisme lui-même existe au Brésil depuis les années 1911, grâce au travail missionnaire de deux pasteurs suédois (!). Ces informations-là nous sont données par l’excellente Bernadette Sauvaget dans Réforme, l’hebdomadaire protestant, qui dans son numéro du 10 au 16 mai a consacré un dossier fort stimulant sur « la force des évangéliques ». L’autre dossier enrichissant sur le Brésil a été réalisé par Famille chrétienne dans son numéro du 12 au 18 mai. Loin des analyses moralisantes sur la tragique disparition des théologiens de la libération (à cause notamment de Benoît XVI), évitant d’éditorialiser sur l’essoufflement d’une certaine « Eglise des pauvres » (en réalité victime de son succès puisque des syndicalistes et hommes politiques comme le président Lula en est directement issu), voici – enfin ! – un reportage sur la nouvelle évangélisation de l’Eglise catholique et son « renouveau ». Les catholiques qui n’aiment pas les charismatiques protestants et leurs télé-évangélistes risquent de trembler en lisant ce texte de Jean-Claude Bésida. On y apprend, en gros, que les catholiques qui évangélisent au Brésil travaillent rigoureusement comme les pentecôtistes, un peu à l’américaine, avec des prières charismatiques télévisées, des « programmes de motivation », de la musique entraînante et des t-shirts où l’on peut lire « A verdade te libertarà » (La liberté te rendra libre). La différence étant que ces catholiques-là disposent de plus de moyens matériels que la plupart des pentecôtistes. On y apprend aussi que des prêtres inspirés de la théologie de la libération, comme le dominicain Henri Burin des Rosiers, qui défend les sans terre en Amazonie, travaillent main dans la main avec des évêques, tels Dom Dominique You, qui font plutôt de l’évangélisation une priorité. Ce dossier, lisez-le, car il vous explique quelque chose qu’il ne fait pas bon de dire en France : les catholiques peuvent s’inspirer des évangéliques ; le travail social est nécessaire pour l’évangélisation, mais cette dernière doit être prioritaire. C’est ainsi que l’Eglise catholique au Brésil, en certains lieux, est « en plein réveil », selon Famille chrétienne. In extenso, très extenso même, on peut penser que les chrétiens ont tout à gagner en travaillant davantage ensemble, au lieu d’ériger des murs entre ceux qui – tout le monde le dit mais peu le réalisent – devraient être frères en Christ.
Henrik Lindell