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Pour un christianisme sans compartiments, cette libre opinion est une interpellation qui appelle au dialogue.

Alors, protestant ou catholique ? La question est implacable. Aucun chrétien occidental n’y échappe. Si vous refusez de répondre, on finira toujours par vous coller une appartenance particulière. Le fait d’être simplement chrétien n’arrange vraiment personne. Il nous faut des catégories de gens et de religions – des « confessions » – pour mieux nous séparer les uns des autres. Les responsables ecclésiastiques justifient cette tradition – très humaine, dirait-on – par le caractère « invisible » de l’unique et « vraie » Eglise du Christ. Comme si derrière les apparences de division il y a quand même une unité dans la foi. Ceux qui ne la perçoivent pas sont priés de se taire… Aujourd’hui, de plus en plus de catholiques et de protestants, convaincus en tant que tels, comprennent et acceptent le sens de l’œcuménisme. Celui-ci peut même les émouvoir. L’intercommunion devient une pratique courante dans certains lieux. Mais nous sommes toujours loin d’un esprit de communion qui entérinerait l’idée, totalement abstraite si elle n’est pas traduite dans les actes de tous les jours, qu’il ne devrait y avoir qu’une seule Église, qui est le corps du Christ. D’ailleurs, nos amis non croyants ou agnostiques s’attendent à ce que nous demeurions séparés. Quand ils rencontrent un chrétien, ils risquent, eux aussi, de vouloir nous ranger en catholiques, protestants, voire évangéliques, orthodoxes, catholiques orientaux, maronites, coptes. Notre témoignage en sort d’autant plus faible.

Si frère Roger de Taizé était encore parmi nous, il pourrait témoigner de cette triste réalité des chrétiens. Le 6 septembre dernier, le grand quotidien Le Monde a cru bon de faire des « révélations » sur la prétendue « conversion » au catholicisme du religieux. Pour l’auteur de cet article, Roger serait devenu catholique en cachette en recevant l’eucharistie en 1972 des mains de l’évêque d’Autun. A ce jour (19 septembre), ni le journaliste ni la direction du journal n’ont manifesté de regrets d’avoir commis d’éventuelles erreurs en publiant cette version des faits. Les lecteurs du Monde ont seulement eu droit à une « mise au point » de la communauté de Taizé qui réfute totalement l’hypothèse de la conversion de frère Roger. Cette lettre a été publiée en bas de page et a probablement échappé à la plupart des lecteurs, contrairement à l’article concerné, bien mis en avant.
Il est alors utile de rappeler qui était le fondateur de la célèbre communauté oecuménique en Bourgogne. Frère Roger avait voué sa vie au rapprochement des chrétiens. Quand il est mort assassiné – tel un prophète – lors de la prière du soir dans son église de la Réconciliation le 16 août 2005, des représentants du monde chrétien entier ont fait le deuil d’une vie religieuse qui avait commencé 65 ans plus tôt. Dans le silence de la prière, le témoignage et le don de soi, ce Suisse réformé a d’abord créé une communauté de frères protestants. Par la force de l’exemple – ils prièrent et travaillèrent, sans faire beaucoup de discours – des chrétiens de toute confession commencèrent à venir se ressourcer spirituellement chez eux. Dès le début des années 70, la communauté intégra des frères catholiques et devint véritablement oecuménique. Même le pape Jean-Paul II est venu dire tout le bien qu’il pensait de Taizé et de son ami personnel Roger. Maints autres responsables ecclésiastiques ont fait le voyage de Taizé. On peut retenir celui en 1994 des quatorze évêques luthériens suédois. C’était l’unique fois dans l’histoire du pays que tous les évêques se sont déplacés en même temps en dehors des frontières. Mais la meilleure preuve de l’extraordinaire force de Taizé est évidemment sa capacité de rassembler et d’accueillir des dizaines de milliers de jeunes chrétiens venant d’un peu partout dans le monde. Pourquoi s’y rendent-ils ? Au-delà du cadre naturel de Taizé et la beauté des prières, il est permis de penser qu’ils sont également sensibles à l’exemple de frère Roger, avec lequel ils pouvaient discuter tous les soirs dans l’église. Où faut-il situer ce personnage dans l’histoire du christianisme ? Il fut rigoureusement le premier ecclésiastique d’origine protestante depuis la Réforme à « entrer progressivement dans une pleine communion avec la foi de l’Église catholique sans une « conversion » impliquant une rupture avec ses origines », selon les termes d’un communiqué des frères de Taizé. Roger recevait l’eucharistie catholique et il reconnaissait la nécessité d’un ministère d’unité exercé par le Pape unique avec l’Église catholique. En 1980, en présence de Jean-Paul II dans la basilique Saint Pierre, il a lui-même expliqué sa foi ainsi : « J’ai trouvé ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la foi catholique, sans rupture de communion avec quiconque. »
On peut admettre que la position de Roger est inhabituelle, voire unique. On peut- il faut- dire qu’il rompt avec nos schémas de pensée. On peut même penser qu’il était proche du catholicisme, ce qui provoqua souvent des tensions avec certains protestants en France, notamment au sein de l’Église réformée. Mais de là à le déclarer « converti », à titre posthume de surcroît, on change de registre. Le journal le plus influent du pays a-t-il vraiment fait preuve de la prudence qui s’impose dans ce cas ? On ne peut qu’être frappé par sa façon jouissive, empruntée au journalisme sensationnaliste, de suggérer que frère Roger aurait menti par omission pendant plus de trois décennies et que des millions de chrétiens auraient donc été trompés sur ses intentions.
Or, en fouillant un peu, on se rend vite compte de plusieurs erreurs fondamentales dans l’enquête du journaliste. Celui-ci s’appuie notamment sur un document du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, qui ne dit pourtant mot de la « conversion » de frère Roger. Le journaliste se réfère par ailleurs à seulement deux personnes qui défendent l’hypothèse de la conversion sans apporter la moindre preuve formelle. Il s’agit d’une part de l’ancien évêque d’Autun – Mgr Raymond Séguy – qui dit avoir eu l’information de son prédécesseur décédé – Mgr Armand Le Bourgeois – qui avait donné la communion à Roger il y a 34 ans. D’autre part, le journaliste cite abondamment des « révélations » faites par un historien, un certain Yves Chiron, qui ne dispose d’aucun argument de fond. Pour le journaliste, ces deux messieurs, qui connaissaient très mal Roger, sont pourtant dignes de foi en la matière. Nous estimons au contraire qu’il aurait été intéressant de noter que l’ancien évêque d’Autun Raymond Séguy n’avait jamais manifesté un grand intérêt pour l’oecuménisme ni pour Taizé, pourtant dans son diocèse. Son soudain intérêt à dénoncer « l’ambiguïté » de Roger paraît d’autant plus suspect que l’évêque aurait très bien pu le faire du vivant de l’homme. Faire parler les morts est toujours un exercice délicat. Quant à l’historien cité par le journaliste, les lecteurs du Monde auraient certainement apprécié d’apprendre qu’il s’agit d’un catholique traditionaliste qui fait partie de l’équipe de Présent, un organe de presse de l’extrême-droite. Pour ce traditionaliste, frère Roger représente un problème objectif. Lors de l’enterrement de Jean-Paul II, le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, avait donné la communion à Roger. Un catholique « pur et dur » comme Chiron ne peut communier avec un « hérétique » comme Roger. Il faut donc le catholiciser. Ce qui a été fait. Avec le concours inespéré du Monde. On peut se demander comment ce journal en arrive à faire confiance aux dires d’un militant d’extrême droite plutôt que de faire appel au bon sens.
Mais revenons sur le fond de cette histoire. Un protestant peut-il, oui ou non, communier dans l’Église catholique ? Qu’est-ce que cette communion implique ? Dans une mise au point inhabituellement sévère venant d’un ecclésiastique, Gérard Daucourt, évêque de Nanterre, membre du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens et grand ami de frère Roger explique le 7 septembre : « Le droit de l’Église catholique confère à chaque évêque la responsabilité d’accueillir à l’Eucharistie, régulièrement ou exceptionnellement, un nouveau baptisé ou un baptisé venant d’une autre Église. Ami proche de Taizé depuis quarante ans, en contact avec Mgr Le Bourgeois pour l’oecuménisme depuis le début de son épiscopat et ayant reçu au sein du Conseil pontifical pour l’unité, pendant sept ans, la responsabilité de suivre les relations entre le Vatican et Taizé, j’ai pu constater que Mgr Le Bourgeois, les papes Paul VI et Jean-Paul II, les cardinaux Ratzinger et Kasper ont reconnu un caractère objectif et public à la communion de foi que frère Roger vivait avec l’Église catholique. Respectant le cheminement spirituel de ce dernier, ils ne lui ont pas demandé davantage, tout en continuant des contacts et un dialogue réguliers avec lui et sa communauté. » L’évêque de Nanterre explique par ailleurs que l’Église catholique ne parle pas de conversion pour les personnes déjà baptisées, mais « d’admission à la pleine communion dans l’Église catholique ». Or, « plusieurs formes sont possibles pour accomplir cette démarche, mais dans tous les cas, elle comporte un document écrit et signé. Aucun document de ce genre n’existe concernant Frère Roger. » Nous voilà donc renseignés sur l’extrême manque de pertinence de l’article du Monde. Et, aussi, sur la bonne volonté de certains ecclésiastiques et pas les moindres. Mgr Daucourt, visiblement ému, va jusqu’à se demander : « comment peut-on laisser entendre que frère Roger aurait triché en cachant une conversion au catholicisme au sens où on l’entend habituellement ? » Il est inexplicable et grave que Le Monde n’ait pas publié ce démenti formel d’une autorité aussi importante.
Quant à la Fédération protestante de France, les réactions n’ont pas été plus compréhensives à l’égard de l’article du Monde. Gill Daudé, responsable du service des relations oecuméniques de la FPF écrit le 6 septembre : « Pourrait-on respecter sa démarche et ne pas vouloir récupérer confessionnellement ce qu’il voulait dépasser ? ». Plus loin, le pasteur Daudé affirme : « Frère Roger était entré dans une démarche post-confessionnelle ou pour le dire autrement, de dépassement de ces clivages confessionnels ». Il fait enfin part d’une observation qui aurait pu être celle de frère Roger : « Notre paysage chrétien et nos mentalités limitées sont tels que nous avons du mal à penser la réconciliation des deux : si l’on est catholique, on n’est plus protestant ; et si l’on est protestant, on n’est plus catholique. C’est la réalité institutionnelle et formelle de nos Églises. C’est aussi leur péché. »
Là encore, il s’agit d’une réaction que Le Monde a ignoré. Elle nous semble d’autant plus intéressante qu’elle implique un regard critique sur « la réalité institutionnelle » des Églises. Les frères de Taizé dans leur communiqué au Monde le 6 septembre renvoient également à la division des chrétiens comme une forme de pensée unique dont il difficile de s’extraire. Ils écrivent : « Ceux qui veulent à tout prix que les confessions chrétiennes trouvent chacune son identité en s’opposant à l’autre ne peuvent bien sûr pas saisir le cheminement de frère Roger. Il était un homme de communion et c’est peut-être cela qui pour certains est difficile à comprendre. »
Et si nous essayions tous de devenir, dès maintenant, des femmes et des hommes de communion ?

Henrik Lindell