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En quoi et comment le courant de l’Eglise émergente s’inscrit-il dans les transformations sociales et culturelles en cours ? Dans cette conjoncture, les églises émergentes sont-elles un épisode passager ou un phénomène durable ? A travers leur recherche, deux sociologues, Gladys Ganiel et Gerardo Marti répondent à ces questions. Au printemps 2014, ils publient un livre intitulé : « The Deconstructed Church. Understanding Emerging Christianity » (L’Eglise déconstruite. Comprendre un christianisme émergent) (1). Et, dans un article récent sous forme d’interview (2), ils nous font part de leurs analyses et des conclusions auxquelles ils aboutissent.

 

Une nouvelle configuration sociale et culturelle.

Aujourd’hui l’individu est de plus en plus au centre de la vie sociale. « Plutôt que de s’en remettre simplement pour la compréhension de Dieu à l’héritage des religions institutionnalisées, les gens s’appuient sur leur expérience personnelle pour construire leur représentation de Dieu ». La recherche de Gladys Ganiel et Gerardo Marti confirment la thèse du sociologue Ulrich Beck selon laquelle nous sommes en présence d’une individualisation religieuse où le déclin des institutions établies est accompagné par une montée de la religiosité individuelle. Cette individualisation religieuse fait partie d’un changement plus général quant aux fondements de l’autorité dans le monde actuel.

On retrouve ici la même analyse que celle de Danièle HervieuLéger dans son livre : « Le pèlerin et le converti » (3). Elle nous décrit les incidences de la modernité en terme de « bricolage » des croyances, de dérégulation de la religion et de la fin des identités religieuses héritées. « Aujourd’hui, l’idée même que des institutions prescrivent, en quelque sorte de l’extérieur, des grands codes de sens aux individus, est de moins en moins supportée dans une société comme la notre. Les croyances se développent désormais sur un mode individualiste et subjectif. Elles accompagnent l’affirmation de l’individu » (4). Le terme d’ « autonomie croyante » rend bien compte de ces nouveaux comportements.

« Produit et processus de la modernité, l’individualisme religieux est incontournable », écrit Gerardo Marti. Cette affirmation de l’individu s’accompagne en contre partie d’un désir croissant de relation, de sociabilité, de convivialité. Gladys Ganiel et Gerardo Marti nous montrent comment les églises émergentes s’inscrivent dans cette conjoncture nouvelle et répondent aux besoins correspondants.

Les églises émergentes : un mode de réponse aux aspirations nouvelles.

 

Le sociologue Erving Goffman met en évidence une contradiction sous-jacente ressentie par les gens qui fréquentent des églises institutionnelles. Celles-ci leur paraissent vouloir les absorber et ils cherchent les moyens de résister. Il y aurait donc une tension entre absorption et opposition. Les églises émergentes apportent une réponse face à cette contradiction. « Plus que beaucoup d’autres expressions du christianisme contemporain, les églises émergentes suscitent des espaces où les gens peuvent exercer leur liberté et leur autonomie dans leur démarche religieuse ».

« Les chrétiens émergents cherchent à vivre sur un registre d’authenticité et de « holisme » dans tous les domaines de leur vie ». Ils sont engagés dans des rôles très variés et participent à différentes identités.  Aussi ont-ils besoin de penser leur vie pour trouver une signification et une cohérence. Cette réflexion se manifeste aussi sur le plan religieux. Les croyants sont engagés dans un processus d’apprentissage et puisent dans des ressources variées.

Mais les églises émergentes ne se bornent pas à respecter et à accueillir des personnes en évolution, elles apportent également une dimension communautaire. Elles mettent l’accent sur la conversation, la relation, la participation à un réseau. L’individualisation va ici de pair avec le partage et l’attention aux autres. «  Les chrétiens émergents pensent qu’ils ne peuvent pas devenir eux-mêmes sans vivre en communauté avec les autres ». Les églises émergentes se caractérisent par leur capacité d’allier individualisation et socialisation .

Dans une société occidentale marquée par la sécularisation, les chrétiens émergents sont appelé également à s’exprimer pour témoigner de leur foi et en rendre compte auprès des sceptiques.

Les églises émergentes sont pluralistes dans une approche inclusive  de cheminements divers. Les gens sont relativement libres de choisir les activités qui sont mises en oeuvre. « Les églises émergentes sont de lieux où les chrétiens peuvent assumer les tensions entre individualisme religieux, relation et communauté, tensions qui sont largement caractéristiques de l’Occident moderne ».

Le courant des églises émergentes.

 

Gladys Ganiel définit le courant de l’Eglise émergente comme « un mouvement de réforme au sein du christianisme occidental ».

Ce mouvement cherche à réduire ce qui lui paraît conventionnel et destructeur dans certaines interprétations de l’Evangile. Il cherche à transformer les institutions pour en éliminer les pesanteurs hiérarchiques et à faire sortit le christianisme hors des murs des bâtiments d’église pour servir les gens qui vivent dans « le monde réel ».

Les chrétiens qui participent à ce courant viennent d’Eglises différentes. Dans certains pays, ils sont nombreux à venir d’un milieu évangélique dans lequel ils ont perçu un certain enfermement.

Le courant de l’Eglise émergente ne se limite pas à des communautés locales. C’est un « réseau » d’églises, de rassemblements, de forums où se développe une « conversation » pour des expériences et des pratiques plus authentiques et plus pertinentes.

L’Eglise émergente : un phénomène durable.

Dans une démarche ambitieuse et exigeante, une approche expérientielle, les églises émergentes peuvent être fragiles. Elles n’ont pas la même visibilité sociale que des institutions ayant pignon sur rue. Aussi a-t-on pu s’interroger sur la durée de ce mouvement.

Gladys Ganiel et Gerardo Marti mettent l’accent sur la persistance de ce courant. En effet, celui-ci est bien plus vaste que les églises qui s’y inscrivent. C’est aussi un état d’esprit. « Comme chercheurs, nous avons du ne pas nous borner à étudier des organisations spécifiques, mais nous avons analysé un mouvement plus vaste qui se manifeste sous des formes différentes ».

Ainsi ces chercheurs perçoivent le courant de l’Eglise émergente comme un phénomène durable. En effet, ce courant est « en résonance avec les tendances et les valeurs de notre époque ». « Le christianisme émergent ne peut donc que persister, et même prospérer dans le paysage religieux actuel ».

L’Eglise émergente a un avenir. Elle va contribuer à changer le visage du christianisme dans les prochaines décennies.  En Grande-Bretagne, il y a déjà la reconnaissance par l’Eglise anglicane d’une « économie mixte ». Aux Etats-Unis, églises émergentes et églises héritées ne se fréquentent pas toujours en termes amicaux, « mais il est clair qu’elles s’influencent mutuellement, que ce soit à travers une critique ou une appréciation réciproque ». « La signification de l’Eglise émergente doit être évaluée en fonction de la capacité des chrétiens émergents à développer une orientation religieuse originale. Cette orientation n’inspire pas seulement leurs communautés, mais elle contribue aussi à susciter des changements structuraux et théologiques dans des institutions établies de longue date ».

Questions  à propos de la  France.

 

Au long des années, le groupe de recherche de Témoins a mis en valeur les innovations dans le champ des églises, et, tout particulièrement depuis dix ans, le courant de l’Eglise émergente (5). Aujourd’hui, une thèse soutenue par Gabriel Monet à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, présentant l’Eglise émergente et portant sur la conception de l’Eglise, l ’ecclésiologie qui l’inspire, va bientôt paraître aux éditions LIT Verlag  (6). La recherche de Gladys  Ganiel et Gerardo Marti nous apporte aujourd’hui un éclairage encourageant : l’Eglise émergente n’est pas un épisode passager, mais un phénomène durable à même d’exercer une influence dans un champ plus vaste .

Pourtant, le courant de l’Eglise émergente rencontre des obstacles en France (7).  On peut se demander pourquoi puisque notre pays s’inscrit également dans la modernité occidentale. A cet égard, les analyses sociologiques de Danièle Hervieu-Léger confirment que les tendances sociales et culturelles mises en évidence par Gladys Ganiel et Gerardo Marti sont également à l’œuvre en France.

Certes, on sait que notre pays traverse une crise dans son adaptation à l’unification croissante du monde, à la mondialisation.  Il en résulte des crispations identitaires. Celles-ci peuvent se manifester également dans le champ religieux, notamment dans certaines figures qui sont mises en évidence dans le livre : « Le pélerin et le converti ». Mais un autre aspect doit être pris en compte. Dans les pays où l’Eglise émergente progresse, le pluralisme est souvent plus développé qu’en France. Les Eglises y sont plus variées et plus souples.  Dans ce contexte, les églises émergentes occupent plus facilement un espace où elles peuvent être reconnues et se développer. Cependant, en France, dans une configuration où la pratique régulière est maintenant très minoritaire, la vie chrétienne s’exprime de plus en  plus dans une approche plus informelle à travers des petits groupes et des réseaux. Dans quelle mesure cette sociabilité chrétienne pourra-t-elle prendre du recul par rapport à la prégnance du conformisme institutionnel et se développer dans une plus grande visibilité sociale ? La recherche de Gladys Ganiel et Gerardo Marti montre que les tendances sociales et culturelles, qui se manifestent dans la durée, opèrent en faveur d’un progrès de l’Eglise émergente.

Jean Hassenforder

 

Notes


(1) Gladys Ganiel est professeur à Trinity College à Belfast où elle enseigne dans le champ de la résolution des conflits et de réconciliation.   Elle anime un blog intitulé : « Building a church without walls » (Constuire une église sans murs). http://www.gladysganiel.com/ Gerardo Marti est professeur de sociologie à Davidson College (North Carolina). Il a répondu à une interview en vidéo concernant ses recherches sur l’individualisme religieux et les églises émergentes ** Voir l’intervieuw **.
 

(2) Bearings for the life of faith , autumn 2013, p 9-14. Nous avons trouvé l’accès à ce lien sur le blog de Gladys Ganiel ** Lire en anglais l’interview **.
 

(3) Hervieu-Léger (Danièle). La religion en mouvement. Le pèlerin et le converti. Flammarion, 1999 (aujourd’hui en livre de poche) . Paru en 1999, ce livre est toujours aussi actuel et offre des clés pour comprendre la situation religieuse en France.
 

(4) L’autonomie croyante. Questions pour les églises. Propos recueillis en 2001  auprès de Danièle Hervieu Léger. **Lire sur le site de Témoins **
 

(5) Le site de Témoins a publié de nombreuses études sur l’Eglise émergente (Consulter le moteur de recherche) ; Un essai de synthèse : « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherche » ** Lire l’article **
 

(6) Thèse soutenue par Gabriel Monet le 18 juin 2013 à l’Université de Strasbourg en vue de l’obtention du Doctorat de théologie et de sciences religieuses : « L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté ». A paraître aux éditions LIT Verlag
 

(7) Hassenforder (Jean).  Une perspective comparative sur l’Eglise émergente : La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente. Perspectives missionnaires, 2006,  N° 51, p 42-51. ** Voir sur le site de Témoins ** .