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Le documentaire américain « Jesus camp » est sorti sur les écrans en France le 18 avril. Il montre comment une femme pasteur pentecôtiste, Becky Fischer, organise un camp d’été dans le Dakota du Nord : le « Kids on Fire summer camp ». Des enfants très jeunes y sont invités à se considérer comme des futurs « soldats » du Christ. Des messages anti-avortement, créationnistes et une propagande politique à outrance pour le président Bush sont imposés aux enfants à travers des activités surpenantes : des prières charismatiques qui se terminent par des cris et des larmes, des témoignages personnels, des gestes agressifs et surtout une prière devant une effigie en carton de Bush. Becky Fischer considère que tant que les enfants sont malléables, « il faut s’en servir ». Elle utilise souvent les mots « guerre » et « combat » sans qu’on perçoive toujours l’allusion au combat spirituel – nuance importante ! – évoqué par Paul dans sa lettre aux Ephésiens, par exemple. A un moment, Fischer dit : « Je voudrais voir des jeunes gens aussi engagés pour la cause du Christ que les jeunes gens le sont pour la cause de l’islam. » Sans le dire explicitement, elle donne ainsi ce message : les musulmans ont leurs intégristes dangereux, il faut maintenant que les chrétiens y répondent.
A en juger des discours des enfants, Becky Fischer aura réussi son pari. On suit particulièrement trois enfants issus du Missouri, d’une banlieue de Kansas City. Plusieurs scènes y ont été tournées, notamment dans une église pentecôtiste, Christ Triumphant Church. Les enfants suivent l’enseignement de Becky Fischer avec l’encouragement de leurs parents, qui ne peuvent pas ignorer les aspects politiques et sectaires du camp. Certains enfants ne vont pas à l’école, mais reçoivent leur instruction à la maison. La plupart sont blancs. On a l’impression qu’ils sont des classes moyennes. Un des garçons veut devenir prédicateur. Il y est d’ailleurs encouragé par le célèbre pasteur évangélique Ted Haggard. Celui-ci, que l’on découvre à l’occasion d’un voyage à Colorado Springs avec Becky Fischer et les enfants, était à l’époque le responsable de la New Life Church, une des plus grosses mega churches aux Etats-Unis. Il n’est pas affirmé encore moins prouvé qu’il y a un lien direct entre le ministère de Becky Fischer, issue d’une petite Eglise pentecôtiste (voir plus bas), et le très populaire Ted Haggard. (1)
Le spectateur découvre aussi un animateur radio, Mike Papantonio, qui critique « les évangéliques qui votent Bush ». Certains de ces derniers menaceraient la démocratie par leur fondamentalisme, apprend-t-on. A la fin du film, une conversation entre Becky Fischer et l’animateur permet de bien saisir une des questions clés du film : au nom de quoi et de qui peut-on embrigader des enfants dans une lutte politico-religieuse ? Si les adultes influencent forcément les enfants, où tracer la limite ? L’animateur estime que des gens comme Becky Fischer malmènent des enfants alors que « Jésus demande explicitement de ne pas toucher aux enfants ». Il nous est très difficile de ne pas partager cet avis.
Ce film a été réalisé en 2005 et 2006 par Heidi Ewing et Rachel Grady, qui ont déjà réalisé plusieurs documentaires. Elles ont su gagner la confiance de Fischer et de trois enfants (Rachael, Tori et Levi). « Nous avons cherché à comprendre en quoi toute cette génération d’enfants endoctrinée par l’idéologie évangélique va peser sur l’avenir des Etats-Unis lorsqu’elle aura atteint l’âge adulte », explique Heidi Ewing dans le dossier de presse qui accompagne le lancement du film en France. On y lit aussi : « Il y a une centaine de millions de chrétiens évangéliques aux Etats-Unis, mais ils se répartissent en une myriade de communautés qui, tout récemment encore, se sont pas mal divisées. En effet, les évangéliques ne partagent pas tous le même regard sur la politique et la théologie. C’était donc un vrai défi de nous attacher à une communauté en particulier, et de ne pas généraliser leurs coutumes aux millions d’autres chrétiens qui n’ont pas les mêmes pratiques religieuses. »
Si on compare ces intentions des réalisatrices au résultat obtenu, on reste sur sa faim. Elles ne précisent pas que les principaux personnages sont issus d’une petite Eglise pentecôtiste ultraminoritaire et très atypique, même dans l’univers pentecôtiste, et que les évangéliques en général ne sont pas des fondamentalistes prêts à partir en croisade pour Jésus. Comme l’explique très utilement le sociologue Sébastien Fath sur son blog, le film « s’intéresse à un mouvement charismatique de type 3ème vague (lié à Harvest International) très particulier, propice aux dérives sectaires, qui n’est pas en odeur de sainteté chez beaucoup d’évangéliques » (2). S’il a lui-même apprécié le film pour ce qu’il montre réellement, il juge utile de rappeler que la majorité des évangéliques américaines ne sont ni pentecôtistes ni charismatiques. Les réalisatrices apportent seulement cette explication : « Si 38% des Américains se définissent comme évangéliques, ces derniers représentent 53% des suffrages exprimés lors de l’élection présidentielle de 2004. George Bush, lui-même chrétien évangélique, bénéficie d’un très fort soutien de cette communauté religieuse. Les chrétiens évangéliques détiennent désormais une majorité de sièges dans 36% des commissions d’Etat du Parti Républicain ».
Or, en France surtout, mais même aux Etats-Unis, où le film a provoqué des débats très virulents, la plupart des spectateurs risquent de faire l’amalgame entre quelques pentecôtistes fondamentalistes et la majorité des évangéliques. Ce pas a été franchi par maints critiques du film qui n’ont pas compris le sujet. En anglant sur les évangéliques en général, Marianne, RFI, France Info, Télérama et même La Croix – pour ne mentionner que ceux-là – ont tous fait preuve d’une légèreté tendancieuse et d’une paresse intellectuelle où l’antiaméricanisme bas de gamme le dispute aux fantasmes anti-évangéliques. Ces journalistes qui ne connaissent rien au fait religieux jettent le soupçon une fois de plus sur les évangéliques en France qui n’ont vraiment pas besoin de cela. Plusieurs responsables évangéliques en France ont été sommés d’expliquer une énième fois qu’ils ne sont pas fondamentalistes, ni sectaires, qu’ils n’envoient pas leurs gamins suivre des stages l’été pour devenir des combattants du Christ et qu’ils réprouvent les méthodes de Becky Fischer. Bien entendu, les journalistes ne précisent pas que ces mêmes problèmes existent quand même en France, mais, si on se réfère aux cas traités devant les tribunaux, seulement dans les milieux intégristes … catholiques. Encore une fois, nous appelons les rédactions à développer une formation en sciences des religions pour éviter les amalgames et les incompréhensions génératrices de discriminations, et dans l’immédiat de confier les articles dans ces domaines aux journalistes les plus introduits dans l’examen des faits religieux.
Bien des malentendus auraient pu être évités si les réalisatrices avaient tout simplement introduit quelques commentaires explicatifs supplémentaires. Signalons enfin un autre oubli. L’animateur radio, Mike Papantonio, lui qui pose les « bonnes questions », se souciant notamment de la santé mentale des enfants, se réfère lui aussi à foi sur une radio chrétienne. Il n’est pas précisé qu’il s’agit d’un très célèbre avocat, connu entre autre pour son engagement dans son Eglise … méthodiste. Dans des biographies qui circulent sur lui sur le net, on lui attribue notamment cette phrase : “I come from a pretty strong spiritual center, but it doesn’t change the way I judge people. Simply put, the Sermon on the Mount makes much more sense to me than the frenzied rantings of America’s ‘new religious right. They have become an element of American politics that threatens our sense of decency as well as our democracy.” (Nous le traduisons ainsi : « Je viens d’un centre spirituel assez fort, mais il ne change pas la façon dont je juge les gens. En résumé, le Sermon sur la Montagne a pour moi plus de sens que les discours délirants de la nouvelle droite américaine. Ils sont devenus un élément de la politique en Amérique qui menace notre sens de la décence ainsi que notre démocratie. ») Ainsi, une critique pertinente du camp des enfants émane de chrétiens et même de chrétiens évangéliques.
Ces imprécisions mises à part, Jesus camp est un film très intéressant. Il faut aller le voir pour ce qu’il montre, en l’occurrence comment une religion particulière peut enfermer certaines personnes dans une logique sectaire et dangereuse pour elles-mêmes, pour leur environnement et pour la démocratie. L’oeil des réalisatrices est neutre, pénétrant et pertinent. Tous les croyants et les gens d’une certaine ouverture d’esprit devraient regarder ce film puisqu’ils sont à même de comprendre les mécanismes en jeu. Les Français non croyants qui n’ont jamais vu des protestants charismatiques risquent, eux, d’être drôlement confortés dans leur incroyance et, le cas échéant, dans leur inculture. A ceux qui pensent que les évangéliques sont dangereux et bizarres, Jesus camp va apporter un argument supplémentaire. Hélas.
Henrik Lindell
1.Depuis, ce pasteur a fait l’objet d’un scandale très suivi par les médias. Il a avoué avoir menti à sa femme et à son église après avoir été accusé par un prostitué homosexuel d’avoir eu des rapports sexuels avec celui-ci. Il aurait également consommé des drogues.
2.http://blogdesebastienfath.hautetfort.com